HUITIÈME GRIEF CONTRE LE SEMI-RATIONALISME
IL l'ORME DANS SES ÉCOLES DE FAUX PHILOSOPHES ET DE VRAIS ATHÉES.
§ 58. Études logiques sur l'enseignement philosophique du semi-rationalisme. Grand nombre d'athées qui sort de ses écoles. Ce fait déplorable n'est que le résultat logique de la méthode qu'il suit en enseignant la philosophie. Procédé par lequel la méthode traditionnelle, en formant le philosophe, fortifie le chrétien. La formule du R. P. Gratrij. La méthode du semi-rationalisme, au contraire, en commençant par le doute cartésien et en donnant la raison pour base tinique des plus importantes croijances, rend elle-même inefficaces les preuves qu'elle fournit de ces mêmes vérités; elle détruit, dans l'esprit des jeunes gens, le chrétien sans former le philosophe, et leur donne le droit d'être athées. Le semirationalisme enfail des athées en pmissance; les circonstances en font des athées en actes. Ce qui arriverait si l'on comprenait les affreux ravages que fait le semi- rationalisme.
Mais nulle part le semi-rationalisme n'est plus funeste que dans les écoles de philosophie qu'il dirige ou qu'il inspire.
ÎS'ous demandons à nos lecteurs la permission de faire ici des études logiques un peu approfondies sur l'enseignement philosophique du
d'une plume semi-rationaliste ne brille que par l'absence du vrai, du sérieux, du solide en matière de doctrine, et que la contradiction, l'absurde et la mauvaise foi en font presque tous les frais. Quelque grand que soit donc le bruit qui accompagne l'apparition de telles productions ; quelque grand que soit le nombre des trompeltcs qui les annonienl et les recommandent à l'admiration publique; quelque grand que soit le zèle des patrons et des compères pour les imposer bien plus que pour les indiquer du haut de la chaire ou du confessional, tout cela ne saurait leur donner rimportance et l'intérêt qu'elles n'ont pas et qu'elles ne peuvent avoir.
semi-rationalisme. Car rien n'est plus propre à dévoiler toute la portée pernicieuse de ce système et à faire toucher du doigt les avantages, la vérité et l'importance de la méthode traditionnelle.
^ous savons bien, et nous aimons à- le répéter toujours, que les semi-rationalistes ne sont ni idéalistes^ ni matérialistes, m fatalistes^ ni panthéistes , ni sceptiques, ni athées. Mais c'est par une heureuse inconséquence; c'est parce qu'ils s'arrêtent à mi-chemin, c'est parce qu'ils reculent devant les conséquences légitimes, naturelles, nécessaires de leurs propres principes. La logique vient de nous donner toutes les conséquences renfermées dans les principes, dans la méthode du serai-rationalisme (§ 31 ); et ces conséquences sont les erreurs les plus graves, les plus grossières, erreurs destructives de toute vérité, de toute certitude, de toute liberté, de toute science, de toute morale et de toute religion.
Ils ont donc beau repousser, cambattre ces erreurs par les mots , puisqu'ils les admettent toutes par le fait, au moins implicitement, dans le système qu'ils suivent et d'où elles découlent nécessairement; et ils ne pourront empêcher d'y voir tomber l'immense majorité des malheureux qu'ils élèvent d'après ce système. « La logique est « une force supérieure à celle de l'homme , fùt-il doué des dons du a génie. »
Cela explique le phénomène lamentable que nous avons indiqué et sur lequel nous avons gémi plus haut : que de certains établissements, dirigés par des ecclésiastiques respectables, il sort plus d'incrédules que de vrais chrétiens. Comment en serait-il autrement? Si, dans ces établissements, l'enseignement littéraire» est souverainement païen, l'enseignement philosophique y est païen au suprême degré. Car le semi-rationalisme qu'on y professe, qu'on y enseigne u'est, comme on Va vu que le cartésianisme; le cartésianisme u'est à son tour que le philosophisme païen de Platon, renouvelé et implanté depuis deux siècles dans les écoles chrétiennes; et le principe fondamental de ce philosophisme n'est que la. souveraineté de la haison affranchie du frein de toute autorité; il n'est que le rationalisme plus ou moins conséquent, plus ou moins hardi, plus ou moins masqué, plus ou moins développé.
Et qu'on ne s'y trompe pas, ces incrédules improvisés ne sont ni plus ni moins que de véritables athées, soit à la manière de M. Dolfus, qui, comme on vient de le voir (pag. 237)^ a , sans tant de façons, déclaré que Dieu n'est pas; soit a la manière des théologiens du Siècle, de la Presse et du Journal des Débats, qui admettent Dieu, mais sans la Providence, comme ils admettent le Christ, mais sans la Divinité. Car, ainsi qu'ils viennent de nous l'apprendre
LES SëMI-PëLAGIENS DE LA PHILOSOPHIE.
par leurs critiques irrévérencieuses contre les mandements des évêques à l'occasion des dernières inondations, le Dieu de ces messieurs est le Dieu qui ne se mêle pas des choses humaines ; il est le Dieu également indifférent pour ceux qui l'honorent et pour ceux qui l'outragent ; il est le Dieu qui n'a aucun pouvoir sur les lois immuables de Cunivers (sic); il est, en un mot, le Dieu d'Êpicure, le Dieu, d'après Cicéron, « affirmé par le mot, et nié par le fait. » Or, si le nombre des athées de cette dernière espèce est malheureusement plus grand qu'on ne le pense, c'est que, dans ses écoles prétendues catholiques, le semirationalisme, sans en avoir l'intention, en fabrique à chaque instant et à peu de frais tout autant et avec la même facilité que le rationalisme absolu dans ses écoles prétendues philosophiques.
