TRADITIONALISTES
Euliii, à quelques exagérations près, que nous u'avous garde dejustiller, ce qu'on appelle le traditionalisme n'est tout bonnement que la méthode catliolii|ue que tous les docteurs de l'Église, depuis TerluUien jusqu'à iiellarniin, et tous les apologistes de la religion, depuis Arnobe et Lactance jusqu'à Bossuet et Bergier, ont constamment suivie dans leurs controverses avec les hérétiques de toutes les nuances , avec les philosophes et les incrédules.
S'appuyantsur l'autorité des Livres saints, les traditionalistes ont la simplicité de penser qu'en créant l'homme Dieu ne l'a pas condamné à l'ingrat et long labeur de se former lui-môme, à l'aide du raisonnement, le symbole de ses croyances et la loi de ses actions, au risque de n'en venir jamais à bout; que Dieu se révéla lui-même, dès le premier instant, à l'œuvre de prédilection de son amour; qu'il l'instruisit luimême de son origine, de sa nature, de sa destinée et des moyens de l'atteindre; qu'en disant que le phemier homme fut fait i;n ame vivante; Factus est homo in animam viventem (Gen., II, 7) l'Écrilurc sainte a voulu nous apprendre que le Dieu créateur, dont toutes les œuvres sont parfaites, donna en même temps au père du genre humain la \\e physique, consistant dans l'union de l'âme et du corps, et la vie //tie//ec^«e//e consistant dans l'union de l'intelligence et de la vérité, comme aussi la vie morale, spirituelle, déifique, consistant dans l'union du cœur et de la grâce sanctifiante ; qu'il lui donna, en un mot, toute espèce de vie en le comblant de toutes grâces, en lui révélant toutes vérités (1).
(1) Les matérialistes, qui font de l'iiomme l'œuvre de l'énergie de la matière, de la combinaison des atomes ou du liasard, ne (ont pas attention à ce grand fait, que presque tous les ôtres vivants naissent pourvus de tout ce qu'il leur faut pour se conserver et pour grandir, tandis que l'homme est le seul être vivant qui naît dans un tel étal de besoin et de dénûment qu'il ne peut pas vivre trois jours si quelqu'un ne le soigne. De deux choses l'une, dans l'hypothèse des matérialistes: ou l'homme n'est sorti qu'à l'état de germe ou d'enfant des mains de la matière et du hasard, et il est absurde de penser que, dans cet état, il se soit développé, nourri, conservé et qu'il aif grandi de lui-même; ou il en est sorti dans un état de développement complet, à l'Age plein et parfait de l'homme fait, et c'est une absurdité encore plus grande de penser que la matière et le hasard aient fait pour l'homme ce (pie pour les matérialistes Pieu n'a pu faire.
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Les traditionalistes ont aussi la simplicité de penser que le premier homme a été créé non-seulement raisonnable, mais encore raisonnant; non-seulement pouvant parler, mais encore parlant ; non-seulement/Jo«ra/i/ connaitre, mais encore connaissant en effet tout ce qu'il devait croire et tout ce qu'il devait pratiquer; qu'ainsi il n'a retrouvé, lui, parle raisonnement, ni toutes les vérités ni même quelques vérités; qu'il n'a découvert ni en tout ni en partie la verilé; qu'il n'a pas plus inventé, lui, le langage et la raison qu'il nes'est engendré luimême, qu'il ne s'est donné la vie à lui-même; enânque, comme c'est par ce premier homme vivant qu'ont vécu tous les hommes dans l'ordre corporel, c'est par ce même homme raisonnant, parlant et connaissant la vérité qu'ils ont appris à raisonner, à parler et à connaitre la vérité. Car il est prouvé par l'expérience que l'homme à qui personne ne parle ne parle pas; que l'homme avec qui personne ne raisonne ne raisonne pas ; que Ihomme à qui personne ne fait connaître la vérité ne connaît aucune vérité, comme l'homme qu'on n'engendre pas ne naît pas; il est prouvé par l'expérience que la vie intellectuelle et morale, comme la vie physique, se transmet, se reçoit, nuis ne s'invente pas ; et que, comme par la Génération de l'homme primitif la vie physique s'est propagée, de même par le langage et l'enseignement du même homme la vie intellectuelle et morale, le langage et la connaissance de toutes les vérités essentielles de l'ordre social et religieux se sont propagés et établis dans toute l'humanité.
Les traditionalistes ont toujours la simplicité de penser que le même Dieu qui a révélé ces vérités au premier homme et qui a disposé que le langage et la tradition les répandissent par tout le monde en a fait le patrimoine inaliénable du genre humain, les a, en quelque sorte, hypothéquées sur l'ordre établi par sa providence, par sa puissance et par sa bonté ; que conséquemment elles ont pu, quant à leur application pratique, être diminuées parmi les enfants des hommes (Psal.), être altérées, corrompues et même foulées aux pieds par leurs passions; mais que, quant à leurs principes généraux, elles n'ont jamais pu être tout à fait détruites ni effacées de la surface de la terre ; que, plus ou moins obscurcies et défigurées, elles sont cependant restées toujours debout elles-mêmes, toujours rayonnantes d'une lumière que l'on n'a jamais pu entièrement éclipser, dans toute l'espèce humaine, comme le fondement de tout ordre, de toute société, comme les conditions indispensables de son existence et de sa durée. En sorte qu'il n'y a pas de
Ainsi, en abandonnant l'hisloire g^nésiaqiie de la création de l'iiomme, sous prétexte qn'un uc U comprend pas, un est obligé d'aduieltre des h>|)otliè$e$ qu'on
.■oini.r^ii.i .1. (>,.(►» n...;.,c .1 .1^ t...>iber en plHn ab«nr<i<*.
nation, de peuple et même de famille, quelque barbare et sauvage qu'elle soit, oii ne se trouve pas l'idée du Dieu suprême, Créateur et Maître de l'univers, et d'un culte dont il faut l'honorer; où ne se trouve pas l'idée d'une loi niorah^ descendue d'en haut, de l'existence et de l'immortalité de l'âme, des punitions et des récompenses éternelles dans la vie future; c'est-à-dire que la révélation primitive, ou la religion que Dieu donna au monde dès l'origine du monde, quant à ses principes essentiels, n'a jamais cessé d'exister dans le monde et dans les différentes parties du monde; elle s'est trouvée toujours et partout assez accessible, assez reconnaissable pour qu'aucun homme n'en ait pu alléguer l'ignorance complète ni en excuser la violation.
Les traditionalistes ont enfin la simplicité de croire que la raison n'a pas été donnée à l'homme pour trouver de lui-même > avec le secours qu'elle lui prête, les vérités essentielles de l'ordre intellecuel et moral, dont la connaissance lui est indispensable dès le premier âge de la vie, parce que, quant à ces vérités, la providence de Dieu a disposé qu'elles lui soient révélées par la tradition sociale avant mêuie qu'il ait commencé à raisonner, et connue pour former la base de sa raison même. En sorte que, sans qu'il y pense le moins du monde, dès l'instant même de son entrée dans la grande famille des êtres raisonnants, il trouve ces vérités dans la société où il est né, au foyer domestique on il a été élevé, non-seulement sans qu'il soit obligé d'aller les chercher loin de lui, au-dessus de lui, mais encore malgré lui. Pour les traditionalistes, la raison n'a été donnée à l'homme que pour dépouiller ces mêmes vérités que, sans les chercher, il a retrouvées autour de lui et qu'il a sous ses yeux, on dirait même sous sa main, que pour les dépouiller, dis-je, des erreurs dont elles pourraient avoir été altérées; ([ue pour s'en rendre compte à lui-même et aux autres; que pour les défendre chez lui-même contre ses propres passions et s'y affermir ; que pour les venger chez les autres contre leurs passions aussi, et les maintenir parmi eux; qu'en un mot, le rôle de la raison n'est pas d'inventer, de créer les vérités dont elle n'a pas aucune idée; mais de développer, de démontrer, d'expliquer les vérités connues par l'enseignement domestique et les traditions de l'humanité, qu'aucun homme ayant grandi dans la société ne peut ignorer; de guider ainsi par sa lumière naturelle, puisée à la société, l'homme à qui manque la lumière surnaturelle de la foi, et de l'y conduire : rôle bien grand, bien noble, bien élevé; celui qui n'en serait pas satisfait serait bien exigeant, bien difficile et même absurde.
Il est vrai qu'il s'est trouvé de nos jours un esprit très-distingué qui, en renouvelant l'erreur du savant évêque d'Avranches, Huet, a professé que l'homme ne peut être cprtain do rien en dehors de la ré-
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vélation chrétienne et du témoignage des Livres saints (1). Mais, comme, nouveau Fénçlonjlvientde l'annoncerlui-mêniedansune cirronstance solennelle, avec une bonne foi et un éclat qui l'honorent, ii a rejeté et reparé cette erreur (2). Et dans tous les cas ce savant ecclésiastique n'a jamais appartenu à l'école traditionaliste ; en sorte que messieurs les rationalistes n'avaient pas plus le droit d'en faire une traditionaliste avant qu'il se rétractât qu'ils n'ont le droit d'en faire un rationaliste maintenant qu'il s'est rétracté. Quant aux vrais traditionalistes, nous n'en connaissons pas un seul qui ait soutenu « qu'il n'y a pas de certitude et de vérité hors de la révélation chrétienne; qu'en dehors de cette révélation l'homme ne prut, parle raisonnement, se démontrer avec certitude l'existence de Dieu, la spiritualité, la liberté et l'immortalité de l'âme, dont la société lui a fourni la connaissance; que ces mêmes vérités ne peuvent être l'objet d'une foi humaine avant d'être l'objet de la foi divine; et qui enfin ait nié la néfpssiié pour l'homme qui se trouve hors du christianisme d'admettre ces mêmes vérités préliminaires que saint Thomas appelle lv.s PRÉAMBDLKS DE LA FOI , pvxambvla ad fidcm , avant d'aborder la révélation biblique. Le seul tort qu'on peut reprocher à certains traditionalist' s avec quelque raison, c'est , nous le répétons, de n'avoir pas distingué d'avance assez nettement la révélation primitive, dont l'humanité entière, elle aussi, est dépositaire, des révélations .'arrées, extérieures, dont est dépositairel'Église; la foi naturelle^ par laquelle tout homme se trouvant en dehors du christianisme croit à l'enseignement traditionnel et social, et qui est un besoin de sa nature, de la foi surnaturelle . par laquelle l'on croit aux relations divines, et qui est l'oeuvre de la grâce. Ce qui a fourni à leurs adversaires l'occasion ou le prétexte de leur attribuer la prétention insensée de vouloir ramener par l'Écriture l'athée, le rationaliste, qui n'admettent pas l'Écriture ; et de les accuser d'ôier tout à la raison naturelle , à la raison humanitaire, pour donner tout ci la foi surnaturelle, à la foi de l'Église.
