LE TRADITION ALISUE DÉGRADE ET ANÉANTIT LA RAISON
§ 48. Cesf, encouragé par le semi-rationalisme, que le rationalisme incrédule vient de reprocher à la Tradition d'en vouloir à la raison. Examen et réfutation de cet acte d'accusation. Seule, la doctrine traditionaliste élèce l'dme jusqu'à Dieu , découvre en elle l'image du Dieu ex et trise et lui assure la noble/acuité d'être Cacse. En refusant à Vâme le pouvoir de connaître le monde spirituel en dehors^de l'enseignement , la même doctrine se borne à reconnaître que la raison ne peut opérer avant d'être formée, et que /'uomuic est l'ho7nme et n'est pas Tance. Les trois polvoirs HUMAINS, tous les trois divins; el pourquoi? Admettre que l'âme ne peut connaître le monde spirituel sans linstruction est aussi peu humiliant pour elle qu'il l'est d'admettre qu'elle ne peut connaître le monde matériel sans la sensation. Le .Médiateur divin des semi-rationalistes. Le traditionalisme est, sur ce sujet, aussi logiquement raisonnable qu'il est historiquement vrai.
I,e semi-rationalisme ne s'est pas contenté de crier avec la justice et la bonne foi que nous venons de faire connaître çj/e le traditionalisme a été condamné par l'Église; conjointement à ces déclamations, il en a calomnié plus impudemment encore la doctrine, afin d'accréJiter la condamnation prétendue qu'elle a subie. Dans tous les passages tirés de ses écrits^ et que nous avons reproduits dès le commencement de ce travail, on l'a entendu accuser, dans les termes les plus forts et les plus violents, la Tradition d'en vouloir à la raison, de déprimer, d'humilier, de détruire la raison et par là de faire insulte â Dieu, auteur de la raison {sic).
C'est donc d'après l'exemple et les encouragements qu'il en a reçus de la part des semi- rationalistes que le rationalisme incrédule, par le plus autorisé de ses organes, vient de dire, lui aussi, ce qui suit : « Avec la même justice et la même vérité, nous n'avons pas be- « soin d'exposer ici ni cîe discuter la doctrine du traditionalisme, pw/5- « qu'elle eit jugée et condamnée (I). On Siit que les deux principaux a articles de ce^yrabole nouveau, c'est l'impuissance absolue de
(1) On vient de voir ce qu'il y a de vrai <ians cette aftirmalioB si tranchéo.
« l'homme à penser et à parler par lui même, c'est la révélation pri- « nih'wed'un langage paradisiaque qui a donné tout faits à l'homme aies idées et les mots. Ainsi toutes nos connaissances, quelles « qu'elles soient, dépendent de la tradition, et la raison humaine est « ime propriété capable de comprendre, ce n'est pas une faculté « capable (Vinventer (I). Contre cette hypothèse, car c'est une pure « hypothèse (à moins que les traditionalistes n'aient des mémoires « secrets (2) sur le paradis terrestre), nous ne ferons qu'une seule « observation. Le traditionalisme est le dernier mot d'une école qui « s'imaiiine glorifier le créateur en avilisant la créature. C'est mal « servir, selon nous, la gloire de Dieu que de faire de-l'homme aban- « donné aux seules forces de sa raison (3) une sorte à'animal stu-
(1) L'un de vos amis, le plus savant parmi les semi-rationalistes et le plus acharné adversaire du traditionalisme, a dit : « Nous n'admettons pas l'absurde » pouvoir attribué à l'homme d'inventer la vérité. Il peut la concevoir, la dé- « couvrir, la démontrer; mais Vinventer, comme si elle émanait de lui, il ne « le pouirait que s'il était Dieu. » Ainsi le traditionalisme n'est pas seul à refuser à l'homme Vahsurde pouvoir û'invenler la vérité. Dans tous les cas, ce ne sont pas les philosophes modernes qui pourraient nous prouver, par leur expérience, que l'homme a le po\ivoir d'inventer la vérité.
