IDÉES
Dès que l'âme s'est formé les idées, elle les voit en elle-n)éme, elle s'y plaît, et de là se produisent, en elle aussi, la propension ou l'aversion pour les objets qu'elle connaît dans les idées et par les idées, c'est-à-dire la volonté. En Dieu, c'est l'inlelligeuce divine essentiellement féconde qui engendre en elle-même sa parole intérieure, son Verbe; et de l'intelligence et du Verbe procède le Saint-Esprit. En sorte que le Père est le principe (non la cause), le Verbe est le terme moyen, le Saint-Esprit est le terme dernier, le complément des opérations ad intra de llntelligence infinie. Et, dans rame aussi, l'intellect agissant, fécond par grâce, — car il est le reflet ineffable de la Lumière Incréée dans l'intelligence créée,— est le principe, l'idée est le
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terme moyen, la volonté est le dernier terme des opérations adintra de l'intclliizence finie.
Tout entière une et indivisible en elle-même, la nature divine, sans se multiplier, se reproduit encore tout entière dans son Verbe, et se communique au Saint-Esprit, ce qui fait qu'en Dieu le Père est Dieu, le Fils est Dieu, le Saint-Esprit est Dieu; mais conmie l'unique et même nature divine est commune aux trois personnes, il n'y a pas trois (lieux, mais il y a un seul et mêuïe Dieu,trine dans les personnes et un dans la nature. Et de même, d'après la doctrine de la Tradition touchant l'âme humaine, l'être de l'âme un et indivisible, qai est tout entier dans l'intellect agissant, se reproduit dans l'idée qui forme la raison et se conummique à la volonté; ce qui fait que, dans l'âme, l'intellect agissant est l'àme, l'idée ou la raison est l'âme, la volonté est l'âme; mais, comme l'unique et même être de l'àme est commun à ces trois puissances, il n'y a pas trois âmes, mais il y a une seule et même âme, trine dans les puissances et une dans l'être.
On ne comprend pas ce profond mystère de l'unité et de la trinité de l'âme; mais est-ce qu'on comprend le profond mystère de l'Unité et de la Trinité de Dieu.' Ce n'est donc pas par les théories fantastiques et absurdes de l'école cartésienne, par les théories de l'âme voyant tout eu Dieu ou recevant tout faites de Dieu même les idées, mais c'est par la doctrine thomistique de l'intellect agissant, formant en lui-même les idées, que l'auguste image de Dieu un et trine, qui se trouve dans toutes les créatures, même irrationelles, par mode de vestige ou de trace [In creaturis irrationalibus per modiim vestigii, S. Thom.), se rencontre dans l'homme par mode de ressemblance {In rationalibus per modinn similitudinis. Id.), c'est-à-dire de la manière la plus complète et la plus parfaite, autant qu'une Réalité Infinie peut être représentée par une réalité finie. Ainsi voilà le traditionalisme, qui seul suit une telle doctrine, conservant lui seul, dans toute son intégrité et dans to'it son éclat, l'image du Dieu un et trine dans l'homme, et l'expliquant aussi clairement que possible. IN'est-ce donc pas toujours une calomnie manifeste que de dire que le traditionalisme dégrade r homme au point d'effacer de son front Fimage de Dieu?
La bonté divine, dit saint Thomas, est diftiisive d'elle-même et aime à s'épancher, à se répandre sur ses œuvres. C'est pour cela que Dieu a voulu qu'à des degrés différents toutes les créatures lui ressemblassent non-seulement par rapport à Vétre, mais encore par rapport à l'opération ; Ideo rotuit ut omnîa Ei simiiia essent non soluni in esse, sed etiam in ayere. Cela nous explique pourquoi tous les êtres créés ont par grâce un être particulier à eux, et existent en eux-mêmes, comme leur Créateur existe en lui-même par la néces^ité de
sa nature; et pourquoi, encore, tous ces êtres ont une action propre à eux, produisent de véritables effets, sont de véritables causes seconden, comme Dieu lui-même a une puissance propre à lui, produit de véritables effets et est la vraie et unique cause première de tout ce qui est ou peut être. Or, c'est par la sublime faculté de l'intellect agissant que l'ame humaine est une intelligence ayant un être distinct de l'être divin ; qu'elle est une cause véritable, accom[)lissant l'œuvre la plus étonnante, l'œuvre de généraliser le particulier et de se former les idées; enfin qu'elle produit de véritables effets, et agit en dehors d'ellemême lorsqu'elle réalise ses idées et ses volontés au dehors d'elle-même. N'est-ce donc pas, encore une fois, une sotte calomnie que de soutenir que le traditionalisme, le seul système qui reconnaît à l'intelligence humaine l'individualité de son être et la prodigieuse fécondité de ses opérations, est un système dans lequel l'homme est absorbé en Dieu, un système effaçant l'homme, dépouillant l'homme de toute activité et le réduisant à l'état d'un idiot dans un hôpital, d'un animal da}is U7ie f 07-6 f? Wesl-ce \)tis se moquer de ses lecteurs que de vouloir leur persuader que les semi-rationalistes ne combattent la Tradition que parce que, grands esprits et âmes tendres qu'ils sont ! ils ne peuvent pas se résigner à voir l'homme si avili par la Tradition et dépouillé par elle de toute sa grandeur et de toute sa dignité?
« Les vérités de raison, nous dit l'un de nos adversaires, sont toutes « celles qu'une raison ferme, éclairée et vertueuse tire de soi par des « déductions évidente^. « Or, sauf les réserves qu'a faites sur cesujtt saint Thomas, le traditionalisme ne fait pas la moindre difficulté d'admettre qu'une raison ferme, éclairé et vertueuse puisse tirer d'elle-même, par des déductions évidentes, de grandes vérités. Ce que le traditionalisme conteste, c'est qu'il se puisse trouver une raison ferme, éclairée et vertueuse en dehors de tout enseignement traditionnel de la famille et de la société, où seulement toute raison se forme et acquiert ces premières notions du monde spirituel et moral qui lui sont indispensable pour en tirer d'autres notions au moyen de déductions évidentes. En quoi donc cette doctrine du traditionalisme blesse-t-elle la raison naturelle? Le £cmi-rationalisme lui-mcme ne reconnaît-il pas que toute raison, et, par conséquent, même la raison naturelle est nécessairement enseignée, et que l'homme dépourvu de tout enseignement et dénué de toute tradition est un être hors de sa nature, un être chimérique? Et par là u'est-il pas pleinement d'accord avec nous qui regardons l'homme naturel de Descartes, de Malebranche et l'homme idéal des philosophes modernes comme un être de fantaisie?
On nous réplique : « N'est-il pas vrai que le traditionalisme refuse ,1 rintelli'j;ence Ijumaine toute valeur de découvrir, par elle seule, nîéine (juelques vérités de l'ordre spirituel et moral? Or, l'intelligence n'est qu'un être existant pour connaître, pour comprendre la vérité et en faire son aliment et sa vie. N'est-ce donc pas avilir la iMison, l'annuler entièrement que de lui refuser la faculté de découvrir la moindre vérité, c'est-à-dire de réaliser sa faculté innée et d'atteindre sa (in? » Voilà ce que nous oppose le semi-rationalisme, et voici notre réponse :
« Si nous avions à discuter, » dit un auteur qui ne peut pas être suspect d'avoir donné dans les erreurs de MM de Bonald et Lamennais, qu'il a constamment combattus, le grand archevêque monseii^neur Affre, « Si nous avions à discuter de la religion naturelle, « nous n'aurions pas de peine à prouver qu'elle est positivement révé- '• lée. iSous l'appelons naturelle^ non parce que la raison a pu la 'i découvrir, nuis parce qu'une fois connue la raison suffit par la « comprendre, et le raisonnement pour la démontrer (cité par M. Bon- « netty, Annales, eic,, tom. XUl pag. 149).» Voilà toute la méthode traditionnelle résumée en deux mots de la plus grande clarté. Ce que cette méthode refuse à la raison isolée, c'est qu'elle puisse découvrir la religion naturelle; mais elle ne refuse pas à la raison instruite de cette religion par la tradition, qui se trouve partout et à laquelle, d'après le semi-rationalisme lui-même, aucun homme ne peut échapper, de pouvoir la comprendre et la démontrer. En quoi donc cette méthode avilit-elle la raison? Est-ce avilir une puissance que de lui apprendre ce quelle ne peut pas Juire, de peur de la laisser s 'attribuer un pouvoir qu'elle n'a pas, et qu'elle ne se livre à des entreprises qui la perdraient? Est-ce avilir la raison que de la mettre à l'abri de la présomption aveugle, le plus grand ennemi de la raison, ennemi qui l'égaré, qui la déprime véritablement et finit par l'anéantir?
