CE SYSTÈME ADMIS, ON PEUT SE PASSER DE LA RELIGION RÉVÉLÉE
§ 53. Le serai -ralionalisme admet, CMSsi bien que le rationalisme théiste, une révélation divine, intérieure, directe, naturelle. Il n'a pas le droit de dire insuffisante cette révélation et de prêcher la nécessité d'une seconde révélation divine, extérieure, indirecte, surnaturelle. Le NATURALISME dcs phUosophes antichrétiens découle nécessairement des principes que leur accorde le semi-rationalisme. Aveux de ces philosophes : « Que c'est en vertu de ces principes qu'ils se croient autorisés à rejeter la révélation chrétienne. »
« Le rationalisme, nous dit un écrivain semi-rationaliste, déduit « ses connaissances théologiques des principes constitutifs de la rai- « son humaine, à l'exclusion de toute révélation positive ou surna- « turelk, qu'il déclare inutile et même impossible. Pour le rationa- « lisme, tous les systèmes religieux ne sont que le produit de l'esprit « humain; et jamais il n'y a eu de révélation distincte de l'acte par « lequel Dieu donne la connaissance à tout homme venant dans ce « monde. Voilà le rationalisme. »
C'est vrai. Mais ces affirmations impies, cette négation absolue de toute révélation positive ou surnaturelle, de la part du rationalisme, n'est, comme on le voit, que la conséquence de ce principe: Que l'homme peut , par sa raison seule, concevoir la vérité qu'il lui importe de connaître. Or, quoique avec une certaine réserve, qui n'est, nous le répétons, qu'une inconséquence de plus, le semirationalisme admet ce même principe. C'est là ce qui le distingue du traditionalisme, et le fait ce qu'il est, ou plutôt ce qu'il n'est pas; car, comme nous l'avons prouvé, s'il n'est pas le rationalisme pur ou le traditionalisme , il n'est rien. Il ne peut donc pas contester au rationalisme sa négation de toute révélation positive ou surnaturelle, puisqu'il admet lui-même le principe duquel cette négation découle. 11 ne peut pas réfuter le rationalisme sur le terrain de cette négation; il est même obligé, malgré lui, de lui donner raison à cet endroit.
Nous avons entendu le semi-rationalismeaffirmer cette proposition : « 11 y a une révélation directe intérieure, qui se renouvelle toutes les « fois qu'un homme naît à la vie intellectuelle et morale. Aussi nous « cherchons l'origine de ces vérités dans la conscience et dans la rai-
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ff son, qui est une révélation véritable, mais naturelle. Nous deman- « dons Dieu à l'âme même. »
Ainsi , pour nos semi-ralionalistes, la voix qui s'élève du fond de la conscience crie d'une manière assez distincte et uniforme; la lumière' qui brille à la naissance de la raison est assez claire pour nous apprendre à connaître, à voir Dieu et lame, à l'exclusion de tout autre enseignement, de toute autre voix , de toute autre lumière positive, extérieure, surnaturelle.
Mais le rationalisme absolu le plus avancé ne dit rien de plus, et n'en demande pas davantage. « Puisque la communication directe, reprend-il, puisque la communication directe de Dieu à chaque homme est une chose naturelle, nous ne voyons pas la nécessité d'une révélation surnaturelle. Par cette communication l'homme écoute directement Dieu lui-même- Pourquoi donc aurait-il besoin d'écouter d'autres hommes, prétendant lui parler au nom de Dieu, puisque Dieu lui parle directement et puisque les hommes ne sauraient lui apprendre rien de plus, rien de mieux que ce que lui apprend Dieu lui-même ? » Et voilà le rationalisme autorisé à se passer de la révélalion chrétienne.
Les semi-rationalistes sont bien curieux. Ils mettent l'homme en communication directe et immédiate avec Dieu; ils lui disent que Dieu se révèle à sa raison, qu'il parle à sa conscience et qu'au moyen de cette révélation et de ce discours Dieu l'instruit des premières vérités de l'ordre spirituel et moral, des principes du bien et du mal , de sa destinée et de ses devoirs envers Dieu, envers lui-même et envers ses semblables; et puis ils viennent lui dire Qu'avec cette révélation naturelle et ce discours, avec ce secours immédiat et direct de Dieu l'homme ne saurait faire un seul pas qui ne soit marqué d'un doute ou d'une erreur (1); Que la révélation et le discours que Dieu a faits à l'homme dans l'intérieur de son esprit ne suffisent pas pour que l'homme sache ce qu'il doit savoir, ce qu'il doit faire, et
(I) «Les suites delà rupture aiec le christianisme, dit un auteur semi-ratio- « nalis te, ont été un si honteux échec, une chute si profonde qu'il se révèle « là une des lois conservatrices DE LA RAISON de l'homme, loi qui veut que « la RAISON ne se maintieune saine, intègre et pure qu'autant qu'elle reste « unie à la lumière supérieure et à la force divine qu'elle peut trouver DANS LE « CHRISTIANISME. » Les auteurs de l'école senai-rationalisle, dans les moments d'intervalles lucides que leur laisse leur haine contre la Tradition, parlent tous dans le même sens et dans les mêmes termes sur l'imposÂibilitc d'obtenir la vérité pure, complète et certaine en dehors de la révélation surnaturelle du christiaDisoie.