Mais pour bien comprendre le mécanisme de cette détestable fabrication, par lequel le semi-rationalisme forme des philosophes athées, il faut le comparer au mécanisme par lequel le traditionalisme forme des philosophes chrétiens.
La philosophie traditionaliste commence par établir dans l'esprit de ses élèves les faits suivants, dont la vérité est incontestable :
1° Que toutes les vérités concernant Dieu, la création , la spiritualité et l'immoralité de l'âme, la loi morale et la vie future, même en tant qu'elles appartieiment à l'ordre naturel et qu'elles ne sont point au-dessus de la portée de la raison, ont été révélées au premier homme au moment même de sa création, qu'elles lui ont été confiées, et qu'elles ont été acceptées par lui, per modum Jidei, comme celles qui étaient de l'ordre surnaturel; et que, comme saint Thomas l'a invinciblement démontré (voir plus haut, § 27, pag. 168), il était nécessaire {qportuit) que Dieu en agît ainsi ;
2o Que, dès le commencement, ces mêmes vérités ont été transmises et qu'elles le sont toujours de génération en génération par voie d'enseignement et de tradition. En sorte que, ce que Dieu révéla lui-même au premier homme, afin qu'il le crût d'abord sur sa parole (foi), sauf à en comprendre ensuite une partie et à s'en rendre compte par sa raison (science), l'Église, les parents, les maîtres l'enseignent ou le révèlent aux enfants, afin qu'ils le croient à leur tour sur l'autorité de leur témoignage, toujours per modum fidei (foi), sauf à le comprendre ensuite, en partie, à l'aide de la réflexion et du raisonnement quand et autant qu'ils en seront capables (science);
3° Que les connaissances ci-dessus ne sont point entrées dans le monde par le fait de l'enseignement philosophique, mais qu'elles ont, au contraire, toujours et partout, précédé l'existence de la philosophie et des philosophes ; qu'elles n'ont conservé leur certitude entière et pure de toute erreur que là où elles étaient soutenues par la révéla-
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tion qu'on appelle positive , existant simtillanément à la révélation historique et traditionnelle, comme cela est arrivé jadis chez les Juifs et plus tard chez les chrétiens; et que, par conséquent, elles ont une certitude indépendante de toute démonstrntion rationnelle, une certitude basée sur le témoignage et l'enseignement de l'Église, de la famille ou de la société humaine tout entière; qu'en un mot elles ne reposent pas sur la certitude philosophique;
4° Que tout homme qui vient en ce monde apprend d'abord à croire en Dieu, connaît la création, la spiritualité de l'âme, etc., par voie d'enseignement et de tradition ; et que cet enseignement est investi de toutes les conditions d'une certitude véritable. Car c'est Dieu qui a voulu que ces connaissances fussent d'abord transmises par ce moyen, per modum Jîfiei , afin que /o?« puissent y participer facilement^ sans mélange d'erreur et avec une certitude inébranlable [omnes, de faciU, sine miscela erroris, fixa cerfifudine. Saint Thomas), ce qui eût été impossible par le moyen du raisonnement ou de la philosophie.
D'où il suit que, régulièrement parlant, la philosophie n'a pas à démontrer ces vérités pour en donner la connaissance, — car elles sont connues par d'autres moyens, — ni pour en donner la certitude, — car elles reposent sur un autre fondement ; — mais bien pour en justifier, par des raisons prises dans sa sphère propre, la foi et la croyance déjà existantes. Car, en fffet, le genre humain n'a pas besoin de la philosofihie pour connaître Dieu et croire en lui avec toute certitude. « Dieu, a dit très-bien Cornélius à L'ipide, a donné à l'homme d'abord la foi et ensuite la science. L'homme doit donc commencer par croire en Dieu, sauf ensuite à s'expliquer les œuvres divines par la science, sauf à se confirmer et à progresser par la considération de ces oeuvres dans la connaissance de Dieu, afin de le louer et le glorifier (I). ■
Voilà ce qu'enseigne à la jeunesse la philosophie de la Tradition; et rien n'est plus simple, ni plus naturel, ni plus conforme à la nature de l'homme et à l'histoire de l'humanité et de la religion qu'un pareil enseignement.