Non, non, nous ne refusons pas à l'intelligence /or7?ie>, développée par les moyens naturels de sa formation et de son développement la faculté de connaître, de comprendre la vérité, même de la découvrir, et à plus forte raison de la démontrer. Seulement nous disons que l'intelligence n'est rendue apte à toutes ces opérations qu'après qu'elle s'est formée et s'est développée ; qu'après .qu'elle s'est formé les idées des objets du monde matériel sur la révélation qu'elle en a reçue par les sens, et les idées des objets du monde spirituel sur la révélation qu'elle en a reçue par l'instruction ; et que, tant qu'elle n'est pas arrivée au point d'être complètement ce qu'elle doit être, elle ne peut rien. Est-il donc absurde de dire qu'un être doit être ce qu'il lui convient d'être avant de pouvoir agir? Est-il absurde de dire que
nulle opération n'est possible à un être avant d'avoir acquis les conditions nécessaires pour opérer? Est-il absurde de dire que ce qui n'est pas encore n'opère pas?
Si l'intelligence humaine pouvait se former les idées du monde matériel avant d'en connaître l'existence par les sens, et du monde spirituel avant d'en connaître l'existente par l'instruction, elle ne serait plus V intelligence humaine, mais V intelligence angélique. Car ce n'est que l'ange qui connaît directement et sans intermédiaire l'universel, et dans l'universel le particulier. Dire donc que l'inteliigence humaine ne peut atteindre à la connaissance de l'universel que par les fantômes et par les particuliers qui lui ont été révélés par les sens et par l'instruction , c'est dire que l'homme est homme, et non pas ange. C'est dire que Dieu, ayant créé l'ange, qui voit par sa nature l'universel, et la brute, qui par sa nature ne voit que le particulier, a voulu créer un être de milieu, un être intermédiaire : l'homme! l'homme capable decounaître par sa nature l'universel et le particulier, mais à la condition de ne pouvoir connaître l'universel que par le particulier (car, sans cette condition,, il ne serait qu'une répétition de l'ange), et avec la faculté de s'élever du particulier à l'universel (car, sans cette faculté, l'homme ne serait que la répétition de la brute). Voilà ce qui distingue essentiellement l'homme de la brute et de l'ange ; voilà ce qui est vraiment l'homme. Est-elle donc absurde une doctrine qui ne fait de l'homme ni un ange, ni une brute, qui ne l'élève pas au-dessus, qui ne l'abaisse pas au-dessous de lui-même; qui l'affirme ce qu'il est vraiment, et le laisse à la place que Dieu lui a destinée dans la hiérarchie des êtres?
En créant le premier homme, Dieu exerça à son égard une triple fonction : 1" la fonction de Père en lui donnant en même temps la vie du corps par l'âme et la vie de l'âme par la vérité; 2° la fonction de Roi en lui imposant les lois de sa conservation et de la conservation de son espèce; et 3° la fonction de Prêtre en le sanctifiant par sa grâce. Or, ces trois fonctions que Dieu exerça directement, lui, à l'égard du premier homme, d'après l'ordre établi dès le commencement par sa Providence, il ne continue à les exercer que par l'homme même à l'égard des autres hommes. C'est par les parents qu'il fait naître à la vie les individus humains. C'est par les chefs des peuples, quel que soit leur nom, qu'il conserve les familles vivant en société; et c'est par les prêtres qu'il sanctifie les individus, les familles et les nations.
De là trois espèces de pouvoirs parmi les hommes : 1° le pouvoir paternel; -2° le pouvoir civil ; et 3° le pouvoir sacerdotal. Et de là encore, pour le dire en passant, l'origine divine de ces trois pouvoirs
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et leur droit à une obéissance divine, d'après la doctrine des Livres saints, qui disent en propres termes : « Tout pouvoir est de Dieu :
• résister nu pouvoir, c'est résister à l'ordre de Dieu , Omnis potesn tas a Deo est : qui potestati resistit Dei crdinationi resistit {Rom.,
• XIII ). » Cnr comment ne serait-il pas divin le pouvoir paternel qui continue la fonction du Dieu CRÉATEUR? Comment ne serait-il divin le pouvoir civil qui continue la fonction du Dieu CONSERVA- TEUR ? Et surtout comment ne ser;iit-il divin le pouvoir sacerdotal qui continue la fonction du Dieu SANCTIFICATEUR ? Comment entln ces pouvoirs n'auraient-ils pas droit a une obéissance divine; Cum bona voluntate servientes sicut Domino, et non hominibus ( Ibid.) , puisqu'ils sont les lieutenants de Dieu et exercent une fonction par elle-même divine à regard des hommes?
Or, pour en revenir à notre sujet, le traditionalisme soutient qu'il appartient aux parents, chargés de continuer la fonction du Dieu créateur, non-seulement de faire naître les enfants à la vie du corps par la génération, ma-s encore de leur donner la vie de l'esprit par l'inetruction. Le traditionalisme soutient que, comme en créant par lui-même le premier homme Dieu l'instruisitparlui-niêmedes premières véritésqui formèrent sa raison , de même en continuant à créer, toujours lui, les autres hommes, mais par le ministère de l'homme, c'est par ce même ministère qu'il continue toujours, lui, à les instruire de ces mêmes vérités qui forment leur raison. Le traditionalisme soutient, enfin, que c'est par ses parents que tout homme reçoit la première révélation de l'existence du monde des esprits et des devoirs ; et que, par le même moyen par lequel l'homme reçoit la vie du corps, il reçoit aus>i les premières et les plus importantes notions, les notions du monde spirituel et moral, qu'il ne saurait deviner par lui-même et par lesquelles il est initié à h vie rationnelle. Car c'est un fait qu'avant d'avoir reçu ces notions l'homme n'a pas la raison, du moins une raison complète, une raison parfaite, capable de lui servir de lumière naturelle et de règle immédiate de sa conscience et de sa liberté. C'est la doctrine traditionaliste (1).
(1) Le savant semi-rationaHste qui nons a tant aidé à réfuter le semi-rationalisme a fait aussi cette importanteremarqite : « Ce qui s'est passé au premier jour « se renouvelle lotis les jours, mais avec des conditions dilférei»tes , et ces dif- ■ fcrences proviennent dece que le premier homme a été créé et que l'enTant nail. « Dans le premier homme le développement a été inslaiitaiié, parce qu'il a été « créé adulte ; il est graduel, successif A^ns, ?a race, parce que les iiommes nais- « sent enfants. MAIS LA NATURE HUM.VINE CONSERVERA TOUJOURS SA
Pourquoi donc le Dieu qui a voulu que l'âme humaine ne pût se former les premières idées du moude matériel qu'après en avoir connu l'existence par les sens n'aurait-il pas voulu, aussi, que la même âme ne pût se former les premières idées du monde spirituel qu'après en avoir connu l'existence par l'instruction ? Et, si ce n'est pas une dégradation , si c'est une condition conforme à la nature de l'âme humaine de ne ^devoir qu'aux sens la première connaissance du monde matériel, comment serait-ce une dégradation pour cette âme , comment serait-il contraire à sa nature de ne devoir qu'à l'instruction la première connaissance du monde spirituel ?
Or, nous le demandons au bon sens le plus vulgaire, une pareille doctrine n'est-elle pas simple, comme tout ce qui est naturel? n'estelle pas claire, comme tout ce qui est vrai ? ne sourit-elle pas à la raison, comme tout ce qui est raisonnable? N'est-ce donc pas calomnier le traditionalisme que de le dire une doctrine humiliant la raison et outrageant son divin auteur ?
