CONCLUSION
Maintenant, pour nous résumer, nous devons, pendant quelques instants encore, en revenir aux semi-pélagiens de la théologie.
Ces sectaires, nos lecteurs doivent s'en souvenir ( voir ci-dessus, pag. 31), avaient la prétention de passer pour les seuls théologiens caiholiques de leur époque, se tenant à une égale distance, disaientils, des exagérations des disciples de saint Augustin touchant la nécessité et l'action de la grâce et des impiétés des partisans de Pelage touchant les droits de la nature. Ils donnaient leur système théologique pour le seul système raisonnable dans cette grande controverse, pour le seul système propre à concilier les deux doctrines opposées et à ramener la paix dans TÉgiise. Mais l'Église n'en pensa point ainsi. Elle ne vit dans les semi-pelagiens que de nouveaux et de vrais hérétiques, Uls légitimes et naturels des pelagiens, mais plus timides, plus niais, ou bien plus hypocrites, et partant plus dangereux. Ainsi ils furent condamnés par les souverains pontifes Célestin V^ et Boniface II, à la suite du concile d'Orange.
Eux-mêmes, sentant bien que leur position, entre deux, n'était point tenable, se retirèrent de la lutte et se dispersèrent. Une partie d'entre eux, levant le masque, se déclara ouvertement pélagienne; le reste revint tout bonnement à la vraie doctrine de 1 Église.
11 y a toute apparence qu'il en sera de même des semi-rationalistes, les vrais semi-pelagiens de la philosophie. Ils ont , comme on l'a vu [ibid.)y la prétention de passer pour les seuls philosophes catholiques de notre époque, se tenant à égale distance, disent-ils aussi, des exagérations des traditionalistes touchant la nécessité et l'influence de la révélation et des impiétés caractérisées des rationalistes touchant les droits de la raison. Ils présentent, eux aussi, leur système philosophique comme le seul système raisonnable dans cette grande question , comme le seul système apte à rapprocher les deux opinions extrêmes et à ramener la paix dans les écoles.
Mais, très-probablement, les écoles catholiques ne penseront pas de même. On unira par comprendre, dans ces écoles, que les semi-rationalistes ne sont , au fond , que les enfants naturels et légitimes des rationalistes, mais plus inconséquents, plus simples ou moins sincères que leurs pères, et par là même plus funestes. Et, dans l'intérêt nonseulement de la science, mais aussi de la foi, qu'ils compromettent.
on provoquera et l'on obtiendra peut-être contre eux des condamnations bien autrement sérieuses que celles qu'ils ont provoquées contre les traditionalistes sans avoir pu les obtenir'.
Peut-être qu'eux-mêmes, sentant que leur position , entre les deux armées belligérantes, est des plus fausses et des plus critiques, se résigneront à quitter le camp où ils ne sont qu'un embarras de plus pour tout le monde. Les hypocrites du parti , désespérant de se cacher plus longtemps sous de menteuses apparences de catholicisme, s'avoueront franchement rationalistes. Ceux dont un faux zèle, fils de l'ignorance, aura trompé la bonne foi, ouvriront les yeux désillusionnés, et rereviendront tout bonnement à la méthode traditionnelle. En sorte que le semi-rationalisme, vrai semi-pélagîanisme de la philosophie, et ayant marché sur ses traces, finira comme lui.
De compte fait , la secte des semi-pélagiens , pendant la courte période de son existence, avait divisé les forcesjdes théologiens catholiques qui, réunies, auraient eu bien plus tôt raison de la grande hérésie de ceito époque-là, le pélagianisme. Elle avait tenté, par de sottes calomnies, de décourager et d'étouffer le zèle des vrais défenseurs de la grâce. Enfin , par de déplorables sophismes , elle avait réussi à prolonger, au lieu de la faire cesser, la lutte gigantesque qui existait alors entre le Naturalisme et le Surnaturalisme.
Et de même, de compte fait, la secte des semi-rationalistes a, elle aussi, pendant sa durée de cent cinquante ans, semé et fomenté la discorde entre des frères. Elle a eu, pendant si longtemps, le triste avantage de diviser les forces des philosophes catholiques qui, réunies, auraient bientôt raison de la grande erreur du jour, le rationalisme. Elle a tenté, par son opposition insensée jusqu'à la foiie et féroce jusqu'à la persécution, de décourager les vrais défenseurs de la révélation chrétienne. Par ses déclamations furibondes, appuyées sur la sottise, le mensonge et l'impudence, elle a réussi a éterniser, au lieu de la conduire à terme, la lutte plus gigantesque encore qui, depuis le protestantisme, se trouve engagée entre la raison de l'homme et la révélation de Dieu. Enfin, elle s'est rendue coupable du crime, plus grand qu'on ne pense, d'avoir entraîné des prêtres catholiques à plaider la cause de la raison au préjudice de la cause de la foi, à multiplier le nombre et à doubler les forces des ennemis du catholicisme. Tout ce qu'on a lu jusqu'ici dans cet ouvrage a dû, nous l'espérons, convaincre les amis et les patrons du semi- rationalisme que cette manière de l'apprécier, de notre part, n'est pas une calomnie, et que nos prévisions à son égard no sont pas mal fondées.
Mais le mal immense que les semi-pélagiens firent jadis à l'Église ne fut pas sans compensation. Leurs argumentations sophistiques.
