INTRODUCTION
phie idéaliste du paganisme, à l'ombre de noms tels que ceux de Malebranche et de Descartes !
li est bien touchant de voir des laïques frayer ce chemin de la vraie science à des prêtres, et des élèves y engager leurs maîtres ! Enfin, la bonne semence est jetée; son produit, dans ce bon et beau terrain de l'esprit français, n'est qu'une question de temps. Riais, en attendant, c'est une bonne action que de travailler à ce que cette bonne semence germe au plus tôt ; et c'est aussi dans ce but que nous avons écrit ce livre.
Mais le quatrième motif en est encore plus grave. Que le rationalisme philosophique soit la grande hérésie du jour, c'est une triste vérité qui n'a pas besoin de démonstration. Et c'est pour cela que l'Église, qui a été chargée de la garde de l'ordre moral pour en prévenir tout bouleversement, de la tutelle de la science pour l'empêcher de se corrompre, de la surveillance de la raison pour l'arrêter dans ses écarts, du dépôt de toutes les révélations divines, de toutes les traditions et les croyances de l'humanité pour les conserver dans toute leur pureté et toute leur intégrité, n'a pas seulement osé d'un droit , elle a accompli un devoir lorsque, par l'organe de ses pasteurs, de ses docteurs, de ses apologistes, elle a condamné, elle a combattu le rationalisme. Et même ces interprètes de ses pensées, ces ministres de son action ne feraient rien de trop si, en mettant de côté toutes les autres questions du jour, ils concentraient tout leur zèle et tous leurs efforts pour faire une guerre obstinée, implacable à cette grande hérésie de notre temps , renfermant en elle-même toutes les hérésies; s'ils s'élevaient contre cette immense erreur, mère de toutes les erreurs, contre cette erreur par excellence. Car le rationalisme est l'erreur à la plus haute puissance, à l'apogée de l'erreur; c'est l'erreur ennemie de toute vérité, de toute science, de toute raison, de toute vertu, de tout ordre, et menaçant, si on la laisse faire, toute religion et toute société.
Mais, principe nécessaire, source empoisonnée de toutes les erreurs, le rationalisme philosophique n'a pas de place dans ce livre par la raison qu'il n'a pas de droit à la parole dans une question où il s'agit des moyens par lesquels l'homme peut arriver à la vérité. Erreur colossale, immense, grossie de toutes les erreurs, il est encore moins un système de philosophes qui raisonnent qu'un rêve insolent d'esprits malades qui délirent , un tour de force de la raison en démence, voulant, dans son aveuglement furieux, tout détruire, pour finir par s'ensevelir elle-même sous les ruines qu'elle aura amoncelées.
Donc, se réfutant lui-même rien que par ses propres excès, il n'a pas grand besoin que d'autres le réfutent. Et d'ailleurs nous l'avons toujours combattu, flétri dans nos écrits, en particulier dans nos Conféren-
s LES SEMI-PELAGIENS DE LA PHILOSOPHIE.
ces, qui rien qu'à ce titre auraient dû, ce nous semble, être jugées avec un peu plus d'indulgence qu'on ne l'a fait de In part de personnes qui, comme elles s'en vantent, ne se proposent d'autre but dans leurs travaux que la réfutation des erreurs, le développement de la vérité et la défense de l'Église!
Muis il n'eu est pas de même du semi-ratioualisme,qui, loutens'affublantduvoi/e de l'intérêt delà foi^n'en est pas moins, comme on va le voir, l'allié, l'auxiliaire, le complice du rationalisme philosophique.
Sauf donc à en rappeler les principes et les doctrines lorsque ce sera nécessaire pour constater ses points de contact avec le semi-rationalisme, pour le moment nous mettrons de côté le rationalisme philosophique, afin de ne nous occuper que du rationalisme soi-disant catholique^ et de montrer l'abus qu'il fait des autorités qu'il invoque; l'absurdité des principes sur lesquels il se fonde ; la fausseté des données historiques sur lesquelles il s'appuie; le danger de ses sentences, les erreurs monstrueuses qui en sont le résultat logique; ses affinités réelles ou son identité avec le rationalisme philosophique; l'injustice enfin de ses attaques contre le traditionalisme.
Ainsi nous n'aurons pas affaire ici aux philosophes, mais à des catholiques combattant, contre toute raison, d'autres catholiques. Car le but principal que nous nous proposons dans cet écrit, c'est de venger la méthode traditionnelle (qui n'est au fond que la méthode catholique) moins contre les attaques auxquelles elle est en butte de la part des philosophes, et qui, à force d'être trop impotentes et insensées, peuvent n'être que fort peu dangereuses, au moins pour tout homme qui veut rester dans les conditions de l'humanité; moins, disons-nous, contre ces attaques que contre les coups qui lui viennent par des mains catholiques et qui sont d'autant plus regrettables et funestes qu'ils sont plus incompréhensibles. Car ils ne tendent à rien moins qu'a diviser, à distraire les forces des apologistes de la religion, qui devraient s'unir pour combattre l'ennemi commun.
Mais dès lors l'on voit combien il est important de demander compte de leurs doctrines à de tels adversaires ; et l'on voit bien aussi que la question que nous allons traiter avec eux n'est pas une question de personnes et de passions, mais de principes et de doctrines, et que c'est même la question la plus grande, la plus intéressante, la plus capitale de toutes les questions qui se sont élevées entre les savants catholiques depuis l'origine du christianisme.
Nous avons, il est vrai, été prévenu dans cette grande besogne par l'intéressant opuscule de RI. l'abbé Bensa (1).
(1) Le VRAI l'OlNT DE LA QUESTION ENTRE TRADITIONALISTES ET SEMl-KATIONALIS-
IXTBOOrCTION. 9
Mais ce travail, quoique d'un mérite incontestable au point de vue de l'ordre , de la clarté, de la logique et de la vraie science, est trop lestreint pour qu'on puisse le regarder comme une réfutation complète du semi-rationalisme et de celui qu'on salue comme son fondateur, son jirand prêtre et son patriarche. Quelque chose restait donc encore à faire dans le même sens et dans la même voie , et c'est le désir de faire ce quelque chose qui nous a, en quatrième lieu, engagé à entreprendre cet écrit.