Cet enseignement commence donc par bien poser ce point essentiel : Que le but de la philosophie n'est pas de découvrir, par la raison, les veriiés mentionnées ci-dessus,— qui sont connues partout par la tradition avant de l'être parla philosophie, et indépendamment d'elle; —
(1) Deiis dédit homini Bdem et scientiam : fide ergo credat in Deam, ei « scientia contemplettir opéra ipeius, at ex eis eum agooscat, iaadet et glori- ■ ficet ( In cap. xtu eccu. ). -
ni d'en établir la certitude, — dont elles jouissent par le témoignage de la croyance unanime et perpétuelle du genre hu main, avant toute démonstration rationelle, et indépendamment d'elle ; — mais que le but de la philosophie est de justifier cette croyance et de l'affermir. Ce point essentiel une fois posé, la philosophie traditionnelle s'applique à démontrer à ses élèves les mêmes vérités par toutes les lois et tous les principes qui règlent lo raisonnement humain dans les choses et dans les sciences de l'ordre naturel. Elle s'applique surtout à prouver qu'avec l'idée de Dieu, telle que la fournit l'enseignement traditionnel , on rend parfaitement raison de l'existence du monde, de l'ordre qui y règne, de tout ce qui s'y passe, en un mot, au moral comme au physique, et que sans cette idée rien ne demeure intelligible. Et de ces démonstrations elle fait jaillir ces conclusions : Que nul n'a le droit, aux yeux de la raison, de repousser de son cœur la croyance en Dieu -, Que celui qui l'a repoussée Ta fait contre la raison, et qu'il est obligé par la raison d'y revenir et de s'y rattacher, sous peine de renoncer à tous les principes et à toutes Its lois qui président à ses raisonnements.
Or, quel est, quel peut et doit être le résultat d'une telle méthode? Pour les jeunes gens qui la suivent, mais qui, par défaut de moyens intellectuels ou d'application, n'ont pu saisir toute la portée et la force de ces démonstrations touchant les vérités dont il s'agit, ces vérités n'en sont pas le moins du monde ébranlées dans leur esprit. Car ne leur a-t-on pas appris, dès le commencement, que ces vérités n'ont^ pour la première fois, rayonné dans le monde par le fait de la raison humaine, mais par le fait de la révélation divine, qui a précédé non-seulement l'usage , mais la formation et la naissance de la raison? ]Ne leur a-t-on pas appris, dès le commencement, que la certitude de ces vérités, basée sur la foi traditionnelle, est indé* pendante de toute démonstration rationnelle; que les démonstrations rationnelles, servant merveilleusement à en justifier la croyance, ce n'est pas elles qui l'ont fondée, et que, loin que la foi au Dieu créateur, par exemple, repose uniquement sur le témoiguage de la raison, on ne peut reconnaître aucune compétence, aucun droit à la raison si l'on ne commence par croire au Dieu créateur et auteur de la raison (voir ci dessus, pag. 143)? Quelle que soit donc l'impression que les preuves purement rationnelles des vérités dont il s'agit auront produite dans l'esprit de ces jeunes gens, leur foi en elles demeure dans toute sa solidité. Elle est même accrue et raffermie, chez eux, par le témoignage de ceux , parmi leurs compagnons, qui, ayant une plus forte tête qu'eux et plus capables de comprendre la puissance des raisonnements les plus abstraits , jugent les démonstrations de ces
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vérités vraiiueut triomphantes , et y adhèrent avec un asseutimeut ioebranlable.
Quant aux jeunes gens de cette seconde catégorie, il est évident que l'étude de la philosophie d'après une telle méthode fait d'eux de vrais philosophes. Elle le fait sans diminuer le moins du monde, mais en fortifiant, au contraire, en éclairant en eux toujours davantase la foi du chrétien , en lui fournissant des armes bien solides et bien trempées pour se défendre contre toutes les attaques de la fausse science ou de l'incrédulité , auxquelles , en sortant des mains de ses instituteurs , cette foi pourra se trouver exposée. Cest ainsi que la méthode traditionnelle, traduite en pratique dans les écoles de philosophie, forme des hommes capables de faire progresser la science et crée des athlètes pour la défense de la religion.
Mais il n'en est pas ainsi de la méthode que le semi-rationalisme suit dans l'enseignement de la philosophie. Lors même qu'il ne pousse pas la stupidité au point de proposer, explicitement, à des intelligences de quinze ans le doute cartésien comme le vrai point de départ de cette science, il ne peut s'empccher de les y engager, du moins implicitement, en vertu de ses principes. Pour le semi-rationalisme, l'homme n'a besoin que de sa raison et de sa conscience pour connaître Dieu et ses principaux attributs, le monde et son origine, l'homme et sa destinée, la vie future et son éternité, la morale et ses principales obUgations, en un mot les premiers dogmes et les premiers devoirs. La révélation ne lui est nécessaire et utile que pour acquérir une connaissance plus complète. et plus parfaite de ces mêmes dogmes et de ces mêmes devoirs. Or, réduite, façonnée en méthode philosophique, cette doctrine se transforme nécessairement dans les principes que voici et qui, comme nous venons de le remarquer, sont, en effet, formellement et sans mystère, professés et enseignés dans toutes les écoles semi-rationahstes de philosophie : « 1° Que ce n'est pas en commençant par croire qu'on arrive à bien raisonner, mais que c'est en commençant par bien raisonner qu'on arrive à bien croire. 2° Que pour bien philosopher il faut donc commencer par mettre de côté la raison de l'autorité, et lui substituer exclusivement l'autorité de la raison. Et 3° enfin, Qu'il faut faire abstraction de tout ce qu'on a admis précédemment comme vrai sur le témoignage de la foi , et n'admettre rien comme vrai que sur le témoignage du raisonnement. » N'est-ce point là le doute cartésien dans toute sa rigueur.^
Quelles sont les conséquences de ce doute, que les professeurs semirationalistes prêchent, plus ou moins explicitement, aux malheureux jeunes gens qui leur sont confiés et qu'ils parviennent , sans trop de peine, à glisser et à établir dans leur esprit? Les voici. D'abord c©
doute les met en état de déflance de ce qu'on leur a précédemment enseigné, et ébranle horriblement en eux , lors même qu'il n'arrive pas à la détruire tout à fait, la foi des vérités qu'ils ont sucées avec le lait et crues dès leur première enfance. Dès cet instant cette foi n'est plus à leurs yeux un principe, elle n'est qu'une habitude incommode, dont le temps, les mauvaises lectures et l'esprit de la société où ils vont être lancés les aideront à se débarrasser complètement.