Voilà ce que c'est que le traditionalisme dépouillé de tout ce qui
(1) Noiisavion.s réfuté cette erreur en 1851; nous avions rangé ses partisans parmi les sceptiques religieux modernes. Voyez nos Conférences sur la raison philosophique , etc., prêchées et imprimées la susdite aonnée; tome 1"", Confér. 11% § «3, et Confcr. lll«, § 9.
(2) « J'ai contesté la puissance de la raison naturelle , j'ai péclié par excès de « foi; mais l'Église, toujours sage, a redressé, je ne dis pas mon erreur, car je « cherchais la vérité, mais mon mauvais penchant.» ( Discours île M. Raiitin h la Fête d^s écoles. Journal des Débats, 5 d«^e»nhre 18.>.).'
ue lui appartient pas et dont on s'est plu à l'affubler pour se donner le droit et la satisfaction de le combattre.
La question donc entre les rationalistes et les traditionalisles est celle-ci : L'homme peut-il , à l'aide du raisonnement setd, s'élever à la connaissance de la véritéi
Le rationalisme philosophique et absolu répond à cette question par un oui tranchant; car, pour lui, l'homme peut, par sa raison et rien que par sa raison, arriver à connaître toutes les vérités essentielles de l'ordre intellectuel et moral qu'il lui importe de coimaitre.
Le rationalisme catholique et mitigé y répond par un oui timide^ par un oui à moitié. Car, pour ce rationalisme, l'homme peut bien, par ses seuls moyens, atteindre quelques-unes des vérités essentielles de cet ordre, mais non pas toutes, la connaissance complète de ces vérités ne pouvant s'obtenir que par la révélation.
Le traditionalisme enfin répond à la même question par oui et par KON, mais sous des rapports différents; car, pour lui, l'homme social, tel qu'il existe et qu'il a toujours existé, peut certainement par sa raison atteindre beaucoup de vérités de déduction; il peut démontrer avec certitude et développer et appliquer ces vérités dont il a reçu la première notion, la première idée, le premier soupçon par la société; mais que l'homme idéal, l'homme hypothétique, l'homme factice, l'homme tel quelaphilosophierationaUste l'a imaginé ettelqu'il n'existe pas et qu'à de très-rares exceptions prés il n'a jamais existé, ne peut par le raisonnement (dont, dans cet état, il n'aurait pas même l'usage complet) atteindre des vérités dont il n'a la moindre notion, la moindre idée, le moindre soupçon. En un mot, la réponse du rationalisme à la question posée ci-dessus se résume dans ces termes : L'homme devenu homme par la société peut se perjectionner lui-même; mais l'homme supposé brute jic peut se faire lui-même homme par le raisonnement. Et puisque, d'accord, en cela, avec les rationalistes pur sang, les semi-rationalistes contestent aux traditionalistes la vérité de cette doctrine avec plus d'opiniâtreté que ceux-ci ne mettent à la soutenir, toute la question entre les semi-rationalistes et les traditionalistes se réduit à ceci : l'homme dépourvu de toute révélation, de toute tradition , de toute instruction domestiques, sociales , peut-il , OUI ou NON , par ses seuls moyens , s'élever à la connaissance même de quelques vérités de l'ordre moral et spirituel.?
C'est ici, ce nous semble, le point de la controverse, exposé le plus nettement que possible et que nous voulons éclaircir. C'est le problème que nous essayerons de résoudre de manière, nous l'espérons, à ne laisser aucune échappatoire à l'esprit de sophisme et de calomnie, ni rien à désirer à la bonne foi voulant voir clair dans cette question
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de la plus grande importaoce ; car elle tient intimement, nous le répétons, à la base de la raison et de la foi , les deux besoins innés de l'homme, les deux constitutifs essentiels de l'humanité.
Mais avant d'entrer en matière nous devons à nos lecteurs de justifier du titre de « semi-pelagiens de la philosophie » dont nous qualifions nos adversaires. Eh ! mon Dieu, ce ne sera pas difficile. Ce sont eux-mêmes qui se sont donnés pour tels. On va les entendre.
§ 7. Un semi-rationaliste avouant que le semi-rationalisme n'est que le semi-pélagianisme philosophique. Admirable justesse de cet aveu, résultant du rapprochement des traits bien frappants de ressemblance entre les rationalistes et les pélagiens, entre les semi-rationalistes et les semipélagiens.
L'un des plus ardents avocats de la doctrine semi-rationaliste, dans sa défense du plus illustre des maîtres de la même doctrine, s'est naguère ainsi exprimé : « Il n'accorde ài'hommeqiie la faculté de connaître <• et de démontrer quelques vérités SANS LA RÉVÉLATION, comme « les théologiens lui reconnaissent celle de pr^ûquer quelques vertus, « d'éviter quelques péchés SANS LA GRACE. » (Fbbppel, Défense de M. .>/., An>al. de fhilos., févr. 1850, pag. H4). Nous prenons volontiers acte de cet aveu , si franc et si naïf. A part l'hérésie qui peut s'y trouver (1), le semi-rationalisme s'y est fidèlement peint luimême. C'est nous dire lui-même qu'il y a des traits bien frappants de ressemblance entre les modernes semi-rationalistes et les anciens semi-pelagiens. C'est nous dire que les semi-rationalistes sont les vrais semi-pélagiens de la philosophie , comme les semi-pélayiens étaient les vrais semi-rationalistes de la théologie. C'est nous dire que le système semi-rationaliste est aussi faux , aussi erroné et aussi condamnable , au point de vue philosophique , que le semi-pélagianisme la été au point de vue théologique; — car l'on sait que les semipélagiens ont été condamnés par l'Église. — Or rien n'est plus vrai.
Au point de vue théologique, l'hérésie de Pelage, d'après saint Augustin, se résumait généralement dans ces deux erreurs : 1' quelle
(1) L'Église a condamné ces propositions : Paganl, Judeei, haeretici al'âque hujus generis nullum accipiunt a Jesu Christo influxum. = IS'ulla: danlur gratix nisi per fidem. = Extra Ecclesiam nulla conceditur gralia, etc. C'est donc en vertu de la grâce de Jésus-Clirist, qui de l'Eglise se répand inéuie liors de l'Église, que des iiommes qui ne sont pas dans l'Église (ont quelquefois des oeuvres de salut ; et les théologiens anirmaot qu'on peut pratiquer même QueLQiis vertis se rapportant au salut sans la grâce ne se trouvent que daus l'école pelagienne et ses dépendances. -
niait le péché originel, et 2" qu'elle niait la nécessité et même l'existence de toute grâce gratuite, intérieure et prévenant tout acte et toute œuvre ayant trait au salut. C'est précisément l'hérésie rationaliste au point de vue philosophique. Le rationalisme absolu nie lui aussi de la manière la plus exjilicite la ciuite de l'homme, affirmant que rhomme actuel c'est l'homme naturel, l'homme avec les imperfections essentielles de sa nature, l'homme tel qu'il a toujours été; et en même temps il nie la nécessité et même l'existence de toute révélation positive, extérieure de la part de Dieu a l'humanité, dans le but de lui apprendre ce qu'elle doit savoir pour atteindre sa destinée.
Pour les pélagiens, l'homme n'a besoin d'aucun secours surnaturel, d'aucune grâce; il se suffit à lui-même pour éviter le mal et faire le bien. Et pour les rationalistes aussi, l'homme n'a besoin d'aucune lumière lui venant extérieurement de Dieu , d'aucune révélation; il se suffit à lui-même pour éviter l'erreur et connaître la vérité.
Les pélagiens soutenaient que les forces naturelles du libre arbitre suffisent à elles seules pour que l'homme observe tous les commandements de Dieu, pour qu'il arrive à vaincre toute tentation, pour qu'il accomplisse les actes de toutes les vertus, et parvimne au salut éternel. Et pareillement les rationalistes soutiennent que les forces naturelles de la raison suffisent à elles seules pour que l'homme, connaissant toutes les vérités de l'ordre intellectuel et moral, évite toutes les sources des évidences fallacieuses, tous les sophismes, tous les égarements de la raison, pour qu'il accomplisse les actes de tous les raisonnements et parvienne au but naturel de sa destinée. Le rationalisme est donc le naturalisme complet par rapport à l'intelligence, comme le pélagianisme était le naturalisme complet par rapport à la volonté de l'homme.
Or, pendant les débats que les catholiques, saint Augustin à leur tête, livraient aux pélagiens et qui agitaient l'Église, il se trouva des théologiens juste milieu, des théologiens n'ayant ni la passion de l'erreur ni le courage de la vérité , des théologiens moitié pélagiens et moitié augustiniens qui , peut-être dans l'intention fort louable ( au moins au commencement) de mettre une fin à ces tristes débats sur le terrain de la théologie, imaginèrent une espèce de transaction entre la doctrine de Pelage et la doctrine du grand évêque d'Hyppone, qui était la vraie doctrine de l'Église; entre l'erreur et la vérité. Ils accordèrent aux pélagiens que l'homme n'a besoin d'aucu7ie grâce prévenante^ mais qu'il lui suffit de son libre arbitre, des seules forces de sa nature pour faire quelque bien, pour éviter quelqu£ mal dans l'ordre purement naturel et pour se disposer par là à recevoir infailliblement les secours surnaturels , la première grâce et les autres grâ-
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ces intérieures, nécessaires à la prj tique complète de tout bien , a la fuite de tout mal, à l'accomplissement des œuvres du salut; et par là même ils prétendirent être restés dans la vérité de la théologie catholique; car nous admettons, disaient-ils, la nécessité de la grâce intérieure affectant inimediatement la volonté de rhorame et l'aidant à pratiquer les œuvres indispensables pour se sauver.
