‹ La tradition et les semi-pélagiens de la philosophie: ou, Le semi-rationalisme dévoiléChapitre 32 sur 52 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

qui a fait, pendant tant de siècles, la force et la gloire de toutes les écoles chrétiennes.

Or, engn^é ilaus d'autres travaux, nous n'aurions pas méine pensé à faire un tel livre si messieurs les semi-rntionalistes n'avaient poussé au dernier excès l'oubli de toute justice, de toute convenance et de toi'.te pudeur dans leurs attaques ;7>'opoco/rtces contre laTradiiion; s'ils n'avaient osé vouloir faire passer pour des hérétiques dangereux les écrivains catholiques les plus sincères et les plus dévoués ; s'ils n'avaient eu la hardiesse de mettre sur le rang de doctrines approuvées par l'Eglise de grossières erreurs, de plates extravagances que l'Église a toujours réprouvées. Ainsi le bien , quelque petit qu'il soit , que cet ouvrage fera ou pourra faire, par la réfutation qui s'y trouve de ces extravagances et de ces erreurs et par le nouveau développement qu'il offre de l'ancienne doctrine, c'est encore l'insolence dessemi-pélagieus de la philosophie qui l'aura procuré ; Improbitas hxreticorum ostendit quid habeat sana doctrina.

Mais nous croyons connaître trop la race irritable de nos fougueux adversaires, de ces poètes de mauvais goût qui prétendent passer pour des philosophes; genus irritabile rafum, pour nous faire illusion sur l'impression que ce livre va produire dans leur esprit.

Saint Augustin ne cessait, dans sa vieillesse, de regretter d'avoir trop loué Platon et les philosophes académiciens ses descendants. « Comment,» disait-il, « ai-je pu tant exalter des hommes notoire- « ment impies, dont les erreurs sont si graves, et contre lesquels « nous avons tant à lutter, pour défendre la religion chrétienne (1) ! »

jNous voudrions bien espérer que, désillusionnés et accables de honte et de douleur, nos semi-rationalistes se frapperont la poitrine et se repentiront d'avoir, eux aussi , tant loué Platon et les néoplatoniciens de nos jours, qui sont, ni plus ni moins, ce qu'ils étaient du ten)ps de saint Augustin , les ennemis les plus acharnés du catholicisme. Mais nous n'o>ons nous livrer à cette espérance. A des exceptions près, leurs doctrines et leurs habitudes rationalistes les ont trop blasés pour que le sens catholique puisse se réveiller dans leur cœur et y produire le repentir! En présence de la démonstration évidente, croyons-nous, que nous avons mise ici sous leurs yeux, et fondée sur leurs propres aveux, du vide de leur doctrine, de la fausseté de leurs principes, de la grossièreté et de la malignité de leurs

'1) ' I^us quoqiie ipsa, qua Platonem, vel PiatoDicos, sive Acadeoiicos philo- " soplios tant'im exiuli, quantum impios homines non oporluit, non immerilo << iiiihi displicuit ; pra^'sertim contra quorum errores uiagnos defeudenda e»t « cliristiana doctrina {lietract-, lib. ), cap. l ). »

erreurs, ils s'aveugleront encore davantage, et tomberont sur nous avec la rage propre aux sectaires qu'on a blessés dans le vif et qu'on a dévoilés.

La circonstance même que ce sont eux qui ont provoqué cet ouvrage, cette circonstance même, qui devrait leur donner à réfléchir, les rappeler à la prudence et à la modération, les rendra plus furieux, delà furie de la pire espèce, la furie du dépit, lis soulèveront une tempête contre nous; ils tâcherout d'indisposer contre nous les évêques et le pape luimême ; ils provoqueront contre nous l'interdit et i'anathème ; ils nous attaqueront par des écrits avoués et par des pamphlets anonymes^ nouveau moyen qu'ils viennent d'adopter, mais moyen fort peu goûté en France, de se faire agresseurs et de défendre leur cause; ils exciteront et tourneront contre nous tous les organes de la publicité.

Kn notre qualité d'étranger, nous avons cru ne devoir nous déclarer pour aucun des partis religieux ou politiques qui divisent la France. Nous avons assisté à leurs luttes en spectateur, conservant l'indépendance de notre opinion, sans prendre aucune part à leurs démêlés. Si cette fois-ci nous sommes sorti de la ligne de conduite que nous nous étions tracée en mettant le pied sur le sol.français , c'est que la question entre lesenii-raiionalismeet le traditionalisme a pris, comme on devait s'y attendre, des proportions immenses. D'une question française elle est devenue une question catholique, et, partant, une question dans laquelle le silence nous était impossible.