qu'il ne peut obtenir le complément et la certitude de cet enseignement qu'au moyen d'une révélation surnaturelle, extérieure, à laquelle il doit de toute nécessité se soumettre.
« INIais comment, » répondent les athées, « en sa qualité de Créateur de l'homme, Dieu se révélerait-il directeinent à l'homme et parlerait-il immédiatement à l'homme sans que cette révélation soit complète et ce discours suffisant? De telle sorte qu'en dehors de cet enseignement divin naturel l'homme serait encore obligé d'aller chercher un autre enseignement divin surnaturel? Autant vaudrait-il dire que cette révélation n'a été qu'illusoire, que ce discours n'est que menteur, et que Dieu se joue de l'homme en se révélant à l'homme sans se faire assez connaître par l'homme, en parlant à l'homme pour ne le pas instruire assez ou pour ne l'instruire nullement de ce qu'il doit savoir ! Or, cela ne pouvant être admis, il est plus sage de dire que Dieu n'a point parlé à l'homme, et même qu'il n'a pas créé l'homme, et même encore qu'il n'existe pas. » Et le moyen de trouver ce raisonnement absurde!
Quant aux rationalistes ou déistes, qui, n'osant pas nier formellement Dieu, daignent le laisser exister, au moins de nom, s'ils ne déduisent pas l'athéisme de l'immense concession que leur font les semi-rationalistes, ils n'en concluent pas moins en faveur du droit de persister dans leur négation de toute révélation positive et surnaturelle.
On ne saurait trop le répéter, dans la position qu'il a prise visà-vis du rationalisme absolu, le semi-rationalisme ne peut prouver la nécessité d'une révélation positive, extériewe et sur'uaturelle qu'on affirmant que la révélation directe, intérieure, naturelle faite, selon lui , de Dieu à chaque homme, par la raison, est insujfisante. En effet, ce que les semi-rationalistes affirment avec le plus d'unanimité et de persistance dans tout ce qu'ils disent et dans tout ce qu'ils écrivent , c'est que la raison seule suffit pour connaître, jusqu'à un certain point. Dieu, l'ame et les devoirs; mais que, pour avoir de ces mêmes objets une connaissance pure, certaine, développée, complète et parfaite, la raison seule ne suffit pas, et qu'il est nécessaire que l'homme aille demander cette connaissance à la révélation positive, extérieure, surnaturelle. Le semi-rationalisme n'est donc que l'affirmation de la suffisance de la raison à découvrir quelques vérités indépendamment de tout enseignement, et de l'insuffisance de la raison à découvrir, d'une manière certaine, toutes les vérités nécessaires de cet ordre en dehors de l'enseignement chrétien.
Or, nous le répétons encore, les rationalistes absolus sont fondés, de par la logique, à faire à cette étrange doctrine deux réponses : « Il est donc convenu, disent-ils d'abord, entre nous et les catholiques
(seini-rationalistes) que l'homme est en communication conliimelle, directe, immédiate avec Dieu; que Dieu lui parle par sa raison et par sa conscience, et qu'nu moyen de cet enseignement intérieur chaque Jiomnie apprend, dans une certaine mesure, à l'école de Dieu même, ce qu'il doit croire touchant Dieu , la nature, l'origine et la destinée de ITime, et ce qu'il doit pratiquer par rapport à Dieu, à ses semblables et à lui-même. Or, cet enseignement, en venant de Dieu, ne saurait être trompeur ni insufûsant. Ce qu'il dit à Ihomme ne peut être que vrai , certainement vrai , et doit lui suffire. S'il en était autrement. Dieu pourrait s'épargner la peine d'instruire ainsi directement l'homme, puisque cette instruction ne doit point lui suffire. Et d'ailleurs, ne serait-ce point ravaler ce discours, cette lumière,'cette intervention de Dieu que de déclarer leur résultat insuffisant? Ne serait-ce pas faire injure à Dieu de penser que, daignant instruire directement sa créature. Dieu veuille ou puisse s'y prendre de manière à l'instruire mal ou à ne l'instruire qu'à moitié.'