De même, pendant la lutte qui de nos jours s'est engagée entre les rationalistes et les traditionalistes, il s'est trouvé des philosophes juste milieu, des philosophes n'ayant ni la passion de l'erreur ni tout le courage de la vérité , des philosophes moitié rationolistes et moitié traditionalistes qui , sans aucun doute dans rinteniiou louable de faire cesser cette lutte regrettable sur le terrain de la philosophie, mais pouvant devenir funeste à la foi, ont imaginé un système moyen, une espèce de transaction entre la doctrine des philosophes naturalistes et la doctrine des philosophes catholiques. Ils ont concédé aux rationalistes que l'homme livré à lui-même, l'homme isolé de tout commerce avec la société n'a besoin d'aucune révélation extérieure qui lui donne les notions premières de la vérité et qui prévienne , en quelque sorte, sa raison; mais qu'il lui sufUt de sou intelligence, des seules forces de sa raison pour s'élever à la connaissance de QLEI-.- QUES vérités, pour éviter QUELQUES erreurs et pour se disposer parla à recevoir la révélation surnaiureile, qui seule peut lui faire éviter toute erreur, le conduire n la connaissance complète et parfaite de toutes les vérités qu'il lui importe de connaître; et par là même ils prétendent rester dans la vérité de la philosophie catholique. Car nous admettons, disent-ils, comme les traditionalistes, la nécessité d'une révélation surnaturelle faite à Ihomme pour arriver à la connaissance certaine et sans mélange d'erreur, à la connaissatice complète de tout ce qu'il doit croire et pratiquer pour atteindre sa perfection.
A les entendre, par ce tempérament introduit par eux entre le rationalisme pur et le traditiuiialisme, les semi-rationalibtes, eu.\ seuls, accordent à la raison ce qu'on ne peut lui refuser sans l'anéantir, et maintiennent la révélation à la place qu'on ne peut lui contester sans l'annuler; eux seuls reconnaissent la puissance de la raison et la nécessité de la révélation ; eux seuls sauve^iardent les droits de la raison sans rien ôter à la révélation de son importance, et les droits de la révélation sans rien ôter à la raison de sa valeur; eux seuls sinclinent devant la révélation sans déprécier la raison, et respectent la raison sans fouler aux pieds la révélation; eux seuls. enGn , honorent Dieu dans toutes ses œuvres; car la raison est, autant que la révélation, l'œuvre de Dieu. Ils se prétendent donc les seuls se tenant à une égale distance des erreurs des rationalistes et des exagérations des traditionalistes ;
"S"! LES SRMI-PKLAGIENS DE LA l'HILOSOPH IK. ^
les seuls b qui tout le inonde philosophique doit se rallier, afin qu'où parvienne à rétablir la paix dans les écoles!
Il en avait été de même des semi-pélagiens. A les entendre ^ par la position moyenne qu'ils avaient prise entre les pélagiens et les vrais catholiques, ils et lient les seuls qui accordaient au libre arbitre ce qu'on ne peut lui refuser sans l'anéantir, et à la grâce le concours qu'on ne peut lui contester saus l'annuler; eux seuls reconnaissaient en même temps la puissance du libre arbitre et la nécessité de la grâce, eux seuls sauvegardaient les droits de la nature sans rien ôter à la grâce de son importance, et les droits de la grâce sans rien ôter à la nature de sa valeur ; et eux seuls s'inclinaient devant la grâce sans déprécier la nature, respectant la nature sans fouler aux pieds la grâce; eux seuls enfin honoraient Dieu dans toutes ses œuvres, car Dieu est autant l'auteur de la nature qu'il l'est de la grâce. Ils se prétendaient donc les seuls se tenant à une égale distance de l'hérésie de Pelage et des emportements des partisans de saint Augustin; les seuls à avoir raison; les seuls à qui tout le monde théologique devait se rallier, à fin qu'on parvînt à ramener la paix dans l'Église !
Ces traits de ressemblance des semi-rationalistes aux semi-pélagiens sont trop frappants pour être révoqués en doute. Le moyen donc, de leur part, de repousser le titre que, sur l'indication que nous en a donnée l'un de leurs adeptes, nous leur avons donné de semi-pélagîens KE LA philosophie, ct de nier qu'ils sont aux rationalistes philosophes dans le même rapport que les semi-pélagiens étaient aux pélagiens purs. Mais dès lors il est incontestable aussi que, malgré le voile dont ils se couvrent, les protestations qu'ils font, le langage de respect qu'ils tiennent en parlant de la révélation, ce ne sont que des rationalistes à moitié, des rationalistes bâtards et même de vrais rationalistes déguisés, comme les semi-pélagiens n'étaient que de vrais pélagiens masqués.
Cette accusation est certainement grave, mais bien méritée. C'est ce que nous allons maintenant prouver par leurs synipathies, par leur conduite à l'égard des rationalistes philosophes et par la profession de leurs mêmes principes et de leurs mêmes doctrines. Qu'on attende donc et qu'on lise jusqu'au i)out; et l'on s'étonnera sans doute du portrait qu'ils ont tracé d'eux-mêmes, de leur propre main; mais on se convaincra que nous n'aurons fait que les dévoiler^ et non pas lescalonmier.
DKLXlêME CHAPITBK. 3J
TRAITS DE RESSEMBLANCE ENTRE LES RATIONALISTES CATHOLIQUES ET LES RATIONALISTES PHILOSOPHES. LE SEMI-fiATIONALISME n'est que LE RATIONALISME DÉGUISÉ.
5 7. Partialité du coryphée du semi-rationalisme envers les rationalistes philosophes ; son injustice envers les traditionalistes, et son impudeur de leur proposer les rationalistes à imiter.
JLa première preuve des sympathies du semi-rationalisme pour le rationalisme absolu nous est fournie par la manière dont Fauteur de ta f'aleur de la raison, le coryphée, le maître et en même temps le porte-étendard du senii-rationalisme, traite les rationalistes, ouïes impies, et les traditionalistes, ou les vrais catholiques.
Au susdit ouvrai^e, cet auteur, pieux et excellent ecclésiastique autant qu'on peut l'être , s'est cependant ainsi exprimé : « Depuis plus « de trente ans une foule de penseurs , dans un but très-louable sans " doute, mais plein d'illusion et de péril , ont nns toute leur philo- « Sophie moins à étudier la raison qu'a la déconcerter. C'était au <' prolit de la relii^ion qu'ils prétendaient amoindrir la raison , et ils « ne s'apercevaient pas qu'en sacrifiant la raison à la religion ils « sapaient les Jondementa de tune et de l'autre (p. 12). » Et, plus loin (p. 14) , le mêiiie écrivain ajoute ceci : « Une conGance excessive « et imméritée dans les forces de la raison inspire une présomption a coupable, porte à négliger, à mépriser la révélation et les divins « enseignements, abandonne l'esprit humain, sans règle supérieure, « à tous les dangers àHtïXQwrs et de ruine (grande et sublime décou- <• verte ) ! D'un autre coté , cette guerre faite à la raison est un ou- « trage à sou Auteur (qui ne voit pas ici le poète?). S'obstiner à la p déconsidérer et à la calomnier, c'est mal servir la religion, c'est « travailler à détruire les preuves qui l appuient et attirer sur les « catholiques les sarcasmes et les dédains de l'incrédulité. «
On le voit donc, d'après cet auteur, les torts et les inconvénients du rationalisme philo:^ophiquc au fond ne sont pas bien grands. Il n'est coupable que d'avoir une confiance tant soit peu excessive, et
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pas tout à fait méritée dans les forces de la raison^ et d'inspirer une présomption qui ne peut être sans péché. Il ne porte tout au plus qu'à négliger, a mépriser la révélation : ce qui est un grand péché sans doute, mais non pas une négation; car hien des chrétiens négr%en^ souvent et méprisent même les lois divines sans les nier. Ses résultats ne sont pas des erreurs et des ruines^ mais simplement des DAN- GERS d'erreurs et de ruine, que le rationaliste , tout en restant rationaliste et en mettant de la modération dans ses rêveries, peut facilement éviter. Voilà dans quels termes douceureux et pleins d'égards un catholique, un prêtre, un religieux parle du rationalisme philosophique, la grande erreur, l'immense hérésie du jour, la mère funeste de toutes erreurs et de toutes hérésies !
Au contraire, pour le même auteur, le traditionalisme se propose un but plein d'illusion et de péril, déconcerte et prétend amoindrir la raison , et , en la SACRIFIAIS T à la religion SAPE LES EONDEMEiMS DE L'UNE ET DE L'AUTRE. Les traditionalistes en faisant la guerre à la ra<.so» OUTRAGENT SON AUTEUR, et sont les contempteurs, \t^ calomniateurs delà raison, et les mauvais serviteurs^ les vrais DESTRUCTEURS de la religion! ce qui, en d'autres termes, signifie que les traditionalistes sont les vrais ermemis cachés du catholicisme, des monstres tendant à le détruire sous prétexte de le servir; et que le traditionalisme est la vraie hérésie, la vraie erreur du jour, le vrai dnnger pour la foi, la science et la société, qu'on ne peut pas se trop hâter de comhattre. Aussi le zélé apologiste dit encore (page xv): « Depuis même le concile d'Amiens, le traditio- « nalisme continue ses errements... D'ailleurs ces excès d'opinions « sont le produit naturel du système nouveau , et tiennent à ses ra- « cines. Il faut donc, une bonne fois, descendre jusqu'à ces racines, <■ et montrer combien elles sont PROFONDÉMENT VICIÉES. Il faut ft dépouiller ce système de son prestige , dissiper les ombres dont il « obscurcit cette partie de la science et montrer où est le vrai en cette « matière » Or, il faut en convenir, on ne peut rien. dire de plus fort, de plus sanglant et de plus amer contre une secte d'hérétiques , la plus hostile au catholicisme, que ce que cet écrivain catholique s'est permis de dire ici contre des catholiques ses frères qui, au fond, défendent sa même cause, comme ils partagent sa même foi!