(2) Oui, les traditionalistes ont des mémoires non secrets, mais i>oblics et connus de tout le monde sxir le paradis terrestre, et ce sont la Genèse, les Psaumes etTEcclésiastique. C'est là qu'ils ont appris que le don du langage, la révélation de toutes les vérités ont élé pour l'homme simultanés àl'acte qui l'a créé. Car il a été créé raisonnant et parlant, connaissant, dès le premier instant, les lois de son être et sa destinée lin parlant donc comme d'une hypothèse de ce qui, d'après les Livres saints, est la thèse la mieux établie, nous dirons de deux choses l'une : ou vous n'avez pas lu les Livres saints, ou vous n'y croy< z pas. Dans le premier cas vous ne pouvez pas, dans le second cas vous ne devez pas parler au milieu des cliréliens de ce qui s'est passé dans le paradis terrestre.
(3) Nous vous demandons pardon. La question n'est pas sur ce i\y\Q peut ou sur ce qu'est Vhomme abandonné aux seules forces de sa raison. Là-dessus les philosophes du dernier siècle et du nôtre ont assez édifié le monde. Et encore leur ^ai^on n'était-elle pas abandonnée à ses seules forces, puisqu'ils connaissaient le christianisme, qu'ils ont voulu renverser. La question est si vous, Monsieur, par exemple, avez eu la raison (omplèteet développée, dont vous êtes si lier et dont vous faites un usage si éditiant, avant que madame votre mère vous eût révélé le monde des esprits et des devoirs. Avez- vous donc oublié qu'avant que vous eussiez reçu celte révélation, avant celte époque, on vous a pardonné bien des étourderies, d'après la considération que vous n'aviez pas encore la raison.^ Kt pour l'homme supposé isolé de la société, dépourvu de tout enseignement (ti dénué de toute tradition, ne vent z-vous pas d'entendre un de vos confidents, cité ci-dessus, vous dire que l'homme ainsi dépouillé ne serait q%i'un
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« pide et muet au-dessoux de F animal m^me; car la bête ne subit « pas du moins cette humiliation de croire qu'elle a une raison alors « qu'elle n'en a pas; la béte n'est pas exposée à se prendre pour une « créature pensante, pour un philosophe (1), au lieu que l'honuiie, « dans le système tniditionaliste, est une dupe qui croit penser quand « tout au plus il se souvient. Ce qu'il appelle sa raison n''est que sa « mémoire ; quand il se figure avoir produit une idée, c'est comme « si une page d'écriture croyait avoir écrit. Cette illusion met l'homme « au-desious de tanimal, et Dieu' n'y gagne rien. Puisque, selon « l'Écriture, Dieu a fait l'homme à son image, plus celui-ci paraît « petit, moins Dieu doit paraître grand.»
Voilà le violent réquisitoire que le rationalisme incrédule a formulé à la charge de la tradition ; et afin qu'il ne reste le moindre doute que c'est sur les matériaux que les rationalistes catholiques lui ont fournis qu'il nous a dressé cet acte si odieux, il n ajouté :
« Les rationalistes catholiques, qui ne se résiqnent pas à voir « r homme, enfant de Dieu, au niveau d'un idiot dans un hôpital, ou « d'un animal dans une foret (2) , ont combattu vigoureusement (3) « le traditionalisme. En France et en Belgique, des journaux religieux « et des écrivains dévoués à l'Église ont protesté contre la nouvelle « doctrine. Le Correspondant a défendu la raison avec beaucoup de « sens et de modération par la plume brillante de M. de B (4). Le P. C.
être hors de sa nature, un être chimérique ? Nous ne disons pas autre chose. Quant au reproche que tous nous faites de ravaler l'homme au-dessous de la brute, vous allez voir qu'il n'eu est rien. Et, dans tous les cas, c'est plutôt l'Iiomme dn t"0/re raison que l'Iiomme de notre /oi qui court le risque de devenir un animal non-seulement 5^u/)i(/e et muet, mais funeste; ce qui est bien autrement grave.
(1" Vous avez parfaitcmeut raison. Aussi on n'a jamais rencontré des bètes se prenant pour un être pensant, pour un philosophe, au lieu qu'on ne peut fa're deux pas aujourd'hui sans se trouver en face à'êtres pensants et de philosophes se prenant pour bètes et agissant comme telles !
(2' Parmi taiit d'autres brillantes qualités , les rationalistes de toutes les nuances possèdent tous celle d'être poètes!
(3'' Comme on vient de le voir aux chapitres m, iv et v de cet ouvrage.
