‹ La tradition et les semi-pélagiens de la philosophie: ou, Le semi-rationalisme dévoiléChapitre 27 sur 52 · QUATRIÈME GRIEF CONTRE LE SEMI-RATIONALISME · texte numérisé non relu

QUATRIÈME GRIEF CONTRE LE SEMI-RATIONALISME

IL AFFIRME LA DIVINITÉ DE LA BAISON AUX DÉPENS DE LA DIVINITÉ DE LA BIBLE.

.^ 54. La suprématie absolue de la raison est un dogme du rationalisme. Doctrine du semi-rationalisme : que la raison est lne source de vérités AUSSI divine et révélée que l'Écriture. Absurdité de cette doctrine au point de vue philosophique. Dieu source unique de toute vérité comme de toute vertu. Vains efforts du semi-rationalisme pour échapper aux conséquences fâcheuses de sa doctrine sur la divinité de la raison . Cette doctrine admise, il est impossible de refuser au rationalisme incrédule le droit gu'il réclame de la suprématie absolue de la raison , même à l'égard de l'Écriture. Ces inconvénients ne peuvent être évités qu'en se tenant à la doctrine traditionaliste d'une révélation unique et d'une source unique de vérités.

«La philosophie, » nous disent les deux plus récents docteurs du rationalisme, MM. Simon et Saisset, «la philosophie conservera toujours « l'ambition (/^ tout dominer ^ sa. définition même renferme l'idée

• d'une suprématie universelle. Car il ne faut pas que le philosophe <• reçoive des leçons, mais ii faut qu'il en donne-

« On ne peut croire, dans sa pensée, à la religion et rester libre, n Quiconque enchaîne sa raison à un système rehgieux l'enchaîne « tout entière. La philosophie ne peut souffrir qu'on la lin>ite en « vertu d'une autorité étrangère (Saisset, Essai sur laphilosop. et la « relig., pag. 11 et 13). »

« Tout ce qui ne tombe pas sous notre entendement , tout ce qui « excède les limites de nos facultés est pour nous cotîwie s'il n'était '^ pas, et à notre égard n'est rien {Manuel de philosophie, pag. » « et 6 ; Essai sur la relig. et la phil., pag. 9 , 1 1 et 13). »

Pour M. Cousin, «la philosophie consiste toujours f/anx la liberté de penser ;^ tout symbole, contint-il toute vérité, exclut la philosophie. Et il en est toujours à la complète émancipation de la réflexion humaine, DÉFINITIVEMENT Sortie dis liens de Fautorité ; émancipation qu'il célèbre depuis vingt-huit ans {Cours de 1828) ; car il n'a encore rien rétracté de ses maximes I

Tons, enûn, ces idolâtres de la raison ont continuellement sur leurs lèNrcs et au bout de leur plume ces mots insensés, échappés, dans le paroxysme de l'orgueil , au plus regrettable apostat de nos jours, et qui seuls expliquent sa chute et son endurcissement : La raison ne peut être limitée que par elle-ynéme (Lamennais, Esquisse et une philosophie, tom. I, pag. 52). »

On le voit donc, le rationalisme absolu n'est que l'indépendance, la liberté et même la suprématie et la souveraineté de la raison visà-vis de la religion et de la foi !

Or, par leurs déclamations insensées sur la valeur, la dignité, la puissance de la raison , les semi-rationalistes font-ils autre chose qu'approuver, sanctionner, encourager ces prétentions sacrilèges du rationalisme incrédule?

Mais les semi-rationalistes ne prêcheraient-ils pas, en vrais étourdis, la doctrine rationaliste de la suprématie de la raison vis-à-vis de la révélation, que cette doctrine n'en découlerait pas moins naturellement el nécessairement de leurs principes.

Isous les avons entendus afflrmer, sans tant de façons, qu'U n'y a que deux révélations divines, F une intérieure, directe, surnaturelle, que Dieu fait à chaque homme, et c'est la révélation de la raison; l'autre extérieure, indirecte, surnaturelle, que Dieu aurait faite à r Église, et c'est la révélation de la foi. Et il n'en fallait pas moins pour soutenir le principe qui fait tout leur système : Que l'homme trouve facilement, clairement, certainement, dans sa conscience et dans sa raison , quelques vérités de l'ordre spirituel et moral, sauf à

devoir en demander le reste à l'enseignement surnaturel et public de l'Église.

