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PREMIER GRIEF CONTRE LE SEMI-RATIOSALISME

E> TAM QUE SYSTÈME PHILOSOPHIQUE, IL OUVRE LA PORTE A TOOTES LES ERlifcUKS, IL DÉGRADE ET ANÉAITTIT LA. RAISON HCMAINE.

§51. On commence l'acte d'acaisation contre le semi-rationalisme. Des trois systèmes possibles sur l'origine des idées, le semi-rationalisme est, en vertu de son principe, obligé d'admettre et admet en effet celui des IDEES LN>ÉEs, qui Ventravie au panthéisme. Son langage panthéiste. Le semi- rationalisme est aussi pour le système des causes occ.^slo^^ELLES, et par là il /ait encore du panthéisme, de Vidéalisme, de l'athéisme, du fatalisme; il est l'anéantissement de la raison, qu'il dit vouloir venger.

JLe mal n'est que ce qui est contraire à la nature des êtres et à leur perfection. Selon les ordres différents des choses, le mal prend des noms différents. Dans Tordre physique, il s'appelle défaillance, maladie ou mort; dans l'ordre moral, péché ; dans l'ordre intellectuel, erreur. Toute erreur est donc un mal, comme tout mal qui se rapporte à l'intelligence et à sa manière d'être est une erreur. Conséquemment toute erreur est contraire à la nature de l'intelligence, à l'harmonie de ses actes , dans ses rapports avec les êtres extérieurs , actes qui font sa vie et sa perfection. Dès lors aussi, comme toute vérité est utile, toute erreur est funeste.

>'ous avons démontré déjà, — peut-être même au delà de ce qui était nécessaire,— que le semi-rationalisme est erreur et n'est qu'erreur. Et par cela même nous nous trouvons avoir établi déjà, au moins implicitement et en principe, qu'il est et doit être funeste. Nous n'avons donc qu'à donner un certain développement à cette triste conclusion, et la tâche que nous nous sommes imposée, de dévoiler les semi-pélagiens delà philosophie ou le semi-rationalisme, se trouvera accomplie.

INous venons de prouver que ce que le semi-rationalisme reproche avec tant de légèreté et d'insolence à la méthode traditionnelle, au

point de vue delà raison et de la religion, n'est que déraison, calomnie', injustice. Maintenant nous allons changer de rôle. De défenseur de la tradition, que nous avons été dans le chapitre précédent, nous nous posons, dans celui-ci, en accusateur contre le semi-rationalisme, et nous allons démontrer que c'est vraiment lui qui est coupable des torts qu'il ose nous reprocher; à savoir, iX humilier , de dégrader la raison^ de compromettre sérieusement la religion^ et d'être aussi funeste qu'il est donné à une grande erreur de l'être.

On a vu (pag. 67) qu'il n'y a que trois systèmes possibles touchant l'origine des idées et les principes de la connaissance humaine. — Car celui que l'auteur de la Valeur de la raison est venu, avec tant de simplicité, offrir au monde philosophique, comme un quatrième système de son invention (p. 68), n'est tout bonnement qu'une grande sottise et une grande absurdité.— Ces trois systèmes sont: I" d'après Descartes, Malebranche et Leibnitz, celui qui place exclusivement en Dieuh cause efliciente des premières vérités, lumière de l'intehigence humaine; 2" celui de Locke et de Condillac, qui attribue cette cause exclusivement aux se7is; et 3" celui de saint Thomas, de Suarez, et de tous les philosophes restés catholiques en philosophie, qui reconnaît, exclusivement, Và77ie même comme la vraie cause efficiente de ses idées et de ses connaissances.

Or, le principe qui sert de base au semi-rationalisme, c'est, comme on l'a vu, que Vhomme se suffit à lui-même pour découvrir les notions premières du monde spirituel et moral. Mais si l'homme se suffit à lui-même pour découvrir ces nolxorx^-conséquences , à plus forte raison doit il se suffire à lui-même pour découvrir les idéesprincipesàQccs mêmes notions, les idées par lesquelles on démontre ces notions et sur lesquelles ces notions reposent. Avec les semi-rationalistes, l'homme n'a donc besoin que de lui-même pour se former les conceptions générales de toutes les choses, ou les idées, et pour en tirer les conséquences qui l'assurent de l'existence du monde des esprits et des devoirs.

Mais, si l'homme n'a besoin que de lui-même pour se mettre en possession de ces idées et de ces notions, c'est qu'il les trouve toutes faites, au moins à l'état de germe en lui-même. S'il les trouve en lui-même, c'est que quelqu'un les a déposées en lui, et les a gravées dans son intelligence et dans son cœur. Ce quelqu'un n'est et ne peut être que Dieu. Dieu est donc, comme la philosophie de Lyon l'a déclaré en toutes lettres (voir ci-dessus, page 69), la seule cause efficiente des idées. Mais c'est là le système des idées innées. VoiVa donc le semi-rationalisme ohligé, en vertu de son propre principe, d'admettre le système des idées innées.

SEPTIÈME CHAtlTfiE. 369

Kii effet, comme nous l'avons prouvé plus haut (§ 12), les semirationalistes— sans en excepter ceux, parmi eux, que renferme l'illustre corporation qui a toujours été le fléau de ce système, — tiennent touSj plus au moins explicitement, aux idées innées. Et d'ailleurs les semi-rationalistes sont trop catholiques pour suivre le sensualisme de Locke ; mais ils ne le sont pas assez, et ils aiment trop les nouveautés philosophiques pour pouvoir se déclarer en faveur du traditionalisme ancien de saint Thomas. Il ne leur reste donc qu'à embrasser la théorie des idées innées d'après Descartes, Malebranche et Leibnitz ; ce qui, d'une part, ne les brouille pas, à leur avis, avec l'Église, et, d'autre part, leur laisse le droit d'aspirer aux honneurs de la philosophie du progrés, pour lesquels ils ont une ambition bien prononcée.

Mais qui dit «idées innées » dit des idées que, par un procédé et par des moyens sur lesquels on n'a jamais été d'accord dans l'école semi-rationaliste, l'intelligence découvre existantes en elle-même^ mais qu'elle ne se forme pas elle-même. Qui dit « idées innées » dit des idées dans l'origine desquelles V activité de l'intelligence n'est pour rien, mais qu'elle reçoit directement de Dieu. Qui dit « idées innées» faitl'àme essentiellement passive par rapport à la plus essentielle de ses fonctions spéciQques. Car ce qui distingue notre âme de l'âme des brutes, c'est que nous avons l'intellect, que les brutes n'ont pas; quitus non est intellectus;el avoir l'intellect, ce n'est que concevoir l'universel en se formant les idées, ce que, dans le système des idées in- Jiées, l'âme ne fait pas. Dans] ce système, comme nous l'avons remarqué plus haut(pag. 64), l'âme n'entend pas par elle-même; mais c'est l'intelligence divine, seule cause efficiente des idées qui sont eu elle et par elle, c'est Dieu seul, qui entend, parce qu'il n'y a que lui qui ait des idées, qu'il répand hors de lui et laisse tomber sur ses créatures qu'on appelle « inlelligentes. » Et comme l'opération est la mesure de l'être, et qu'on n'EST que de la même manière qu'on OPÈRE; operaiio sequitur esse; puisque, pour les partisans des idées innées ^ l'intellect humain n'entend pas par lui-même, il n'EST pas par luimême. L'âme humaine n'a pas d'intellect qui lui soit propre, qui lui soit personnel; et au contraire, comme il n'y a que l'intellect divin qui entend , il n'y a que l'intellect divin, qui EST; il n'y a qu'un seul intellect dans l'univers, l'intellect divin qui se modiQe différemment dans ses créatures intelligentes; un seul intellect impersonnel dans ces créatures, et personnel uniquement en lui-même. Mais c'est là le PANTHÉISME intellectuel!