.^3. Dernier motif de ce livre: La nécessité de faire connaitre pour ce qu'il vont l'ouvrage intitulé : De la valeur de la raison. Influence de cet ouvrage dans la lutte actuelle, entre les semi-rationalistes et les traditionalistes. Critique atnère qu'en a faite un de ses panégyristes. Aperçus généraux sur sa valeur. C'est un acte de charité, envers son auteur, que d'en faire la censure. Son danger et le besoin qu'il y a qu'il soit réfuté.
Le cinquième motif de cet écrit est enfin la nécessité, bien sentie de toutes parts, de faire connaître au public de France et d'Italie qui s'intéresse à de telles questions la valeub de l'ouvrage publié en 185-4 sous ce titre : De la Valeub de la raison humaine , ou ce que peut la raison par elle seule.
Avant cette époque, il y avait malheureusement des semi-rationalistes çà et là; mais le semi-rationalisme n'existait pas, si ce n'est dans des journaux aussi différents par l'esprit que par le titre et n'ayant d'autre lien d'union entre eux qu'une haine commune contre les catholiques restés fidèles à la méthode traditionnelle : comme les différentes sectes protestantes ne sont unies entre elles que par une haine commune contre l'Église. Les articles mêmes de ces journaux, plus ou moins violents , plus ou moins dépourvus de sens et de raison, ne paraissant pas en vertu d'un mot d'ordre général, n'ayant pas un but bien déterminé, n'étant pas l'expression d'une pensée commune bien arrêtée d'avance , restaient dans le vague et frappaient dans le vide. Bien plus, ce que celui-ci réfutait, celui-là l'admettait. Pendant qu'on avançait d'un côté, on reculait de l'autre; ce qui avait été gagné la veille était perdu le lendemain. On défendait le pour et le contre sur le même sujet. C'était plutôt une conspiration secrète qu'une guerre régulière au grand jour contre la Tradition; et l'intrigue y jouait un plus grand rôle que le raisonnement. Le semi-ratio-
TEs, ET LES FONDEMENTS Dc VRAI TRADITIONALISME, par M. l'abbé Benstt. PaHs , chez Gauhe , nie Ca-s-sette , 4.
10 LB6 SEMT-PÉLAGIBNS DE LA PHILOSOPHIE.
nalisme ne s'était pas encore assez nettement (Wim , ses adversaires ne savaient pas au juste ce qu'il voulait ou ce qu'il ne voulait pas, et ses partisans et ses patrons eux-mêmes ne le savaient non plus. Ils n'étaient point d'accord entre eux; ils ne s'entendaient pas sur la ligne à suivre, sur les combats à livrer. Leurs attaques, n'ayant donc ni unité ni intelligence, n'avaient pas, ne pouvaient avoir ni force ni portée. Ainsi on s'en inquiétait peu en France; et en Italie on n'y faisait attention point du tout.
Mais depuis l'apparition du livre de la T'aleur de la raison les choses ont bien changé. Quelle que soit la nature et la fixité des principes de son auteur, ce livre s'est présenté aux adeptes du rationalisme mitigé comme un principe lui-même. La plèbe des semi-rationalistes a couru de toutes parts se ranger autour de lui , comme autour d'un point de ralliement , et s'est abritée derrière lui comme derrière un rempart. Les combattants épars l'ont embrassé comme un drapeau ; se sont, sous sa protection , formés en bataillons serres , en un corps compact et, sous des chefs dignes de lui, ont intrépidement marché contre le traditionalisme , comme un seul homme. Ce livre est aussi un arsenal oii les troupiers paresseux de la phalange vont se pourvoir de boucliers tout faits, d'armes toutes trempées pour combattre l'ennemi, sans se déranger de beaucoup. Et, en effet, c'est de la publication de ce livre que date la recrudescence du combat entre le semirationalisme et le traditionalisme.
Encore , la philosophie de Lyon, ce triste et fade résumé de tous les égarements de Descartes, de tous les rêves dangereux de Malebranche; ce code du rationalisme, de l'illuminisme et de l'idéalisme, à l'usage de la jeunesse catholique, ainsi que cent autres cours de philosophie, coulés au même moule et calqués sur la même empreinte, qui se trouvaient depuis longtemps en possession pacifique de l'enseignement philosophique dans bon nombre de séminaires , battus en brèche, discrédités dans ces dernières années par les travaux des traditionalistes, allaient disparaître, et la consternation et le dépit étaient au comble dans le camp des rationalistes cartésiens. Mais le livre de la Valeur de la raison ayant paru, ces partisans du philosophisme soidisant catholique, heureux de ce secours, d'autant plus précieux qu'ils l'attendaient moins du côté d'où il leur est arrivé, ont commencé à respirer à leur aise, h reprendre courage. Ils se sont confirmés dans leurs erreurs, et ont continué à les enseigner avec plus de hardiesse et avec plus de succès. Il est donc incontestable que le rationalisme païen, cette grande erreur de la science, cette grande plaie de la société moderne, grâce à cette publication incompréhensible et à d'autres qui l'ont suivie, rencontre de l'appui, de l'encouragement et presque
ITSTBODDCTTOW. 44
une plénière indulgence parmi certoins membres du clergé. Ainsi voyez combien est-il important, est-il nécessaire de dévoiler, de faire connaître le semi-rationalisme dans cette nouvelle forme sérieuse qu'il vient de prendre, et de le combattre dans ce nouveau rempart où il vient de se retrancher !