Mais afin qu'il n'y eût point d'équivoque sur sa vraie pensée touchant la source immédiatement divine de toute vérité que l'homme trouve en lui-même , le semi-rationalisme a dernièremen* encore, et par l'organe de son docteur par excellence , prononcé cette étrange sentence :

« Les vérités proviennent de deux sources, la Raison et I'Éceitube, « sources divines et révélées toutes les deux, mais l'une par une révéla- « tion primitive, naturelle, intérieure, faite directement de Dieu à l'hom- « me, l'autre par une révélation extérieure, surnaturelle, vérifiable. »

Au point de vue philosophique, cette sentence est déjà une grossière erreur. La raison n'est et ne peut-être, comme nous l'avons prouvé (pag. 114), que Vesprithuynain mis en possession de toutes les conditions nécessaires pour raisonner. La raison, c'est donc l'esprit humain devenu apte à concevoir la vérité, à s'en rendre compte, à la démontrer; la raison n'est tout au plus qu'un moyen d'atteindre la vérité, et elle n'est pas une source de vérité.

C'est encore ici une de ces ambiguïtés de mots, une de ces confusions d'idées, enfin une profonde ignorance des choses dont ils osent parler; ce qui , comme on l'a vu , fait tous les frais de la polémique des semirationalistes. D'abord ils confondent ici la raison en puissance et la raison en acte., Vexercice d'une faculté avec la faculté elle-même, l'homme raisonnant avec l'homme raisonnable. La raison en puissance, ou la faculté de raisonner dans l'homme, est sans doute divine aussi bien que sa liberté. Car l'une et l'autre sont un don du Dieu créateur; c'est Dieu qui a fait l'homme un être raisonnable et libre. Mais la raison en acte ou l'ea^ercjce de la faculté de raisonner n'est pas plus divin que la liberté en acte, ou l'acte humain librement choisi. Sous l'un et l'autre rapport, la faculté seule est à Dieu ; l'acte est à l'homme. Et c'est ce qui fait que, malgré la faculté divine de raisonner, l'homme raisonnant n'est cas infaillible , comme, malgré sa faculté divine d'agir, l'homme agissant n'est pas impeccable.

En second lieu , les semi-rationalistes confondent ici le principe avec le moyen. Mênije considérée à l'état de puissance ou ùe faculté, la raison a été donnée à l'homme seulement comme un moyen d'arriver à la vérité inconnue, de la concevoir et de s'en rendre compte, comme la liberté ne lui a été donnée que comme un moyen d'agir avec mérite et de pratiquer la vertu. La raison n'est donc pas plus une source de vérité que la liberté n'est une source de vertu. La source de toute vérité, comme de toute vertu , n'est qu'en Dieu, n'est que Dieu. Et c'est pour cela qu'il est appelé, dans les Livres saints, le Dieu de

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LA. VÉRITÉ, aussi bien que le Dieu des vertus; Deus veritatiSj [Psal.y XXX). Dominus virtutum (/6iV/.,xxiii).

La vérité n'est que l'équation entre l'intellect et la chose , telle qu'elle est vraiment ou peut être, comme la vertu n'est que l'équation entre la volonté et l'acte vertueux. Cette double équation n'est naturellement, essentiellement et radicalement qu'en Dieu, comme dans sa source. En tant que les choses ne sont et ne peuvent être que telles qu'elles sont conçues par l'intellect divin, il y a équation complète et parfaite entre cet intellect divin et les choses; et en tant que^tout acte vertueux n'est et ne peut être que tel qu'il est voulu par la volonté divine, il y a aussi équation complète et parfaite entre cette volonté divine et les vertus.

Quant à nous , la vérité ne nous appartient pas plus en propre que la vertu, ^'ous n'y participons que par grâce , par accident, par emprunt. >ous n'avons la vérité que lorsque l'équation entre l'intellect divin et la chose se reflète dans notre intellect , de même que nous n'avons la vertu que lorsque, par le bon usage qu'avec le secours de la grâce nous faisons de notre liberté, l'équation entre la volonté divine et l'acte vertueux descend dans notre volonté. Nous n'avons la vérité que par la conformité de notre intellect avec l'intellect divin dans notre manière de percevoir les choses , comme nous n'avons la vertu que par la conformité de notre volonté avec la volonté divine dans l'accomplissement de nos actes.