Par l'organe du plus illustre de ses docteurs, le semi-rationalisme vient de nous dire ceci : « Dieu est la lumière ^/irec/e qui éclaire notre « intelligence. Riais la lumière divine n'éclaire notre raison qu'à Vocn casion, et à la condition des phénomènes de ce monde. En un sens, « le monde est donc nn intermédiaire entre Dieu et nous (1). » Voilà
« PROFONDE UNITÉ.» Rien n'est plus vrai. Mais c'est reconnaître que, comme le premier homme reçut de Dieu le langage et la révélation du monde spirituel, les hommes enfants doivent recevoir les mêmes choses par leurs parents, que Dieu a mis à sa piace pour conliouer son action génératrice et institutrice, ot que la iiécessilé de cette révélation pour la pit-ine éducation de l'enfant est une loi de la Providence et l'une des conditions par lesquelles Vfnunani lé conserve toujours sa profonde tinlté. Otez la nécessité de la tradition sociale que soutiennent les traditionalistes pour que l'homme enfant puisse connaître le monde spirituel, et le fait qui se renouvelle sous les yeux de tout le monde, le fait d'une si grande variété dans les premières croyances des enfants, malgré l'imité de la même nature, devient inexplicable. Tournez et retournez la chose comme il vous plaît, vous êtes toujours obligé d'en revenir au traditionalisme pour vous expliquer l'homme et la société tels qu'on les voit.
(I) Cetiduslre chef des semi-rationalistes paraît avoir emprunté à Vilhistre chef des rationalistes français cette étrange expression : « Le seul moyen , « dit M. Cousin, qui nous soit donné de nous élever jusqu'à l'Être des êtres « sans éprouver d'éhlonissement et de vertige, c'est de nous en rapprocher à « l'aide du divin MÉDIATEUR. Entre un être fini, tel que l'homme, et Dieu, « substance absolue et infinie, il y a le double INTERMÉDIAIRE et de ce ma- « gnifique univers livré à nos regards et de ces vérités merveilleuses que la « raison conçoit (Du vrai, etc., pag. 13, Edit. de 1854). » Niez donc qu'entre
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donc notre adsersaire établissant, lui aussi, en principe, le besoin que, tout éclairée qu'elle soit par|la lumière divine, notre intelligence éprouve dun intermédiaire pour voir à la vérité. Mais nous ne disons pas autre chose. Seulement le semi-rationalisme admet dans l'âme humaine une lumière divine, lui donnant l'ac/e de la connaissance, que l'âme ne peut cependant réaliser sans ['intermédiaire du monde, ce qui ne se comprend pas ; tandis que le traditionalisme n'admet la lumière divine dans l'âme que comme lui fournissant \a faculté de l'intellect agissant : Intellectus agens est participatio quxdam luminis divini , ou la faculté de se former les idées, c'est-à-dire comme lui fournissant la ca\ise formelle des idées, à la condition d'en avoir sous les yeux la cause matérielle, ou les fantômes des choses sensibles, et les particu-
des pliilo?opliP8 qui se font mutuellement de tels empruntsde doctrine il existe uue grande sympathie de sentiments et une entente vraiment cordiale !
Mais cetle raème expression donne lieu à une remarque bien plus grave. Nous ne ferons pas à l'auteur qui en a fait usage l'imputation qu'à l'occasion du passage qu'on vient de lire monseigneur de Poitiers a faite à M. Cousin, d'avoir nié la médiation de l'unique médiateur entre Dieu et Vhomme, le verbe nE DiEi FAIT lionME. Nous aimons à croire que, comme l'a siipi>o£C l'apologiste de M. Cousin, M. l'abbé Descbamps, les deux auteurs ont voulu parler ici d'une médiation purement naturelle et philosopliique. Mais, même pris dans ce sens, le mot de médiateur entre l'homme et Dieu attribué au monde matériel n'en est pas moins une excentricité blâmable. D'abord, le seul moyen qui nous soit donné de nous élever jusqu'à F Etre des êtres sans éprouver d'éblouissement et de vertige, c'est de le regarder à travers I'homme-Diep. Car, d'après Isaïe, l'une des fins de l'Inearnation a précisément été que l'homme pût fixer en Dieu son reg^ird sans être troublé , et traiter avec lui en toute confiance {Ecce Deus meiis, fiducialiter agam, et non timebo, etc.), et comme l'a dit Tertullien : Afin que l'homme pût traiter avec Dieu comme d'égal à égal {Ut homo ex squo agere cum Deo posset/. L'univers livré à nos regards et les merveilleuses vérités que la raison conçoit n'ont pas la vertu, il s'en faut, d'empêcher l'homme, voulant s'élever jusqu'à F Être des êtres d'éprouver de réblovissement et du vertige. Ce sont là des mots vides de sens, s'ils ne sont pas un blasphème Ensuite la même expression est fausse par la rai<on qu'entre le monde matériel, entre l'homme et lui-même Dieu a mis aussi le monde moral, la société dont il est l'auteur. Iji négation de cet intermédiaire c'est le protestantisme philosopidque. Car le protestantisme religieux tout entier, à y bien réfléchir, uest que dans la n^aliun de la médiation de l'Eglise entre le chrétien et Dieu, u'est que dans l'individualisme humain, n'est que dans la pensée que l'homme doit communiquer directement avec Dieu et qu'il n'a pas besoin du ministère de l'homme pour recevoir la vérité et la grâce. Celle doctrine, si dangereuse en religion, ne l'est pas moins en philosophie; et il n'est pas permis à un prêtre catholique de la partager, même par voie de plaisanterie !
liers des objets insensibles , ce qui se comprend très-bien. Seulement le semi-rationalisme fait du monde matériel un intermédiaire en-' tre Dieu et nous, et une condition siîie qua non pour que l'âme puisse s élever à la première connaissance du monde spirituel, ce qui est trop plat et trop grossier ; tandis que le traditionalisme place l'enseignement des parents, c'est-à-dire un moyen moral, intellectuel, comme intermédiaire entre Dieu et nous, pour que l'âme puisse s'élever à cette connaissance première du monde spirituel, ce qui est plus simple , plus naturel , plus conforme à la nature des choses, et surtout plus honorable pour la raison humaine. Seulement le semirationalisme affirme, ce qui n'est jamais arrivé, ce qui n'arrivera jamais, ce qui est une hypothèse arbitraire et fantastique, car on ne sait aucun homme qui, sans avoir reçu la moindre notion du monde spirituel et moral par la famille, soit parvenu par sou propre esprit à découvrir l'existence de ce monde, à connaître distinctement les objets et à y croire, par la seule considération ou par Y intermédiaire du monde sensible; tandis que le traditionalisme soutient ce qui est arrivé dès l'origine du nionde^ et ce qui arrivera toujours jusqu'à sa fin, ce qui est une thèse fondée sur l'histoire constante et universelle de l'humanité. Car cette histoire nous apprend que l'homme n'est, toujours et partout, que ce que ses parents l'ont fait par rapport à l'esprit, aussi bien que par rapport au corps ; que, touchant Dieu, l'âme, la vie future, le culte et les devoirs, Thomme ne sait ni plus ni moins que ce que ses parents lui ont appris dans son enfance; qu'il n'est juif ou chrétien, mahométan ou idolâtre, protestant ou catholique, que selon les parents qui l'ont élevé ^ con)me il n'est blanc ou noir et d'une constitution chétive ou robuste que selon les parents qui l'ont engendré. Seulement, en un mot, tandis que le traditionalisme est raisonnable, !e semi-rationalisme est absurde, en contradiction perpétuelle avec lui-même, et par conséquent sournoisement et ridiculeusement injuste d'en vouloir au traditionalisme de ne point partager ses utopies et ses extravagances, et plus injuste encore de le calomnier impudemment en affirmant que le traditionalisme ravale rhomme au-dessous de la brute et qu'il met l'homme en contradiction avec son instinct et sa persuasion qui le portent à se croire un être intelligente
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DIXIÈME AGCCSATION.
LE TRADrnONiOJSIIE KEMTERSE LA REUGION PAR SA BASE.