Ce n'est pas que l'ouvrage de la Faleur de la raison soit singulièrement remarquable par ï&valeur des raisons. Il est vrai qu'un de ses bienveillants critiques l'a qualifié de livre judicieux et aussi libéb^il PODH LA RAISON Qu'U pouvatt rétre{Joum. des Débats du 12 janvier). Mais tout le monde semi-rationaliste n'a pas eu le même courage. Une Revue célèbre^ qui cependant partage et soutient à outrance toutes les doctrines du semi-rationalisme, n'a parlé de ce livre qu'en termes équivalents à ceux-ci : « c'est une production informe et difi forme d'un écolier, dans un style de collège (1). » ^■ous ne partageons guère cet avis. Nous voulons être juste même envers ceux qui ne Pont pas été trop à notre égard. ISous nous plaisons donc à reconnaître qu'on rencontre dans ce travail de l'érudition et des pages très-bien écrites, lors même qu'elles ne sont pas trop bien pensées, j»t surtout de la bonne volonté. Mais nous devons à la vérité de reconnaître aussi, à notre grand regret, qu'on n'y rencontre pas toujours la science du savant, la charité du prêtre et la bonne foi de l'écrivain qui se respecte ; qu'on n'y rencontre pas trop de principes qui soient vrais, trop de conséquences qui soient légitimes, trop de citations qui soient à propos, trop d'interprétations des textes de l'Écriture et des Pères qui soient fidèles, et qu'il n'est pas facile non plus d'y rencontrer un argument qui ne soit pas un sophisme, une accusation con-
(I) Cette Revue (csiversitaire, et par là bien loin d'être hostile à rautenr d'un livre libéral pour la raison), après avoir loné ce livre comme une tentative estimabîeetime protestation intelligente d'un membre du clergé contre des théologiens étranges, s'est hâtée de faire amende honorable d6 ces louanges, déclarant « qn'o.NSE pect locer , dans cet ouvrage, ni la nouveauté des idées, ni l'originalité des arguments , ni la scbbté de l'érudition; que ce livre n'est qu'une heureuse simplicité Au bon sens (ralionaliste;, qui, par endroits, s'allie à une certaine vigueur 'de dialectique; qu'il y a beaucoup de vague et à'indécision dans une partie considérable de l'ouvrage; qu'il est conjus et diffus; que dans une bonne partie ce sont des notes et des matériavx de portefetiille, et CMC CE Ti'fST PAS cs LIVRE. » Alitant vaudrait dire que la tentative de son auteur n'est pas estimable, que sa protestation n'est pas intelligente , que sa simplicité n'a pas été heureuse^ et que l'ouvrage n'est rien et ne vaut que ce qu'il est: Voilà comment l'auteur de ce livre et son œuvre ont été traités par un écrivain aaii / En voulant les critiquer, on ne |)ourra jamais dire rien qui équivaille à cet éloge !
12 [les SEMr-P]ÉLAGIENS DV. L\ PHILOSOPHIE.
tre ses adversaires qui ne soit pas une calomnie , une appréciation de leurs doctrines qui ne soit pas une impertinence.
On nous trouvera par trop sévère peut-être dans cette appréciation ; mais le livre est là pour prouver qu'en parlant comme nous venons de le faire nous n'avons rien exagéré. Bien plus, si l'on désire se former l'idée vraie de ce livre par le livre lui-même, on n'a pas besoin de lire toutes les 558 longues pages qui le composent; ce serait acheter trop cher la satisfaction de ce désir. Il suffit de parcourir la table des matières. Les titres seuls des quatre parties et des chapitres du livre, l'ordre qu'on leur a donné révèlent à ceux qui savent lire le désordre et la confusion qui y régnent, accusent que ce livre entier n'est, d'un bout à l'autre, qu'un long paralogisme, partant du sophisme, s'arrêtant à des banalités que rien ne rehausse, combattant des opinions que personne ne soutient, effleurant la calomnie pour aller s'enfoncer dans le niais et dans l'absurde. Nous dirions de jolies choses si nous voulions nous donner la peine d'analyser rien que la table de ce livre. Ce qui est hors de toute contestation^ c'est que cet ouvrage, que les confrères de l'auteur ont approuvé et que les ennemis du catholicisme ont applaudi avec enthousiasme, n'est au fond, comme on l'a dit, qu'un ouvrage vraiment //6eVo/, même généreux poui' la raison-, et très-peu courtois pour la Foi.
Pour nous, nous n'avons d'autre regret que celui de ne pas avoir, dans l'intérêt de la religion, fait connaître plus tôt cet étrange apologiste de la religion, et d'avoir peut-être, par le silence que nous avons constamment opposé à ses inqualiûahles attaques, contribué, pour notre part, à lui faire croire que, parce qu'il écrit de longs articles et fait de gros livres, dont un tiers sont des citations, un autre tiers des répétitions et le reste des contradictions, il soit en état d'entamer une discussion sérieuse. Mieux donc tard que jamais. Il y a des esprits ainsi faits, auxquels, en ne leur disant rien, on finit par faire croire qu'ils sont une grande chose, ce qui les encourage à essayer des exploits plus hardis et plus aventureux , où ils finissent par se rompre le cou. Ce n'est pas toujours charitable de ne rien répondre à des personnes qui n'ont point un droit rigoureux à une réponse. Et dans l'ospèce une admonilion en règle aurait peut-être donné à réfléchir au Système. Il aurait compris qu'il pouvait^ sans rien perdre, se passer de la gloire que ce nouveau grand homme lui procure ; et dans l'intérêt bien senti de ne point voir s'augmenter le nombre de ses ennemis, ce dont il n'a pas besoin, il en aurait été alarmé, honteux, et il lui aurait retiré tout pouvoir.
Malgré tout cela, ce livre n'en est pas moins dangereux. Les suppositions les plus étranges et les plus gratuites , à la charge des parti-
INTaODUCTION. 13
sans de la méthode traditionnelle et de cette méthode elle-même, y sont présentées avec tant d'assurance et d'aplomb qu'on serait tenté de les croire des vérités. L'on n'a rien écrit jusqu'à ce jour de plus fort et de plus propre à donner gain de cause au rationalisme philosophique, à faire des dupes, à répandre la discorde parmi les philosophes catholiques et à faire retomber sur des hommes qui ne le méritent pas les plus graves accusations, un immense odieux et un immense ridicule. Qu'on juge donc combien il est opportun et même nécessaire de faire connaître, au moins en partie, cet ouvrage dans ce qu'il est et dans ce qu'il n'est pas.