Pour nous, disent toujours les rationalistes, nous ne sommes ni assez insolents ni assez sacrilèges pour oser faire une pareille insulte à l'action directe de Dieu sur l'homme. Nous laisserons les semi-rationalistes s'écrier que cela ne suffit pas. Pour nous, tout cela, venant immédiatement et naturellement de Dieu, nous suffit et au delà. Nous ne sommes pas assez difficiles pour ne pas nous contenter de ce que Dieu nous apprend lui-même. Nous laisserons encore nos adversaires nous appeler de mauvais logiciens^ des fous et des impies. Nous croyons même avoir le droit de renvoyer ces reproches à ceux qui nous les adressent. Car rien n'est plus absurde, rien n'est plus insensé ni plus impie qu'affirmer que ce que Dieu nous apprend directement peut être fau.\ ou insuffisant.
Mais, « soit, » disent en second lieu aux semi-rationalistes les rationalistes absolus, « soit que par la révélation immédiate que Dieu nous fait dans l'intérieur de notre conscience et de notre raison nous ne pouvons pas atteindre à toutes les vérités de l'ordre spirituel et moral, ni obtenir la connaissance absolument certaine, la connaissance complète et parfaite de la vérité. Qu'est-ce que cela nous fait? Nous n'aspirons pas à arriver à la certitude absolue des vérités de l'ordre spirituel et moral. Nous nous contentons d'une probabilité plus ou moins grande touchant ces vérités. Avec cela nous en avons assez pour agir. « Lorsque je m'embarque ici , à Gaëte ^ disait Cicéron , l'un « de nos pères , pour me rendre à Pouzzoles , est ce que je suis cer- « tain d'y arriver? Je n'en ai qu'une probabilité plus ou moins grande » dépendant de la faveur du vent et de la solidité de mon navire; et « cependant je n'en entreprends pas moins mon voyage. L'homme
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« n'est certain de rien ; il n'a que des probabilités sur le résultat de «ses opérations; et cela ne l'empêche pas d'opérer [Quxst. acad., lib. I). » Il en est de même par rapport à noire conduite morale. Nous n'avons pas besoin de la certitude absolue touchant la moralité de nos actes pour les accomplir,, et le manque de cette certitude absolue ne nous empêche pas d'être honnêtes et vertueux. Nous n'avons non plus la prétention orgueilleuse d'atteindre à la vérité complète et parfaite. Nous nous contentons de la vérité imparfaite et incomplète. Nous ne voulons pas plus devenir des Anges par la connaissance de la vérité que des Saints par la pratique de la vertu. Nous laissons aux esprits, aux âmes d'élite à poursuivre ce double but par la croyance et la pratique de la révélation surnaturelle. Nous sommes satisfaits de la connaissance des dogmes naturels, des vertus naturelles, de la religion naturelle, que nous apprend la révélation naturelle. Nous nous y arrêtons, et nous vous abandonnons le reste : libre à vous de le rechercher et d'y tenir, à la condition de nous laisser tranquilles avec notre raison, notre conscience et notre philosophie. »
Voilà donc le parti que le rationalisme tire des concessions stupides que lui fait le semi-rationalisme. Nous n'inventons rien, nous^n'imaginons rien ici; c'est vraiment ce que pensent et ce que disent dans les termes les plus explicites les rationalistes absolus.
L'illustre évêque de Poitiers, dans une instruction synodale qui a fait tant de bruit^ rapporte qu'un de ces philosophes s'est exprimé de la sorte avec lui : «Vous me parlez d'une vie supérieure et surnaturelle, tt Vous développez tout un ordre surhumain, basé principalementsur le « fait de l'Incarnation d'une personne divine. J'admire cette hauteur de « vue et de spéculations. Mais si je rougis de tout ce qui m'abaisse- « rait au-dessous de ma nature, je n'ai non plus aucun attrait pour « ce qui tend à m'élever au-dessus. Ni si bas ni si haut ! Je ne veux « faire mla bête ni l'ange; je veux rester homme. D'ailleurs j'estime « grandement ma nature; réduite à ses éléments essentiels et telle « que Dieu l'a faite, je la trouve suffisante; je n'ai pas la prétention « d'arriver, après cette vie, à une félicité ineffable, à une gloire trans- « cendante, si supérieure à toutes les données de ma raison; et sur- « tout je n'ai pas le courage de me soumettre ici-bas à tout cet « ensemble d'obligations et de vertus surhumaines. Je serai reconnais- « sant envers Dieu de ses généreuses intentions , mais je n'accepte- « rai pas des bienfaits qui seraient pour moi un fardeau. Je vivrai se- « Ion les lois de ma conscience, selon les règles de ma raisontX. de la « religion naturelle; et Dieu ne me refusera pas, après une vie hon- « néteet vertueuse, le seul bonheur éternel auquel j'aspire^ la récom- « pense naturelle des vertus naturelles. »
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Ainsi c'est en partant du principe du semi-rationalisme, Que Dieu se manifeste assez à Chomme par la raison ; ou. Que la raison, par elle seule, suffit à Chomme pour lui apprendre la religion naturelle, que ce rationaliste absolu a conclu au rejet et à la négation d'un état surnaturel, d'une révélation surnaturelle, d'obligations surnaturelles, de récompenses surnaturelles, au rejet et à la négation du christianisme !