S 49. En formulant cette accusation contre la méthode traditionnelle , le semi-rationalisme a élevé son injustice jusqu'à la folie. Nouvelle exposition de la doctrine traditionaliste. Ce n'est que par cette doctrine qv^on peut bien établir le dogme d'une révélation primitive, base de toute la religion, le plan divin de l'unité et de la perpétuité de la vraie religion, et l'expliquer. En admettant le principe fondamental de cette doctrine, tout esprit logique est amené au catholicisme.^ Les motifs de crédibilité eux-mêmes ne sont fondés que sur le même principe. La méthode traditionnelle a été suivie par tous les apologistes de la religion , depuis saint Paul jusqu'à nos jours. Comme on ne peut rien prouver par la Bible contre les hérétiques qui ne croient pas à la tradition de V Église attestant la divinité de la Bible , de même on ne peut rien prouver par la raison contre les philosophes qui ne croient pas à la tradition de l'humanité attestant la compétence la raison. La méthode traditionnelle est le seul moyen d'en finir avec toutes les erreurs. Les vraies bases de la religion selon saint Paul. Iniquité du semi-rationalisme accusant le traditionalisme de les ruiner.
Les condamnations de la part de Tautorité ecclésiastique ue tonibent, on le sait, que sur des doctrines erronées et dangereuses, avant tout, au point de vue théologique. Pour rendre, donc, plus raisonnable et accréditer la condamnation du traditionalisme de la part du concile d'Amiens et de Tlndex de Rome, il était de toute nécessité de l'indiquer comme un système en opposition avec la théologie catholique et funeste au catholicisme. Le semi-rationalisme n"v a pas manqué; et tout en présentant le traditionalisme comme l'ennemi de la raison pour attirer sur lui les sarcasmes des philosophes, il a voulu aussi le présenter comme l'ennemi de la religion pour attirer sur lui les anathèmes des fidèles. Tout l'ouvrage de la f'aleur de la Raison et tous les écrits récemment publiés par l'école semi-rationaliste ne sont, d'un bout à l'autre, que de violentes diatribes où le traditionalisme est peint sous les couleurs les plus odieuses auprès des catholiques et accusé de n'être qu'une nouveauté scandaleuse, tendant à renverser la religion par sa base. ^lais , dans cette accusation, l'injustice du semi-rationalisme prend des proportions immenses. Ce n'est pas seulement un crime contre la morale, c'est un attentat et des plus dévergondés contre la logique, contre l'évidence, contre le simple bon sens, contre le sens conmun; c'est un attentat dont la perversité s'élève jusqu'à la folie. On va le voir.
Qu'est-ce que le traditionalisme? C'est un système ayant pour base
le principe de l'impossibilité que l'iioinme dépourvu de tout enseignement, dénuédetoute tradition^ on, seloiile mot du semi-rationalisme lui-même, que Vhomme être en dehors de sa nature, l'homme être chiméî'ique, puisse découvrir, deviner le monde spirituel et moral. C'est par conséquent un système prenant pour point de départ le fait constant, universel (car il s'est toujours reproduit et serenouvelle toujours dans toute l'humanité) que l'homme ne connaît le monde des esprits et des devoirs , n'a les premières notions de Dieu , de l'âme^ de la loi divine et de la vie future que par l'enseignement domestique, qui n'est, lui, à son tour, que l'écho de la ÏPiADITION (1).
(1) Cette vérité, que Dieu n'a été connu par Vhomme que parce qu'il a daigné se révéler lui-même à Vhomme, vient d'èlre rappelée par K. S. P. le pape Pie IX , dans son dernier Bief aux évêques d'Allemagne. Après avoir dit qu'on peut se servir de la raison pour connaître de nouvelles vérités, pour cultiver l'esprit, pour découvrir les secrets de la nature et enfin pour arriver à la connaissance de Jésus-Christ (si on ne le connaît pas encore), le souverain Pontife continue ainsi :
« Qu'est-ce donc que l'Église ne tolère ni ne permet , et qu'elle reprend et « condamne absolument, en vertu de la mission qu'elle a reçue de garder le défi pôt qui lui a été confié? L'Église reprend fortement et elle a toujourecon- « damné et condamne la conduite de ceux qui , abusant de la raison , ne roa- « gissent ni ne craignent de l'opposer et de la préférer follement et criminelle- « ment à l'autorité de Dieu; qui s'élèvent insolemment; qui, aveuglés par leur « orgueil et par leur vanité , perdent la lumière de la vérité , et rejettent avec « un souverain mépris cette foi dont il a été écrit : Qui ne croit pas sera con- «< damné. Pleins de confiance en eux-mêmes , ils nient qu'on doive en croire « Dieu sur Dieu même, et accepter avec obéissance ce qu'il a voulu nous « faire connaître de sa propre nature. A ces hommes l'Église ne cesse de « répondre que, lorsqu'il s'agit de la connaissance même de Dieu, c'est Dieu « qu'il faut croire ; que c'est de lui que vient tout ce que nous croyons sur « LUI , parce que l'homme n'aurait pu le connaître comme il en a besoin si « Dieu lui-même ne nous avait commumqué cette connaissance salutaire. »
Le rationalisme ne tarit pas, comme on l'a vu, sur l'efficacité des lumières de la raison nous découvrant certaines vérités , sur la voix de la conscience nous rappelant le devoir. Mais d'abord cette lumière et cette voix , qui sont bien quelque chose de réel , après que , par l'enseignement et la révélation domestiques, Vhommu est parvenu à former sa raison et sa conscience , ne sont rien avant cette époque ; avant cette époque l'enfant ne voit aucune lumière, n'entend aucune voix. Cette lumière ne se fait dans sa raison , cette voix ne crie dans sa conscience qu'après que ses parents lui ont révélé Dieu, l'Ame , le juste et l'injuste et l'obligation de pratiquer le bien et de fuir le mal en vue des récompenses et des châtiments de Dieu dans ce monde et dans l'autre. La preuve de cela est que tout enfant ne trouve dans sa raison tt dans sa
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Mais si riioiniiic enfant, possédant ces notions, n'a pu se les donner à lui-m^ine, et s'il a dû les recevoir de ses parents et de ses maîtres, ceux-ci, à leur tour, n'ont pu se les donner eux-mêmes non plus, mais ont dû les recevoir de leurs parents et de leurs maîtres. Et il en serait de même de tous les parents, de tous les maîtres qui se sont succédé dans la suite des siècles. Ils n'auraient été enseignants que parce qu'ils auraient été enseignés. FLn remontant ainsi partons les âges de l'humanité, vous arrivez à ses premiers parents ^ à ses premiers maîtres; vous arrivi'rez à l'homme primitif qui, placé, lui aussi, par la condition de sa nature, dans la même impossibilité, où se sont trouvés tous ses descendants, de les e/<sei<7«er sans avoir été enseigné lui-même, a dû, de toute nécessité, être enseigné par soa auteur, par Dieu luimême. Dès lors il devient évident que les dogmes de l'existence de Dieu, de l'existence d'une loi divine, — créant des obligations et des devoirs, — de la spiritualité, de l'immortalité de l'âme et de la vie future ne sont pas ce que Tinerédulité veut les faire croire, des inventions fantastiques de l'homme, mais des révélations de Dieu, et, par conséquent, de grandes et sublimes vérités que Dieu même aurait, dès l'origine, déposées au sein de l'humanité.
Comme, dès qu'on reconnaît l'impossibilité que l'homme se soit donné à lui-même la vie physique, on arrive nécessairement à la grande vérité d'un Dieu créaleur, de même, dès qu'on reconnaît l'impossibilité que l'homme se soit donné à lui-même la vie intellectuelle par la découverte de la vérité, on arrive nécessairement à la vérité non moins grande d'un Dieu révélateur. Le système traditionaliste est fondé sur cette dernière impossibilité. N'est-ce donc pas se révolter contre l'évidence que d'affirmer que ce système qui, une fois admis, vous entraîne à admettre, de toute nécessité, la divinité et la vérité des dogmes fondamentaux de la religion, que ce système, dis-je, est subversif de la religion?
La religion n'est que l'expression des rapports que Dieu a établis entre lui et l'homme, entre l'homme et ses semblables et qui ont leurs profondes racines, leurs raisons cachées dans la nature de Dieu et de l'homme. Or, il n'y a qu'un seul Dieu vrai, toujours le même.
conscience, ni plus ni moins, que ce que ses instituteurs y ont iléi)osé. il ytrouve le vrai Dieu ou un Dieu fau\, Jcsus-Clirist ou Maiiomet, la loi de ''Évangile, celle du Coran, deXaca, de Fo, selon que ses maîtres auront été ou mahométans ou idolâtres; sa raison ne regarde comme vrais que les dogmes qu'on lui a révélé;», et sa conscience n'éprouve de sjmpatiiies ou de remords que d'après la règle des devoirs qu'où lui a inculquée.
et une seule humanité vraie, toujours la même. Donc il n'y a, il ne peut y avoir, entre ces êtres, qu'un seul ensemble de rapports vrais, toujours les mêmes; qu'une seule religion vraie, toujours la même. Une religion nouvelle, avec un Dieu immuable par la perfection de sa nature et avec une humanité immuable, elle aussi , par la volonté et la providence de son auteur, serait une contradiction , un non-sens. Ainsi toute religion qui n'a pas commencé avec l'homme, qui n'a pas toujours été suivie par l'homme, dans son pèlerinage terrestre , toute religion nouvelle est nécessairement et essentiellement fausse.