Dans le cours de l'ouvrage, même partialité, mêmes égards pour le rationalisme et l'incrédulité, et mêmes invectives, et plus violentes encore, même injustice, même acharnement pour des écrivains catholiques et des hommes de foi! Voyez, par exemple, comment ce prêtre catholique a-t-il traité M. de Ronald, l'une des plus grandes gloires du catholicisme en France dans ces derniers temps, malgré le
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tort qu'il s'est donné et que nous lui avons reproché d'avoir voulu résoudre en deiiors des principes de la philosophie catholique le grand problème de l*origine des idées et de<; connaissances humaines. Après avoir attribué aux traditionalistes toute l'hypocrisie, toute l'obstination et toutes les ruses des jansénistes pour se rendre irréfutables (page 22), l'auteur de la f aleur de la raison continue ainsi : « Pour échapper à ces faux-fuyants il n'est qu'un moyen, pensons-
• nous, moyen officiel, en quelque sorte, pour juger tout un système; « c'est de l'étudier dans les écrits de son auteur, de celui que tous les « partisans du système reconnaissent pour leur inaitre et pour le . vrai fondateur de la doctrine. OR, TEL EST INCONTESTA BLE- « MENT M. DE BONALU, POUR LE SYSTÈME QUE NOUS « EXAMINONS. » C'est-à-dire que M. de Bonald a été la cause de tous les écarts du traditionalisme^ comme Luther l'a été de toutes les erreurs du protestantisme; et que c'est lui, au fond . qui a fait a la raison et à la religion tout le mal que leur font les traditionalistes, ses disciples et ses enfants. Puis l'auteur poursuit dans ces termes, dont on aurait tort de révoquer en doute la sincérité : « En prononçant ce
• grand nom 'de M. de Bonald), nous éprouvons le besoin de nous •• recueillir , et nous nous demandons si le respect nous permet de « soumettre à l'examen quelques-unes des opinions du gband échi-
« VAIH. »
Mais il paraît que le critiqué n'a rien gagné à ce recueillement du critique, car le respect a permis à ce dernier non-seulement de soumettre à l'examen quelques-unes des opinions dd gb4sd écrivain, mais encore de démolir pièce à pièce toute sa philosophie. Plus des deux tiers de l'ouvrage de la f aleur de la raison (TROIS CENT CIN- QUANTE PAGES) n'ont pour but que cette démolition. Le fervent semi-ra tionaliste ne pardonne rien à l'auteur de/a Législation pj-imitive, ne lui tient conipte de rien, n'épargne pas un seul de ses nombreux ouvrages, où cependant, comme nous l'avons prouvé (1), on rencontre parfois du vrai , du nouveau et même du sublime. Il réfute même les deux magnifiques dissertations sur l'impossibilité que l'homme ait inventé la parole et l'écriture , productions les plus remarquables de M. de Bonald et les seules peut-être qui iront dire à la postérité son érudition, son sens philosophi(|ue, la vigueur de son raisonnement et son zèle pour la vérité. Non content de déprécier sans distinction toutes les opinions, toutes les doctrines et tout le fond des ouvrages
(i) Voyez l'éloge que nous avons fait de M. de Bonald et la justice que nous avons rendue à son talent, à son génie, à son caractère, dans notre opuscule de lu Vraie et de la fausse philosophie (§ 4, pag. 10 et suiv).
3(> l.KS .SI•;'.II-PKLAGIE^S [)E I.A FHJUjSOPHI K.
de M. de Bonald, pénétré toujours du jnênic respect pour son grand nom, notre auteur en attaque même le style et la forme. Pour cet inexorable censeur M. de Bouald est un philosophe que ses propres amis n'ont point toujours trouvé rigoureusement d'accord avec LUI-MÊME (page 22); c'est un écrivain bien souvent confus, obscur (p. 34) et embarrassé des questions qu'il soulève lui-même (p. 138). Ce qui, en d'autres termes, est dire que le grand nom de M. de Bonald rappelle de grandes erreurs et que le grand écrivain était bien petit (1) !
Dans ce même ouvrage, M. Cousin n'est que l'ILLUSTRE CHKF des rationalistes en France ( page 4.56 ). Ces mêmes rationalistes ce sont des HOMMES DE GÉNIE (sic) [ibid.]; ce sont des hommes dont les doctrines sont moins des erreurs colossales que des rêves [passim) ',2), des peccadilles, dont la religion n'a point à s'alarmer ni la société non plus; ce sont enfin des hommes de vertu, dont le courage à reconnaître leurs torts et la docilité à écouter la parole des conci-
(1) Nous livrons cette critique, sévère jusqu'à l'injustice, aux resi)ectal)les enfants du grand lionime, dont la snsceiitiiiilité cliatouillcusî; tt l'amour filial se soiit tant émus à l'occasion de la critique (jue nous avons faite d'une seule des opinions du même pliilosoplie. Mais il faut le dire, nous nous étions donné le tort de ne pas demander d'avance à ces illustres personnages la permission de critiquer leur père, tandis que l'auteur rfe la Valeur de la raison, comme il nous l'apprend lui-même (/). 32, note), a pris la précaution de se munir de celle permission, et en a obtenu, à ce qu'il paraît, carte blanche pour mettre en lambeaux le grand de Donald, comme il l'a fait! Nous ajouterons ici qu'il n'a pas même pardonné à M. de Donald la droiture de .<a belle âme, qui le portail à rendre justice à ses adversaires lorsqu'il pouvait le faire .-ans blesser la vérité! Car, en parlant de Rousseau, M. de Donald ayant dit : " Une s'est sauvé de celte « difficulté que par la rectitude naturelle de son esprit quand il n'est pas « poussé par la bizarrerie de son luimeur, par l'orgueil de son caractère ou ses « préjugés de naissance et de pays; >■ l'impitoyable critique lui a fait un crime de ces paroles si justes et si mesurées; car il dit {page 187, note) : « C'est la « première fois que nous voyons un écrivain catholique relever dans J. J. Rous- « seau la rectitude de son esprit 1»
(2) Plus loin, en citant l'ignoble et bideux passage d'Horace sur Vorigine brutale de Vhomme, le même auteur l'appelle simplement une rêverie. Et en effet rien n'est plus i?i?Joce/(^ qu'une telle bypothèse !!! Jl l'appelle aussi zme fable d'Horace, de Lucrèce et d'autres épicuriens ILLUSTRES (page 262). Ainsi, pour ce pbilosoplie catholique, tous les philosophes antichrétiens nonseulement rationalistes, mais encore épicuriens sont des ILLUSTRES; il n'y a queles traditionalistes qui, tout eu étant des pbilosoplies eux aussi, quoique (!!!) catholiques, n'ont pas droit ù ïilluslralion, mais seulement à la compas sioti.
les sont dignes (Tétre donnés en exemple à ces maudits traditionalistes si obstinés, si endurcis dans leur système et si récalcitrants à l'égard de cette même parole (1). Lecteur, ne vous étonnez pas de cette indulgence des rationalistes catholiques envers les rationalistes philosophes, les plus grands ennemis du catholicisme. Cette indulgence trahit, entre ces deux nuances du rationalisme, des rapports de parenté, résultant de la communauté des mêmes doctrines, comme du même nom ; elle prouve que cène sont que des membres de la même famille. Il est donc naturel que les semi-rationalistes trtwient les rationalistes purs avec la bienveillance, la vénération et les égards des enfants envers leurs pères !
(1) La diose est si étrange qu'on ne voudra y croire que sur le témoignage des paroles précises du prêtre philosoplie ; les voici donc : « L'école traditionaliste aussi « a entendu la voix des conciles ; ils onl parlé d'elle eipour elle, ils l'ont aver- K tiède ses écarts et de ses exagéralions dangereuses. Parmi les écrivains Iran dilionalistes en est-il beauco\ip qui aient eu le courage de reconnaître leurs » torts, ou seulement de tempérer leurs exagérations (les scélérats !) ? Nous « offrons à leur réflexion et à leur émulation le fait que voici. Il n'est pas le « seul , et la conséquence qu'on en peut tirer est que la parole des conciles n n'a pas été prononcée en vain; elle n'a pas élé sans effet SUR LES RATIO- « NALISTES ou du nwins sur leitr langage ipag. 456). » Voilà certainement de quoi se consoler.. . les conciles, et le Pape aussi!
En preuve de cela, l'indulgent critique cite M. Cousin, qui, dans le replâtrage d'un de ses anciens écrits du Vrai, du Bfau et du Bien, aurait, d'après le même auteur, notablement corrigé et souvent fondamentalement cliangé ses leçons, QLoiQc'iL >'ait p.^s eu l.\ GÉNÉROSITÉ d'en co.nvemr (pag. 457). Cependant le même critique ajoute «que le doute ou l'espérance qu'ilavait conçu que certaines paroles chaleureuses de M. Cousin pussent être acceptées dans le sens d'un retour sincère de ce philosophe à la vraie doctrine , touchant IfS rapports entre la philosopliie et la religion , s'est bientôt évanoui ; qu'à ses premières paroles qui pouvaient paraître acceptables ou du moins tolérables sur le même sujet M. Cousin en a ajouté d'autres, on ne sait pas sols quelle m.\i- VAiSE inspiration (p. 4fi0). •> C'est ce qui est dire que M. Cousin au fond n'a rien retranché, rien notablement corrigé, fiea fondamentalement changé, et que M. Cousin de 1856 est toujours le même M. Cousin de l'année de grâce de 1828 ! Et voilà l'exemple unique, — car, que nous sachions, aucun autre rationaliste ne s'est soumis, même avec un égal courage, à la parole des conciles,— voilà l'exemple unique que le zélé semi-rationaliste s'empresse d'offrir à l'émulation <le ces hérétiques de traditionalistes ! Osez donc douter de sa volonté sincère et erGcace de les convertir, de les sauver !