Son auteur même a dit [pag. 22) : « Le moyen officiel pour juger « tout un système , c'est de l'étudier dans les écrits de son auteur, de « celui que tous les partisans du système reconnaissent pour leur « maître et pour le vrai fondateur de la doctrine. » Or, tel est incontestablement, pour le système serai-rationaliste, l'auteur de lavaleub DE LA baison; daus ce livre seulement le semi-rationolisme apparaît tout d"un bloc, ce qu'il est, un (de l'unité du désordre) et indivisible (de l'indivisibilité du chaos). Le noble auteur de la Connaissance de Dieu s'est contenté de faire du semi-rationalisme ; l'auteur de to râleur de la raison est le seul qui l'ait érigé en doctrine, qui l'ait constitué en science (ce qui ne veut pas dire que c'est un tout, d'accord avec lui-même). Ce livre est le vrai formulaire , le code, le Coran des vrais croyants de la secte nouvelle; en effet, il a de commun avec le Coran l'ennui qu'on éprouve à le lire et l'absurde qui en f,iit les frais. Ce livre est tout le système ; son auteur est reconnu par tous les partisans du système pour leur maitre et pour le vrai fondateur de la doctrine. C'est donc dans cet écrit que le système doit t'tre bien jugé ; et avec la meilleure volonté du monde de mettre cet autt ur hors de cause dans la présente controverse, il est impossible aux défenseurs de la tradition de le faire. Ainsi Vauleur du /'rai point de la question entre traditionalistes et semi-rationalistes , M. l'abbé Rensa, que nous avons cité plus haut, c'est à l'auteur de la / aleur de la raison qu'il s'est particulièrement attaché dans son savant travail.
Qu'on ne croie donc pas qu'en nous attachant à relever ici quelquesunes au moins des CM'eurs, des contradictions, des inconvenances de la f'aleur de la raison nous cédons à un sentiment de rancune personnelle. La preuve sans réplique qu'un tel sentiment ne peut nous être attribué sans injustice, c'est que, tant que son auteur n'a été que lui, nous n'avons rien répondu aux provocations fort peu loyales qu'il nous a faites en faussant nos textes, en nous faisant dire ce que nous n'a* \ions pas dit, en se taisant sur ce que nous avions dit en effet et en nous présentant comme un Lamennaisieu à l'endroit même où, ainsi
i4 LES SEMI-PÉLàGlENS DE LA PHILOSOPHIE.
que les Annales de philosophie chrétienne l'ont dit, nous avions mieux que lui réfuté M. de Lamennais ; et nous l'avons laissé pour notre part respirer tranquille, pendant cinq ans, à l'ombre des lauriers que ses savants travaux, dans le Correspondant, lui avaient mérités. Mais maintenant qu'il n'est plus lui seul, mais toute une école, et bien osée et bien dangereuse , une école constituée en état de guerre permanente contre laTradition, qui est le fondement de toute morale, detoute science, de toute religion , il nous est impossible de nous taire et de laisser cet ouvrage continuer à tromper les simples, sans lui opposer au moins une protestation bien explicite et énergique, et sans pousser bien haut le cri : « Prenez garde à vous. »
§4. Les semi-raiionalisiesy en général, sont de bonne foi; mais ils se trompent dans leur attente; croyant défendre la raison, ils blessent la relujion. Plan Dii cet éciut. On s'engage non pas à être impartial pour leurs erreurs, mais ù les juger avec justice et vérité.
Si tous les semi-rationalistes étaient pour nous des hypocrites , des ennemis cachés du catholicisme, prenant le masque d'un faux zèle pour la raison^ dans le but de faire plus de mal à la religion, nous aurions intitulé cet écrit : Le 5emi-/Ja^iona/iSwie démasqué. En l'intitulant simplement; Le Semi-Rationalisme dévoilé, nous donnons assez à entendre que, pour nous, les semi-rationalistes, à de rares exceptions près, sont des écrivains de bonne foi; que c'est dans les meilleures intentions qu'ils combattent les traditionalistes; et que, comme ils ne font illusion à leurs lecteurs et ne les trompent qu'après s'être fait illusion à eux-mêmes et s'être trompés eux-mêmes , nous voulons ici les découvrir à eux-mêmes aussi bien qu'aux autres. Car, pour nous, il est évident qu'ils ne se connaissent pas plus qu'ils ne sont connus, et que le mal qu'ils font n'est pas plus généralement senti par les autres qu'il n'est senti par eux-mêmes.
N'ayant, à ce qu'ils disent, d'autre but dans tout ce qu'ils écrivent que de réprimer les exagérations danger-euses des traditionalistes catholiques, en vérité ils ne fout que donner satisfaction aux rationalistes philosophes, et, nous le répétons, ils les encouragent, ils les confirment dans leurs projets destructeurs, dans leurs opinions sacrilèges.
En s'imaginant travailler à les attirer dans le giron de l'Église, ils ne voient pas qu'ils les éloignent toujours davantage de l'Église, puisqu'ils leur accordent qu'ils peuvent faire quelque chose de suffisant (1), en matière de religion, sans l'Église et hors de l'Église. Eu
(l) Sa Sainteté le souverain Poulite Pie IX n'est pas de cet avis; et il ieui
IJMTHODUCTIU^. 15
ne voulant que délivrer le calliolicisme de l'odieuse responsabilité, comme ils s'expriment, que font peser sur lui les partisans de la méthode traditionnelle, ils affaiblissent le catliolic'isn)e, ils reconnaissent au rationalisme des droits qu'il n'a pas, et se font ses apologistes. En croyant se placer dans un juste milieu, dans une position moyenne, et par conséquent la seule vraie, entre les excèsdu rationalisme et les écarts prétendus du traditionalisme,en fait, ilsnesetrouventquesur le terrain de l'incrédulité, faisant, 5a«6- s'en douler, cause commune avec elle et lui fournissant des armes qu'elle tourne contre les défenseurs de la foi. Toutes les attaques insensées qu'ils livrent à ceux-ci sont des victoires pour celle-là. Toutes les concessions imprudentes qu'ils font aux prétentions orgueilleuses de la raison humaine sont des injures qu'ils font à la révélation divine; et, semblables au guerrier de la mythologie, Diomède, qui, en croyant avoir affaire à un homme, se trouva aux prises avec une divinité, les semi-rationalistes, en s'imaginant venger la raison, portent de graves atteintes à la religion. Car derrière les traditionalistes, qu'ils combattent avec une violence simaldéguiséej comme des hommes compromettant la cause du catholicisme , il se trouve le catholicisme lui-même , il se trouve l'Église, il se trouve Dieu.