« Le christianisme n'est vrai, disait saint Paul, que parce qu'il a toujours été, hier comme aujourd'hui, et qu'il embrasse tous les siècles passés par son origine et tous les siècles à venir par sa durée; Jésus Christas heri et hoclie, ipse et in secula [Ilebr. xiii). » Saint Augustin n'a fait que commenter cette grande et belle parole de saint Paul, dans cet important passage de ses Rétractations : « Lorsque j'ai dit que « la religion chrétienne est la seule religion qu'on doit connaître et « suivre dans les temps, pour obtenir de la manière la plus sûre et « la plus certaine le salut, je n'ai voulu parler de la religion chré- « tienne, en tant que religion nouvelle, que par rapport au nom, et « non par rapport à la chose que ce nom exprime. Car il est cer- « tain que cette religion , qu'on appelle chrétienne aujourd'hui , a été « connue chez les anciens, et même dès l'origine du genre humain, « jusqu'à ce que Jésus-Christ fût venu dans la chair. Mais, pour avoir « depuis cette époque commencé à être nommée chrétienne, cette « religion n'en est pas moins l'unique et vraie religion qui a existé dans « tous les temps et toujours la même (1). » A l'exception près que les anciens croyaient en Jésus-Christ qui devait venir, et que nous croyons en Jésus-Christ qui est venu; à l'exception près que cette foi au divin Réparateur, qui est explicite chez les chrétiens, était, le plus souvent, implicite chez les gentils; à l'exception près que nous croyons comme s'étant accomplies les prophéties et les promesses faites à l'homme dès l'origine du monde, que les anciens croyaient comme devant s'accomplir dans un temps plus ou moins éloigné; à l'exception près, eufin, que les anciens avaient en figure et à l'état d'imperfection et
(1) K Item quod dixi : Ea est nostris temporibus ciiristiana religio, quam co- « gnoscere et seqni securissima et certissima sains est, seciindum hocnomeudi- « ctum esf, non scciuuiimi ipsam rem ctijiis lioi; nomen est. Nani res ipsa, quœ « nunc cljiisliana religio nuiiciipatuf, erat apud autiqiios , nec defiiit ali inilio n geueris humani, quoiisqiie ipso Cliristus venirct incarne : nnde vcra religio « qiiœ jam erat cœpit aiipcUari cliristiana {lïctracl., lib. I, c. xii). »
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d'attente les mêmes rites et les mêmes sacrements (I) que nous possédons en réalité, en fait et dans toute leur perfection, pour tout le reste les justes des temps anciens et ceux de nos temps n'ont professé que la même foi , n'ont participé, plus ou moins abondamment, qu'à la même grâce, ne se sont sauvés que par le même Sauveur; et la religion dû Christ a été la seule religion vraie de tous les temps, de tous les lieux et de toute l'humanité; Christtis heri et hodie , ipse et in secula.
Seulement, dans l'ordre établi par sa providence, pour la conservation de l'imité de l'espèce humaine (qui exigeait la réversibilité des qualités physiques et morales des parents sur leurs enfants), et pour laisser aux causes secondes la liberté de leurs actions , Dieu a pu permettre que la création primitive du corps de l'homme pût être viciée par la génération humaine, choisie comme le moyen de continuer l'opération créatrice, etque la révélation primitive, faite à l'homme, pûlêtre altérée par la tradition humaine^ chargée de perpétuer l'acte révélateur. C'est le pourquoi les défauts physiques des parents se reproduisent dans le corps et leurs erreurs dans l'esprit de leurs enfants. Mais ce double dégât de l'œuvre divine n'a pu être permis que par rapport aux accidents, et non par rapport à la substance de cette œuvre. Dieu a pu permettre l'équilibre des forces , des humeurs et des traits, dont l'harmonie fait la \igueur, la santé et la beauté du corps humain ; mais il n'a point dû permettre le changement des parties essentielles qui en constituent la nature. Et de même , comme l'a remarqué saint Thomas, Dieu a pu permettre que certaines vérités, certaines lois, dont l'intégrité et la pureté font la perfection de la révélation; divine, fussent diminuées ou altérées par rapport à leurs formes et àleur application ; mais il n'a point dû permettre la perte et la destruction des principes fondamentaux qui en constituent l'essence et la base. Ainsi des parents, hommes, peuvent, par lagénération , donner uqe constitution plus ou moins robuste , plus ou moins chétive à leurs enfants; mais ils ne peuvent engendrer que l'homme. Et de même ils peuvent , par l'instruction , transmettre des erreurs plus ou moins grossières à leurs enfants touchant Dieu, l'âme, la vie future, le culte et les devoirs; mais ils leur donnent toujours les notions fondamentales de la révélation qui font la vie de l'homme religieux et de la société, les notions d'un Dieu créateur et maître de l'homme et de l'univers; d'une âme libre, spirituelle et immortelle;
(1) Voyez, dans notre troisième volume des Conférences, l'Essai sur les Sacrements avant le Christ.
d'une vie future, dont les punitions et les récompenses sont éternelles ; d'un culte dont l'essence est dans le sacrifice, dans l'expiation et la prière; d'une loi morale dont l'observance ou la violation font l'homme de bien ou le scélérat, justiciable dans ce monde et dans l'autre. Et en formant de leurs enfants des infidèles ou des hérétiques, ils ne peuvent s'empêcher d'en faire, en quelque sorte, des chrétiens.
Mais en outre, afin que la révélation primitive restât quelque part, sur la terre, clans foute son intégrité et dans toute sa pureté. Dieu, l'ayant renouvelée, en a confié le dépôt (de manière à ce qu'on ne pilt y porter atteinte) à la Synagogue dans les temps fanciens, et dans les temps modernes à l'Église. En sorte que, comme le judaïsme n'était que la révélation primitive renouvelée, l'unique et vraie religion divine que la tradition avait répandue par toute l'humanité, mais moins les fables et les superstitions de l'idolâtrie , de même le catholicisme n'est que cette même révélation primitive accomplie et perfectionnée, cette même unique et vraie religion universelle, connue et suivie quanta ses principes fondamentaux par toute l'humanité, mais moins, en même temps, les erreurs qu'y a mêlées le paganisme et les mutilations qu'y a faites l'hérésie.
Or, cette économie de la Providence touchant l'unité, la perpétuité, l'universalité de la vraie religion sur la terre ne peut être comprise, ne peut être expliquée sans cette hypothèse : Que l'homme ne peut connaître le monde spirituel et moral que par l'enseignement et par la tradition; qu'il n'en peut savoir que tout juste ce que l'enseignement et la tradition lui en apprennent , — sauf à s'en rendre compte ensuite par le raisonnement; — qu'ainsi que ce fut reconnu et affirmé par de grands théologiens catholiques et par le semi -rationalisme lui-même l'homme n'a été créé que sous la condition d'être façonné, dans tous les sens, par la société; que hors de la société il n'a point la raison développée ou l'usage de la raison ; que toute raison est enseignée ou formée par l'enseignement ; et que l'homme dépourvu de tout enseignement, dénué de toute tradition n'est qu'un être hors de sa nature, un être chimérique. En un mot, le plan divin par rapport à la transmission et à la durée de la vraie religion dans le monde, sa condition de devoir être toujours la même quant aux principes , et de pouvoir être mêlée à des erreurs quant à son application et à ses formes, puis, enfin, le faitéclatantqu'onnela trouve pure et entière que dans l'Église catholique ne peuvent être compris et expliqués que par le traditionalisme.