En second lieu, le propre du doute cartésien c'est d'inspirer aux jeunes gens à qui ou l'a inoculé une grande confiance en eux-mêmes, une présomption sans bornes dans leur raison à peine sortie du maillot et un immense orgueil. Cet orgueil, ils le traduisent par l'air de compassion, de dédain et même de mépris avec lequel , dès les premiers jours de leur entrée en philoso[)hie, ils regardent le vulgaire, les femmes, leurs propres parents, enfin tout ce qui n'est pas philosophe, se moquant de la simplicité de leur foi et de leur religion.
Mais l'effet le plus funeste du doute cartésien c'est qu'en engageant le philosophe qui en fait son point de départ à ne tenir aucun compte des croyances universelles et perpétuelles du genre humain, à ne rien croire, à ne croire pas même en Dieu avant qu'il s'en soit directement démontré l'existence, le doute cartésien déplace dans son esprit la base de la certitude des premières et plus importantes vérités. Ces vérités ne seraient plus certaines pour lui, parce que c'est Dieu qui les a révélées dès l'origine du monde et parce que cette révélation, à laquelle l'humanité entière n'a jamais cessé de croire, lui est attestée et présentée, pure de toute erreur, exempte de toute mutilation et à l'état de développement complet, par l'enseignement de l'Église. Elles ne seraient certaines pour lui qu'en tant que la démonstration rationnelle les lui aurait rendues telles. C'est-à-dire qu'il ne se croira obligédeles admettre qu'autant qu'on les lui aura démontrées par la raison ; et qu'au lieu de la base large et inébranlable de la révélation divine, attestée par le témoignage général de l'humanité et de l'Église, elles n'auront pour lui que la frêle base de la conception humaine, s'appuyantsur le témoignage de l'évidence individuelle, principe de toute incertitude et de toute erreur.
Admettons que les preuves rationnelles de ces vérités, telles qu'on les donne dans les écoles du semi-rationalisme, aient toute la puissance dont elles sont capables pour subjuguer la raison et commander son assentiment (ce qu'elles n'ont pas et ne peuvent pas avoir dans ces écoles, la philosophie semi-rationaliste n'étant qu'ignorance des vrais principes philosophiques et de raison); qu'est-ce que cela fait.?
Il arrive souvent que ces preuves ne soient point comprises, ou qu'elles le soient peu , par ceux à gui on les propose. Saint Thomas
dit positivement que Tesprit des jeunes gens, tiraillé en sens divers par le mouvement des passions, n'est pas apte à la connaissance scientiûque d'une vérité si haute que Texistence de Dieu (t). Le même grand docteur a aftirmé aussi que l'une des raisons pourquoi il a été nécessaire que la vérité, touchant l'existence et It-s attributs de Dieu tilt donnée aux hommes par révélation par mode de loi, et non par raisonnement, c'est parce que, lors même qu'on filt parvenu à démontrer effectivement cette vérité par les arguments les plus solides, on ne l'aurait point mise, pour cela, à l'abri de toute incertitude. Car il y a bien des choses qui, bien etdùmentdémontrées, n'en demeurent pas moins incertaines chez ceux qui ne comprennent pas la puissance de la démonstration , particulièrement s'ils voient que ceux-ci enseignent le contraire de ce que ceux-là afiirment être démontré (2).
Ajoutons à cela, dit le docte évêque de Montauban, que « le P. Gratry. dans un ouvrage qui a fait beaucoup de bruit et qui a reçu une inQiiité d'éloges . prétend que les preuves ordinaires que l'on donne de l'fxistence de Dieu (3) sont, sous quelques rapports, inm/fisantes ou incomplètes^ parce que la conclusion en est TOU- JOLRS plus forte que les prémiises ; et qu'il faut absolument les rapporter TOUTES à la formule nouvelle qu'il propose si on veut qu'elles soient rigoureusement démonstratives (4). Mais cette
(1) « Tempore juventutis, dum diversis motibus passioiuitn anima fluctuât, « Done&t apta ad tara aitae veritatis cognitiouem (Summa cent, gentil., iib. I, « cap. IV). »
(2) « In dubitatione remanerent ea qnae sunt verisssime demonstrata, dum « Tim demonstrationis igooraut, et pra-cipue cum videant a diversis diversa « doceri... Et ideo oporluil per viain fi Ici, fi\a cerliiudine, ipsam veritatem de t rebiis .divinis ( ad quant ratio pertingere potest ) hominibus exldberi «(/6W.). »
(3) Il devait ajouter : Dans les écoles du semi-rationalisme ; car dans les écoles du traditionalisme il en &>t bien autiement.