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leurs objections fallacieuses mirent les docteurs catholiques en demeure de mieux approfondir et, à l'oide de lÉcriture et de la tradition, de mieux préciser le grand mystère de la grâce. Et c'est à ces argumentations et à ces objections que nous devons un grand nombre de savants écrits qui parurent à cette époque-là et dans lesquels la vraie doctrine catholique sur cet important sujet se trouve affermie par de nouvelles preuves et environnée d'une plus grande lumière. En sorte qu'en le retardant les semi-pélogiens ne firent que rendre, sans y penser, plus éclatant le triomphe de la vraie doctrine catholique touchant la grâce. Par là ils contribuèrent, autant peut -être que les pélagiens purs, eux-mêmes, à prouver la vérité de cette importante remarque de saint Augustin : « Que le mal que fait la per- « versité des hérétiques produit toujours ce bien qu'il sert à un plus « grand développement et à l'affermissement de la vraie doctrine « de l'Église : Improbitas hœreticorum ostendit quld habeat sana " doctrina. »
De même le mal plus grand encore que les semi-rationalistes font de nos jours au double point de vue de la science et de la foi n'aura pas, lui non plus, été sans dédommagement et sans profit. Les sophismes, les mensonges, les impostures, les impertinences qu'ils se permettent avec tant d'assurance contre les traditionalistes et les persécutions scandaleuses qu'ils ourdissent contre eux obligeront ces derniers à se resserrer davantage, à mieux s'entendre entre eux, à développer plus amplement, à formuler avec plus de clarté et d'exactitude leur doctrine sur la grande question de l'origine des connaissances humaines. Leur système et leur profession de foi sur ce grand sujet y gagneront en précision et en solidité; et le triomphe de la méthode traditionnelle, qui n'est, au fond, que la méthode catholique et à laquelle le triomphe de la grande cause de la révélation chrétienne est intimement lié, n'en sera que plus éclatante et plus assuré.
C'est le but que, pour notre part, nous avons voulu atteindre. En combattant l'erreur, nous avons visé à augmenter les forces de la vérité en la faisant mieux connaître. — Car, la vérité est d'autant plus forte qu'elle est mieux connue. — En dévoilant le semi-rationalisme, en l'exposant dans toute sa nudité, dans toute sa difformité, dans tout son grotesque, à la risée et au mépris publics, nous avons tâché de débarrasser le portrait de la Tradition des couleurs étrangères dont la main ennemie du semi-rationalisme l'avait surchargé pour le défigurer; nous avons tâché de le restaurer et de lui rendre sa fraîcheur, sa beauté, son importance, sa grandeur et sa dignité. Aux mêmes endroits où nous avons prouvé, pièces en mains, la ressem-
blance du semi-rationalisme avec le semi-pélagianisme(cAap. I); son identité parfaite, malgré ses déguisements, avec le rationalisme incrédule {chap. II) ; la contradiction et l'absurdité de ses principes et de ses doctrines {chap. III); la stupidité de ses affirmations {chap. IV); la fausseté, le mensonge et le ridicule de ses bases historiques (chap.Y); sa duplicité, son injustice révoltante à Tégard du traditionalisme {chap. VI); et enfin le mal énorme qu'il a fait et qu'il fuit toujours à la philosophie elle-même, à la religion et à l'Église {chap. VII); aux mêmes endroits, disons-nous, où nous avons fait ainsi justice du semi-rationalisme nous avons donné, ce nous semble, une exposition claire, nette, raisonnée et approfondie, autant que nous avons pu le faire, de la méthode traditionnelle. Kous avons démontré l'ancienneté de son origine, l'intimité de ses rapports avec les fondements du catholicisme, la solidité de sa base dans la nature même de l'homme, la simplicité de ses principes, la vérité de ses doctrines, la logique de ses déductions, l'importance de ses conséquences et de son application pratique dans la philosophie et l'immense avantage qu'on en a toujours tiré et qu'on peut en tirer encore pour la défense du christianisme. En même temps que nous avons découvert l'ignorance phénoménale du semi-rationalisme touchant les éléments mêmes de la raison et de toute science et la misère, la contradiction, l'incohérence, le vague, le néant, le faux, les aberrations et les effets funestes de sa philosophie, nous avons, d'après saint Thomas , donné la vraie théorie sur l'origine des idées, sur la nature, les constitutifs et l'usage de la raison, et ses rapports avec la tradition et la foi ; sur la loi éternelle, base delà loi naturelle; sur la vérité et les moyens naturels de la connaître; sur l'âme et ses facultés intellectuelles. Nous avons, efi un mot, présentée nos lecteurs un résumé, à peu près complet, DE LA. VBAiE PHILOSOPHIE, quc Ics grands hommes de l'Église avijient créée pour l'usage et dans l'intérêt de l'Église philosophie qui, pendant quatorze siècles, a été la seule acceptée par les nations catholiques et le boulevart le plus solide du catholicisme.
Ce travail, que nous sachions, n'avait pas été fait encore de nos jours, où cependant il était si nécessaire ; du moins il n'avait pas été fait de manière à mettre à la portée de tout le monde, à populariser ce que la philosophie dite scolastique renferme de plus profond et de plus sublime et qui est de 1 importance la plus grande et la plus générale pour la science et pour la religion. C'est donc un service que leur aura rendu cet ouvrage, service d'autant plus certain que ce n'est pas une doctrine à nous, une doctrine nouvelle que nous y avons développée; c'est la doctrine de saint Thomas, qui n'est ellemême que la doctrine des docteurs de l'Église qui l'ont précédé et