C'est ce qui flt dire à saint Thomas « Que rien n'est vrai que par la vérité divine , comme rien n'est bien que par la divine bonté ; omnia dicina veritate vera sunt , sicut omnia divina bonitate bona sunt ipassim). Dieu donc, et Dieu seul, est la vraie source, la source unique de toute vérité comme de toute vertu; Deus veritaiis, Deus virtutum. C'est à cette source innée, éternelle, inépuisable que boivent toutes les intelligences créées lorsqu'elles atteignent le vrai par leur raison, ou qu'elles font le bien par leur liberté. Et dire que la raison, ou le moyen d'atteindre la vérité, est une source de vérité est aussi absurde que dire que le sceau, ou le moyen de puiser l'eau , est une source d'eau ! Voyez donc combien les semi-rationalistes se montrent plats, grossiers, et ignorants quant aux notions les plus élémentaires de la philosophie en faisant de la raison humaine une source devéri' tés divines et révélées !

La vérité, « comme tout autre doo parfait, est d'en haut , et des- " cend du Père des lumières, en qui il n'y a ni changement ni ' ombre de vicissitude (l). -> La vérité est lumière; et «la lumière

(1) « Omne dooum perfectum desursum est , descendens a Pâtre luaunum,

spirituelle n'est, selou saint Paul, que le reflet du visage du Dieu rédempteur (1), » comme, d'après la belle pensée de saint Ambroise, « la lumière corporelle n'est que le reflet du Dieu créateur (2). » La vérité est ce qui est (3) ; et , puisque Dieu est ce qui est, ou l'ÉTRE par excellence (4), la vérité est Dieu lui-même : ellen'a donc etnepeutavoir qu'une seule source, une source unique, DIEU ; elle ne se trouve et ne peut se trouver que dans toute parole qui procède de la bouche de Dieu (Matth., VI, 4); car la parole de Dieu n'est que l'écho de sa pensée et, en quelque sorte, l'épanouissement de sa nature. Et si rÉcRiTURE est vraiment une source de vérité, c'est que l'Écriture ne renferme que la parole de Dieu, c'est qu'elle n'est que la parole de Dieu, c'est-à-dire en quelque sorte que Dieu lui-même, en tant que V7'aie lumière qui éclaire tout homme venant dans ce monde [Joan.). Voilà la vraie et sublime philosophie touchant la vérité, parce qu'elle jaillit de la source de I'Écritube ; et, par sa sentence que nous exammons en ce moment, le semi-rationalisme est convaincu de l'ignorer et d'y porter atteinte !

Mais ce n'est pas la première fois que nous surprenons le semirationalisme ne sachant pas ce qu'il dit et donnant comme des définitions exactes et de grandes vérités des propositions grossièrement erronées , fabriquées par l'imagination au moule de l'ignorance de toute philopsohie. Ce qui est pire est que cette sentence est l'approbation pure et simple des prétentions du rationalisme à l'indépendance de la raison de toute autorité et même à la suprématie de l'enseignement de la raison sur l'enseignement de la foi. Car si la raison est vraiment une source de vérité aussi révélée que la Bible, aussi divine que la Bible, elle est aussi une source de vérité à elle, une source de vérité elle-même, aussi indépendante de la Bible que la Bible l'est de la raison, j

Cette conclusion est admise par le semi-rationalisme lui-même ; car on n'a qu'à lire ses livres, qu'à entendre ses docteurs et ses maîtres pour se convaincre que c'est en partant du principe , Que la raison humaine, émanation de la raison divine, est divine elle-même, qu'il se croit autorisé d'accuser, avec tant d'acharnement, au tribunal de

« apud quem non est transmutatlo nec vicissitudinis obumbralio. (Jacob.,

(1) «Ad agnitionem scientiae claritatis Dei, in facie Cuuisti Jesu (II Corintii.). »

(2) « Deus vidit lucem et viiltu suo illuminavit (Examehon, lib. i). »

(3) Veritas est id qiiod est. (S. Thomas, /ja^siw, ex S. Augustiho).