Mais cette réserve que nous avons gardée jusqu'ici ne nous aura servi de rien auprès de ceux que nous avons cru de notre devoir de dévoiler. Ils profiteront même, comme de circonstances qui pourront plus facilement leur donner raison contre nous, de notke eloignement VOLONTAIBE de notre patrie de notre isolement , et de la difficulté que nous devons nécessairement rencontrer dans le maniement d'une arme étrangère pour notre défense, dans l'usage d'une langue qui n'est pas la nôtre. Car, hautains avec ceux qu'ils croient plus faibles autant que rampants avec ceux qu'ils croient plus forts qu'eux , la générosité française n'est pas la vertu qui les distingue le plus. I.e fanatisme de l'erreur a, chez eux, altéré les sentiments autant que les idées; ils ne sont pas plus Français par le caractère que par les doctrines. Nous savons par notre propre expérience que, dans le désir de tourmenter ou, selon leur expression favorite, « d'écraser » ceux qui leur font ombrage, ils sont gens qui ne reculent devant aucun moyen, et que, pour satisfaire leur rage, ils sont prêts à compromettre jusqu'à leur réputation et leur dignité.

C'est pourquoi nous nous attendons à tout de leur part , et nous sommes résigné d'avance. Au demeurant, ils ne nous feront pas plus

COMCLUSION. \\~

de mal que Dieu ne leur permettra de nous en faire. Et d'ailleurs nous savons aussi, depuis longtemps, que quiconque combat l'erreur doit payer de sa personne ; que tout apôtre de la vérité, quel qu'il soit, eu devient plus ou moins le martyr; que Dieu n'accorde tnQii qu'à ces conditions rhonneur de défendre la doctrine catholique et l'intérêt de sou Église.

Cependant, par ce même ouvrage, qui les utcunt aux yeux du public, trompé par eux d'une manière si déplorable depuis un si grand nombre d'années, nous entendons les dénoncer, qu'ils le sachent bien, et nous les dénonrons, en etfet au Saint-Siège à l'épiscopat entier, à tous les vrais catholiques, à l'Église entière. Kous dénonçons en eux des chrétiens professant et enseignant , qielques-uus par ignorance et de bonne foi, d'autres par faiblesse, d'autres entia par caie;il et par méchanceté, des doctrines héréfiques.

La Cuiita callolica de Rome, après avoir fait un effrayant tableau des erreurs du rationalisme incrédule ^ se tournant vers le rationalisme soi-disant catholique, prononce : » A côté de cet abominable sys- « terne surgit une espèce de semi- rationalisme ; c'est celui de quel- « qaes/aux catholiques modernes, pour la plupart Italiens (de bonne « ou de mauvaise foi, nous ne le cher» bons pas). Sans se faire les secta- « tt'urs ou les promoteurs des aberrations du premier système, ils ont « bien des points de contact avec lui, et sèment des doctrines qui, presr ites par une logique rigoureuse, MÈNERAIENT INFAILLIBLE- « JilEiSÏ a ces horribles égarements que nous avons mentionnés. ■ Ceux-ci ne divinisent pas, du moins en termes explicites, LA RAI- « SON ; mais ils lui attribuent une dignité souveraine, et tout en disant « qu'ils veulent la concilier avec la foi ils lui accordent une supré- « matie absolue sur elle. Ils admettent , en paroles , les deux ordres « surnaturel et naturel ; mais, en les expliquant, ils les confondent « ensemble, les identiliant l'un avtc l'autre. Ils ne nient pas le péché « originel, mais, dans la pratique, ils en désavouent les effets. »

JNous savons bien que l'auteur de ce petit résumé, plein de sens et de vérité, na voulu y peindre que le semi-rationalisme italien; mais, sans en avoir eu la pensée, il y a peint aussi, au naturel, ce rationalisme français dans lequel, malheureusement, — il nous est bien pénible de le lui dire, — sont tombés plusieurs de ses confrères ! Mais, quoi qu'il en soit de cette apostasie, dont nous n'avons pas à nous occuper, les semi-rationalistes français sont cela, et ne sont que cela.

rSul doute, d'abord, que, sans se faire les sectateurs du rationalisme absolu, les semi-ratioualistes français otit des points de contact avec cette erreur; car, nous lavons prouvé au troisième chai-itre de cet ouvrage, non-seulement toutes leurs sympathies, tous leurs égards

sont pour le rationalisme pur, mais ils professent au fond ses mêmes principes et ses mêmes doctrines.