(4) >'ous regrettons sincèrement que cet auteur si savant et si pieux, et que nous avons épargné dans cet ouvrage, à cause du respect que la pureté de ses intentions et la siucéiitéde son zèle nous inspirent, se soit laissé lialluriner par le seiui rationalisme au point de s'en faire le plus cbaud partisan et d'affirmer une pareille énormilë, dont la conséquence serait que ni les prenves si solides et si maguiûques que saint Tbomas a données de l'existence de Dieu dans ses deux Sommes ni celles non moins magnifiques ni moins solides que Feneion a données de cette grande vérité dans sen Traité de l'existence de Dieu ne sont ni suffisante» ui complètes, et que, si le P. Gtatiy u'iût daigné naître et donner sa nouvelle formule sur cet important sujet, le genre humain n'aurait
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formule est tellement élevée et subtile qu'elle ne peut être à la portée que de bien peu d'intelligences. » Oa doit donc s'attendre à ce que la grande majorité des étudiants en philosophie ne saisisse pas toute la valeur réelle de ces preuves.
Mais, dans ce cas, que deviendra-t-elle la croyance en Dieu de ces eunes gens, au.xquels on a appris qu'ils ne doivent croire en Dieu qu'autant que leur raison le leur a démontré par des preuves qu'ils ne comprerineut pas.^ Et que leur dira-t-on pour les ramener à la croyance de cette grande vérité, si dans la suite ils sont parvenus à en douter ou même à l'abandonner? Leur dira-t-on qu'ils sont toujours obligés de croire en Dieu , et qu'ils sont coupables devant Dieu, et même devant la raison , de rester dans leur doute ou dans leur incrédulité par rapport à Dieu, lors mêu)e qu'ils n'en auraient pas été persuadés et convaincus par les démonstrations philosophiques qu'on leur a données? Mais c'est leur dire qu'il faut croire en Dieu, re-
jamais eu sur l'existence de l'Être souverain des preuves suffisantes, complètes et rigoureusement démonstratives ! C'est par trop fort, comme on le voit, et point n'est besoin de le réfuter. Nous nous bornerons donc à prier le vénérable père de vouloir bien nous dire comment la doctrine semi-rationaliste (qui fait tout le fond de son livre sur la connaissance de Dieu) • Que l'homme a toujours pu par sa raison seule arriver à découvrir Dieu, en d'aulres termes, à se démontrer Dieu,^' serait une doctrine vraie, si pour lui, avant qu'il eût révélé au monde sa nouvelle formule , l'iiomme n'a jamais eu de preuves suffisantes, complètes et rigoureusement démonstratives que Dieu est. Voilà comment ce bon seud-rationaliste aussi se réfute luimême, ainsi que tous ses collègues, par ses propres doctrines ! Mais nous ne pouvons nous empêcher de rappeler ici cet autre semi-rationaliste, que nous avons entendu plus liaut (§ 37) nous assurer avoir trouvé dans sa raison toutes les idées de l'Incréé, de l'Éternel, de l'Indépendant, de l'Absolu, de l'Infini, du Parfait, en un mot le Dieu vivant; el, dans l'idée de la perfection de sa proiue nature, l'idée de la perfection divine; et à qui rien que le (principe : Point d'effet sans cause, a suffi pour se démontrer rigoureusement, par sa raison, l'existence du Dieu qu'il avait découvert dans sa raison. Et nous demanderons encore à cet honorable semi-rationalisle ce qu'il pense de ce bon père, son collègue dans le même enseignement, qui, à .son tour, vient de nous assurer ici que depuis l'origine du monde et avant l'an de grâce 1856 (qui restera toujours mémorable par ladécouverte de la noMveife/o/7HMZc pour prouver Dieu) riiomnie n'avait jamais trouvé par sa raison aucune preuve suffisante, complète ci rigoureusement démonstrative pour se démontrer le Dieu connu par la tradition. Ce qui est affirmer que, moins encore, l'homme a jamais pu découvrir par sa raison le Dieu inconnu à sa raison. La contradiction entre ces deux chefs de la même école est ici formelle et palpable. Voilà encore couuuent le seuu-ratioiwiiisme est d'accord avec lui -même 1
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venir à la foi de Dieu pat de tout autres motifs, puisque ceux qu'on leur a fournis ne les ont pas convaincus et ne les convaitierout peut-être de longtemps. C'est leur dire qu'il faut toujours croire en Dieu sur le témoignage de Dieu lui-même, attesté par la tradition et par TÉgtise, lors même qu'on ne peut y croire sur le témoignage des preuves rationnelles, parce qu'on ne les comprend pas.
Or, parler de la sorte à ces jeunes gens, c'est d'abord vouloir ramener par la foi des esprits qu'on a égarés par le raisonnement ; c'est vouloir, en un mot , revenir à la méthode traditionnelle, en reconnaître et en avouer la vérité, la nécessité et l'importance.