Messieurs les théologiens du Journal des Débats, cet organe du rationalisme déiste, parlent toujours de la même manière: « Socrate et « Zenon, Cicéron et Sénèque, nous disent-ils, ont professé les princi- > pes de la plus saine et de la plus pure morale (1}. Entre cette mo- « raie, à laquelle on donne le nom de païenne, et la morale chrétienne « quelle est donc la différence essentielle et caractéristique? La mo- « raie de Socrate est la morale humaine par excellence, la morale de « ce monde et de cette vie ; la morale de l'Évangile est la morale suro humaine, la morale de l'autre monde et de l'autre vie. L'une a pour a but la vertu laïque , l'autre la perfection mystique ; l'une fait des « hommes, l'autre fait des Saints. Or, est- il écrit que tous les hommes « sont vases d'élection? Sommes-nous prédestinés à vivre en odeur « de sainteté? IN'on, c'est l'Évangile qui le dit: « Beaucoup d'appelés, « et peu d'élus. » La conséquence à tirer de là, c'est que l'éducation « commune a pour base nécessaire la morale commune et naturelle. « Aux laïques les devoirs et les vertus laïques: aux mystiques les de- « voirs et les vertus mystiques {Journal des Débats, 30 avril 1852). »
Plus tard, les mêmes théologiens, recopiant Rousseau, se sont encore exprimés ainsi: • Ce qui importe, c'est que l'homme fasse le « bien ; qu'il le fasse au nom de la raison et de la conscience, ou qu'il « le fasse au nom de la foi, n'est-ce pas toujours le bien? Et pourvu « que l'homme atteigne le but moral que la religion lui propose, la re- « ligion ne peut-elle lui pardonner d'y arriver par la route delà phi- (1 losophie {lbid., 3 mars 1855) ? Si nous vivions dans un de ces siè- « clés où la foi religieuse exerçait un empire incontesté sur les âmes, « il y aurait un motif plausible pour empêcher la raison de disputer K à la religion sa souveraineté séculaire et légitime. Mais aujourd'hui « que le mal est fait, aujourd'hui qu'on voit tant d'hommes éclairés, « tant de consciences honnêtes gouverner leur rie par les seules lu- « vxières de la raison naturelle, quel intérêt y a-t-il à leur crier sur « tous les tons que cette lumière les trompe et les égare {Ibid,, 6 « avril 1855)? »
(I) Dont saint Paul et tous les hiïtorieos de la philosophie <mi fait le tablera qu'on a contemplé ci-dessus: («i 31, p. 105.
Tout le livre que-M. Simon vient de publier, à la grande satisfaction et aux applaudissements frénétiques du rationalisme, n'est que l'exposé de ces mêmes doctrines. S'inspirant de Rousseau et prétendant accomplir ce que le sophiste de Genève n'a fait qu'ébaucher, il adonné un code complet de la religion naturelle, qu'il oppose au christianisme en général et à la religion catholique en particulier; et cela, dit-il, « à « l'usage des esprits qui ne sauraient admettre le principe de la ré- » vélation et qui se livrent sans réserve à la philosophie. » . On le voit donc, à travers le langage profondément hypocrite, à travers les sophismes habilement arrangés de ces déclarations répétées des rationalistes incrédules perce toujours celte triste vérité : Que c'est en partant du principe de l'existence d'une prétendue révélation intérieure naturelle, que chaque homme reçoit par la raison, que tous ces malheureux se croient autorisés à rejeter toute révélation extérieure et surnaturelle présentée par la religion, à s'affennir dans le naturalisme à regarder le christianisme au moins comme inutile pour former l'honnête homme dans ce monde et lui procurer le salut dans l'autre, et à tolérer toutes les religions, ou plutôt à s'en moquer, pour ne s'en tenir qu'à la philosophie!
Or, comment le semi-rationalisme ne serait-il pas un système funeste, puisqu'il fournit les principes et les doctrines qui inspirent et encouragent de telles négations et dételles apostasies?