(4) « Ego sum qui siim... qui est misit me (Exod.). »

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l'opinion publique, le traditionalisme comme coupable du crime de lèse-raison, parce qu'il soutient que l;i philosophe est la servante de de la théologie, et que l'ordre naturel doit être soumis à l'ordre surnaturel , et la raisoD à ta foi. Tant il est vrai qu'on ne peut admettre une source de vérité réellement recelée et divine sans la reconnaître indépendante !

Une fois donc qu'on a fait au rationalisme cette immense concession : Que la raison est une source de vérité révélée et divine autant que la Bible, dire que la raison doit se soumettre à la Bible, ce serait dire qu'une source révélée et divine de vérité ne serait ni révélée ni divine. De quel droit donc demanderait-on au rationalisme de soumettre la raison, cette source révélée, divine et indépendante de vérités, à la source de la Bible, fdt-elle révélée, divine et indépendante elle-même? De quel droit lui reprocherait-on de s'en tenir à cette source révélée pt divine de la raison, et de ne vouloir pas entendre parler de la source révélée et divine de la Bible? De quel droit lui ferait-on un crime de proclamer l'indépendance entière, complète de la raison à l'égard de la foi? Voilà donc le semi-rationalisme fournissant lui-même au rationalisme absolu un titre naturel, légiiime, sacré, divin de marcher seul, de s'affranchir de toute autorité extérieure en matière de croyance et de repousser tout enseignement positif, soit de l'Église, soit de la Bible?

Les semi-rationalistes protestent, il est vrai, dansées termes contre cette conclusion qui, cependant, jaillit naturellement de la source de leurs principes : «En disant que la Vérité éternelle se révèle à nous « parles lumières de la raison, on n'exclut point par là les révéla- « tions positives surnaturelles qu'il aura plu à Dieu de faire aux « hommes dans le cours des âges [Défense de M. M....). » Les semiratiônalistes nous préviennent, il est vrai aussi, qu'il existe une différence immense entre leur doctrineet la doctrine du ratiolalisme absolu; car ils nous disent encore ceci : « Dieu se manifeste à " l'homme par les lumières de la raison. — Dieu IN'E se manifeste « à l'homme QUE par les lumières de la raison. — N'y a-t-il pas « un abîme entre ces deux propositions ? Ne voyez-vous pas une « énorme différence entre une théorie qui admet, d'une part, des « vérités de conscience et de raison, et qui afCrmede l'autre que, sans « le secours divin de la révélation , on ne fait pas un seul pas dans la "jîarrière de la démonstration ralionneWe qui ne soit marqué par " quelque chute, et une théorie qui rejette toute espèce de révélation •• positive historique, parce que la raison se suffit parfaitement à elle- « même ( Ibid.)?»

Mais il ne s'agit pas desavoir ce que les semi-rationalistes afûr-

ment; il s'agit de savoir ce qu'ils ont le droit d'affirmer sur ce sujet. La question n'est pas s'ils admettent oui ou non une révélation positive historique ; mais la question est si, une fois admise, la révélation divine directe par la raison, comme une source révélée et divine de la vérité, ils ont oui ou non le droit d'admettre aussi la nécessité d'une révélation positive historique, et s'ils n'autorisent eux-mêmes par là les rationalistes absolus à nier la nécessité de se soumettre à toute autre révélation positive et historique. La question ainsi posée change aussitôt de face, et la logique, dont il n'est permis à personne, fût-il une notabilité semi-rationaliste, de se moquer, donne gain de cause au rationalisme absolu et même à l'athéisme.