Remplacez ce système par le semi-rationalisme ; affirmez que l'homme n'ayant pas encore la raison découvre quelques vérités religieuses et morales par la raison , sauf à devoir en demander le
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fMte h h révélation, et l'unité essentielle de la vraie religion disparaît aussi hien que la nécessité de l'aller chercher là où elle se trouve pure et entière, telle qu'elle est sortie de la pensée divine. La nuit se fait sur son histoire; sa condition variable, parmi les hommes, devient incompréhensible et inexplicable autrement que par l'hypothèse rationaliste et socialiste du progrès indéfini, des créations et des manifestations successives de la raison humaine. N'est-ce donc pas le comble de l'injustice et de la fatuité de qualifier le traditionalisme comme renversant les bases de la religion , tandis que c'est lui, lui seul, qui les fait connaître et les affermit; tandis que c'est lui, lui seul, qni prouve à l'homme la nécessité de se réfugier dans l'Église , et lui indique le vrai chemin , le chemin le plus sûr et le pins court d'y arriver ?
Fénelon a dit qu'entre le catholicisme et l'athéisme il n'y a pas de point d'arrêt raisonnable. Rien n'est plus vrai. !Mais le choix entre ces deux croyances ne dépend que de l'acceptation ou de la négation d'une révélation, de la part de Dieu, à l'homme primitif. Si Dieu n'a point parlé au premier homme, s'il ne lui a pas dit, dès le commencement, ce que l'homme devait croire et devait pratiquer pour atteindre à sa fin; c'est-à-dire si, avec la vie organique, il ne lui a pas donné la vie intellectuelle et morale, s'il l'a livré à lui-même sans autre apanage que la nuit dans sa pensée, le vide dans son cœur; s'il l'a laissé sans foi et sans loi jusqu'à ce que , au moyen de la réflexion , du raisonnement et de longs et pénibles efforts, il ait deviné par luimênie le symbole de ses croyances et la règle de ses actions , Dieu n'a pas été le Dieu-Providence de l'homme. Or, ce dont Dieu n'est pas la Providence n'est pas la créature, n'est pas l'œuvre de Dieu. Si Dieu ne s'est pas révélé à l'homme dès le premier instant, il n'a donc pas fait Hiomme. Si Dieu n'a pas créé l'homme, le monde en petit, il a moins encore créé le grand monde, l'univers. Si l'univers n'est pas l'œuvre de Dieu, mais s'il subsiste par lui-même de toute éternité, c'est le monde qui est Dieu , et Dieu n'existe pas. Ainsi , en niant la révélation primitive, un esprit logique est, de conséquence en conséquence, ou plutôt de chute en chute, entraîné jusqu'à l'athéisme.
Mais si Dieu a parlé au premier homme, et lui a révélé les vérités qu'il doit croire, le culte qu'il doit lui rendre, les œuvres qu'il doit pratiquer, en un mot la religion , cette révélation n'a pu être faite au chef des humains pour lui seul; elle a dû lui être faite aussi pour toute sa race, afin que cette race pût conserver son ineffable unité. Cette révélation , constituant la vie intellectuelle et nioralede l'homme, n'a pu être transmise par le raisonnement individuel, elle dut l'être par l'enseignement et par la tradition sociale. Cette révélation, en passant
par l'esprit et parla langue de l'homme, a pu ressentir l'imperfection et les défauts de ce moyen de transmission ; elle a pu être altérée par l'action du temps et des passions humaines; mais son auteur divin devait à la dignité de sa parole, il se devait à lui même, au moyen d'une providence toute particulière, de la conserver, au moins quelque part, dans toute sa pureté et dans toute son intégrité. Et l'homme à qui sa raison, formée par la société, fait sentir l'absurdité ou les défauts de la religion qui a entouré son berceau, l'homme doit aller la chercher dans cet endroit, par le raisonnement, par l'étude, ou par le moyen à l'usage de tout le monde, la prière.
Les cultes païens ne sont que la révélation primitive, la vraie religion , la religion universelle , catholique, défigurée par les absurdités les plus grossières, par les obscénités les plus révoltantes. Le judaïsme n'est que cette même révélation , cette même religion restée à l'état de préparation, de figure et prophétie; il est cette même révélation, cette même religion, mais incomplète. Toutes les sectes hérétiques, le mahométisme lui-même, qui en est une, ne sont pas des religions positives; elles ne sont que des protestations ou des négations plus ou moins étendues du dogme chrétien. Ce sont donc la même révélation , la même religion mutilée. Il est donc évident que, parmi toutes les religions du monde.le christianisme est la religion primitive, seule pure et parfaite, et que^ dans le christianisme, le catholicisme est la révélation primitive, seule pure et parfaite, et en même temps entière. C'est donc dans l'Église catholique, seulement, que se trouve la révélation primitive, la religion universelle de l'humanité, aussi pure et entière qu'elle est sortie de la bouche du Dieu créateur, et qu'elle a été restaurée et perfectionné par la mission du Dieu rédempteur.
Ainsi donc, en admettant une révélation primitive que Dieu aurait faite à l'homme en le créant, tout esprit logique est, de conséquence en conséquence, et en montant toujours, amené au catholicisme.
Mais le traditionalisme n'est qu'un système fondé sur la révélation que Dieu aurait faite dès l'origine du monde à l'homme et qui, par la tradition, se serait répandue dans l'humanité entière. Le traditionalisme n'est qu'un Système affirmant, démontrant, soutenant seul, et contre tous les systèmes philosophiques, la nécessité et le fait de cette même révélation , qui est la première marche pour monter jusqu'à la hauteur du catholicisme, le premier anneau de la chaîne d'or {Funes in prseclaris. Ps.) qui conduit tout homme de bonne foi et faisant un bon usage de la raison aux portes de la maison de l'Église. Comment ne serait-ce donc pas une injustice manifeste et un non-sens que de le dire un système funeste au catholicisme et préjudiciable à l'Église?
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On nous réplique que, par le raisonnement seul et par l'examen des motifs (le crédibilité y tout homme raisonnable peut se convainere de la vérité et de la divinité de rKçlise, et venir à l'Église. Nous le eroyons bieOj nous aussi. Mais nous croyons de plus, et tout esprit raisonnable doit le croire comme nous sous peine d'être anathématisé par la raison , qu'avant de se fier à la justesse des conclusions de la' raison il faut, nous le répétons toujours d'après Descartes, établir la compétence de la raison. Et quel est le moyen d'établir qu'il y a un rapport naturel et nécessaire entre les conclusions de la raison droite et la vérité prouvée par la raison, à moins qu'on ne commence par croire que Dieu existe, qu'il est le créateur de l'homme, l'auteur de sa raison , ne lui ayant donné la raison que comme un moyen d'atteindre à la vérité intellectuelle ! Or, sur quoi l'homme se fonderait-il pour admettre ces vérités, formant la base de la raison, les titres de sa compétence et de son aptitude pour la démonstration de la vérité, et qui doivent précéder tout raisonnement, à moins qu'il ne les admette sur le témoignage de la tradition ? à moins qu'il ne commence par les croire sur la foi de l'humanité entière qui lui est transmise par l'enseignement? Ck)mment donc le traditionalisme ferait-il bon marché des motifs de crédibilité de la vérité et de la divinité de l'Église, tandis qu'au contraire il est le seul système qui assoit la raison sur une base solide, qui lui donne l'investiture du domaine de la démonstration et qui lui assure le droit de prononcer des arrêts valables en faveur de ces motifs de crédibilité^ sur lesquels repose la preuve de la vérité et de la divinité de l'Église?
Comment donc des hommes pour lesquels toute raison est enseignée, ce qui est dire qu'il n'y a pas de raison sans enseignement , et pour lesquels l'homme dépounu de fout enseignement , dénué de toute tradition n'est qu'un être hors de sa nature, un être chimérique, ou l'homme n'étant pas l'homme; comment des hommes reconnaissant et proclamant tout haut cette grande vérité ne seraient-ils pas énormément inconséquents et injustes en affirmant que le système qui fait de renseignement et de la tradition le point de départ et l'une des conditions de la raison empêcherait l'homme de devenir chrétien?