ISul doute non plus qu'i/s sèment des doctrines qvi, pressées par une logique rigoureuse, mèneraient infailliblement aiix horribles égarements du même rationalisme. Car, pressées par une lo' gique rigoureuse, comme nous venons de le faire dans notre septième chapitre, les doctrines qu'ils sèment nous ont donné l'Idéalisme, le Matérialisme, le Fatalisme, le Déisme, le Panthéisme, l'Athéisme, le Scepticisme, le ]Nihilisme; en un mot, toutes les monstruosités du rationalisme antichrétien !

Il est également certain que, sa7is diviniser, la raison, du moins en termes explicites, ils lui attribuent une dignité souveraine, et que, tout en disant qu'ils veulent la concilier avec la fui , ils lui accordent une suprématie absolue sur celle-ci ; car, comme on vient de le voir ci-dessus (pag. 234), ils attribuent à la raison la valeur,— c'est leur expression, — propre à conquérir la connaissance de toutes les perfections de Dieu, de la nature et des destinées de l'âme, et de tous les devoirs, indépendamment de tout enseignement, de toute tradition et de toute révélation, même naturelle. Ils divinisent, même en termes explicites, la raison en disant (p. 394), que la raiso7i est une source de vérités aussi révélée, aussi DIVINK que l'Écriture. Ce qui est affirmer que la raison n'a besoin d'aucun secours extérieur pour connaître d'une manière précise et certaine tout ce qu'il importe à l'homme de connaître; qu'elle se suffit à elle-même, qu'elle est indépendante en elle-même! partant, c'est lui attribuer une dignité souveraine. Ils nous parlent sans cesse, eux aussi, de vouloir concilier la raison avec la foi; mais la conséquence nécessaire, logique de leur doctrine étant que la raison est tout sans la foi, et que la foi n'est rien sans la raison, mais doit servir à la raison (page 139), ils accordent une suprématie absolue à la raison sur la foi.

Il est évident, aussi, qn'en admettant, en paroles, le naturel et le 6 M/'na/MrÉ'/ non- seulement ils \es confondent et les identifient, mais, comme nous l'avons fait toucher du doigt à nos lecteurs (§ 50), qu'ils donnent le droit à l'incrédulité de rejeter le surnaturel pour s'en tenir au naturel; ce qui est faire bon marché de ce premier en faveur du second.

Il est incontestable, eniin, qu'à voir comment ils parlent de la valeur, de la puissance, de la dignité de la raison ils donnent à entendre, ainsi qu'on l'a vu dans le cours de cet ouvrage, que, conti airement à la doctrine du concile de Trente, pour eux, la raison n'aurait pas été atteinte par la faute du premier homme. Sans donc nier le péché originel , ils en désavouent les effets dans la pratique.

CONCLUSION. i49

Voilà donc les semi-rationalistes françaisconvaincus d'être, eux aussi, ni plus ni moins que les semiralionalistes italiens, de vrais rationalistes (de même que les jansénistes sont de vrais calvinistes}, mais cachés, mais inconséquents, et, — sauf exceptions, — hypocrites, ce qui les rend plus dangereux. Oir, par leur apparence de zèle pour la religion , par le voile qu'ils empruntent au catholicisme, par la peau d'agneau dont plusieurs d'entre eux couvrent la rapacité du loup, ils restent au milieu des catholiques ; ils en imposent plus facilement aux jeunes gens, aux âmes simples ; ils perpétuent la mauvaise philosophie parmi les élèves du sanctuaire; ils maintiennent la division dans le clergé; ils paralysent le courage et neutralisent les forces delà phalange catholique combattant l'impiété; ils sont^ dans toute la rigueur du mot, LE RATIONALISME AU SEIN DU CATHOLICISME; ils sont l'ennemi dans la place; ils sont ceux par lesquels nos ennemis ont des intelligences, des alliés, des auxiliaires, des défenseurs, des panégyristes parmi nous, et qui font mieux les affaires du rationalisme que le rationalisme lui-même.