Non, non, il n'est pas vrai qu'entre ces deux propositions : Dieu se manifeste à V homme par la raison , — et Dieu NE se manifeste à V homme QUE par la raison, il y ait un abîme. Et, si abîme il y a, on peut le franchir sans beaucoup de peine et d'un seul bond. Ces deux propositions se tiennent au contraire; la seconde est la suite logique de la première, et la philosophie moderne , en déduisant cette seconde proposition de la première, n'a fait que tirer une conséquence de son principe. « Car s'il est vrai, reprend tout philosophe rationaliste, s'il est vrai que Dieu se manifeste à l'homme par la raison, et que la raison est une source révélée et divine de vérités , de deux choses l'une : ou cette manifestation de la part de Dieu à la raison est vague, obscure, défectueuse, incertaine, et une telle manifestation n'en est pas une; elle n'est rien, et, loin qu'on puisse l'admettre comme une manifestation divine, on ne saurait l'admettre même à titre de manifestation purement humaine; elle serait indigne de Dieu, et le traditionalisme est dans le vrai en afOrmant Que Dieu ne se manifeste pas à l'homme par la raison, et que la raison n'est nullement une source révélée et divine de la vérité. Ou cette manifestation est suffisamment déterminée, claire, certaine, parfaite, comme il convient à une manifestation divine de l'être, et elle nous en dit assez sur Dieu lui-même, sur l'homme, sur son origine, sur sa nature, sur sa destinée et sur ses rapports avec tous les êtres, en un mot, sur les vérités essentielles de l'ordre spirituel et moral; et dans ce cas nous n'avons pas besoin d'une nouvelle révélation, d'une nouvelle source de vérité, fût-elle, encore une fois, révélée et divine ellemême, et nous vous abandonnons votre révélation positive, historique, surnaturelle. Nous nous déclarons contents, avec Rousseau, de la religion naturelle, et nous ne savons que faire de votre religion révélée. En vain vous vous aviserez de nous répéter Que sans le secours de cette révélation surnaturelle on ne saurait faire un seul pas dans la carrière de ta démonstration ratiojinelle qui ne

soit marqué par quelque chute! Sommes-nous donc des enfants; puisque vous pensez pouvoir nous attirer à la sacristie par de tels épouvantails ?

« A moins donc qu'en vous donnant un démenti solennel à vousmêmes vous ne disiez que cette manifestation de Dieu à l'homme par la raison, cette source naturelle de vérités révélée et divine n'est rien moins que sérieuse, n'est qu'une illusion et une plaisanterie, nous ne craignons guère de tomber à chaque pas dans la carrière de la démonstration rationnelle en ne suivant que les lumières de la raison, en ne nous en tenant qu'aux vérités que Dieu manifeste à chaque homme par la raison. ÏNe nous assurez-vous pas, non-seulement au nom de la raison, mais aussi au nom de la vraie théologie catholique et de la révélation surnaturelle elle-même, c'està dire au nom des deux grandes autorités, des deux guides les plus silrs de la raison , Que cette manifestation immédiate, directe que Dieu fait à chaque homme par la raison est une révélation divine , elle aussi, et de plus, naturelle? ce qui est nous dire que cette révélation est conforme à notre nature, au point que notre nature doit s'en contenter, sans s'inquiéter du reste. Quel besoin avons-nous donc d'une nouvelle révélation divine extérieure, nous arrivant par lorgane d'autres hommes qui peuvent bien l'avoir altérée, en nous proposant leurs propres paroles comme des paroles de Dieu, puisque nous avons une révélation intérieure qui , nous venant directement de Dieu, ne saurait être gâtée par aucun mélange humain? Quel besoin avons-nous d'une révélation surnaturelle, puisque nous avons une révélation naturelle ou en harmonie avec les besoins de notre nature? Non, non, avec une révélation divine et naturelle nous ne risquons rien. Ku la suivant et en ne suivant qu'elle nous ne faisons que suivre Dieu et la nature. En suivant ces guides on ne peut pas s'égarer ; et personne n'a le droit de nous condamner de ce que nous n'écoutons pas des hommes prétendant nous imposer, au nom de Dieu, des croyances et des obligations en dehors et en dessus de celles que Dieu lui-même nous a directement révélées par la raison, et qui ne surpassent ni la portée de la raison ni les forces de la nature. »

Nous serions curieux de savoir ce que le semi-rationalisme pourrait répondre de raisonnable à un philosophe rationaliste qui lui tiendrait un pareil langage, et comment il pourrait se tirer de rembarras oii il s'est lui-même jeté en faisant de la raison une source de vérité aussi révélée et divine que la Bible !