(4) Et surtout avec beaucoup de justice, en ne tenant aucnn compte des réponses de ses adversaires, se gardant bien de les reproduire et tronquant ou tordant le-.irs textes et ceux des Pères, pour leur faire dire ce qu'ils n'ont pas dit. Il a, du reste, appris ce procédé à l'école de l'aufenrde la Valeur de la raison, le philosophe |>ar excellence du journal, et qui, comme il s'en est vanté lui-même,
est sur ce point la perfection du genre Qu'on nons pardonne ces petites ma»
lices! Cet homme (ait trop de mal peur que ce ne soit pas une bonne action de le
« a composé contre le traditionalisme un livre digne de convertir {{) « les traditioDalistes si le raisonnement (2; pouvait toucher lesenne- « mis de la raison (les incorrigibles!). »
En rendant compte à ses affiliés des quatre propositions sur la question philosophique du jour, que nous venons d'examiner, le rationalisme philosophique n'en a paru pas trop enchanté. Il a trop d'esprit pour ne pas savoir que, par ces propositions, on n'a pas même tordu un seul cheveu à la Tradition et qu'elles n'ont pas la portée qu'on a voulu leur donner. « Nous ne nous exagérons pas, a-t-il dit, l'efficacité de cette dé- « claration, si opportune'et si sage qu'elle soit. La raison n'en sera guère « plus respectée (la bonne déesse!) par ses adversaires, parce qu'en « général ils sont peu raisonnables (3). » Mais, le semi-rationalisme ayant donné à ces propositions l'importance d'une décision dogmatique contre la Tradition , le rationalisme n'en a pas voulu savoir davantage, et sans en rien croire il n'en a pas moins dit, lui aussi : « Voilà « le traditionalisme condamné par la seule autorité qu'il reconnaisse : « la Tradition. La Congrégation de l'Index , après avoir examiné la « question , s'est prononcée contre le traditionalisme. Elle a invité « son principal organe, le journal de M. Bonnetty, à renoncer à des « erreurs désavouées par l'Église (4). Rome, toujours prudente (5),
faire connaître pour ce qu'il est à Paris, à Rome et chez ses confrères. Il est fait pour accréditer la calomnie que la doctrine âesrestriciions mentales et le défaut déloyauté dans la polémique c'est vraiment la doctrine et le défaut de l'illustre corporation à laquelle il appartient. Qu'elle y prenne garde et qu'elle avise enfin ; car c'est bien grave !
(1) Par ses emportements, par ses calomnies, par ses contradictions et par ses absurdités : nous venons de prouver tout cela.
(2) C'est justement ce qui manque à ce livre; car la Revue des Deux Mondes a dit : « Au milieu DES [ERREURS DE CE LIVRE, on est heureux (dans « l'école du rationalisme incrédule) de voir l'auteur s'efforcer de faire une « part équitable à la raison humaine. » Or, un livre plein d'erreurs et dont l'auteur s'efforce àe faire, mais ne fait pas ce qu'il veut faire, est un livre bien faible à l'endroit du raisonnement. Voilà donc un soufflet el une caresse également humiliants pour noire auteur, le soufflet parce qu'il lui est donné par une jnain amie, la caresse parce qu'elle lui est faite par la main impure de l'incrédulité.
(3) Journal des Débats, 12 janvier 1856. Et comment en serait-il autrement, puisque la raison les a tout à fait quittés pour aller trôner parmi les rationalistes de toutes les nuances? ce qui explique pourquoi ils sont si. raisonnables et même les seuls raisonnables.... comme on le sait!
(4) On vient de voir à quoi l'on doit s'en tenir sur cette invitation faite à M. Bonnetty à renoncer à de telles erretirs.
(5) Malheur à Rome si elle prenait au sérieux le compliment qui lui vient de ce
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« n'a pas hésité à couvrir la raison humaine contre des attaques plus • rompromettantes pour la religion que pour la raison. Ainsi le tradi- «tionalisme est définitivement condamné. » C'est nous dire que, familles de la même race, les rationalistes et les semi-rationalistes, malgré la légère nuance du nom, ont bien des choses en commun , comme ils ont le même sang et le même esprit. C'est nous dire que c'est aux archives du semi-rationalisme que le rationalisme philosophique est allé fouiller, et que c'est là le lieu où il a trouvé les pièces toutes prêtes pour calomnier, lui aussi, la Tradition.