Ajoutons que. toujours comme les jansénistes , nos semi-rationalistes ne se sont pas assez cachés pour qu'on n'ait pu Ie5 deviner et les connaître ; et que, soit par imprudence, soit par légèreté, soit par un reste de franchise, plusieurs d'entre eux ont laissé échapper de leurs lèvres ou de leur plume des propositions tout à fait hérétiques, coudamnées parles souverains Pontifes et par les Conciles. Dans le cours de cet ouvrage (l), nous avons enregistré quelques-unes de ces propositions qu'ils professent tout haut, au grand scandale des oreilles vraiment catholiques ! Nous les avons fidèlement extraites de leurs livres; il n'y a pas moyen de douter de leur authenticité. Ce sont leurs propres mots que nous avons rapportés. Mais il n'y a pas moyen non plus de les interpréter dans un sens orthodoxe. Ce sont, en propres termes, des propositions formulées à différentes époques par les Pélagiens, les Panthéistes, les Protestants, les Illuminés, les Idéalistes, les Fatalistes, les Matérialistes, les Rationalistes , les Atliées; propositions que l'Église a condamnées dans les ouvrages de Pelage, de Scott Érigène, de Bruno Jordano, de Luther, de Calvin, de Spinoza, de Descartes, de Malebranche, de Bayle, de Hermès et de Cousin.

En voilà donc assez, croyons-nous, pour que l'Église tourne son attention du côté du semi -rationalisme et le rappelle à la raison, quand et comment elle croira devoir le faire, avec cette maturité de conseil, avec cette sagesse qui inspirent et accompagnent tous ses actes.

(t) Voyez en particulier les paragraphes 13, 15, 17, 2î, 37, 38, et tout le >ep' tième chapitre.

On aura peut-être trouvé trop acerbes le ton que nous avons pris, les paroles dont nous avons fait usase dans cette longue discussion. M.iis d'abord le mal est si grand et l'indifférence avec laquelle on le regarde est si profonde que ce n'est qu'en frappant fort qu'on peut espérer y faire prendre garde et déterminer à faire quelque chose pour l'arrêter.

Ensuite ce ton et ces paroles qu'on nous reprochera peut-être, on les a pardonnes avec une bien grande facilité m nos adversaires, qui les ont employés avec tant de luxe contre les partisans de la méthode traditionnelle ! Ce ton et ces paroles, disons-nous, et Dieu nous en est témoin, sont moins l'expression de ressentiments personnels , que de la vive douleur éprouvée par nous en présence du scandale d'ecclésiastiques faisant, sans y penser, cause commune avec les hérétiques et les incrédules; car ils combattent avec un infatigable acharnement le principe traditionnel, qui est la base du catholicisme, ils font l'apothéose du principe rationaliste, qui est le point de départ, la source de toute hérésie et de toute incrédulité. Ah! la postérité aura un jour de la peine à croire ce fait étrange et incompréhensible, cet immense scan. laie dont nous sommes témoins : de bon nombre d'ecclésiastiques qui, oubliant leur mission et leur raractèie sacré, cherchent, par tous les moyens, à flétrir la philosophie de la foi, pour réhabiliter la philosophie de la raison, et qui font des livres pour exalter la VA- LEUR , la DIGNITÉ de la RAISON. Malheur à jamais déplorable dans un temps où la raison protestante travaille plus que jamais à la destruction du catholicisme; où la raison philosophique fait des efforts suprêmes pour anéantir toute religion , touie raison et toute philosophie ; où la raison socialiste en veut aux bases et à l'existence de la société; où le monde, enfin, est menacé de sa dernière ruine par l'orgueil, l'aveuglement, la licence et le d(lire de la RAISON.

Quel que soit donc le traitement que les semi-rationalistes nous réservent, dans l'intérêt mal déguisé de leur passion, nous ne nous repentirons point de la bonne action que nous croyons avoir faite ici iiW déooilant\e% semi-rationalistes eten apprenant au public que cesont des êtres amphibies, moitié croyants et moitié incrédules ; que ce sont des philosophes monstrueux, catholiques de langage et d'apparence, mais au fond et par nature rationalistes. Un n)ot enfin les décrit; ils sont les SEMI-PÉLAGIENS DE LA PHILOSOPHIE.

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