38 LES SGMI-PKLAGIENS DK LA PHILOSOPHIE.
§8. Encore de l'injmtice manifeste avec laquelle les semi-rationalistes traitent les traditionalistes. Grand scandale de voir des catholiques muets devant les horribles ravages que fait le rationalisme philosophique et pleins d'acharnement à l'égard des partisans de la méthode traditionelle.
Mais cet auteur n'est pas le seul de son école à traiter avec une partialité si choquante les ennemis, avec une si grande injustice les vrais amis du catholicisme. Tous les semi-rationalistes suivent la même ligne de conduite vis-à-vis de ces deux classes d'écrivains, et leur expriment les mêmes sentiments.
C'est vraiment, nous dirions «curieux,» si ce n'était révoltant, que de voir les égards avec lesquels les rationalistes dits catholiques ménagent les rationalistes philosophes, l'empressement avec lequel ils les cherchent, les marques d'estime qu'ils leurs témoignent, le bonheur, la joie avec lesquels ils les voient à leur table ou dans leur société! Mais quant aux traditionalistes , on est bien loin , dans l'école semi-rationaliste, de les placer sur la même ligne de considération et de respect! Pour les semi-rationalistes, des faiseurs de phrases, des fabricants de galimatias, des professeurs de philosophie ignorant ce que c'est et à quoi sert la philosophie , des écrivains du mérite le plus contestable et de l'orthodoxie la plus suspecte, de pauvres esprits , aussi vides de science que de religion, dès l'instant qu'ils se disent rationalistes , sont métamorphosés en grands hommes et en grands philosophes ; mais, au contraire, pour les mêmes semi-rationalistes, disons-nous, des écrivains catholiques d'un mérite reconnu et d'une orthodoxie à toute épreuve et qui ont blanchi dans la défense de la foi, aussitôt qu'on les voit pencher pour la méthode traditionnelle, ne sont plus que des ignorants, des sots, des entêtés, des fanatiques, des vendeurs de vieilleries surannées (historique), étrangers à toute science, ennemis de tout progrès, dépourvus de tout bon sens et perdant tout droit à la compassion. Les mêmes hommes qui n'ont pas de phrases assez douces, assez flatteuses, assez humbles et même assez rampantes pour les ennemis de l'Église n'ont pas au contraire de paroles assez dures, de reproches assez sévères, d'insinuations assez défavorables , d'impertinences assez qualifiées pour les vrais amis de l'Église! Ce n'est que vis-à-vis des traditionalistes que ces rationalistes, soi-disant modérés, oublient toute wo(/eVation et même toute justice et toute charité. Après avoir épuisé sur eux le dictionnaire des injures, on leur fait un crime même de leur zèle; on ne leur pardonne ni leur talent ni leurs vertus; on ne leur tient nucun ooinple des services qu'ils ont rendus à la cause de la
nT.I'XIÈMF r.HAPTTRR. 3^
\raie toi ; on n'évalue pour rien le bien qu'ils ont fait et le bien qu'ils pi'uvent et veulent faire encore ; on blâme leurs aetes ; on noircit jus- (|u'à leurs intentions.
On s'en défie, on les écarte , on les évite , on les dédaigne comme des |)ersonnes compromettantes ; on les déprécie par tous les snoyeas dont on dispose comme des êtres dangereux. En les alta(|u:iiit, ou tronque les passages de leurs écrits , on conteste la fidélité de leurs citations, on détourne le sens de leurs paroles, on leur prête ce qu'ils n'ont pas dit et même le contraire de ce qu'ils ont dit; on les calooinie, on le.s livre au ridicule Ils seraient de nouveaux Luthers, de nouveaux Calvins qu'on ne pourrait pas tomber sur eux avec plus d'emportement. On les dénonce à Rome comme à Paris; on les signale aux sarcasmes des incrédules comme à la détestation des fidèles. On cite contre eux des lois qui n'existent pas, des condamnations qui n'ont pas été prononcées; et après avoir amoncelé sur leur tête force accusations menteuses, insinuations perfides, ironies sanglantes, on bat des mains, et dans un enivrement de joie que l'hérésie et l'impiété partagent on s'écrie charitablement : « Ils ne sont plus ; nous les avons écrasés !«( Historique.) (1)
Kn présence de cet odieux spectacle auquel nous assistons, en pré-
(1) Il n'en est pas de n)ème partout. Au moment où nous livrons ceci à l'impression, on nous assure qu'un arand et généreux prélat vient d'embrasser et de faire asseoir à sa table les deux plus illustres défenseurs de la méthode Iradilionnelle, que les journaux semi-rationalistes, d'accord avec les journaux rationalistes, ont si maltraités ! Mais , s'il y a trêve, réconciliation de ce côté, la guerre ne se continue pas avec moins d'acharnement sur d'autres points. Kn même temps que cet illustre prélat pressait sur son grand cœur ces hommes comme faisant du bien , un autre prélat les signalait au monde comme ne Taisant que du mal. En même temps que le premier de ces prélats , dans une pensée vraiment pastorale et catholique, veut mettre un terme à la discorde regrettable qui s'est glissée parmi les défenseurs du catholicisme, un savant professeur, dont nous estimons le caractère autant que nous déplorons ses écarts et la mauvaise voie où il s'est engagé, n'en dis|)o>e pas moins une nouvelle attaque contre la pliilo.sophie traditionnelle, dans un ouvrage auquel il travaille sur l'accord de la raison et de la foi, et qui n'est, à ce qu'on nous a dit, qu'un nouveau libelle contre la méthode de la foi, au profil de l'orgueil de la raison. On nous annonce aussi que d'autres écrivains senoi-rationalistes préparent des travaux dans le même .sens, pour lesquels ils se .seraient mis d'accord avec I'ilustre chef UF-S RATiONALiSTts FRANÇAIS ! Ainsi ce qui vient de se passer d'édifiant, quelque part, dans l'intérêt de la pai>:, n'empêche pas que le combat continue ^ur toute la ligne, et n'ùte rien de sou à-propos et de son actualité à cet écrit. Donc nttus persistons à le publier.!
*40 LKS SEMI-PÉLAOTEiVS DE LA PHïLOSOfHlK. ""
sence de cette haine avec laquelle les rationalistes catholiques s'acharnent contre les traditionalistes, en présence de la fureur avec laquelle on les tracasse, ne dirait-on pas que le plus grand danger qui menace en ce moment l'Église et la société n'est que du côté du traditionalisme? et que la religion et l'ordre sont sur le point de périr moins par les excès de l'incrédulité que par les excès de la toi ?
L'impiété déborde de toutes parts; le protestantisme fait tous les jours d'horribles progrès en France et en Italie. Grand nombre de journaux , organes de l'incrédulité , tirés à soixante mille exemplaires * et lus par des centaines de milliers d'hommes du peuple; un nombre non moins grand de romans et de livres, qu'on donne plutôt qu'on ne les vend, oîi le cynisme sacrilège n'est surpassé que par le dévergondage avec lequel on insulte aux mœurs , portent l'esprit d'irréligion et de désordre jusqu'au fond de la boutique, jusqu'aux mansardes et à la chaumière, pour y détruire ce qui reste encore de foi, d'habitudes et de traditions du catholicisme dans ces contrées, jadis si catholiques. Tous les jours on voit dans ces élucubrations sataniques, tracées aux lueiu's de l'enfer, la religion et ses ministres, l'I^glise et ses pasteurs, l'Évangile, ses dogmes et ses lois traînés dans la boue; cependant en présence de si grands scandales, rappelant les jours les plus néfastes du dix-huitième siècle, on voit nos zélés rationalistes catholiques ne s'occuper qu'à vexer les traditionalistes, à leur interdire toule action pour la défense du catholicisme menacé dans sa base, comme si la phalange de ses défenseurs, bornée à la coterie semi-ralionaliste, était assez forte à elle seule pour pouvoir se passer du concours des traditionalistes, de leur zèle, de leur science, de leur dévouement, de leur courage. En présence des rudes combats qu'un philosophisme impie livre à chaque instant, en plein jour, au christianisme (1), on voit ces étranges défenseurs du catholicisme, qui se disent « rationalistes catholiques,» demeurer muets, tranquilles, impassibles, n'élever leur voix
(1) On lit dans l'Union du 13 mars 1856 : « Il se manifeste, depuis quelque « temps, dans la presse démocratique, une reciiidescence singulière d'animositc^ « contre le clergé. Ces invectives, pour ainsi dire quotidiennes, sont dirigées «notamment contre les évêques,et leur emportement coutrasle étrangement <« avec le ton d'ordinaire assez calme et assez réservé de toute discussion et avec <c le silence h peu près complet, volontaire ou obligé, de toute polémique. Selon « nous, c'est là un symptôme grave et d'une signification qui n'échappera à « personne. — Henri de Riancey. » Rien n'est plus vrai. Cependant cet écrvain distingué n'en consacre pas moins ses articles pAf7oso/)/«i(/«cs presque exclusivement au triomphe du semi-rationalisme, et ne l'encourage pas moins par l'appui qu'il lui prête de son beau talent dans trois journaux !
UCIXIKMK CHAJ'ITBK. ^t I
({lie contre les partisans de la méthode traditionnelle , nVpuiser leur zèle qu'à les étouffer, à les perdre!