Nous pouvons donc leur renvoyer les reproches qu'ils nous font, et, parodiant leurs propres paroles (1), nous pouvons, à plus juste raison, leur dire: « f otre but est louable sans doute , mais plein d'illusions et de périls. Vous mettez toute votre philosophie tnoitis à étudier la révélation qu'a la déconcerter. Cest au profil de la raison que cous amoindrissez la religion; vous 7ie vous apercevez pas qu'en sacrifiant la religion à la raison vous sapez les fondements de l'une et de l'autre. La guerre que vous faites à la tradition est un outrage à son auteur. S'obstiner a la déconsidérer, à la calomnier sous le nom de
a donné un démenti solennel dans ce reniarquai)le passage que les nouveaux semi-pélagiens feraient bien de méditer : « Il faut montrer à ces hommes « qui exaltent cuire mesure les forces de la raison humaine que c'est là se « mettre en opposition directe avec cette parole si vraie du Docteur des « nations -.Si quelqu'un croit être quelque chose; TANDIS QU'IL K'EST « RIEN, il se (ro)upe lui-même. Il est constant que, par la faute originelle " propagée dans tous les fds d'Adam, la lumière de la raison est amoindrie « et que le genre luimnin est mi>érablement declm de i'ancieu état de justice et « d'innocence. Cela étant, qui peut croike la haison suffisante pour acquérik « L\ VÉRITÉ {Allocut. du 9 décembre 1854; ? »
(il ces geutillesses de nos advereaires à notre adresse, et que nous leur renvoyons en protêt, se trouve aux pages XIY et XV de l'oovrage De la valeur de la raison.
16 LES SEMI-PKLAGIENS DK LA PHILOSOPHIE.
tr.'iditionalisme, c'es^ma/ servir la raison, c'est travailler à détruire sa base, à la rendre folle, et à attirer sur elle les sarcasmes et les dédains des vrais savants, des vrais philosophes !
« Ainsi nous nous proposons de remplir à votre égard la même tâche que vous avez voulu remplir, que vous croyez av©ir remplie à notre égard. Les excès de vos opinions^ vous dirons-nous à notre tour, sont le produit de votre système nouveau et tiennent à ses racines; il faut donc une bonne fois descendre jusqu'à ces racines, et montrer combien elles sont pbofondémbnt viciées. // faut dépouiller votre système (si tant est qu'il en ait un ) de son prestige j dissiper les ombres dont il obscurcit cette partie de la science , et montrer où est le vrai en cette matière. » Dans ce hut, voici le plan de notre travail.
D'abord nous remonterons à l'origine, bien ancienne, du rationalisme , et nous indiquerons les causes et la nature du rationalisme moderne.Nous définirons lesEMi-RATiONALiSME, qui n'en est qu'une branche bâtarde. Nous établirons aussi ce que c'est que le traditionalisme; nous poserons , le plus nettement possible, l'état et l'importance de la question entre les semi-rationalistes et les traditionalistes ; et nous justifierons le titre de « semi-pélagiens de la philosophie » que nous donnons ici aux semi-rationalistes. Ce sera le sujet de notre premier chapitre.
Dans le deuxième chapitre , en nous attaquant au semi-rationalisme en particulier, nous exposerons sa conduite à l'égard du traditionalisme, ses sympathies très-prononcées par le rationalisme philosophique ; nous découvrirons les vrais principes sur lesquels il se fonde, les vraies doctrines qu'il professe, le vrai but qu'il poursuite! qu'il lui est seulement donné d'atteindre, et par là nous montrerons que le semirationalisme n'est au fond ni plus ni moins que le rationalisme déguise.
C'est aussi dans ce même chapitre que nous tâcherons d'éclaircir encore davantage la question de Vorigine des idées ; puis nous ferons connaître la solidité, la simplicité et la beauté du système de .'saint Thomas sur ce sujet; et nous ferons justice du système rationaliste des idées innées.
Le troisième chapitre renfermera la doctrine de la philosophie chrétienne sur la nature de la raison, sur les plus importantes fonctions de l'esprit humain, et contie l'opinion impie de la possibilité d'une moralité saîns Dieu. Ce sera une discussion de la plus haute métaphysique, qui nous conduira à constater les absurdités et les contradictions du semi-rationalisme.
Au quatrième chapitre, nous donnerons la vraie interprétation de différents passages de l'Écriture sainte et des Docteurs, que les seini-
IMBOOUCTIOK. 17
ralionalislcs nous oppoM'iit; ce qui fera voir que leur Utlent d'expliquer ITrritiire et le* Pères n'est pas mcrvellipux.
Comme les.veini-iMlioiiiilistes tondent aussi leur .système loucliaulla puissance de la raison sur l'expérience de ce que la raison des philosophes anciens et modernes a été, en effet, capable de faire par rapport à la vérité, nous examinerons, au cinquième chapitre, cette expérience, et nous ferons voir qu'elle est entièrement contre ceux qui l'invoquent.
Le sixième chapitre sera consacré à l'examen des torts que les semi-rationalistes reprochent aux traditionalistes ; et nous prouverons que, fondés si'r de fausses données, sur des suppositions gratuites, sur la mauvaise volonté ou sur l'étourderie, ces torts n'ont pas plus de justice que de vérité.
Enfin, nous terminerons notre travail par un septième chapitre^ où nous constaterons le danger, les résultats déplorables du semi-rationalisme pratique , ce qui achèvera de le dévoiler et de le faire connaître pour ce qu'il est.
Bref, nous voulons prouver que le semi-rationalisme, 1° Est le semi-péiagianismc philosophique : 2 " Qu'il n'est que r.itionalisme déguisé ; 3° Qu'il est logiquement absurde; ôo Qu'il est grossièrement obtus; 4° Qu'il est historiquement faux; 6° Qu'il est évidemment injuste; 7° Qu'il est pratiquement funeste.
Ce sera ensuite au lecteur à décider si tout cela aura été prouve.