De là ces expressions toutes panthéistes que la tradition et l'un de ses plus vaillants docteurs, M. Bonnetty en particulier, n'ont jamais cessé de reprocher aux semi-rationalistes, et qu'on rencontre à chaque

page dans tous leurs écrits. Car, pour eux , Vhomme participe de Dieu, qu'il a en lui-même; la lumière qui l'écIaire se confond avec la lumière de Dieu, la voix qu'il entend répète la voix de Dieu, puisque cette lumière a un éclat divin, cette voix une puissance divine; et sa raison s'identifie avec la raison divine. Pour eux, la raison humaine n'est qu'une entité écoulée de Dieu et surajoutée à rame; elle n'est qu'un rayonnement, une émanation de la raison divine. Pour eux, c'est la lumière divine qui non seulement nous éclaire (ce qui est vrai et que tout le monde admet), mais qui réside en nous, comme le soleil au milieu de notre système planétaire. Pour eux, enfin, c'est la vérité elle-même qui parle en nous, qui se révèle à nous en nous-même, qui nous enseigne, sauf à ce que la sensation soit de toute nécessité pour que son enseignement, son opération ou les idées, lumières de l'esprit nous soient rendues manifestes. Or, ces expressions et bien d'autres sont aussi platement fausses qu'elles sont incompréhensibles. Car, d'un côté, nous le répétons encore , comprend-on comment la raison divine découle dans la raison humaine ? Peut-on comprendre comment les idées, lumières elles-mêmes de l'esprit, que la vérité divine fait rayonner en nous, ne peuvent être aperçues qtie par la sensation? Et, de l'autre côté, si, par rapport 'aux idées, le tout se fait en nous par le Dieu qui les forme et par la sensation qui les manifeste, n'est-il pas évident que notre intelligence n'y est pour rien; que notre intellect n'entend pas; que notre intelligence n'EST pas; qu'il n'y a qu'une intelligence, seule ÉTANT, parce qu'elle seule est OPÉRANT , l'Intelligence incrée dont les intelligences créées ne sont que des parcelles, ne sont que l'épanouissement, les modifications ou les moyens par lesquels l'Intelligence divine exerce et constate ses opérations.' et voilà encore du panthéisme.

Mais une fois admis que les créatures intelligentes ne sont que des modifications de l'intellect divin, on ne peut pas refuser aux êtres physiques l'honneur d'être, eux aussi, des modifications de la substance divine. Il n'y aurait donc, dans l'univers, qu'une substance unique, comme un intellect unique, se transformant, se modifiant l'une et l'autre en différentes manières ; il n'y aurait qu'une seule réalité infinie, et les autres êtres ne seraient que des apparences trompeuses, des accidents, des rêves d'êtres, et non pas des êtres véritables ; Dieu serait nécessairement le tout, et le tout ne serait qu'un seul et unique Dieu. Voilà donc le semi-rationalisme aboutissant d'une nécessité logique au panthéisme le plus complet !

En second lieu, il n'y a que trois systèmes touchant ce qu'on appelle le commerce de l'âme humaine avec son corps : I" le système de \ Influx physique des sensualistes , d'après lequel l'âme agirait phy-

SBPTIEME CU^PITUE. 371

siqueiiicnt ou par contact sur le corps, et le corps physiquement ou p;>r en tact sur Vàine. 2° Le système de la /orme substantielle (Ks sf 'la-Ntiques, le seul reconnu par l'Église, d'après lequel les opérations de Ihomme ne doivent pas être attribuées à l'âme seule ni au corps seul, mais atout le Composé^ à tout le Conjoint (oc//ones sunt Conjuncti), à lame incorporée et au corps animé, aux deux substances, non ynéiées ensemble, mais substantiellement unies dans l'unité du même être. D'après ce système, les mêmes opérations ne sont ni seulement spirituelles ni seulement corporelles, mais spirilo-corporelles, c'est-à-dire du corps animé, ou de l'âme dans le corps. Par conséquent il n'y a pas de commerce entre l'âme et le corps, le comnierce ne pouvant avoir lieu qu'entre deux substances ayant chacune un être séparé , ce qui n'a pas lieu dans l'homme, dans lequel l'êire del'âme sert de support au corps qu'elle anime, et est aussi l'être ducorpsretdanslequeliin'yaque deux substances et un seul être (1). 3° Enûn le système des causes occasionnelles des soi-disant philosophes spiritualistes, qui ne sont que de vrais idéalistes, d'après lequel il n'y a aucun rapport réel entre les actes de l'âme et les mouvements du corps; mais, à leur sens, c'est Dieu qui, à l'occasion des idéesqu'il glisse dans l'âme, produit des mouvements analogues dans le corps, et à l'occasion des modifications que les objets extérieurs causent dans le corps crée des idées, des pensées, des volitions dans l'âme. Et ce phénomène a lieu soit en vertu d'une opération actuelle modifiant toiles quoties, dans chaque homme, l'état du corps selon l'état de l'esprit, et l'état de l'esprit selon l'état du corps (système Cartésien des causes

(1) Le tout, à peu près, comme eo Jésus-Clirist, dans lequel les opérations ne doivent point être attribuées à la diviuité seule ni à l'humanité seule, mai« au tout, au Dieu-Homme et à l'Homme-Dieu, aux deux natures, non confondues, mais substantiellement unies dans V unité de la même personne. Par conséquent ces opérations ne sont en lui ni seulement humaines ni seulement divines, mais ihéandriques ou humano-divines , c'est-à-dire du Dieu fait homme et de l'homme assume par la personne du Yerbe , et par conséquent encore il n'y a pas de commerce entre l'humanité et la divinité de Jéius-Christ. Car ce commerce personnel ne peut avoir lieu qu'entre deux natnres ayant chacune sa personnalité à part, ce qui n'a pas lieu en Jésus-Christ, oii la personne divine du Verbe sert de support à l'humanité qu'elle a assumée, et est aussi la personne de l'homme, et où il n'y a que deux natures et une personne. On comprend par là la profondeur, l'immense portée de ces mots de saint Athanase, qui renferment toute la vraie philosophie, aussi bien que toute la vraie théologie, et que nous avons développés dans nos Conférences (tom. 1 , conf. vm* : Sicul anima rationalis et caro unus est homo , ita Deus et homo unus est Christus (Symbol. S. Athan.l.