Ensuite ce n'est qu'à des jeunes gens enseignés par la méthode traditionnelle qu'on a le droit de tenir ce langage. Car cette méthode est la seule qui , eu voulant bien que la foi en Dieu puisse être appuyée, défendue et fortifiée par la raison et par le raisonnement, cependant établit en principe que cette foi ne dépend pas et ne peut pas dépendre de la raison ni du raisonnement, comme de sa cause première et principale. Cette méthode est la seule qui , en voulant bien qu'on démontre aux jeuues philosophes l'existence de Dieu, le veut de telle sorte qu'il soit bien entendu d'avance que , s'ils n'en comprennent pas les preuves, ou si elles ne les convainquent pas, cela ne leur donnera nullement le droit de rester en suspens relativement à cette vérité, mais qu'ils devront seulement reconnaître que leur esprit leur fait défaut et que leur pénétration est insuffisante pour comprendre la force de ces démonstrations.
Mais il n'en est pas, il n'en peut pas être de même, d'après la méthode philosophique du semi-rationalisme. Cette méthode, en apprenant à la jeunessfr^à laquelle on l'enseigne en philosophie à se placer en dehors de tout enseignement, de toute tradition et de toute fui; en lui apprenant que la raison, seule, doit précéder la foi, la former, l'engendrer, et que toute vérité, même la connaissance de l'existence de Dieu, ne doit être que l'œuvre et la conquête de la raison ; celte méthode, disons-nous , n'a pas le droit d'imposer à cette même jeunesse une pareille croyance indépendamment de la raison, nialgré la raison, et lors même que la raison ne comprend pas les preuves ratiouelles qu'on lui en a fournies.
Sous peine donc de se mettre en contradiction manifeste avec ellemême , cette triste méthode est obUgée d'admettre que tout jeune homme de quinze ans est innocent, devant Dieu et la raison, de ne pas croire en Dieu , de rester dans le doute et dans l'incrédulité par rapport à Dieu tant qu'il n'en aura pas été persuadé par des démonstrations philosophiques. Elle est obligée d'admettre que , dans le cas où l'on ne comprend pas les preuves de l'existence de Dieu , le doute
et l'incrédulité quant à cette vérité sont légitimes jusqu'à ce quela philosophie soit parvenue à les détruire par la force et l'efficacité de ses démonstrations. Elle est obligée d'admettre contrairement à toute raison et à la doctrine de l'Église, — comme Bossuet l'a si bien démontré dans ses conférences avec Claude, — qu'il y a ou qu'il peut y avoir dans la vie de l'homme, et même du chrétien, un temps où il lui est permis de dire : « Je ne crois pas en Dieu, » sans que cet aveu soit un crime!
C'est, nous le répétons, par la seule et unique méthode traditionnelle que la foi en Dieu est sauvegardée contre toutes les obscurités, les faiblesses, les défaillances et les incertitudes de la raison, parce que seule elle appuie cette foi sur l'autorité du témoignage traditionnel, d'où elle tire son origine. Mais, d'après la méthode semirationalise, qui ne donne à cette foi que le raisonnement et les preuves rationnelles pour base, cette foi auguste et fondamentale, cette foi principe de toute vie intellectuelle, de toute vie morale et même de toute raison; cette foi sans laquelle l'homme ne sait plus rien, ne comprend plus rien, ne peut plus rien s'expli(iuer, ne se comprend, ne s'explique pas lui-même, ne raisonne pas et n'est plus même l'homme; cette fui reste à la merci des conceptions variables, des efforts impuissants, des fausses lumières, des caprices de la raison. Et dès lors est-il étonnant de voir cette foi s'évanouir, se dissiper, périr dans l'esprit des jeunes gens qu'on a ainsi enseignés dès l'mstant qu'elle se trouve en contact avec l'esprit d'incrédulité, d'indifférence et d'athéisme pratique du siècle? C'est le contraire qui serait étonnant et même miraculeux. Aussi ce contraire n'arrive-t-il pas, si ce n'est que dans des cas bien rares et par des raisons purement exceptionnelles. Les choses en sont à ce peint que, de nos jours, un jeune homme conservant la foi maternelle, la foi pure, ferme,'active, efficace en Dieu, en Jésus-Christ et en la vie future, après la sortie d'un collège où l'on n'enseigne que la philosophie du semi-rationalisme, est un vrai phénomène, un vrai prodige !
Ce n'est pas, nous le répétons encore, que les professeurs semirationalistes de philosophie soient des athées, enseignant ou voulant enseigner l'athéisme. Il y a parmi eux des hommes dont rien n'égale le zèle sincère à bien établir dans l'esprit de leurs élèves la foi et la religion. Mais la pureté de leurs intentions ne suffit pas à neutraliser les vices de la méthode dont ils font usage en enseignant la philosophie.
Par cette méthode ilsne forment pas le moins du monde le philosophe; et, sans s'en douter, ce sont vraiment eux qui tuent, dans l'esprit des jeunes gens, le clvt'tieni Currente rota , urceiisexit. Qu'importe
s'ils leur fournissent quelques arguments en faveur des plus importnntes vérités de l'onire religieux et moral, puisqu'ils leur administrent en même temps le principe de toutes les erreurs, le rationalisme ? Ces arguments, dont, après tout, les jeunes gens ne compretment pas généralement la force et la portée, sont bientôt oubliés par eux, et ne laissent pas la moindre trace dans leur esprit, tandis que la doctrine rationaliste, par laquelle on a fausséleur raison, y reste toujours debout, pour leur rendre suspectes toutes les preuves de la foi et pour leur faire regarder comme un droit de la raison la pensée, aussi sacrilège que stuiùde, de se former à elle seule la religion!