Nous ne promettons pas à nos lecteurs cette impartialité menteuse
que les patrons du système que nous voulons dévoiler ont promise aux
lejirs par les mots (1). et qu'ils n'ont pas toujours gardée par le fait.
L'impartialité et la tolérance doctrinales de l'erreur ne sont que
l'indifférence , la négation , l'apostasie à l'égard de la vérité.
iVous ne nous engageons qu'à ne pas faire dire à nos adversaires ce qu'ils n'ont pas réellement dit; à ne les combattre que par leurs propres principes . par leurs propres aveux et par les conséquences qui nécessairement en dérivent , afin que , si ces philosophes improvisés se plaignent , on ait le droit de leur dire ce qui fut dit par son rival à ce prince qui avait passé du maniement du marteau de forgeron au maniement du sceptre impérial : « Ce couteau, c'est toi qui l'as forgé. »
1) De la Valeur de la Kainun, paj;. x.v.
LA QUESTION ET SON IMPORTANCE. LES SEMI-«ATIONALISTES SONT LES SEMI-PÉLAGIENS DE LA PHILOSOPHIE.
§ 5. Origine du rationalisme pur. Il est la révolte de la raison contre la Révélation divine. Le péché des Anges et celui du premier homme ne fut que du rationalisme. Les Juifs de Capharnamn et tons les hérétiques ont été des rationalistes. Qu'est-ce que le rationalisme philosophique de nos jours ? Comment le semi-rationalisme s'est-il défini lui-même P
Il y a des choses qui, nouvelles par le nom, remontent par le fond à la plus haute antiquité. Le rationalisme philosophique est .dans cette catégorie.
La question entre le l'ationalisme et la tradition n'est en réalité que la question éternelle entre la pensée de la créature et la révélation du Créateur, entre le crime et le devoir, entre la révolte et l'obéissance , entre la raison de l'homme et l'autorité de Dieu. Elle n'est donc pas d'aujourd'hui ni d'hier; sous drs noms différents, elle s'est toujours agitée dans le monde ; on la trouve même à l'origine du monde. Le péché des Anges n'a été que l'acte d'opposition de leur intelligence à la première tradition que Dieu accorda à ces créatures intelligentes ou à la révélation qu'il leur fit de la loi à laquelle elles devaient se soumettre, des moyens surnaturels par lesquels elles devaient se sauver. Leur péché fut donc du vrai rationalisme., autant qu'il peut se trouver dans la nature angélique.
Demander le comment et le pourquoi., en opposition à la parole de Dieu, c'est une invention diabolique , une pensée d'enfer. Ce fut Satan qui, le premier, prononça ce comment et ce pourquoi en matière de révélation divine, lorsqu'il dit à nos premiers parents : « Pourquoi « et de quel droit Dieu vous a-t-il défendu de manger indistincte- « ment de tous les fruits du paradis; Cur prxcepit vobis Deiis ut « non comederetis de omni ligno paradisi (Gen., III)? » « Dieu, « lui répondit-on, nous a permis de manger de tous les fruits des « arbres qui sont ici ; il ne nous a défendu de manger que des fruits « de l'arbre qui est au milieu, et d'y toucher même, de crainte que « peut-être nous ne mourions -, Ne forte moriamur (Ibid.); » et Satan de répondre: « Non non ; ce n'est pas vrai ; vous ne mourrez pas; « mais c'est que Dieu sait trop bien que, le jour où vous mangerez de
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■ ce fruit, vos yeux s'ouvriront à une lumière ineffable , vous connaî- « trez, autant que lui , le bien et le mal , et vous deviendrez des dieux « vous-mêmes; Aeqiiaquam morte morienxini; scitenim Deus quod, « in quocumque die comederitis ex eo, aperientur oculi vestri, et « eritis tient dii, scientes bonum et mal uni (Ibid.). »
En cédant donc à cette horrible suggestion, qui représentait Dieu comme un menteur, comme un maitre injuste, comme un Dieu jaloux de se réserver le monopole de la science et de la divinité , nos premiers parents cédèrent à un mouvement d'orgueil de leur raison; ils cédèrent au désir de tout savoir par leur raison ; ils cédèrent à l'envie d'émanciper leur raison et de l'opposer à la raison de Dieu; ils cédèrent à la prétention sacrilège de devenir des dieux dans leur raison, et de partager la raison, l'indépendance, la souveraineté de Dieu. Leur péché fut donc du rationalisme tout pur, lui aussi, du rationalisme élevé à sa plus haute puissance , poussé à ses derniers excès.
Ainsi c'est de cette époque, si funeste à la race humaine, que, sous l'inspiration de Satan, qui en est l'auteur, le rationalisme a fait son entrée dans notre monde et y a créé l'incrédulité. Car, comme l'a si bien remarqué saint Chrjsostome , « Lorsqu'en matière de révélation divine on commence par douter et par chercher le comment, on finit par ne plus rien croire; Quando subit qusestio : Quomodo ali- QUiDFiAT, simul subit et incredulitas ; » et saint Cyrille d'Alexandrie a dit : « Il est insensé que de demander le comment des choses que Dieu a révélées. C'est ne vouloir pas voir que ce mot est la source empoisonnée de tout blasphème et de toute erreur; lllud quomodo stulte de Deo proférant , quasi nescirent hoc loquendi genus omniscatere blasphemia. »
Nous ne sommes pas de ceux qui ne trouvent rien de bon et qui trouvent que tout est mal dans les écrits des anciens philosophes. Nous nous plaisons à reconnaître, comme nous l'avons toujours fait, que ces écrits renferment d'admirables pages sur Dieu, sur /'âme et les devoirs. Mais, comme on le verra plus loin, leurs auteurs n'ont dit de belles et bonnes choses, sur ces graves sujets, que tant qu'ils sont restés fidèles aux traditions de l'humanité et qu'ils se sont faits les éloquents interprètes, nous dirions presque les évangélistes de ces traditions. iNlais lorsque, comme nous l'avons toujoras aussi remarqué, en mettant de côté la foi aux croyances universelles du genre humain, ils voulurent en savoir le comment , ils prétendirent les comprendre par leur raison, les soumettre a leur raison, les mesurer par leur raison, et ils se prirent à chercher par leur raison les vérités dont le monde avait été mis en possession par la tradition , ils ont tout perdu et n'ont rien conservé ; et, comme nous l'a dit saint Paul, dans ces admirables pas-
"iO LliS SliMMȃl>A(Jli;iN'.S J)E LA PHILOSOPHIE.