On reproche à notre système d'être une nouveauté dans la polémique religieuse, une nouveauté qui n'est ni nécessaire ni opportune et qui ne peut qu'arrêter le mouvement des esprits vers la vérité catholique ! Ceux qui nous font ces reproches n'ont-ils donc pas lu ou ont-ils lu sans les comprendre les apologistes de la religion. Qui ne sait l'immense parti que le plus grand de ces apologistes, Tertullien, a tiré de l'usage de tous les peuples, même païens, de n'invoquer que Dieu, et
non pas les Dieux, dans tous leurs besoins, et de l'usage de nommer toujours l'âme pour étnblir les dogmes d'un Dieu unique et de l'existence d'une âine dans l'homme, distincte et différente du corps ? Qui ne sait que l'ouvrage immortel des Prescriptions, du même apologiste, n'est, d'un bout à l'autre, ainsi que son titre l'annonce, qu'un éloquent appel à la tradition chrétienne, et que c'est là ce qui en fait l'ouvrage le plus redoutable contre les hérétiques? Qui ne sait que saint Augustin disait tout haut qu'il ne croyait à l'authenticité et à la divinité de l'Évangile qu'entant qu'elles lui étaient attestées par la tradition de l'Église? Les Controverses de Bellarmin et \ts Avertissements aux protestants de Bossuet, ces chefs-d'œuvre de la polémique religieuse des temps modernes, se font, il est vrai, particulièrement admirer par la richesse des mâles arguments qu'ils renferment, et qui sont tirés des Livres saints. Mais comme ces arguments ne sont appuyés que sur l'interprétation que les Pères, les conciles, la foi constante et universelle des peuples chrétiens, en un mot la tradition de l'Église ont donnée aux textes bibliques allégués et développés dans ces ouvrages, c'est, au fond, à la tradition que ces ouvrages empruntent toute leur valeur et toute leur force; et c'est particulièrement à ce titre qu'ils sont le marteau et le désespoir de l'hérésie.
Depuis saint Paul, qui a fait valoir avec tant de succès, en faveur du dogme de l'unité du vrai Dieu, la tradition par laquelle les Athéniens adoraient le Dieu inconnu (Act.); et depuis saint Pierre, qui, en invoquant la tradition des prophètes, fit tant de conquêtes parmi les Juifs à la divinité du Messie {Ibid.)\ depuis ces princes et ces fondateurs de l'apologie chrétienne, jusqu'aux grands apologistes de nos jours, tous les défenseurs du christianisme, dans leurs disputes, en ont toujours appelé à la tradition humaine contre les philosophes, et à la tradition chrétienne contre les hérétiques. Ils ont, il est vrai, démontré par des arguments invincibles, fondés sur la raison, les dogmes qu'on appelle « naturels, » et par des preuves triomphantes, tirées de la Bible, les vérités révélées; mais ils ont toujours confirmé, couronné ces arguments par le témoigtiage de la tradition des peuples, et ces preuves par le témoignage de la tradition de l'Eglise. C'est qu'à y bien réfléchir les arguments tirés de la raison n'ont de valeur qu'autant que, comme on vient de le voir, on croit à la compétence de la raison sur la foi universelle et constante de l'humanité; c'est encore que les preuves fondées sur la Bible n'ont de force qu'autant qu'on croit à l'authenticité et à la divinité de la Bible sur la foi universelle et constante de l'Église. La compétence de la raison ne se prouve pas plus par la raison que l'authenticité et la divinité de la Bible ne se prouvent par la Bible. Vouloir prouver la compétence de
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h raison parla raison et rnulhenticité et la fllvinilé de la Bible par la Bible, ce serait vouloir prouver la même chose par la même chose; ce serait faire un cercle vicieux, et ce serait ne rien prouver. Il faut chercher, en dehors de la raison, le motif de croire à la raison, et en dehors de la Bible le motif de croire à la Bible. Or, en dehors de la raison on ne trouve d'autre motif de croire à la raison que la foi constante et universelle de l'humaiiilé dans la raison; et l'homme qui, d'après ce motif et sur ce témoignage, refuserait de croire à la raison seriit obligé de renoncer entièrement à la raison ; il tomberait dans un abrutissement complet, et ne serait plus homme. De même encore en dehors de la Bible on ne trouve d'autre motif de croire à la Bible que la foi constante et universelle de la chrétienté dans la Bible ; et le chrétien qui refuserait de croire à la Bible d'après ce motif et sur ce témoignaue serait obligé de renoncer entièrement à la Bil>le ; il tomberait dans un déisme complet, et ne serait plus chrétien.
On ne peut faire valoir la raison auprès de l'homme qu'autant qu'il témoigne au moins assez de déférence pour l'humanité pour admettre, sur son témoignage, comme un fait et sans autre démonstration, la compétence de la raison. Mais avec le soi-disant homme ne voulant pas, même sur ce point, admettre le témoignage de l'humanité, c'est-à-dire avec l'homme sceptique, il n'y a nul moyen de faire de la polémique rationnelle, ni| de' rien établir sur l'autorité de la raison. C'est encore ainsi qu'on ne peut faire valoir la Bible auprès du chrétien qu'autant qu'il montre au moins as^ez de déférence à l'Église pour admettre sur son témoignage, comme un fait et sins autre démonstration, l'authenticité et la divinité de la Bible. ^Mais avec le soi-disant chrétien ne voulant pas, même sur ce sujet, admettre le témoignage de l'Église, c'est-à-dire avec le chrétien déiste, il n'y a nul moyen de faire delà controverse biblique, ni de rien établir sur l'autorité de la Bible. C'est pour cela qu'on ne cite ni la raison aux sceptiques ni la Bible aux déistes.
Or, la foi de l'humanité, ou la compétence de la raison, ne nous est transmise que par la tradition et l'enseignement humain des parents ; et la foi de la chrétienté en l'authenticité et en la divinité de la Bible ne nous est transmise que par la tradition et l'enseignement divin de l'Église. Donc nécessité évidente de la tradition et de l'enseignement humain des parents pour croire à la raison, et nécessité évidente de la tradition et de l'enseignement divin de l'Église pour croire à la Bible. Doue la raison humaine, aussi bien que la raison chrétienne, et, comme on nous l'a dir, TOUTE RAISON, est vécessairement enseignée. Donc, véritablement, l'homme dépourvu de fout enseignement et dénué de toute tradition NATURELLE aussi bien que le chrétien
dépourvu de tout enseignement et dénué de tonte tradition surn^turelie ne seraient, comme on nous l'a dit encore, que des êtres hors de leur nature, que des êtres chimériques ; car on n'est homme ou chrétien que par Renseignement et par la tradition.
L'homme qui est étranger à l'Église n'embrasse la foi de l'Église qu'après avoir, avec le secours secret de la grâce et l'examen rationnel des motifs de crédibilité, admis la vérité et la divinité de l'Église. C'est donc par le raisonnement qu'il arrive au christianisme. Mais, comme il n'y a pas de raisonnement possible avant d'avoir atteint l'usage actuel, le développement complet de la raison; comme on n'atteint cet usage et ce développement de la raison qu'après s'être formé les idées et les principes nécessaires pour raisonner; comme, enfin, on ne peut se former ces idées et ces principes qu'après avoir cru à l'existence du monde corporel sur le témoignage des sens et à l'existence du monde spirituel sur le témoignage de l'instruction, il s'ensuit que, tandis que la raison précède l'acte de la foi surnaturelle dans la formation du chrétien, c'est au contraire l'acte de la foi naturelle qui précède la raison dans la formation de l'homme. Mais tout cela n'est que le traditionalisme. Donc nécessité évidente, enfin, de la méthode traditionnelle pour le philosophe aussi bien que pour le théologien.
Le fait le plus éclatant qui résulte de l'histoire des aberrations de toutes les sectes philosophiques anciennes et modernes, c'est qu'ainsi que le semi-rationalisme lui-même vient de nous le démontrer, pièces en main, toute philosophie séparée, c'est-à-dire toute philosophie se mettant en dehors des traditions et des croyances de l'humanité, après s'être égarée dans la nuit de toutes les erreurs de la raison faussée,, finit par s'abîmer dans le gouffre du scepticisme ou par nier toutes les vérités de raison. Et, de même, le fait le plus lumineux qui ressort de l'histoire des variations des sectes protestantes , c'est qu'ainsi que l'a prouvé Bossuet toute théologie séparée, c'està-dire toute théologie se mettant en dehors des traditions et des croyances de l'Église, après avoir extravagué dans les ténèbres de toutes les erreurs de la révélation corrompue par elle, finit par se jeter épuisée dans les bras du déisme ou par nier toutes les vérités révélées.