Le semi-rationalbme n'est que le rationalisme en p^iisancc; et, dans les conditions actuelles de la société, il est impossible que la jeunesse qui en a été imbue ne le traduise plus ou moins promptemen\. en acte. La philosoi>hie que les semi-rationalistes lui enseignent est essentiellement et radicalement fausse; et il est impossible que cette fausse philosophie, fortifiée par l'ignorance, par l'orgueil, par l'esprit du siècle, ne triomphe pas de ces vagues idt-es, de ces laibus principes, de cette instruction si superficielle de la religion^ et de ce vernis de christianisme par lesquels les ^emi-rationalistes s'imaginent former une jeunesse religieuse et chrétienne.
Eli parlant de ces malheureux chrétiens qui , pendant la persécution, retombaient dans l'idoiâirie, saint Cyprieu disait : «Il faut en gémir, mais il ne faut point s'en étonner. Ce n'est p;is la persécution qui en a fait des apostats; la persécution n'a fait que prouver que, depuis longtemps, ils n'étaient plus chrétiens. » On peut dire la même chose de celte immense multitude ue jeunes gens qui, en mettant le pied burs du collège ou du séminaire deviennent incrédules, ou athées. Le contact avec le monde ne les a pas gâtés ,îil n'a fait que les faire connaître. La conversation avec les incrédules et avec les athées ne les a pas faits ce qu'ils n'étaient pas, elle n'a fait que découvrir ce qu'ils étaient vraiment : des chrétiens cliimériques, et de vrais incrédules, et de vrais athées. Leur apostasie avait commencé au collège et par les mêmes maîtres qui ne voulaient d'abord que leur inspirer la foi et les y maintenir, mais qui, dans le fait, n'ont planté que l'incrédulité eu puissance, en germe, en principe dans leur esprit, incrédulité, que le temps, les mauvaises compagnies et les mauvaises lectures ont déduite en ar/e, ont développée et mise au grand jour.
Que voulez-vous! une philosophie moitié incrédule et moitié catholique s'est, depuis deux siècles, établie dans les écoles chrétiennes. En tant qu'incrédule, elle n'a cesse et ne cesse, d'enseigner qu'au moyen des idées innées^ ou des intuitions directes de Dieu, ou des
iSH LES SE.MI-PÉLAGIENS DE LA PHILOSOPHIE.
participations immédiates de la lumière et de la raison divine, rhonime peut découvrir Dieu et ses perfections, rame liumaine, sa nature et sa destinée, les principes du juste et de l'injuste, du bien et du mal; la loi naturelle, en un mot, et ses obligations. Et^ en tant que catholique^ cette même philosophie n'a cessé et ne cesse d'enseigner aussi que, au contraire , cette révélation véritable , directe et naturelle du Créateur à sa créature ne suffit pas à l'homme; qu'elle est défectueuse, incertaine, qu'elle n'a son complément et sa perfection que dans la révélation divine, extérieure, surnaturelle, dont l'Église est dépositaire; que l'homme, enfin, doit aller demander à l'Église cette révélation , et se laisser guider parelle, sous peine de ne posséder jamais ni la vérité certaine ni toute la vérité.
Mais « pardon », a dit à cette imprudente philosophie à demi catholique la philosophie totalement incrédule ; « pardon , mille fois pardon. N'est-ce pas vous qui m'avez appris que , par des moyens que jusqu'ici vous n'avez su préciser assez bien , il est vrai , Dieu se manifeste à l'homme, et que cette manifestation est une révélation véritable, mais naturelle? N'est-ce pas vous qui m'avez appris que Dieu parle à chaque homme dans l'intérieur de son esprit, et qu'il l'instruit des vérités premières qui lui servent de guide à sa première entrée dans le monde des êtres intelligents? Comment donc cet enseignement divin, qui suffisait au commencement, ne suffirait-il plus dans la suite, et aurait-il besoin d'un autre enseignement divin? Allons donc , ce que vous dites là n'est pas raisonnable. » Et en disant ces mots, la philosophie incrédule, persuadée d'en avoir "assez de la révélation naturelle , tourne le dos à cette philosophie prétendue catholique, et l'envoie promener; ou bien elle l'envoie enseigner dans les sacristies, aux femmes et aux enfants, aux imbéciles, aux esprits enthousiastes du merveilleux, aux âmes passionnées pour le mysticisme, pour le fanatisme et la superstition; elle l'envoie, disons-nous, enseigner le complément, la perfection de la vérité qui ne se trouve que dans la révélation surnaturelle. C'est, en deux mots, l'histoire de l'enseignement philosophique du semi-rationalisme. Jugez donc s'il n'est pas un système, un enseignement funeste!