sages qui résument on peu de mots l'histoire ries ('garemeiits de l'ancienne philosophie, « Ils se sont évaporés dans la vnnité de leurs pen- « sées. S'estimant les plus sages des hommes et se figurant être des « esprits forts, parce qu'ils cessaient de croire ce que Dieu avait ma- « nifesté à tous les hommes, ils sont devenus les plus sots des hom- « mes. S'épuisant à rêver toujours de nouvelles vérités par la raison, « au lieu d'employer la raison à dépouiller de la scorie de toute er- « reur les anciennes vérités , toute vérité leur échappa, et ils ne saisirent ' que le mensonge et l'erreur; Evamiermit in cogitationibus suis. I)i- «■ centes se esse sapientes, stidti facti siint (R.om. I). Semper discen- « tes , etnunquam ad scientiam veritatis pervenientes (II Tim. III) ! »
Ainsi ce fut encore le rationalisme qui enfanta l'idéalisme, le matérialisme, le panthéisme, l'athéisme et le scepticisme, toutes les erreurs, en un mot, dans lesquelles, après avoir tant scandalisé et effrayé le monde , alla s'engouffrer et se perdre l'ancienne philosophie.
A l'apparition du Fils de Dieu fait homme pour éclairer et sauver, PAR LK GBAND kemèdk DE LA FOI , le genre humain qui allait périr par l'orgueil de la raison , ce fut encore le rationalisme qui, palronant tous les vic(3s a la faveur de toutes ks erreurs, se dressa contre ses révélations divines. La première hérésie, qui Surgit à Capharnaiim , à l'occasion de la grande révélation du mystère de l'Eucharistie, ne fut qu'un acte d'orgueil de la raison des Juifs, demandant le comment était-il possible qu'une parole sortie de la bouche de la Vérité éternelle fût la vérité? et trouvant dur et insupportable le langage divin , parce qu'elle ne pouvait pas le comprendre : Litlgabani Judsei ad invicem dicentes : QUOMODO potest hic nobis carnem suam dare ad nianducandum'?... Durits est hic sermo, et quis potest eum andire (Jean, VI, V. 53etGl).
Ce fut donc le même mot satanique de la raison en démence, et qui, prononcé, la première fois, dans l'Éden, perdit la race humaine, qui plus tard, répété par les .Tuifs de Capharnaiim, enfanta le premier schisme ; arracha des bras du divin Sauveur tous ses disciples ; ne lui laissa que les douze A i)ôtres, et faillit tuer l'Église au berceau :A'.X' hoc midti discipulorum ejus abierunt rétro, etjam non cum illoambula' bant. Di.rit Jésus ad duodecim (ibid., v. G7 et 68).
Dès lors la lutte, qui dure depuis dix-huit siècles, entre l'hérésie et la vérité catholique est toujours commencée par le même sentiment; elle a toujours eu le même principe et la même cause. D'un coté c'a été l'orgueil de quelques chrétiens isolés, prétendant mieux coniprendre le christianisme à l'aide des Livres saints interprétés par la raison; et de l'autre côté c'était la foi de l'Église ; c'étaient les pontifes, depuis saint Pierre jusqu'à Pie IX ; c'étaient les conciles, depuis le concile de
Jérusalem jusqu'au concile de Trente; c'étaient tous les Pères et les docteurs de rÉgiise, depuis Tertullien jusqu'à Bossuet, en appelant toujours aux vraies sources de la foi et expliquant les Livres saints par la tradition.
Même de nos jours , la question entre les protestants et les catholiques n'est qu'une question entre le rationalisme et la tradition chrétienne; c'est une question entre l'orgueil de l'esprit particulier et la docilité de l'esprit général de l'Église. Tuus lés hérétiques n'ont été que des philosophes, prétendant mettre leur raison au-dessus de la raison de l'Église, comme les anciens philosophes, en tant qu'ils se sont faits maîtres de toutes les erreurs, n'ont été que des hérétiques, prétendant mettre leur raison au-dessus de la raison de l'humanité. Mais les uns et les autres n'ont été que de vrais rationalistes ; et le rationalisme a toujours été la vraie hérésie , mère de toutes les hérésies ; la vraie erreur, source de toutes les erreurs.
L'uu des reproches que les apologistes catholiques, et Bellarmin, et Bossuet en particulier, ont adressés aux docteurs protestants, c'est que dans le principe du libre examen, qui sert au protestantisme de point de départ et de base , le protestantisme renfermait en germe toutes les erreurs et toutes les hérésies. On a repoussé ce reproche comme une calomnie; on a crié bien haut à tinjustice, à Fintolérance. Cependant l'histoire des Églises protestantes n'ii pas tardé à démontrer qu'il était bien mérité ; car il n'y a pas un Sf^ul des dogmes et des préceptes de l'Évangile, et même de ce qu'on a voulu appeler la religion naturelle, qui nit trouvé grâce auprès des innombrables sectes que la Réforme a enfantées, sous les yeux mêmes des premiers réformateurs; il n'y a pas d'hérésie qui n'ait été renouvelée, changée en dogme religieux par quelqu'une d'elles , toujours à la faveur et en vertu du principe du libre examen, sur lequel le protestantisme s'était assis.
De nos jours c'est l'histoire de la philosophie qui s'est chargée d'achever la démonstration de l'horrible fécondité du principe protestant, que l'histoire du christianisme réformé avait commencée. Les systèmes de la raison pure de Kant, du moi pur de Fichte. de V identité absolue du subjectif et de robjectifàe Schelling et de V idéal absolu de Hegel ne sont que le développement complet, l'ample commentaire du principe du libre examen, proclamé par Luther; et la philosophie protestante , que de pauvres petits esprits ont eu la malheureuse idée d'introduire dans les écoles catholiques, n'est au fond que le dernier mot que le protestantisme vient de prononcer en Allemagne, et dont le triste écho s'est repété en France. Car en France , aussi bien qu'en Allemagne, les philosophes antichrétiens sont tous d'accord à proclamer T,iither roinmp kur patriarche et leur père : ils s'inclinent
22 LES SEMT-PÉLAGIENS DE LA PHfLOSOPHIE,
devant lui avec un religieux respect, et, comine au Dieu des sciences, à qui revieiwent toutes les pensées (Sap.), ils lui font honneur de tous leurs prétendus progrès philosophiques.