372 LES SEMl-PELAGIENS DE LA PHILOSOPHIE.

occasionnelles proprement dit); soit en vertu d'une harmonie établie dès le premier instant de l'existence de chaque homme entre les actes futurs de son esprit et les futurs mouvements de son corps ( harmonie préétablie A& Leibnitz ). Par conséquent, d'après ce système, il n'existerait pas entre l'âme et le corps de l'homme une union substantielle, mais une union fictice , accidentelle, apparente , une union semblable, d'après l'expression de Platon , à celle qui existe entre le moteur et le mû, entre le batelier et son bateau., dont chacun a un ^^re différent et existe par soi-même , indépendamment de l'autre.

Or, le premier de ces trois systèmes est trop grossier pour être admis par des philosophes qui se respectent. Les semi-rationalistes le repoussent donc à juste titre. Le second est trop sublime et suppose trop de connaissances profondes en philosophie pour qu'il puisse être suivi par des philosophes tels que les semi-rationalistes, éblouis par le clinquant d'une fausse philosophie et ne comprenant point les premiers mots de la philosophie véritable. Les semi-rationalistes le dédaignent, parce qu'ils l'ignorent. Il ne leur reste donc que le troisième système. Et, en effet, pour expliquer le prétendu commerce entre l'âme et le corps de l'homme, dont la nécessité n'a été imaginée que par l'ignorance de ce qu'est l'homme , ils s'arrangent du système des causes occasionnelles (dont la philosophie de Lyon, le vrai ïalmud du cartésianisme, fait, bien à tort (1), Descartes l'inventeur), sans ou avec les modifications qu'y a introduites Leibnitz; et ils ne peuvent pas en faire autrement.

Selon la même Philosophie de Lyon., le système des causes occasionnelles que, d'après elle, Descartes aurait imaginé, que Malebranche aurait illustré et défendu vaillamment et que toutes les écoles carté-

(I) « Tandem excogitatum fui ta Cartesio sysfema quod vocatur Causarum a occûsionalium (Philos. Ll'gduiN., Metaphysiq. spec, part. II, dissert. II). » Mais, comme nous l'avons remarqué dans nos Conférences, ce système des Causes occasionnelles, dont la bonne Philosophie de Xyon attribue à Descartes riionneur de l'avoir inventé , est tout bonnement, d'après saint Thomas, un système très-ancien , un système de la philosopliie des mahomctans, sur lequel est fondé le fatalisme du Coran. Car voici les paroles du saint docteur ; elles ne peuvent être plus explicites ni plus claires : « Il y a de ceux, dit-il, qui, suivant « LA LOI DES Maures, soutiennent que les causes créées n'agissent vraiment «pas, mais que c'est Dieu qui agit A L'OCCASION des causes secondes ; Sunt «ÎMJrfamÇMijiNLEGEMAUROKUM, otunt causus crcatas rêvera non agcrc, sed « Deum agere OCGASIONE causarum secundarum [Quœst. DispuL). » Voilà donc un autre argument prouvant que, loin d'avoir trouvé aucune vérité nouvelle , la philosophie moderne n'a pas inCmu inventé aucune nouvelle erreur !

siennes expliquent et professent comme le système le plus conforme à la vérité (1), se réduit à ceci : « Qu'en vérité l'âme n'agit pas effi- « ciemment sur le corps, ni le corps sur l'âme ; car qui pourrait com- « prendre le contact mutuel de ces deux substances (2) ? mais que les « pensées de l'âme ne sont que des occasions qtie Dieu a librement

• instituées, à l'aide desquelles le même Dieu produit certains mou- <i vements dans notre corps ; et, pareillement, les mouvements variés « qui arrivent dans les organes des sens ne sont que de vraies oc- « casions, à la suite desquelles Dieu lui-même crée certaines pensées « et certaines sensations dans notre esprit. Enfin tout cela ne se fait

• pas d'une manière quelconque, mais d'après des lois générales etuni- « formes (3) » Voilà, d'après son commentateur officiel, ce qu'est le système cartésien des causes occasionnelles.

(1) « Systema causarum occasionaliuiHy a Cartesio excogitatum et quod Ma- « lebranchius illiistravit et strenue defeudit, fusius evolvendum a nobis est, « iitpote veritati magis consonum {Ibid. ) . »

(2) Dieu et les a nges ne sont-ils pas de purs esprits ? et cependant personne, parmi les chrétiens , ne nie qu'ils agissent sur les corps. Pourquoi donc l'âme humaine, quoique pur esprit, elle aussi, ne pourrait-elle agir sur son propre corps ? Quant au contact mutuel de ces deux substances, qu'indiquerait l'action mutuelle de l'une sur l'autre, c'est une platitude qui u'existe que dans le cerveau des sensualistes. On ne peut pas sHmaginer, il est vrai, comment l'esprit agit sur la matière , par l'énergie de sa vertu , sans avoir besoin de toucher la matière. Mais, loin que l'action de l'esprit sur la matière implique contradiction , rien n'est plus raisonnable et plus facile à comprendre , — sans pouvoir se l'imaginer, ce qui est bien différent, — que l'action d'une substance supérieure, telle que l'esprit, sur) une substance inférieure, telle que le corps. Et d'ailleurs de ce qu'on ne peut s'imaginer ui même comprendre comment un phénomène quelconque a lieu s'ensuit-il qu'il est impossible ? particulièrement lorsqu'il est un fait, et n'implique pas contradiction. Et, d'ailleurs encore, comprend-on davantage que les pensées de l'âme ne sont que des OCCASIONS, q^ie Dieu aU' rait librement instituées ? Et connait-on quelqu'un qui se soit jamais exprimé, sur cette matière, d'une façon moins philosophique et plus absurde que le prétendu philosophe qui a écrit cette étrange phrase cartésienne dans la PtiilO' Sophie de Lyon ?

(i) a Systema causarum occasionalium in eo situm est quod anima reipsa et « efficienter in corpus non agat, nec corpus in animam; quis enim concipiat « utriusque iliius subslantiaj contactum ? Sed cogitationes anim;e nonsnnt nisi oc- « casionesaDeo libère institutac, quarum interventuquosdam in corpore motus a ipse efficit; pariter varii motus quibus commoventur seusuum organaverae « sunt occasiones quibus positis nonnullas coi^ilationes vel sensationes in - mente Deus ipse procréât. Quae omnia juxta leges générales et uniformes, non « quoquomodo perficiuntur {Ibid.\ »

37i LES SEMI-PÉLAGIF-NS DE LA PHILOSOPHIE.

Or, en partant du principe que l'esprit hvmaîn se suffit à luimême pour découvrir le monde spirituel et moral, indépendamment de toute instruction^ le semi-rationalisme ne peut, sans se mettre en contradiction avec lui-même, répudier ce système. Bien plus, par cela même qu'il professe ce principe , il est déjà dans le système des causes occasionnelles iusqu' au cou.