En vain, du haut de la Chaire éternelle , le souverain Pontife, sentinelle vigilante d'Israël, indique le rationalisme philosophique comme la vraie hérésie du jour, et crie que le vrai danger de la foi des peuples en Europe est In, et n'est que là; ou ne fait pas assez attention à sa parole. Ou se berce de l'existence d'un mouvement de retour vrrs la foi (1), qu'une recrudescence visible, palpable et des explosions toujours plus affreuses de l'esprit d'impiété démentent à chaque instant. On s'endort du côté des ennemis de l'Église dans une sécurité parfeite , et l'on ne porte la vigilance et le zèle qui doivent animer tous les docteurs de l'Église que vers une portion des enfants les plus fidèles de l'Eglise pour les tracasser et les combattre ! En vérité on ne com-
(I) Que ne payerions-nous pas pour pouvoir partager les douces illusions que de bons vivants, des optimistes se font sur ce sujet ! Mais comment croire à ce retour du peuple à la religion en présence de tout ce qu'on voit et qui prouve aux plus aveugles que le peuple s'éloigne toujours davantage de la religion ? Il est vrai que dans certaines localités on voit ce qu'on ne voyait pas depuis quarante ans, un grand nombre d'hommes pratiquant la religion et inondant les églises; mais il est vrai aussi que dans d'autres localités les églises sont tout à fait et tonjours vides, que le mépris ou l'indifférence de la religion a gagné et gagne toujours davantage les dernières classes , et que des populations entières vivent comme si elles n'avaient pas de Dieu ni aucune religion. Il est également vrai que la jeunesse ne promet pas de donner au pays une société plus croyante, plus morale , plus sage et plus sérieuse. Il est également vrai, et toutes les statistiques et tous les journaux quotidiens sont là pour l'attester, que l'immoralité et les plus horribles crimes, le parricide, l'infanticide et le suicide en particulier, augmentent.'dans des proportions effrayantes. Il est également vrai enfin que la conspiration anticatholique vient de s'organiser sous des (ormes nouvelles, avec une haine furibonde, et sur une plus large échelle que par le passé. On nous assure que, dans toute une classe d'hommes publics, on vient de s'entendre pour combattre l'Église, le catholicisme, jusqu'à son entière destruction en France. Dans le phénomène auquel nous assistons de tant de personnes qui reviennent à la religion, tandis qu'un plus grand nombre l'abandonne et se dispose à la combattre , il ne faut donc voir que le fait exceptionnel qui se reproduit toujours à la veille des grandes catastrophes, le fait bien dessiné et s'accomplissant au grand jour de la séparation des bons et des méchants , et du resserrement, en corps compacts, des soldats du Christ et des satellites de Satan, se disposant pour un combat suprême. Ainsi le bien même que nous voyons se faire, autant que le mal que nous voyons s'accroître, nous disent, dans le langage le plus clair pour ceux qui veulent l'entendre, que le christianisme va encore se trouver exposé à de rudes épreuves, et que l'avenir est gros de tempêtes et de bouleversements !
42 LKS SEMI-PÉLAGIEHS DR LA PHILOSOPHTE.
prend rien à cet aveuglement , si ce n'est qu'il est le plus grand des maux pour le présent et le plus grnnd des dangers pour l'avenir !
Du reste,, de quoi se plaignent-ils les traditionalistes? Ils ne recueillent que ce qu'ils ont semé, ils ne reçoivent que ce qu'ils ont mérité ! Les insensés ! ils ont le courage de croire et de soutenir qu'en créant l'homme Dieu lui a révélé toute vérité , lui a appris le langage de sa propre bouche, comme il façonna son corps de sa propre main; que le soleil invisible de cette révélation primitive, ayant une fois rayonné dans le monde des intelligencf s, ne s'y est pas plus entièrement éclipsé que le soleil visible dans le monde des corps; que la même Providence qui a mis sous la main de l'homme le pain pour la nourriture de son corps a mis sous ses yeux les vérités essentielles pour la nourriture de son âme ; qu'une première connaissance de la vérité, par un moyen étranger à la raison, est toujours nécessai re pour que la raison connaisse d'autres vérités, comme une première parole qui précède le langage est nécessaire pour apprendre la parole ; que le rôle de la raison n'est que de développer, de démontrer, de garder des vérités qui nous sont connues antérieurement à la raison; que la révélation sociale, domestique, donnant à l'homme les premières notions des vérités les plus importantes, précède toujours la formation de la raison, comme la raison formée précède l'acceptation de la révélation théologique et l'acte de foi; et que cette seconde révélation ne fait que compléter, perfectionner, achever ce que la première révélation a commencé. Voilà donc , par exemple, de la part des traditionalistes, des erreurs colossales, d'immenses extravagances, capables de renverser de fond en comble l'Église et la société ! ! !
Ce n'est pas tout. En présence des preuves de toute espèce de sa puissance à tout détruire, que la raison a accumulées depuis trois siècles et accumule de nos jours en Europe, ces imbéciles de traditionalistes ont encore le courage de nier la puissance de la raison à tout réédifier ! Au milieu du progrès toujours croissant que la raison fait faire à la morale, à la religion et à la philosophie, ils osent contester son efficacité, son aptitude à recomposer la morale délabrée, la religion en ruine, la philosophie anéantie! Unissant la calomnie à l'outrecuidance, ils osent soupçonner d'hypocrisie les pontifes du rationalisme philosophique^ dont on connaît la candeur, la franchise et la sincérité! Ils osent leur attribuer d'avoir dit dernièrement: « Nous '< sommes toujours les mêmes; et si nous avons eu récemment l'air « de ménager le catholicisme, c'est pour n'avoir pas maille à partir « avec la prêtraille (historique). » Ils osent reprocher aux rationalistes de faire, dans leurs livres, de saint Augustin un cartésien, et de saint Paul im rationaliste! Sous prétexte qu'ils ne la voient pas encore
DEUXIÈME CRAPITAS. 43
et que personne ne la voit plus qu'eux , ils osent nier l'heureuse alliance qui vient de se former entre la science et la foi ; ils ont brouillé la religion avec la philosophie, qui ne se sont pas, il est vrai, entendues jusqu'ici, mais qui étaient presque sur le point de s'entendre !Ah ils ont f;iit bien du mal à la religion et à l'Ftat les traditionalistes ! A y regarder de près, ce sont eux la véritable cause, la cause unique de tous les malheurs qu'on souffre aussi bien que de toutes les erreurs dont on est le jouet. Le panthéisme, le scepticisme et le sensualisme, qui en est la dernière conséquence, sont leur ouvrage aussi bien que le socialialisme. Le rationalisme, si on l'avait laissé faire, aurait remédié à tout cela ; car il n'est tout cela que pour i laisanter ; du reste, il est si moral, tellement ami de l'ordre, si catholique et surtout si humble, si modeste et si pieux! L'on ne se tromperait pas si on faisait retomber sur cette partie des traditionalistes la responsabilité de la guerre d'Orient, de l'augmentation des loyers, de la cherté des vivres , de la disette des denrées alimentaires, de la maladie de la vigne et des pommes de terre et même du choléra. Jugez donc si on n'a pas raison do leur en vouloir ! Ah ! si on voulait leur fnire la justice (jd'ils méritent, il n'y aurait pas assez de bûchers pour les punir!... Mais revenons à ce qui est sérieux.
$ 9. Tout cela prouve évidemment qu'il existe une affinité réelle entre le* semi-rationalisUs et les rationalistes purs. Aveu remarquable d'un semirationaliste touchant ce même fait.
Ce qui est évident, dans tout cela , c'est, nous le répétons , qu'on a aussi peu le droit de s'étonner et de crier « à l'itijustice » de ce que les semi-rationalistes , indulgents jusqu'à l'excès à l'égard des rationalistes pur sang, ne réservent que pour les traditionalistes leur haine, leur colère et leurs emportements qu'on a peu le droit de s'étonner et de crier « à l'injustice » de ce que les prolestants, tolérants jusqu'à l'indifférence à l'égard de toutes les religions, ne s'acharnent que conlTe le catholicisme. Que voulez-vous ? Le loup ne mange pas du loup ; mais tous les loups mangent de la brebis. Donc, dans leurs procédés à l'égard des traditionalistes, les semi-rationalistes , aussi bien que les protestants à l'égard des catholiques, en croyant n'obéir qu'aux mouvements du zèle, ne cèdent en réalité, comme nous venons de le remarquer, qu'à la puissance de l'esprit de caste, de parenté, de famille, à la force d'affinité, d'attraction secrète qui les entraînent du côté du rationalisme; et tout en s'appelant rationalistes catholiques, par les tendances de leur doctrines, de leurs principes, au point de vue philosophique., ils sont, sans s'en apercevoir^ moins catholiques (}ue rutioit allâtes !
ii LES SBMI-PÉLAf.lKNS DE LA PHILOSOPHIE.
Cette affinité , cette parenté entre les rationalistes absolus et les rationalistes mitigés ont été, en termes aussi clairs, aussi formels que possible, signalées par l'apologiste courtois de ces derniers. « Per- « suadés, dit M. Riguult à l'endroit que nous avons cité plus haut, t persuadés que la raison humaine est tout, parce que, selon eux, elle « est en communication directe avec Dieu , les rationalistes philoso- « phes n'avaient pas à se mêler d'une polémique entre ceux qui ac- « cordent quelque chose à la raison (les rationalistes catholiques) et « ceux qui ne lui accordent rien (les traditionalistes tels que les ima- « gine le Journal des Débats). Mais leurs PRÉFÉRENCES NAÏU- » RELLES (des xtiùonsWsits, philosophes) étaient POUR LESPRE- (( MIERS (les rationalistes catholiques), parce qu'entre les rationalistes li philosophes e.{ les rationalistes catholiques la différence n'est pas « une différence DU ÏOUÏ AU TOUT; ce n'est qu'une différence DU « PLUS AU RIOINS, Ces deux sortes de rationalistes ne s'enten- « dent qu'à demi, mais enfin ILS S'KNTENDEM SUR QUELQUE « CHOSE; et, DE PLUS, ils ont CE CARACTÈRE COMMUN de « ne pouvoir s'entendre ni les uns ni les autres avec le traditiona- « lisme ; ils sont rapprochés PAR LEURS IDÉES COMMUNES et « par leur antipathie commune. Il en résulte (jue, tout (n restant en o dehors du débat, les rationalistes philosophes ONT APPLAUDI « AVEC PLAISIR à la victoire (imaginaire et menteuse) desrationa- « listes catholiques, parce qu'à leurs yeux c'est la victoire du bon « sews., .Voilà ce que le Saint-Siège (qui n'a rien accordé) accorde aux « rationalistes catholiques et AUX RATIONALISTES PIIII-OSO- « PHES, QUI SE TIENNENT POUR SATISFAITS DE LA CON- « CESSION (1).