Or, cette philosophie, fille légitime et naturelle du protestantisme, se résume tout entière dans cette doctriiie-ci : « La raison de chaque homme se suflit partout à elle-même. Elle n'a pas besoin de l'assistance d'aucune raison étrangère ou supérieure , elle n'a besoin que d'elle-même pour connaître parfaitement Dieu, l'homme, sa nature, ses rapports avec tous les êtres et sa destinée dernière. C'est-à-dire que l'homme naturel, par les seuls moyens qui lui sont propres, par le raisonnement et la réflexion en particulier, peut arriver à la connaissance de toutes les vérités essentielles , soit intellectuelles , soit morales; c'est-à-dire que par conséquent il peut, sur tous ces points, se passer de tout enseignement extérieur, de toute autorité ; et qu'en se retranchant en lui-même il est capable de tout nounaître par luimême, au moins avec le temps et l'application. » C'est ce qu'on appelle LE RATIONALISME PUR, LE RATIONALISME PHILOSOPHIQUE, LE RATIONALISME ABSOLU.
Mais, s'il en est ainsi, si, par les seuls moyens qui lui sont propres, par leraisonneinent et la réflexion, l'homme peut arriver à se formuler lui-même, d'une manière certaine et sans mélange d'erreur, /?a:a certitudine, absque dubitatione et errore , ses croyances et ses devoirs, c'en est fait, dit saint Thomas, de toute révélation (i).
En effet, à quoi bon une révélation positive, si l'homme se suflit à lui-même, pour arriver à connaître ce qu'il doit croire, ce qu'il doit pratiquer? Dans cette hypothèse, tout le monde a donc le droit de faire chœur avec les modernes rationalistes, et de répéter avec le sophiste de Genève : « Je n'ai pas besoin daue religion recelée ;\^. me contente de la religion naturelle. » Dans cette hypothèse, la révélation nest qu'une superfluité, une superfétation, qu'il serait absurde d'admettre, puisqu'il n'y aurait aucune nécessité qu'elle eût eu lieu ; et l'on nie, l'on rejette, sans tant de façons, toute révélation. Dans cette hypothèse enUn, le rationalisme seul est la raison même, il est toute raison, toute philosophie et toute religion, et c'est là que consiste essentiellement le rationalisme philosophique et absolu^ qui, à de rares exceptions près, forme toute la philosophie moderne.
A côté de ce rationalisme, qui est le vrai rationalisme^ il est à regretter que des philosophes catholiques, dans l'intention très-louable
(1) Si ratio luimana sufficienter experimentiim prœbet, totaliter exclnditnr meritiim fidei {12 qii. 2, ar. 20).
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de le neutraliser ou de le combattre, aient inventé une espèce de rationalisme b<1lard , qu'on a appelé le sbmi-ra,tionalisme ou le rationalisme mitigé , et même tout bonnement le rationalisme catholique , mots qui burlent de se trouver accouplés ensemble î Car c'est comme si l'on disait le catholicisme protestant ou le protestantisme catholique. • Le rationalisme catholique, dit l'un de ses apologistes . nest « pas le rationalisme philosophique. Celui-ci proclame l'indépendance « de la raison humaine, dont les forces naturelles suffisent, selon lui, « pour atteindre la vérité. Le rationalisme catholique, en reconnaissant <• C aptitude de la raison a découvrir une partie de la vérité, la dé- « clare incapable de trouver la vérité tout entière sans les lu- « mières de la foi (1). »
C'est vraiment là le résumé fidèle de la doctrine du rationalisme mitigé, telle, au moins, qu'elle se trouve exposée dans un ouvrage qui a fait tant de bruit (2) et qui a valu à son pieux et élégant auteur les éloges flétrissants des savants les plus suspects en fait d'orthodoxie et même des ennemis avoués du catholicisme , et telle qu'elle se trouve formulée et soutenue dans la f aleur de fa Raison , ouvrage classique en cette matière !
Ainsi donc les partisans de ce système , en admettant qu'il y a des vérités que la raison humaine toute seule peut découvrir, reconnaissent qu'il y en a d'autres qui surpassent la portée naturelle de cette raison et dont la connaissance ne peut lui venir que d'une raison supérieure. Ils n'accordent à la raison qu'une puissance bo|^ée, la puissance de trouver à elle seule non pas toutes , mais seulement quelques vérités, comme celles de l'existence de Dieu, de la création du monde, d'une loi morale et de l'immortalité de l'âme. Et pour ce qui concerne Dieu en particulier, ces rationalistes admettent qu'on peut le deviner, le rencontrer sur le chemin de la vie, parvenir a savoir qu'il existe, à le connaître d'une manière quelconque; mais que, pour en avoir la connaissance complète et parfaite, la révélation est absolument nécessaire (3). C'est ce qu'on appelle le rationalisme catholique, le rationalisme mitigé , le semi-rationalisme , et qu'on appellerait mieux le Juste milieu philosophique, qui, comme on va s'en convaincre bientôt, n'est ni plus solide ni plus sérieux par rapport à la philosophie et à la religion que le juste milieu politique ne l'a été par rapport à l'ordre social.
(1) M. ^\CKVLT,Jotirnal des Débats, 12 janvier 1856.
(î) De la connaissance de Dieu, par M l'ibbé C.RXTRj,de l'Oratoire.
(î) QuTRY, Connaissance de Dieu.
24 LES SEMT-PÉLAf.rENS DR LK PHILOSOPHtK,
§ fi. Eûpposition du système dit le traditionalisme. Ses vrais principes et ses vraies doctrines. État de la qtiestion entre les semi-rationaustes et tes