Car, si l'homme n'a besoin ni de l'enseignement ni de la tradition pour se former certaines idées et atteindre à certaines vérités de l'ordre immatériel, il ne doit pas avoir besoin non plus des sens pour se former les idées et concevoir intellectivement ( dans leur conception universelle) les objets du monde matériel. Et, en effet, par leur théorie des idées innées, — qu'ils suivent tous, sauf à ne pas s'entendre entre eux et à ne pas s'entendre eux-mêmes sur cette grande question, — les semi-rationalistes en sont absolument là. Pour eux, les idées de ces deux mondes se trouvent toutes faites dans l'esprit humain par l'rction divine^ indépendamment de toute sensation et de toute instruction. ]\Iais, dès lors, il est évident que, pour eux aussi, il n'y a pas de rapport naturel, nécessaire, réel entre les opérations de l'esprit de l'homme et les phénomènes des corps et de son propre corps j mais que les opérations de son esprit , aussi bien que les phénomènes de son corps, se développent, se succèdent en lui sur deux lignes parallèles, mais différentes et indépendantes l'une de l'autre.

Mais, quoique courant l'une à côté de l'autre et séparées l'une de l'autre, ces deux lignes n'en témoignent pas moins le parallélisme le plus exact, Vharmonle la plus parfaite entre les opérations de l'esprit et les phénomènes du corps. Kt, puisque ni les volilions de l'esprit ne sont pour rien dans les mouvements du corps, ni les sensations du corps ne sont pour rien dans les conceptions de l'esprit, il. s'ensuit de toute nécessité que ce parallélisme si exact , que cette harmonie si parfaite, qu'on aperçoit entre les modifications de ces deux substances, ne sont que l'œuvre de Dieu ; il s'ensuit que c'est Dieu, que c'est lui seul qui , à l'occasion des impressions que reçoit le corps, produit des sensations, des conceptions, des idées analogues et tout ce qui se succède dans l'esprit. Et c'est encore Dieu, à l'occasion des idées ,^ des pensées, des désirs que, toujours lui seul, il fait naître dans l'esprit, qui excite des mouvements qui y sont conformes dans le corps, Voilà donc les semi-rationalistes de plain-pied dans le système des causes occasionnelles. Et, en vérité, toutes les expressions par lesquelles ils manifestent leur scrupule phaiisaïque de faire intervenir pour la moindre chose, même comme cause matérielle^ la sensation dans la formation des idées ; toutes les expressions par lesquelles ils témoignent leur zèle affecté de tO"t rapporter, sur ce sujet, à (a lumîérç divine

qui nous éclaire^ à la vérité divine qui noi^ enseigne, à la révélation divifie et immédiate qui forme notre conscience et notre raison ; toutes ces expressions, bieo pesées, bien approfondies, ou n'ont pas de sens, ou n'indiquent que la complète inactivité de l'esprit humain et ropératioii divine en nous et sans nous; en un mot, le système des causes occasionnelles.

Qu'on remarque aussi que la Philosophie de Lyon, — où ce système est, comme on vient de le voir, établi comme le seul vrai système pour expliquer le commerce entre l'àme et le corps, et développé dans toutes ses conséquences, — est le cours de philosophie le plus généralement suivi dans les collèges et dans les séminaires (1) dirigés par le semi-rationalisme. Oui, ce système, que la même philosophie renferme, est plus ou moins impudemment professé et publiquement enseigné par MM. les professeurs semi-rationalistes; le tout pour la plus grande gloire de Dieu, pour la plus grande édiûcation de la jeunesse catholique et des élèves du sanctuaire , ainsi que pour le plus grand avantage du progrès scientifique et de la religion!

Mais rien n'est plus grossièrement faux qu'un tel système. Il n'y a pas d'erreur qui n'en puisse être légitimement déduite. C'esk l'erreur mère de toutes les erreurs philosophiques.

Si, comme ce système l'affirme, toutes les modifications et les opérations de notre esprit ne dépendent d'aucune manière du corps , et n'ont aucun rapport avec le corps, à quoi bon un corps ? Pourquoi l'homnie aurait-il un corps? >''est-il pas plus logique d'affirnier que l'homme n'a pas de corps, qu'il n'est qu'esprit, et que les corps en

(1) La preuve que cette philosophie est très-suivie, c'e&t qu'elle est souvent réimprimée ; car depuis un siècle on l'a réimprimée et on la réimprime toujours. Le passage qu'on vient de lire est extrait de l'étiilion de celte philosophie, publiée ea 1852, par Périsse frères , imprimeurs de y. S. P. le Pape, et revêtue de l'approbation de l'autorité ecclésiastique. Il est vrai que celte édition est accompagnée de notes fort judicieuses. Mais ces notes sont bien loiu de neutraliser l'effet des faux et dangereux principes que le texte de ce pitoyable livre renferme ! Elles sont bien plus loin encore d'empêcher les jeunes inlelligcnees qui suivent ce cours de s'y former au rationalisme , d'y apprendre une philosophie fausse : licureux lorsqu'ils en sont quittes pour n'y apprendre aucune philosopbie ! Nous ferons remarquer encore que ces notes sont dues au zèle éclairé d'un savant traditionaliste, M. l'abbé Donney. Ainsi c'est un de ces philosophes que le semi-rationalisme se plaît a représenter comme un des ennemis de la raison qui a défendu, dans ces notes, la raison contre la dixtrine <''• "^ f"'"-- ''"^ tructif de loule raison!

376 LES SEMI-PÉLA.GTENS DE L\ PHILOSOPHIE.

général et la matière d#Dt ils se composent n'ont pas de réalité (t) ? Voilà dès lors I'idéàlisme.

Au contraire^ si les modiflcations et tous les mouvements de notre corps ne dépendent d'aucune manière de l'esprit, s'ils n'ont aucun rapport avec l'esprit, à quoi bon un esprit? Pourquoi l'homme aurait-il un esprit? N'est-il pas plus logique d'afOrmer qu'il n'a pas d'esprit, qu'il n'est que corps (2), et que l'esprit en général n'est qu'un mot? Voilà tout aussitôt le matérialisme et même I'athéisme.

Si tout ce qui se fait en nous ne se fait que d'après des lois générales et uniformes, nous ne sommes pas plus maîtres des volitions de notre esprit que des mouvements de notre corps; nous ne sommes pas libres. Et voilà le fatalisme.

Toutes les opérations de l'âme humaine, en tant qu'être întellectif, même ses raisonnements, même ses volitions, ayant la pensée pour base, ne sont que des pensées. Donc, si c'est Dieu qui, à Voccasion des impressions que les objets extérieurs font sur nos sens, crée toute pensée, toute sensation dans l'âme , comme c'est encore lui qui , à l'occasion de tout ce qu'il opère dans notre âme, excite des mouvements relatifs dans nos sens, il est évident que c'est Dieu qui pense en nous, qui raisonne en nous, qui veut en nous, qui sent en nous, qui parle, qui mange, qui marche, qui agit même extérieurement en nous, et que nous ne sommes pour rien dans tout ce qui se passe en

(!) On sait qu'en partant de ce système de Descaries Malebranche a nié que nous comprenions la matière et que nous puissions être certains de l'existence des corps autrement que par la Bible. Erreur immense, que la Philosophie de Lyon, admiratrice et panégyriste de Malebranche, n'a pu s'empêcher d'appeler de l'audace. Audax Malebranchius , juxta cujus placitum sala revelaiione divina nabis constare potest existere substantias corporeas (Log., § iv).