Ainsi, de par leur apologiste même, les rationalistes catholiques sont en parfaite communion de caractère, d'idées, d'antipathie, de plaisir, de satisfaction et de victoire avec les rationalistes philosophes; c'est-à-dire que, s'ils n'en sont pas les enfants ou les frères, ils en sont les alliés, les auxiliaires, les complices. Mais les traditionalistes ne leur ont pas reproché autre chose; seulement ils n'ont jamais été aussi explicites, aussi tranchants! Aussi les rationalistes catholiques ne se montrent pas médiocrement embarrassés toutes les fois qu'ils veulent repousser ce reproche que, bien plus que la polémique de leurs adversaires , LES APPLAUDISSEMENTS , LE PLAISIR ET LA
(1) Les heureux ! ce sont du reste les ci -devant satisfaits de la politique, qui, forts de la faveur de certains catholiques , viennent de se transformer en satisfaits de la phiiosopliie t
DblXlKMK CHAPilKE. io
SA'IISFACIION de leurs bons amis confirment et leur jettent à la figure comme une flétrissure !
§ 10. Premier trait d'identité des semi-rationalistes aux rationalistes purs iur le terrain de» doctrines. Ils prennent , eux aussi , pour point de départ de leur système l hypothèse ignoble et insensée des anciens épicuriens SOR l'obigike primitive de l'homme.
La variété des noms et des formes, le plus ou moins de quantité ne changent pas la qualité ou la nature des choses. Dévoilé ou masqué , jouant le rôle d'arlequin ou celui d'un roi , tout histrion est toujours le même histrion. Enfant ou vieillard, tout homme est toujours le même homme. A l'état d'arbrisseau ou d'arbre formé, toute plante tst toujours la même plante. Régnant sur un petit peuple ou sur une grande nation, toute souveraineté est toujours la même souveraineté !
Or, on a entendu l'un des plus passionnés semi-rationaliste, M. Riguut, nous ùire * que la différence entre le rationalisme philosopbi- « que et le rationalisme catholique nest que DU PLUS AU MOIINS. » Mais c'est nous dire que le rationalisme catholique ne diffère du rationalisme philosophique que par le nom, par la forme, par la quantité j par la grandeur; mais que, quant à leur qualité ou à leur nature, ces deux systèmes sont absolument identiques, et sont la même chose.
Donc, de par les semi-rationalistes eux-mêmes, le rationalisme catholique n'est que le rationalisme philosophique amoindri^ plus petit, plus mesure, pius timide, en un mot il riest que le rationalisme déguisé.
Rien n'est plus juste ni plus vrai que cette appréciation que lesseniirationalisteiont faite eux-mêmes de leur propre système. En effet, ce système est identique au rationalisme pur non-seulement par l'idenliie des sympathies et des stuiiments des partisans des deux systèmes que nous venons de constater, mais encore, ce qui est plus grave et plus déplorable, par 1 identité de leurs doctrines, qui ne fait des deux systèmes qu'un même et unique système. Voyez d'abortl cette identité de doctrines des semi-rationalistes et des rationalistes touchant leur point de départ.
Le point de départ dune philosophie n'est que dans la manière dont on conçoit lorigiue de l'homme et son développemeni. Or, en commençant par nier (en thèse, et non en hypothèse; que Dieu ait jamais parlé à l'homme, parce que, pour les rationalisâtes, l'honnue n'a eu nullement besoin de recevoir des leçons par qui que ce soit, void comment le rationalisme philosophique s'explique rhoiume intelli-
gent, l'homme moral, l'homme religieux, l'homme social, l'homme artiste, l'homme philosophe, l'homme tel que nous le voyons.
A son état primitif, l'homme n'a été qu'un être sauvage , une bête féroce, marchant sur ses mains et sur ses pieds comme sur des pattes. Aune plus grande perfection près de son organisme, il n'avait rien qui le distinguât des brutes, auxquelles il disputait les aliments et dont il partageait la félicité, imitant leur vie. Il avait bien de nobles instincts ; mais, quant aux idées, aux connaissances intellectuelles, à la raison, au sentiment, au langage, à la vertu, à la religion, à;ia science, à l'art, à l'industrie, quant, en un mot, à ce qui le fait homme, il n'en avait point du tout.
Ainsi jeté sur la terre , — on ne sait pas assez par quelle main , si ce ne fut celle d'une marâtre, — il y passa plusieurs siècles toujours à l'état de brute. Puis, un beau jour, s' étant aperçu qu'U avait Vinstinct de l'utile, il voulut en tirer profit; et avec son concours et sous son inspiration, il créa les mathématiques.
Plus tard, s'étant mieux reconnu et s'étant douté qu'il avait aussi ïinstinct du juste, il se hâta de le réaliser ; et c'est par ce moyen qu'il parvint à imaginer les lois et à établir la société.
Presque en même temps il devina qu'il avait encore Vinstinct du beau; et à son aide il inventa les beaux-arts.
Ce ne fut qu'à la quatrième époque de son existence que le genre humain, s'étant aperçu qu'il avait, par surcroît, V instinct religieux, s'empressa d'y satisfaire, et il inventa Dieu, l'âme, la vie future j les mystères, la religion.
Mais, ô merveilles de la toute-puissance de l'homme! il n'a fait tout cela que n'étant encore qu'une brute. Il n'a été mathématicien , législateur, moraliste, homme dÈtat, artiste et théologien qu'avant d'avoir appris à parler et même à raisonner! car ce n'est qu'à la dernière époque et après le laps de quelques milliers d'années que, s'étudiant toujours mieux lui-même et se trouvant doué, pour complément de la perfection de sa nature , de Vinstinçt du raisonnement , l'envie lui prit d'en faire usage. Et ce fut alors, et ce ne fut qu'alors qu'il se forma les principes de la raison, se donna la raison, inventa le langage ; et que, voulant se rendre compte de toutes ses créations, particulièrement de la religion qum s' était formée lui-même, il créa enfin la science et fonda la philosophie.
Voilà ce que l'illustre chef (1) du rationalisme français n'a pas rougi de professer tout haut , en propres termes, dans une école cé-
(1) M. Cousin, Cours de philosopfiie de 1828 ; XIIJ* Leçon.
OSUXIKME CHAPITBB. 47
lebre et ce qu'il n'a pas encore désavoué, que nous sachions. V oilà c»" qu'il n*a pas tremblé d'enseigner peudant plusieurs années à une jeunesse d'élite, qu'il était chargé d'instruire et d'éclairer! Voila ce qui a été dit, imprimé, applaudi, récompensé touchant l'origine de t homme et le progrès de l'humanité, dans cette métropole de la civilisation; et voilà ce qui a enfanté cette foule de rationalistes imberbes qui, par le C3'nisme de leur incrédulité et la corruption de leurs mœurs, déshonorent la civilisation française, et préparent à la France d'itninenses malheurs !
Or, peut-oa rien imaginer de plus honteux, de plus dégradant pour l'homme qu'une pareille explication de son origine , de sa nature, de son développement, de sa condition? Y a-t-il rien de plus absurde que cette doctrine : Que l'homme à l'état d'ignorance et de stupidité de l'àne ou du mouton ait pu inventer ce qu'il y de plus profondément philosophique , de plus grand , de plus sublime , de plus mystérieux ; de plus incotnpréheusible en lui, la raison et la parole? Que l'homme à l'état de dégradation, de corruption, de férocité des bêtes fauves ait pu inventer la justice, le devoir, les lois^ la religion; qu'il s'y soit spontanément soumis , et que par ses seuls moyens la brute se soit faite homme, et la barbarie même se soit convertie ellemême, par ses seuls efforts, en civilisation?
Mais nos rationalistes n'ont pas même le triste honneur d*avoir inventé, eux, de si colossales extravagances, de si grossières absurdités; ils ne les ont empruntées qu'à l'école épicurienne, dont le poète qui se glorifiait du nom de poubceal du tholpeau d Épicibe {f^picuri de grege porcum ) et Cicéron iui-méme nous ont transmis la doctrine sur [état primitif de F homme et sur Porigine de la société.
« Les premiers humains, comme toutes les brutes, a dit Horace, « sont sortis di-s ei;trailies de la lerre. Ils n'étaient alors qu'un trou- « peau muet et immonde, privé de la raison et de la parole. Pour un • peu de gland et pour une tanière ils se faisaient mutuellement la « guerre. C'était, au commencement, une guerre à égratignures et à « coups de poing; ensuite on se battit avec des bâtons , et enfin avec « des armes artistem^nt fabriquées. Plus tard ils intentèrent euu:- « mêmes la parole, formèrent un langage pour exprimer les senti- « ments de l'âme et trouver des noms qui indiquassent les choses. A « cette époque-là ils conmiencerent a bâtir des viiles , à les entourer n de murailles. Us firent des lois qui prohibaient le vol, le meurtre et « l'adultère. Car, même avant Hélène, la femme a toujours ele , dans « les anciens temps, une cuuse funeste de guerre parmi les hommes. « Adonnés, jusque-la, aux vagues jouissances de la chair , hors du ma- •" riage, comme les bétes fauves, ils se disputaient la femelle et se Tar-
(. radiaient les uns aux autres par la force. Le plus vaillant en faisait « sa proie, comme, dans le troupeau , le taureau le plus fort finit par « s'approprier la génisse. Mais ces hommes-là sont morts, ne laissant « aucun souvenir d'eux, encore moins leur nom! Si donc l'on veut « fouiller les annales du monde, on sera obligé de croire que ce n'est « pas la nature qui a pu apprendre aux hommes à discerner le bien « du mal, le juste de l'injuste, ce qui est permis de ce qui est dé- « fendu, mais que l'unique source du dboit a été la cbainte « DE l'oppbession. « (Satyhar. lib. I, sat. 3.)