Bien plus encore, par cette création monstrueuse, par cette affirmation hérétique, le semi-rationalisme n'a plus le droit de gourman-

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der le rationalisme absolu de ce que non-seulement il déclare la raison indépendante de la foi, mais aussi de ce qu'il préfère la source révélée et divine de la raison à la source révélée et divine de la Bible, et affirme la suprématie de la révélation naturelle sur toute révélation surnaturelle. Car, si la raison est, autant que l'Écriture, une source révélée de Dieu, avec cette différence que celle de la raison l'est par une révélation naturelle intérieure, faite directement de Dieu à chaque homme , et celle de l'Écriture par une révélation extérieure, surnaturelle, VÉRIFIABLE , n'est-il pas évident qu'une révélation divine intérieure, et par cela même n'ayant nul besoin de vérification, est plus sûre qu'une révélation extérieure qui a besoin d'être vérifiée? IN'est-il pas évident qu'une révélation que Dieu fait directement, \{i\, h l'honiine est plus certaine qu'une révélation que Dieu lui ferait arriver par l'organe d'autres hommes? N'est-il pas évident qu'une réyélation iiaturelle, c'est-à-dire conforme à la nature de l'homme, qui va elle-même à sa rencontre, est préférable à une révélation surnaturelle que l'homme est obligé d'aller chercher hors de lui-même, hors ou au-dessus de sa nature, au risque de ne la retrouver jamais ou du moins de ne pouvoir pas distinguer laquelle, parmi tant de révélations qui se disent toutes surnaturelles et divines, est la véritable ? Il est donc évident qu'entre ces deux sources également révélées, également divines, celle de la raison et celle de l'Écriture, la première vaut bien plus que l'autre, et que, cette doctrine du semi-rationalisme étant une fois acceptée comme exacte, la suprématie que le rationalisme absolu attribue à la raison sur la révélation positive est une chose très-raisonnable, et dès lors tout à fait incontestable.

Tant qu'on admet deux révélations de la part de Dieu à l'homme, l'une naturelle, intérieure, directe, par la communication immédiate de la l'aison divine; l'autre extérieure, positive, surnaturelle, par l'enseignement de l'Église, et qu'on les affirme toutes les deux divines, on est obligé de les dire aussi toutes les deux infaillibles (aucune source divine et bévélée de vérités ne pouvant pas être faillible). Et dès lors on ne peut s'empêcher d'accorder à la raison 1a même infaillibilité que la foi reconnaît à l'Écriture. Et dès lors on ne peut raisonnablement exiger de l'homme qu'il se défie de la première de ces révélations, pour ne s'en tenir qu'à la seconde. Et dès lors on ne peut le gourmander de se passer de la seconde et de se contenter de la première. Et dès lors enfin on ne peut pas en vouloir au rationalisme, système fondé sur la divinité et l'infaillibilité de la raison, de se retrancher dans la révélation directe, intérieure, naturelle, et de rejeter toute révélation positive, extérieure et surnaturelle.

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Ces immenses inconvénients sont évités dans le système de la Tradition, et même ils ne peuvent être évités que dans ce système. D'après ce système, — excepte les cas de l'inspiration divine prophétique, telle qu'elle a eu lieu dans les Agiographes et dans les Saints, — Dieu ne parle pas directement à Ihorame, il ne se révèle pas intérieurement à la raison et à la conscience de l'homme pour lui apprendre ce qu'il doit croire et ce qu'il doit pratiquer; mais la connaissance même des premières vérités de Vordre spirituel et moral ne lui arrive que du dehors par l'enseignement et la tradition de la famille, au milieu de laquelle il se développe et se forme comme être intelligent et moral aussi bien que comme être corporel et physique. Au point que, comme nous ne cesserons jamais de le répéter d'après les deux plus grands docteurs du semi-ralionalisme eux-mêmes : Toute raison est enseignée, et t homme dépourvu de tout enseignement ^ dénué de toute tradition est un être hors de sa nature, un être chimérique. D'après le système de la Tradition, Dieu a parlé à l'homme dès le commencement du monde ; il s'est révélé à lui d'une manière extérieure et sensible par le ministère des auges (i) ; et la connaissance de toutes vérités religieuses et morales, pour le genre humain, date de cette époque, et n'est que le reflet de cette révélation primitive. En abusant de sa liberté, l'homme a altéré, a corrompu cette même révélation; et c'est en quoi il s'est rendu inexcusablement coupable. Car, par sa raison et par le secours de la grâce que Dieu ne refuse jamais à la prière, il pouvait se préserver de toute erreur et garder pur et entier ce patrimoine diviu qu'il avait reçu, par la tradition, de ses ancêtres. Plus tard Dieu a renouvelé en différentes manières aux patriarches par les prophètes sa révélation primitive, et enfin il l'a confirmée, complétée et perfectionnée en daignant parler au monde par son propre Fils,: Multi/ariam multisque modis loquens, olim Deus patribus in Prophetis, novissime locutus est nabis in Filio {Hebr., 1). Le dépôt