Voilà donc le semi-rationalisme plaçant dans la révélation divine extérieure, surnaturelle, biblique le principe de la certitude de l'existence des êtres matériels ! Yràiment, il lui sied bien d'accuser le traditionalisme, qui n'y a jamais songé, de placer dans celte même révélation le principe de la certitude de l'existence des èU es spirituels! Mais c'est là, dira-t-on, une des erreurs de Malebranche que les semi-rationalistesj modernes ne partagent pas. Pourquoi donc enseignent-ils toujours, en propres termes, la doctrine de cet auteur touchant l'origine de nos idées, puisqu'elle conduit nécessairement à cette erreur? Pourquoi , pour eux ,' Malebranche est-il toujours le grand Malebranche, la plus grande illustration de la GRANDE PHILOSOPHIE!!!

(2) On sait aussi que c'est de l'école cartésienne que sont sortis les philosophes du dernier siècle, qui ont soutenu que l'homme n'est qu'une brute, marchant debout et ne se distinguant des autres brutes que par une organisation plus parfaite et parce qu'il a des mains I

Dous. Il est évident que nous ne sommes que de vraies marionnettes dans les mains de Dieu, qui dispose de nous sans nous, qui s'amuse, qui joue à la comédie à nos dépens^ selon son bon plaisii* ou selon les lois d'uue fatalité aveugle. Il est évident que , pour nous, nous n'avons rien de personnel, rien de réel, ni la raison, ni la liberté, ni le raisonnement , ni la sensation , ni la substance, ni la personne , ni le moi, ni l'être qui nous soient propres; que tout ce que nous sommes, aussi bien que tout ce que nous faisons, n'appartient en propre qu'à Dieu, n'est personnel que pour Dieu, n'est réel qu'eu Dieu. Tout est donc Dieu en nous , et nous ne sommes que des phénomènes, des variations de .l'Être infini. Voilà bien encore une fois le

PANTHÉISUE.

Cependant, nous nous croyons des êtres pensants, des êtres raisonnants, des êtres voulants, des êtres sentants , des êtres ayant une substance, une personnalité, un moi, un être qui nous appartiennent. Nous croyons être ce que nous sommes , nous croyons faire ce que nous faisons. >ous nous croyons nous-mêmes, tandis qu'il n'y a rien de vrai en tout cela, et que ce n'est que Dieu qui fait en nous ce que nous croyons faire, et qui est en nous ce que nous croyons être. IS'ous sommes donc dans une illusion complète, nous nous trompons grossièrement par rapport à nos faits intimes, à notre propre être. Pourquoi ne serions-nous donc pas aussi dans une illusion complète, pourquoi ne nous tromperions-nous donc aussi par rapport aux faits extérieurs et à tous les autres êtres .^ Rien n'est donc, rien ne peut être certain pour nous, qui sommes incertains de nous-mêmes. Et voilà le scepticisme.

Mais si la certitude est une illusion, la vérité une impossibilité, la réalité un rêve, il est évident aussi que la substance n'est qu'un être de raison, que Dieu n'est qu'un mot, l'esprit un souffle, la matière un jeu, le monde une apparence, rhonime une chimère. Et voici le nihilisme.

Ou le voit donc, par le principe qui sert de fondement au semirationalisme, le principe que r homme n'a besoin d'aucun enseignement et d'aucune tradition pour s'élever à la connaissance de la vérité du monde des esprits et des devoirs, c'est-à-dire le principe que l'homme hors de sa nature^ V homme-chimère peut cependant, par ses efforts, se créer la raison, rentrer dans sa nature, et atteindre la réalité de sa raison et de son être; par ce principe, disons-nous, si contradictoire pourtant et si absurde en lui-même, on aboutit de toute nécessité aux systèmes des idées innées et des causes occasionnelles. Mais ces systèmes, comme on vient de le voir, ne sont à leur tour en eux-mêmes que le désaveu formel de toute activité de l'intelligence, de toute raison, de toute pensée, de toute volonté de

l'homme. Ces systèmes ne sont que la négation du moi , de la personnalité, de la substantialité humaine; ils ne sont que la négation de l'homme tout entier, comme être intelligent, comme être moral, comme être physique. Ces systèmes ne font de l'homme qu'un mode de Dieu, ou bien une apparence, une modification sensible de l'^nilté absolue des rationalistes, de leur prétendue substance panthéede Vtinivers, dans laquelle tout se concentre, tout s'absorbe, tout périt et dans laquelle tout être spirituel aussi bien que tout être corporel s'efface , disparaît à la suite de Dieu.

Par là il est mathématiquement évident que ce n'est pas le traditionalisme, mais que c'est le semi-rationalisme lui-même qui attaque outrageusement, qui tracasse petitement l'esprit liumain, qui affaiblit outre mesure la raison et lui enlève toute puissance ; que c'est au semi-rationalisme que s'appliquent, dans toute la rigueur des termes, les reproches que le philosophe des Débats a si impudemment adressés au traditionalisme; et qu'en rétorquant contre le semi-ralionalisme ce qu'il a prononcé contre nous, c'est nous qui aA'ons le droit de dire de lui ceci : « Le semi-rationalisme est le dernier mot d'une école qui s'i- « magine glorifier le Créateur en avilissant la créature. C'est le « système qui fait de l'homme abandonné aux seules forces de sa « raison, une sorte d'animal stupide, muet, au-desso«s de l'animal « même. Car la bête ne subit pas, du moins, cette humiliation de croire « qu'elle a une raison qu'elle n'a pas; la bête n'est pas exposée à se « prendre pour une créature pensante, pour un philosophe , au lieu « que l'homme, pour le semi-rationalisme, est une dupe qui croit « penser quand tout au plus il se souvient. Cette illusion nous met « au-dessous de la brute, et Dieu n'y gagne rien. Puisque Dieu a fait « l'homme cà son image, plus celui-ci paraît petit, moins Dieu doit pa- « raître grand. Les traditionalistes, qui ne se résignent pas à voir « l'homme, enfant de Dieu, au niveau d'un idiot dans un hôpital « ou d'un animal dans une forêt, ont donc eu raison de combattre « vigoureusement le semi-rationalisme. « C'est enfin aux traditionalistes à dénoncer les semi-rationalistes comme de grands coupables du crime de lèse-raison et de lèse-humanité, et même comme de vrais bourreau.K de l'humanité et de la raison, puisque leurs principes et leurs systèmes ne sont pas seulement Yhumiliation et la dégradation, mais qu'ils sont encore la négation, l'anéantissement de la raison et de l'humanité. Encore ces principes et ces systèmes sont-ils aussi, par surcroît, la négation, l'anéantissement de toute substance, de tout être, de toute réalité, de Dieu lui-môme, de toute pensée et de toute vérité. Voilà donc, à ce titre, le semi-rationalisme convaincu