En sortant des écoles de philosophie, la jeunesse se trouve exposée, ainsi que le concile d'Amiens en avertit les professeurs catholiques, à toutes les séductions du rationalisme, aux inondations des erreurs qu'il renferme et qui débordent de toute part. On ne saurait pas assez prémunir cette jeunesse contre ces dangers qui l'attendent à son entrée dans le monde. On ne saurait pas assez lui inculquer le grand principe « que c'est par la foi naturelle que commence et se forme la raison, » ni l'y affermir. C'est le seul principe capable d'engager la rai-
SIPTIKME CHAPITBF. i3t>
son dans sa voie natnrellerel par conséqucnl srtre, et de prévenir tous ses écarts. Au lieu de cela , qtie fnit-on dans toiitps !ps écoles du semi-rationalisme ? On commence par dire ù des intelligences de quinze ans que l'homme n'a hesoin que de lui-même pour atteindre à un certain nombre de vérités de l'ordre spirituel et moral. On ne leur parle que de la valeur et de la dignité de la raison (l), au lieu de leur parler de la nécessité et de Vautorité de la foi. On leur persuade que leur raison a des forces qu'elle n'a pas véritablement. On les accoutume à se gonfler d'orgueil par une sotte confiance en elles-mêmes. On les encourage à tout soumettre à leur raison, à tout décider sur la seule autorité de leur raison, y compris les principes fondamentaux de la religion, et à ne les accepter qu'autant qu'ils (.araissent vrais ou raisonnables à leur raison. C'est-à-dire qu'on les met dès la première heure en défiance, on les arme contre toute foi et toute autorité; on les pétrit de présomption et d'orgueil ; on leur administre les principes du rationalisme; on leur en donne les allures^ on leur en apprend la méthode, on leur en inspire les sentiments.
Or, est-il étonnant de voir tomber un oiseau qu'on excite à voler avant d'avoir des ailes ou lorsqu'il n'en a que de factices ? Est-il étonnant de voir se développer et croître une plante dont on a jeté quelque part le germe et qu'on a soigneusement cultivée.' Est-il étonnant de voir s'évanouir dans leurs pensées des esprits à qui on a dit de ne se nourrir que de leurs propres pensées? Est-il étonnant, en un mot, de voir de jeunes intelligences si mal façonnées et si bien formées dès la première heure au moule du rationalisme devenir à vingt ans des rationalistes achevés?
En vain leurs professeurs de philosophie, d'une orthodoxie irréprochable, travaillent avec tout le zèle possible, et font les plus louables effort.^ pour les affermir dans la croyance aux grands dogmes de l'existence de Dieu , de la création du monde, de la spiritualité et de l'im-
( 1) Récemmeut, encore, à l'occasion d'un travail philosophique q«'un savant semi -rationaliste, excelieut prêtre d'ailleur^i, aurait fait sur l'ontologie, on loi a adressé ce compliment, que nous nous abstenons de qualifier : « Vons avez res- « titué à la raison humaiue TOUTE SA V.\LEUR. Votre ouvrage est mieux qu'un « livre, c'est l'introduction féconde à une bonne philosophie, que vous avez « reçu la mission de propager i !!!). » On ne lui a pas dit d'où ni de qui il aurait reçu la mission de propager cti\e ()onne philosophie. îioas aimons k croire que ce modeste ecclésiastique n'aura pas pris ces mots au sérieux, et qu'il voudra bien se lappeler que tonte philosoidiie qu'on dit « Ixinne " n'est pas toujours L\ bonne philosophie, parliculièrenieiit si celle bonne philosophie n'est tout bonnement que le malebranchianisme conianmé par l'Église...
mortalité de l'âme, de la vie future et de l'origine divine d'une législation prùnitive. Car, en vrais semi-rationalistes, ils ne donnent pas à ces dogmes pour base la révélation divine, mais le raisonnement humain; ils ne les assoient pas sur la tradition, mais sur la raison'; ils ne représentent point la raison comme le moyen propre à les démontrer, mais comme le procédé naturel pour les découvrir^ comme le principe sur lequel ils reposent et comme la source d'où ils découlent. Par cela donc ces professeurs étourdis ne bâtissent l'édifice de ces importantes vérités dans l'esprit de leurs élèves que sur le sable, que sur le terrain mouvant des conceptions humaines. C'est-àdire que pendant qu'ils cherchent à les y établir d'une main ils les y démolissent de l'autre; que, tout en les leur inculquant, ils leur fournissent les moyens de s'en débarrasser plus tard, et qu'en leur indiquant les arguments par lesquels on peut les démontrer ils leur donnent aussi le droit de les juger et de les nier.
Par un aveuglement incompréhensible, les semi-rationalistes ne voient donc pas tout le mal qu'ils font! Mais ce sont vraiment eux qui, sans en avoir la moindre intention à coup sûr^ font tout le mal que nous voyons se faire autour de nous. C'est dans leurs écoles que la jeunesse se forme au rationalisme ou à l'incrédulité, à laquelle elle finit par s'attacher. C'est chez eux que se préparent ces innon)brables victimes, ces horribles hécatombes d'âmes que le génie du mal renouvelle tous les jours, sur l'autel de la science, aux dieux infernaux. C'est chez eux que les jeunes gens apprennent à mal raisonner sur tout, et en finissent par douter de tout et par tout nier.
Ah ! si l'on comprenait généralement les effrayants ravages que font les semi-rationalifctes ! Eux-mêmes n'auraient pas assez de larmes pour effacer le crime de trahison dont ils se rendent coupables à l'égard de la jeunesse chrétienne, des familles, de l'Église et de la société. La jeunesse n'aurait pas assez d'imprécations pour les maudire, les parents n'auraient pas assez de reproches à leur faire, l'Église n'aurait pas assez d'anathèmes pour les frapper, la société n'aurait pas assez de châtiments pour les punir; et il serait évident pour tout le monde que le semi-rationalisme est horriblement funeste !