(1) c'est au moins l'opinion de saint Augustin, qus les auteurs serai-rationalistes ont, à cet endroit, cité à faux, en en tronquant et eu en dénaturant le texte que voici et qui ne peut être plus clair ni plus explicite : « Quomodo locutus est « Deus? utrum intus lu raente, secundum intellectum, id est ut sapienter intel- « ligeret vohintatem ac praeceptum Dei sine utils corporalibus sonis vel corpo- « ralium similitudinibus rernm? SED NON SIC EXtSTIMO PRIMO HOMINI « LOCDTCM DEUM. Talia qiiippe Scriptiira narrât ut potius credamus sic esse « Deum locutum liumini in paradiso sicut etiaui postea locutus est patribus, sicut « Abraluf, sicut Moisi, id est in aliqua specie corporali. Hiuc est euim quod «• audiverint ejus vocem ambulantis in paradiso , ad vesptram , et abscouderint « »e [De Gènes, ad lUt. 1. Mil). »

de cette révélation divine primitive, toujours la même quant à son essence, avant la venue de ce Fils db Dieu dans le monde a été confié à la Synagogue, et après sa venue à l'Église. Immuable, inaltérable, par rapporta ses principes, dans l'humanité entière, cette révélation ne s'est conservée et ne se conserve entière et pure de tout mélange humain, par rapport à son application, à ses conséquences et à ses formes, que dans la Synagogue et dans l'Église; et, se transmettant par la tradition humanitaire comme ime révélation naturelle et humaine, c'est seulement dans l'enseignement de la Synagogue et de l'Église qu'elle conserve son unité, son intégrité, sa pureté, sa vérité, son infaillibilité, les éclatants caractères surnaturels d'une révélation divine. C'est là que l'homme doit, par le raisonnement et par la prière, aller la chercher pour faire son salut.

D'après la doctrine de la Tradition, il n'y a donc pas deux révélations également divines, l'une intérieure par /'irf^e, l'autre extérieure par la parole; c'est là l'hypothèse absurde et dangereuse du semirationalisme , donnant raison au rationalisme absolu, qui, satisfait de la révélation divine /?ar Vidée, se moque de la révélation divine par la parole. Mais il n'y a qu'une révélation divine, unique, la révélation primitive, renouvelée à la Synagogue et complétée dans l'Église. La raison n'est [)as une source de vérités révélée et divine : c'est encore là une hérésie du semi-rationalisme, frayant le chemin à la grande hérésiedu rationalisme absolu, qui sefonde sur ce principe de la rêvé' lation divine de la raison, pour se débarrasser de la révélation divine de l'autorité. Elle n'est que le moyen d'arriver à l'unique source divine et révélée de toute vérité, la Parole de Dieu, transmise ou écrite, dont est gardienne l'Église. Par la doctrine de la tradition, enfin, on comprend quel a été, dès l'origine du monde, le pign divin touchant la connaissance de la vérité pour l'homme; on comprend aussi qu'il n'a pas changé, et que c'est le même Verbe divipt, la vkaie lumière qui, toujours, par l'enseignement extérieur, humain ou divin, selon qu'il est transmis par la société humaine ou par TÉglise, éclaire tout homme venant dans ce monde. Otez cette doctrine si simple, si naturelle-, si conforme aux faits les plus généraux de l'humanité, et l'on ne comprend plus rien nia Thistoire des variations de l'erreur ni à l'histoire de l'immutobilité, de l'universalité, de l'unité de la vérité, avec les défauts humains dans l'humanité, avec ses caractères divins dans l'Église. Otez cette doctrine, et la nuit se fait dans la philosophie et dans la théologie; et l'on ne peut plus s'fxpliquer ni Dieu, ni l'homme, ni la société humaine, ni l'Église, ni la science, ni la religion; tout devient incertain dès que tout est inexplicable ; et l'on doit douter de tout, ou nier tout. Ce serait le résultat le plus logique , le plus

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certain du système des semi-rationalistes si jamais ils arrivaient à faire prévaloir leurs principes et à triompher dans la guerre sacrilège et insensée qu'ils font à la Tradition.

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