â'être HOKRTBLEMENT FUNESIB,

SEPTIÈME CHAPITRE. !ÎT9

^PIVil'u! ' "tFK f '»\TRE LE SE.MI-RATIOXAI.ISME.

et SïilLjIt l-iT L'i:.\COLaAùlJUi>iT ET U\ SANCTION DU n.VT10.\.VLl&ME AB&OLU,

§ 52. On rappelle ce qu'est le rationalisme absolu et quelles sont les principales erreurs qu'il engendre. Son principe fondamental est la né' gation de toute tradition. Il en est exactement de même du semi-rationalisme. Basé sur le même principe, il professe presque toutes les mêmes conséquences. Le semi-rationalisme n'est que le rationalisme véritable avec la hardiesse de moins et l'inconséquence de plus; il ne fait que l'approuver et le défendre.

Pour bien connaître, d'abord, combien le semi-rationalisme est dangereux et funeste dans ses rapports avec le rationalisme absolu, il faut encore une fois rappeler ici le principe qui sert de base à ce dernier système, à cette immense erreur et qui eu fait la source, la mère de toutes les erreiirs.

De par le rationalisme philosopbique et absolu, l'homme, au point de Mie intellectuel et moral , est son propre ouvrage , car c'est luimême qui se serait formé non-seulement les idées, mais toutes les connaissances de Tordre spirituel ; qui se serait créé la raison , la li berté, le sentiment, !e langage, la vérité, la justice, la religion. Mais aJniettre une telle théorie, c'est admettre qu'en tant qu'être intellectuel et moral l'homme n'a rien reçu de Dieu ; n'a rien de commun avec Dieu; ne relève en rien de Dieu. C'est admettre que Dieu n'a rien dit à l'homme dont il puisse exiger la croyance, qu'il ne lui a rien commandé dont il puisse réclamer l'exécution. C'est admettre que la raison humaine ne doit reconnaître aucune raison supérieure, aucune loi , aucune autorité; et que l'homme est libre de croire comme il lui plaît et de vivre comme il croit. C'est admettre qu'étant à lui seul sa loi et sa raison l'homme ne doit relever que de lui-même, qu'il ne doit rendre aucun compte à Dieu pour tout ce qui touche à la raison et à la loi , et qu'il n'a ni châtiments à craindre ni récompenses à espérer de la part de Dieu. C'est avimettre, en un mot, que, s'il existe un Dieu, il est parfaitement étranger à la conduite, à la destinée de Ihomme et qu'il n'y a pas de Providence ni pour l'homme ni pour l'univers non plus. Et voilà le déisme.

On ne peut pas concevoir, sons faire violence à la raison, sans faire

^rt à la providence et à la bonté de Dieu, que, comme le prétendent

même les rationalistes les plus modérés, en créant Ihomme Dieu n'ait

point parlé à l'homme et ne se soit lui-même révélé à l'homme ; qu'il

ne l'ait p«int inciniit de son oriaine. de «'> mtnrp Ac zo;: H^voirç, (jg sa

destinée; enfin qu'en lui ayant donné la vie physique, consistant dans l'union de l'âme et du corps, Dieu ait refusé de lui donner en même temps la vie intellectuelle, consistant dans l'union de l'intelligence et de la vérité. Autant vaudrait-il nier que Dieu ait créé l'homme, et que l'homme soit l'œuvre de Dieu. Mais, si Dieu n'a pas créé l'homme, et si l'homme n'est pas son œuvre, il serait donc né du hasard, ou de la combinaison fortuite des atomes; ou de la végétation de la terre, comme les oignons ; ou de la corruption d'autres êtres, comme les insectes ; ou de l'énergie aveugle de la matière ; et voilà le matéeia-

LISME.

Si Dieu n'a pas créé l'homme, le Monde-petit {Microcosmon)^ qui, esprit et corp^ réunit, résume et représente en lui-même la substance spirituelle et la substance corporelle, tous les éléments, toutes les forces, toutes les vies, Dieu n'aurait pas créé non plus le Grand-monde^ l'univers. Ayant été impuissant pour créer la partie, il l'aurait été bien plus pour créer le tout. Le monde existerait donc de lui-même , par lui-même, il serait le principe et la fin de lui-même; il serait éternel , il serait Dieu; il n'y aurait d'autre Dieu que le monde ; tout serait Dieu, ou rien ne serait Dieu, et il n'y aurait de Dieu point du tout: voilà le panthéisme et l'athéisme.

Mais les causes matérielles et stupides , à la puissance desquelles le rationalisme décerne la gloire d'avoir fait l'homme, n'ont pu établir un rapport, quel qu'il soit, entre la raison et le raisonnablejextérieur. Le rationaliste conséquent ne peut donc, nous le répétons, être certain des opérations de son propre esprit, pas plus que de l'existence des êtres spirituels, hors de lui-même. Il ne peut pas affirmer qu'en raisonnant en lui-même et sur lui-même il raisonne vraiment, et qu'il ne rêve pas, qu'il n'est pas dans l'illusion. Il ne sait plus au juste ce qu'il fait, ni ce qui est. Il ne peut s'affirmer lui-même comme être réellement existant, et moins encore comme être raisonnant. Après avoir douté de tout ce qui est hors de lui, il est forcé de douter de lui-même. Après avoir nié la vérité de ses raisonnements, il est obligé de nier la réalité même de sa raison; et rien n'est plus facile à rencontrer, en effet, que des ratiO' nalistes niant la raison, ne se regardant plus que comme des êtres sans raison, et sans intelligence; Quibus non est mtellectus , comme des individus de la grande famille des bipèdes mammifères, comme des singes civilisés ou des ourangs-outangs en paletot, et vivant comme eux. Ainsi, à y regarder de près, le rationalisme philosophique et absolu n'est à la raison que ce que le philosophisme est à la phil^ Sophie , ce que le libéralisme est à la liberté , ce que le sentimentalisme est au sentiment, ce que la religiosité est à la religion. C'est la négation complète de la raison lorsqu'il n'en est pas le masque ou la

SEPTIEME CRAPITKE. 381

caricature; et son nom, dont il s'est affublé et dont il est si hautain et si lier, ne lui convient, dirait M. de Maistre, qu'au même titre que le surnom de Carthaginois fut donné à Scipion , le destructeur de Cartbage; son nom ne lui convient qu'en tant qu'il est le destructeur de la raison.

V.t qu'on ne pense pas que ces tristes, ces hideuses conséquences , sortant des principes du rationalisme absolu, soient restées à l'état logique et purement spéculatif; dans toutes les écoles anciennes et modernes de ce rationalisme*là. ces conséquences ont toujours été, comme on vient de le voir, traduites dans la pratique et dans la réalité. Car c'est de ces écoles qu'est sortie, en effet, l'horrible cohorte des erreurs précitées, qui corrompirent les peuples, qui bouleversèrent le monde et qui faillirent ruiner l'humanité tout entière.