Il est donc évident que c'est un parti pris, pour les rationalistes de toutes les nuanc<?s, de présenter les traditionalistes comme les ennemis les plus acharnés de la raison , de la dignité humaine et , par contre-coup, comme les blasphémateurs de Dieu, créateur de l'homme et auteur de la raison. Or, de pareilles imputations ne peuvent pas être laissées sans réfutation dans un travail tel que celui-ci. ]N'ous allons accomplir cette tâche le plus brièvement et le plus nettement que possible. Après avoir démontré, jusqu'ici, combien la doctrine de la Tradition touchant la raison est raisonnable, solide, claire , on va voir maintenant combien elle est, en même temps, grande et élevée. On verra bien par là qui des deux , le serai-rationalisme ou le traditionalisme, rapetisse, outrage la raison et son Auteur.
On a vu déjà que la base de la raagniflque et lumineuse doctrine de la philosophie chrétienne touchant l'âme humaine est dans ce principe : que c'est par la vertu de l'intellect agissant, vertu innée, divine et formant son être intellectif, que Came se J orme à elle-même les idées. Or, le traditionalisme admet ce principe, et même, parmi les différents systèmes sur l'origine de la connaissance humaine, c'est le seul qui l'admette. Donc la doctrine scolastique de l'âme est, ni plus ni moins, sa doctrine. Et comment la seule doctrine philosophique qui, pendant une quinzaine de siècles, s'est trouvée unie au dogme chrétien et a été, en quelque sorte , consacrée par l'usage qu'en a fait l'Éjlise, comment la seule doctrine philosophique traditionnelle ne serait-elle pas le symbole dutraditionalisme? Mais voici ce qui résulte de celte doctrine de grand et d'honorable pour l'esprit humain.
côté! Qu'on eu juge par les mots ironiques qui l'accompagnent et dont la malignité saute aux yeux -. « Aujourd'hui que Y Église gallicane n'est presque plus t qu'un som'enir, l'autorité du Saint-Siège est assez pleinement souveraine " ix)ur qu'il (le Saint-Sié»p) puisse signer sans inconvénient les quaire proposi- ■ lions de l'Index , plus inoffensives que les quatre articles de 1CS2 {Journal « des Débals, 12 jtnv. 1856!) »
Saint Augustin a dit : « Celui qui peut comprendre ce qu'est dans riiommesoM verbe ou sa parole non-seulement avant qu'il profère aucun mot du dehors, mais encore avant qu'il ait dans sa pensée l'image d'aucun mot sensible, celui-là peut se dire qu'il voit une ressemblance de ce Vebbe, dont il est écrit : Au commencement était le Verbe {De Trinit., Lib. XV, c. 19). Pour saint Augustin donc, admettre que l'homme eniiendre en lui-même son verbe, sa parole intérieure ou qu'il se forme l'idée, c'est reconnaître une ressemblance entre l'intelligence créée et l'Intelligence Incréée, entre la trinité de l'âme humaine et la Trinité divine.
Or, ainsi qu'ils nous l'ont appris eux-mêmes , les semi-rationalistes avec leurs théories platoniciennes, cartésiennes, malebranchiennes touchant l'origine des idées, dédaignent, parce qu'ils n'y comprennent rien , celte belle doctrine de saint Augustin , renouvelée et développée par saint Thomas (voir ci-dessus, p. 54), qui attribue à l'esprit humain la sublime faculté d'engendrer en lui-même, par une opération ad intra, son propre fils, son verbe, sa pensée, en se formant lui-même les idées. Cette belle doctrine ne se trouve nulle part, et n'est suivie par personne, en dehors de l'école traditionaliste. C'-£St nous et nous seulement qui, quoi qu'on en dise, admettons qu'au commencement l'homme pense sans mots, et que son verbe mental est d'abord indépendant de sou expression, comme le Verbe de Dieu a existé de toute éternité indé|)endamment de son incarnation. Pour nous, la parole n'est nécessaire que poitr formuler extérieurement l'idée ou la conception universelle, et non pour la former; pour pa7'ler, et non pour penser. Une conception universelle, ou l'idée, ne trouvant rien d'équivalent dans la nature sensible, où tout est particulier, a besoin d'être représentée, exprimée par le mot. C'est par les mots que les idées ont cours parmi les hommes. Pour nous, la parole n'est pas l'idée elle-même; pour nous, la parole n'est que la monnaie des