Il est vrai que le théologien peut et doit, dans l'exposition et la défense de la vérité révélée, s'appuyer sur la Bible; mais avant de citer la Bible il doit commencer par croire à l'authenticité et à la divinité de la Bible sur l'autorité de la foi constante et universelle de l'Eglise. Et, de même, il esterai que le philosophe peut et doit, dans l'exposition et la défense de la vérité naturelle, s'appuyer sur la rai-
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sod; mais avant de citer la raison il doit commencer par croire à la compétence de la raison sur l'autorité de la foi constante et universelle de l'humanité en cette faculté.
C'est qu'il est impossible de s'entendre sur rien en philosophie à moins qu'on ne commence par croire qu'en créant l'humanité Dieu lui a parlé, et que les croyances universelles et constantes de l'humanité ne sont que l'écho immortel de la parole du Dieu créateur. C'est, encore qu'il est impossible de s'entendre en théologie à moins qu'on ne commence par croire qu'ayant fondé l'Église Jésus-Christ lui a parlé, et que les croyances universelles et constantes de l'Église ne sont que l'echo toujours vivant de la parole du Dieu rédempteur.
C'est que, dès l'instant où le philosophe, dédaignant toutes les traditions de l'humanité, se retranche dans ses conceptions pariiculièreSj puisées par lui dans sa raison, toute vérité rationnelle lui échappe, parce qu'il n'a plus le moyen de s'assurer de la compéteoce de la raison. Et c'est encore que, dès le moment où le théologien, méprisant toutes les traditions de l'Église^ ne suit que ses interprétations /jarticuliéres données par lui a l'Écriture, toute vérité révélée l'abandonne, parce qu'il n'a plus le moyen d'être certain de la divinité de l'Écriture.
Mais, au contraire, dès Tiustant que le philosophe se décide à admettre comme vrai tout ce que l'humanité entière a toujours et partout admis comme vrai, et à regarder comme faux tout ce que l'humanité entière a toujours et partout regardé comme faux, d'abord il asseoit sa raison naturelle sur une base solide, sur la croyance que cette raison est un don que le Dieu créateur a fait à l'homme au profit de la vérité naturelle. — Car c'est là la première des croyances naturelles et constantes de l'humanité. — Ensuite il acquiert le droit de croire à sa raison, d'avoir conûance dans sa raison, sappliquaut à déduire, à démontrer les vérités naturelles. Et enfin, dans la résolution prise d'avance de rejeter toute conclusion de sa raison qui pourrait se trouver eu opposition avec la raison de toute l'humanité, il se trouve en possession d'un moyen sûr et infaillible de ne pas se tromper dans ses recherches et dans ses travaux philosophiques. C'est ainsi qu'en ont agi les vrais philosophes chrétiens, en suivant les traces de saint Augustin et de saint Thomas ; et c'est ainsi qu'ils ont évité toutes erreurs et développé toutes vérités, même de l'ordre naturel et humain.
Et, de même, dès le moment que le théologien se décide à admettre comme vrai tout ce que la ehréiienlé entière a toujours et partout admis comme vrai, et à regarder comme faux tout ce que la chrétienté entière a toujours regardé comme faux, d'abord il place sa foi surna-
turelle sur une base soli(]e, sur la croj'ance que cette foi est un don que le Dieu rédempteur fait au chrétien au profit de ia vérité révélée. — Car c'est la première des croyances universelles et constantes de la chrétienté. — Ensuite il acquiert le droit do croire à sa foi, d'avoir confiance dans sa foi, voulant pénétrer davantage et développer les vérités révélées. Et enfin, dans la loi qu'il s'est faite d'avance de renoncer à toute pensée de sa foi qui pourrait se trouver en désaccord avec la foi de l'Église , il a en son pouvoir le moyen sûr et infaillible de ne pas se tromper dans ses recherches et dans ses travaux théologiques. C'est ainsi qu'en ont agi les vrais théologiens catholiques, à la suite des Pères et des docteurs de l'Église ; et c'est ainsi qu'ils évitent toutes les erreurs et qu'ils expliquent et démontrent toutes les vérités de l'ordre surnaturel et divin.
Ainsi, comme le moyen le plus certain de meltre un terme à toutes les erreurs théologiques, qui sont le scandale et la honte de la théologie du protestantisme, et qui ont fini par y détruire toute théologie, c'est de persuader aux théologiens 'protestants de ne pas se séparer des traditions de l'Église, de même le moyen le plus certain de faire cesser toutes les erreurs philosophiques, qui sont le scandale et la honte de la philosophie du rationalisme, et qui ont fini par détruire toute philosophie, c'est de persuader aux philosophes rationalistes de ne pas se séparer des traditions de l'humanité. Comme toute question entre les catholiques et les protestants n'est au fond qu'une question de tradition chrétienne, de même toute question entre les philosophes chrétiens et les philosophes rationalistes n'est au fond qu'une question de tradition humanitaire. Comme la tradition de l'Eglise est le vrai point de départ de la vraie théologie et le moyen d'en finir avec tous les rationalistes de la religion, à savoir les hérétiques, de même la tradition de l'humanité est le vrai point de départ de la vraie philosophie et le moyen d'en finir avec tous les hérétiques de la philosophie, à savoir les rationalistes.
Comme tout système philosophique, tel que le semi-rationalisme, tendant à déprécier la tradition, à exalter outre mesure la raison et à persuader à la raison de se séparer de la tradition est erroné et également funeste à la vraie religion et à la vraie philosophie , de même tout système philosophique, tel que le traditionalisme, tendant à recommander, à affermir la tradition , à inspirer à la raison une juste défiance d'elle-même età lui persuader de marcher toujours à la lumière et suivant le guide de la tradition est vrai et également utile à la vraie religion et à la vraie philosophie. Comme ia tradition de l'Église est la mort du rationalisme religieux, qui est l'hérésie, de même la tradition de l'humanité est la mort de la grande hérésie philosophi-
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que, qui est ie rationalisme. Et c'est à juste titre que le concile d'Amiens recommande aux professeurs catholiques desVn tenir aux doctri'ies de saint Thomas, de Bergier et du V. Perrone, établissant, dans les termes les plus formels et les plus énergiques, la doctrine de la nécessité de la tradition sociale pour la formation delà raison; c'està-dire que c'est à juste titre qu'après avoir recommandé ni plus ni moius que le traditionalisme il Gnit par ces graves et importantes paroles, que nos adversaires ont eu la bonne foi de supprimer :
« C'est en méditant ces considérations qu'ils comprendront pour- « quoi et en quel sens on dit qu'une intervention de Dieu ou un en- « seignement divin a été nécessaire à l'homme. Cette thèse une fois « établie, l'erreur des rationalistes qui nient toute révélation est « détruite radicalement {radicitus), autant qu'on peut le faire par « des arguments philosophiques. »
Qu'on se rappelle enfin que saint Paul ne reconnaît d'autre base à la vraie religion que « celle des Prophètes (dont le premier fut Moïse) « et des Apôtres, se reposant sur la souveraine pierre angulaire, JÉ- « sus-Christ; Super sedificati super fundamentum .ipostolorum et « Prophetarum, ipsosummo augulare lapide CnmsTO Jesu {Ephes., « II, 20); » c'est-à-dire la base de la révélation primitive — touchant le divin Sauveur qui devait venir — attestée par Moïse et les autres prophètes et s'etant conservée intacte dans la synagogue et la base de la même révélation — accomplie, réalisée et complétée dans le même Sauveur divin, déjà venu, — attestée |)ar les Apôtres et se conservant intacte dans l'Église; en un mot, la base de la Tradition qui a précédé et de la tradition qui a suivi la naissance du Rédempteur du monde. Or, le traditionalisme n'est autre système que celui qui fal apjiel à cette unique base du christianisme, à la tradition, et qui s'etîore de son mieux d'en démontrer, par des arguments philosophiques, la vérité, la soiidité, la nécessite et la divinité, pour la faire connaître à ceux qui ne la connaissent pas et y attacher de plus en plus ceux qui la connaissent. L'iniquité a-t-elle donc jamais menti plus impudemment à elle-même que lorsque, par l'organe du seuiirationalisme, elle a osé accuser le traditionalisme de tendre à renverser la raison et la religion par leur base ?