Mais il est évident, par cette analyse des erreurs que le rationalisme absolu professe plus ou moins explicitement et plus ou moins impudemmentj que toutes ces erreurs n'ont qu'une seule et même cause logique : C'est /a négation, de sa part, que Dieu se soit dès Corigine révélé extérieurement a l'homme, et lui ait parlé pour lui apprendre sa nature, sa destinée et ses devoirs. C'est, de la part du rationalisme, la négation que la connaissance du monde spirituel et moral ait, pour la première fois, fait son entrée dans l'esprit humain seulement par une révélation primitive. C'est, en un mot, de la part du rationalisme, la négation de la tradition. Oui, c'est de cette négation insensée, contre laquelle tout proteste, la raison publique aussi bien que l'histoire de l'humanité, que toutes les erreurs du rationalisme absolu découlent naturellement comme des ruisseaux de leur source , et qu'elles sortent nécessairement comme des conséquences de leur principe.

Un auteur semi- rationaliste vient de nous dire tout bonnement que fhomme n'a besoin que de lu'i-mème pour s^élever graduellement, arec le temps et la réflexion, aux dermèbes halteubs de la raison et de la science [lexiuel). IS'ous avons entendu plus haut (pag. 50) l'auteur de la f aleur, etc., soutenir la même thèse et s'exprimer dans les mêmes termes. C'est donc là la doctrine de l'école semi-rationaliste. .Mais c'est admettre que Thomme isolé n'a besoin d'aucun secours étranger pour se former et se développer. C'est admettre que le premier homme, jeté sur la terre à l'état d'ébauche, a pu se former de la sorte. C'est admettre qu'a plus forte raison plusieurs hommes, sortant de leurs repaires dans des conditions semblables, ont pu former une société complète^ inventer le langage et les arts, conquérir la civilisation. C'est admettre qu'en créant I honnne Dieu a pu n'avoir point parlé à l'homme. C'est admettre la pos-

382 LES SEMl-PÉLÀGIENS Dli LA PHILOSOPHIE.

sibilité que le premier anneau de la chaîne du progrès humanitaire ne s'est trouvé que dans l'homme lui-même. Ces concessions sont immenses. Le senii-rationalisme n'aflirrae, il est vrai , que la possibilité d'une telle origine de la société humaine. Mais voici le rationalisme et ses diverses nuances, le naturalisme, le socialisme et le système du progrès hwnanitaire indéfini, qui^ ne se croyant pas obligés d'admettre l'histoire de la Bible touchant l'état du premier homme, et affirmant que rien ne saurait prouver que l'origine de la société humaine 7i'aîY éféc7i e//e^ telle que le^semi-ationalisme dit qu'elle a pu être, heureux de cette concession, changent l'hypothèse en thèse, la possibilité en fait, s'y retranchent et s'y fortiOent; et ce n'est pas le semi-rationalisme qui lui a cédé ce terrain, qui lui a fait cette position, qui pourrait l'en déloger !

Mais il est également évident que par sou principe que lliomme tCa besoin (Vaiicune révélation^ d'aucun enseignement extérieur, mais que sa raison et sa concience lui suffisent pour s'élever à la connaissance ou de QUELQUES VKKiTiis OU dcs vérités premières du monde spirituel et moral; il est évident, disons-nous, que par ce principe, qui lui est propre, le semi-rationalisme nie lui aussi que Dieu se révèle extérieurement à Vorigine de chaque homme par l'organe de ses parents, pour lui apprendre sa propre existence et la nature, la destinée, le devoir de Vhomme; il est évident que par sou principe le semi-rationalisme nie, lui aussi ,7«e la première connaissance des vérités du monde spirituel et moral fait, pour la première fois, son entrée dans l'esprit de chaque homme seulement par une révélation secondaire. Il est évident, en un mot, que par son principe le semirationalisme nie, lui aussi, la tradition comme première source des premières connaissances spirituelles et morales de l'homme. C'est-àdire que le semi-rationalisme se place, exactement, à l'égard de chaque homme, dans la position même où le rationalisme absolu se place à l'égard du premier homme. Car, d'après l'importante remarque qu'en a faite le semi-rationalisme lui-même ( Foy. ci-dessus, pag. 333), pour quiconque Ddmet le grand principe de la profonde unité de la nature humaine, il est de toute nécessité d'admettre aussi que Vhomme qui NAIT d'un autre HOMME connaît pêir les mêmes moyens, par les mêmes procédés que l'homme cbéé de Dieu les vérités dont il s'agit; et que, vice versa, l'homme cbéé dtî Dieu a, dû connaître les mêmes vérités par les mêmes moyens et par les mêmes procédés que l'homme qui naît d'un autre homme. Donc le semi-rationalisme, en affirmant que l'homme qui nait d'un autre homme n'a besoin d'aucun enseignement, d' aucune révélation extérieure pour connaître le ikonde spirituel et moral , est obligé d'affirmer aussi

S£P1IËM£ CH4P1TAK. 383

qu'il en a éié de même de l'homme créé de Dieu ; savoir, que ni l'homme créé de Dieu n'a eu besoin, lui non plus, d'aucun enseisne» ment, d'aucune révélation extérieure, pour connaître ce même monde. Il est obligé d'affirmer par conséquent que Dieu ne s'est pas révélé extérieurement au premier homme ; que Dieu ne lui a point parlé, pour lui apprendre sa nature, sa destinée et ses devoirs; il est obligé de nier la tradition et d'adopter, lui aussi, le principe qui sert de base au rationalisme absolu.

Et c'est précisément ce que le semi-rationalisme a fait ; car, ainsi que nous l'avons prouvé par les passages les plus explicites et les plus formels des écrits de ses docteurs, le semi-rationalisme admet, lui auîsi, l'ignoble hypothèse de l'homme brute à son origine, qui est le point de départ du rationalisme (§ 10, page 45); et, comme le rationalisme, il fait du système des idées innées son propre système (§ 13, page 69}. Il soutient, tout autant que le rationalisme, que la parole est une invention humaine (§ 14, page 75). Il s'associe au rationalisme pour prêcher la doctrine scandaleuse d'une morale obligatoire pour la conscience de l'homme, indépendamment de toute intervention divine ( § 15, page 76, et § 17, page 102). Il professe, en un mot, tous les principes du rationalisme, il adopte toutes ses théories, il marche dans la même voie, parle le même langage, et témoigne la même haine contre les philosophes catholiques.

; Permettez de vous rappeler que c'est vous, messieurs les semirationalistes, qui avez dit : « Tous les déistes invoquent la raison , o tous en appellent à sa lumière, à son autorité, et ils ne sont d'acte cordsur rien. Ils ne peuvent fonder une même vérité naturelle, et « ne sont pas même unanimes sur le principe de l'obligation mo- « raie. Nous avons autant de systèmes de religion naturelle que d'iii- «- dividus. Ici disparaît toute idée de religion. » Comment ne voyezvous donc pas que, par votre doctrine que l'homme dénué de toute tradition peut arriver à découvrir quelques vérités naturelles de l'ordre religieux et moraly vous méritez ce même reproche que vous adressez ici aux déistes? Vous invoquez cette même raison, vous en appelez à cette même lumière, à cette même autorité de la raison, eu suivant laquelle vous reconnaissez çue les déistes ne sont d'accord sur rien. Vous attribuez le pouvoir de fonder quelques vérités naturelles et de créer dans une certaine mesure une morale à cette même raison dont vous constatez l'impuissance de fonder, seule, une même vérité naturelle et defxer le principe de l'obligation morale? Comment ne voyez-vous pas que, par vos insolentes invectives contre la méthode traditionnelle, vous travaillez à affaiblir, à effacer la nécessité de la tradition, sans laquelle tous avouez, cependant, que la raison n'a d'au-

384 LES SEaiI-PÉLAGlEi\S J)E LA l'HILUSOPHlE.

tre pouvoir que celui affaire disparaître toute religion, même naturelle ? Comment ne voyez-vous pas enfin que, clans toutes vos imprudentes tirades en faveur de la valeur et de la dignité de la raison prétendant marcher seule, d'un côté vous êtes en contradiction flagrante avec le fait que vous constatez ici de la faiblesse de la raison isolée, et, de l'autre côté, vous donnez complètement raison aux déistes, qui n'invoquent que la raison, qui n'en appellent qu'à sa lumière et à son autorité. Car comment auraient-ils tort d'invoquer cette raison, d'en appeler uniquement à la lumière et à l'autorité de cette raison dont tous vos écrits exaltent tant la dignité et vantent si haut la valeur?

« Le rationalisme, dit l'auteur de la Valeur, etc. , ne consiste pas « à interroger la raison, et à suivre constamment ses lumières; à ce « compte, nous voudrions tous être rationalistes. Mais il consiste à ne « reconnaître aucune lumière , aucune autorité supérieure à la raison; « ou bien à ne reconnaître d'autre lumière, d'autre autorité que la « sienne (Les Traditionalistes, etc., page 57). »

Mais, pour ce même auteur, aussi bien que pour toute l'école semirationaliste, dont il est le chef, l'homme^ indépendamment de toute révélation, même naturelle , de toute tradifio}i, même humaine, peut, par la raison seule, parvenir à la découverte de plusieurs vérités. On Ta même entendu, lui et toute son école (l) (§ \& et 17), proclamant la doctrine athée qu'il n'est besoin d' AUCUNE RÉ-

1) Pour Ctic juste, nous devons excepter de cette compagnie le plus brillant docteur de l'école semi-rationaliste; il a du génie, au moins comme écrivain, et un grand sentiment comme ecclésiastique ; et il est ramené à la vérité par un noble instinct lorsqu'il s'en est éloigné par l'esprit. Il paraît donc repousser la doctrine téméraire d'wwe loi naturelle sans Dieu; car, tout plein d'estime qu'il est pour l'auteur de la Valetir, etc., le plus cliaud prédicant de cette doctrine, qu'il loue et défend avec le zèle d'un confrère^et laffection d'un ami, cependant il n'a pu s'empêcher de lui dire ceci au sujet de la sanction de la Morale: « H faut obéir à Dieu, etc.; il faut être juste envers ses semblables. Tel est le « principe de toute justice, de tout ordre, de tout bien. Ce principe, vous ne « l'avez pas tiré de l'expérience, et vous ne l'avez pas fait. Il s'impose à vous « avec une autorité souveraine; il existe donc indépendamment de vous et de « tous les esprits. Reconnaissez ici le caractère des principes qui subsiste dans « l'intelligence divine; reconnaissez la loi de la liberté et de la volonté huit maines. Si Dieu est le principe de l'obligation morale, il en est aussi la « sanction. En lui se trouve donc la substance de la justice et du bien. » Qu'on apprenne encore par celte citation qu'il n'y a pas d'erreur affirmée par un semi-rationaliste qui ne soit combattue par un autre, et que celle secte n'est pas d'accord avec elle-même, et se réfute elle-même.

SEPTIÈME CHAPITBE. ' 385

VEXATION pour savoir ce qui est bien et ce qui est mal, en vertu de la toi naturelle; et que celte loi primordiale est promulguée par la voix de la raison. Or, afiirmer qu^ indépendamment de toute révélation et de toute tradition l'homme peut, par la raison seule ^ découvrir les premières vérités de l'ordre spirituel et qu'il n'a besoin d'aucune révélation, mais qu'il lui su/fit d'écouter la voix de la raison pour connaître lejuste^ rinjuste et la loi naturelle, c'est (au moins par rapport à ces vérités et à cette loi) méconnaître en propres termes toute lumière, toute autorité supérieure à la raison; c'est n'admettre que la seule lumière, que la seule aidorité de la raison. Mais, d'après notre adversaire, c'est là que consiste le rationalisme, et non ailleurs. Voilà donc le semi-rationalisme admettant, lui aussi, le principe constitutif du rationalisme, et avouant qu'il n'est, au fond, autre chose que le rationalisme absolu dans sa propre essence et dans sa propre nature. Il y a cette seule différence que le rationalisme rejette toute lumièreet toute aidorité supérieure à la raison, et reconnaît laMimière et l'autorité exclusives de la raison par rapport à toutes les vérités, au lieu que le semi-rationalisme ne fait tout cela que par rapport à quelques vérités seulement. ÎNIais, comme nous l'avons remarqué déjà (page 44) , ce n'est là qu'une question de plus et de moins, qui ne change pas la nature des choses; ce n'est qu'une inconséquence de plus en ce qui concerne le semi-rationalisme , l'inconséquence d'admettre la théorie même du rationalisme au commencement et de l'abandonner dans la suite , l'inconséquence d'admettre son principe même et d'en désavouer la conséquence. A cette exception près, qui fait autant de tort à la raison des semi-rationalistes qu'elle honore leur cœur; à cette exception près, qui fait de ces philosophes d'aussi mauvais logiciens qu'ils sont bons chrétiens, il est évident qu'en réalité les deux systèmes no font qu'un seul et même système, partant du même principe, ayant la même nature et ne différant entre eux que par des nuance.s aussi insignifiantes d.ins le fait que dans le nom, et qui disparaissent devant les lois impitoyables de la logique. Voilà donc le semi-rationalisme protégeant, approuvant, sanctionnant le rationalisme absolu. Bien plus, le voilà maintenant toujours debout, en lui-même et par lui-même, le rationalisme absolu parmi les philosophes , puisque, comme nous l'avons prouvé aussi, le rationalisme soi-disant catholique n'est que la doublure du rationalisme incrédule, qu'il n'est que le rationalisme incrédule déguisé sous un voile de catholicisme, qu'il n'est qu'une seule et même doctrine, une seule et même hérésie (§ 18, pages 109 et 1 10). Comment ne serait-il donc pa.«, lui aussi, horriblement funeste.^

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