Cicéron a dit de son côté : « Il y eut un temps où les hommes vi- « vaient en vaguant dans les campagnes , tout à fait à la manière « des brutes. Ils se nourrissaient des mêmes aliments que les bêtes « féroces. Ils ne se conduisaient que d'après les instincts du corps, et « non d'après les dictées de la raison. On ne professait alors aucune « religion divine ; on n'observait aucune loi morale, aucun devoir. « Le mariage légitime était inconnu. Les pères ne reconnaissaient pas « k'urs propres enfants ni les enfants leurs propres pères. On ne « comprenait pas alors les avantages du droit et de l'équité. Tout « était ignorance et erreur, abus des seules forces du corps ; et c'était « à l'ombre de ces satellites horribles et funestes que s'assouvissaient « et régnaient en tyrans les plus aveugles et les plus audacieuses « passions. » (De In vent., L)
On le voit donc, la manière dont les soi-disant philosophes spiritualistes du dix-neuvième siècle ont expliqué l'origine et le développement de l'homme , sauf un surcroît d'absurdité, est parfaitement la même que celle qu'avaient imaginée les philosophes matérialistes anciens. C'est dans la boue des jardins d'Épiciire qu'ils sont allés ramasser cette ignoble fable et qu'ils ont fait de cette doctrine du sensualisme le plus abject la base de leur rationalisme et le point de départ de leur philosophie, le tout pour le plus grand honneur de l'homme, pour la plus grande gloire de la science et le plus grand bonheur de la société!
Or, tout en protestant contre rette fable ignominieuse et absurde , tout en la désavouant et en la flétrissant par /es mots, c'est d'elle qu'en fait le semi-rationalisme prend, lui aussi, son point de départ; et c'est le chef, le maître lui-même du système qui , dans la théorie qu'aux grands opplandissements de toute l'école et aux éclats de rire do tons les incrédules il a formulée sur l'homme sauvage, nous apprend que le semi-rationalisme en est vraiment là sur le grave point de Vhonime primitif.
Dans un passage aussi éloquent que bien pensé , que nous reporterons plus loin, il avait commencé par établir le fait </«e /a raiso/ui'a
DIVXIÊME CHAPITBB. 49
jamais été livrée a ellb selle ; que dés Porigine du monde elle
A. TOUJOURS MABCHÉ ET MABCHE TODJODBS A LA LUMIÈBE DE LA
TBADiTiON, et que TOUTE RAISON EST ENSEIGNÉE (sic).
Mais, quelques lignes plus loin , se mettant en contradiction flagrante avec ce métnefait, si certain, si constant, si universel, si resplendissant, qu'il venait de reconnaître et de constater lui-même, le même auteur a ajouté ceci : « Nous entreprendrons de faire voir aux « traditionalistes la raison agissant, au moins quelque temps, en « dehors DE TOUTE RÉVÉLATION ET DE TOUTE TRADITION « (page 3); » et il a tenu parole... quant à [entreprise; quant au succès, c'est tout autre chose ! Et voici de quelle manière il s'y est pris.
Il commence par regretter que l'imprudence des traditionalistes , M. de Bonald à leflr tète, Cait engagé à les suivre sur un terrain qui n'est pas le sien, à discuter t hypothèse d^une société sans traditigiï ou &une société presque en tout étrangère a la grande société; sortie d'elle, mais n'ayant reçu d'elle que l'existence et la vie, et réduite
à ELLE-MÊME POUB TOUT INVENTEE et TOUT DÉCOIIVBIB {ibid.).
Puis, ensuite, il se met sérieusement à prouver, en soixante et onze pages, \° qu'une telle société (nous copions) pourrait avoir des connaissances intellectuelles, morales, sociales et religieuses (Ile partie, eh. Il); 2*" qu'une telle société aurait d'abord le langage par signes ( chap. m ) ; S** qu'une telle société aurait même la parole , la parole ayant pu être inventée par Fhomme (chap. iv; ; 4° qu'en effet c'est thomme qui s'est créé la parole (chap. v) ; et 5° enOn que le genre humain, supposé, à son origine, dans l'état de la barbarie la plus complète, a pu se civiliser lui-même; caria civilisation spontanée du sauvage est possible. Voilà ce que notre docteur semirationaliste a prétendu démontrer; et par conséquent voilà ce qu'il pense sur l'état primitif de l'homme. Mais c'est en propres termes la fable hideuse de [origine brutale de l'homme et de son perfectionnement successif par ses propres moyens, fable que le même auteur avait commencé par désavouer et par stigmatiser de la façon la plus énergique. Mais c'est , ni plus ni moins, le principe fondamental du rationalisme philosophique , du progrès humanitaire , du panthéisme et même de l'athéisme, de tous les systèmes extravagants et détestables de la philosophie moderne; car, comme on vient de le voir, le point de départ de celte philosophie u'est précisément que la doctrine duue SOCIÉTÉ PRIMITIVE EN DEHORS DE TOUTE RÉ- VÉLATION, DE TOUTE TRADITION, c'est-à-dire dune société non-societé^ devenue société civilisée par le développement successif de ses forces naturelles !
Il est vrai que, controversiste habile, notre auteur n'a pas osé affirmer, d'une manière patente, que des hommes placés dans une telle société pourraient s'élever, par leurs seuls efforts, à l'idée de Dieu, de l'dme, de la vérité, de la vertu. Mais, ayant dit, avec une intrépidité sans pareille (page 273) : Nous nous bornons à rappeler que le traditionalisme , soutenant que la chose est impossible, ne prouve pas ce qu'il avance, ET QU'IL EST TOUJOURS PERMIS D'EXA- MIJNER APRÈS LUI; n'a-t-il pas assez montré le bout de l'oreille? ]N'a-t-il pas afiirmé d'une manière tortueuse et obscure que la chose est possible! D'autant plus qu'il a fini le premier chapitre consacré à cette discussion par ces remarquables paroles : « Munis de ces pen," « sées, et de ces pr^emiers éléments DE TOUTE COPsINAISSANCE, « on ne peut affirmer qu'ils ( les hommes d'une société sans tradi- « lions) feront de rapides progrès , et qu'ils auroiit avec succès cul- « tivé la science; mais il est impossible aussi d'assigner à leur déve- « loppement progressif DES LIMITES DÉTERMINÉES , surtout « si on leur accorde quelque moyen de communication entre eux ft et de féconder ce premier fond par le commerce de la pensée (page 274). »
Or, ces paroles dépouillées du galimatias qui les enveloppe, ou n'ont pas de sens, ou elles n'ont que ce sens-ci : « Tous les hommes ont eu eux-mêmes les premiers éléments DE TOUTE CONNAISSANCE; ils ont aussi en eux-mêmes un principe de développement successif dont il est impossible d'assigner les limites — c'est-à-dire un principe de développement progressif satis limite, — par lequel ils peuvent s'élever A TOUTE ESPÈCE DE CONNAISSANCES; qu'ils peuvent s'inventer à euxmêmes des moyens de communication, par lesquels ils peuvent mettre en commerce leur censée ei féconder ce premier fond de leur perfectionnement ; et par conséquent que, même supposés à leur origine dans un état de barbarie complète, dépourvus de toute instruction et de toute tradition , ils pQxxyeni progresser indéfmitivement , quoique lentement, et cultiver la science, quoique sans beaucoup de succès. « Mais c'est, encore une fois, la doctrine rationaliste du progrès humanitaire dans toute sa hideur. Les rationalistes les plus avancés ne disent pas autre chose, et ne demandent point qu'on leur accorde autre chose. Voilà donc le semi-rationalisme en parfait accord avecle rationalisme pur sur la doctrine touchant la puissance de l'homme sauvage : de se perfectionner et de se civiliser.
Et qu'on ne dise pas « qu'entre ces deux écoles, il y a cette Immense différence que l'école rationaliste admet comme une thèse, comme un fait l'origine brutale de l'homme, tandis que le chef de l'école semirationaliste n'admet cette ignoble fable que comme une hypothèse.
DEUXIÈME CHAPITBB. 54
une liction, que ces maudits traditionalistes lui ont fait un pénible devoir de discuter! »
D'abord, comme avant d'afGrmer qu'une chose EST il faut conimeucer par prouver qu'elle est possible ou quelle n'implique pas contradiction, les rationalistes commencent^ eux aussi, par prouver qu'il est possible ou qu'il u'implique pas contradiction que le genre humain, à son origine, n'a été qu'wi troupeau de bêles fauiies. Par conséquent, en prouvant, comme notre auteur la fait, qu'une telle origine pour une société humaine est possible et n'implique pas contradiction^ l'école serai-rationaliste se place sur le même terrain, adopte le même principe, parle le même langage que l'école rationaliste, et fait chorus avec elle.
Ensuite, tout en avouant que la sauvagerie primitive du genre Immain est une fable absurde, une hypothèse qu'il a été obligé d'examiner malgré lui, par un de ces tours de force qui lui sont si familiers, notre auteur, aussi bien que toute l'école, n'en admet pas moins en détail , d'une manière positive et comme une thèse, tout ce qui se rapporte à cette même fable, et en fait les frais.
JSous allons prouver cela, d'abord, par létrange théorie des semirationalistes sur les idées. Mais avant de les stigmatiser à ce sujet, et de montrer leur parfaite identité de doctrine avec les rationalistes purs, il est de toute nécessité d'exposer ici , dans tout leur jour, les différents systèmes faux et le système uniquement vrai, solide et sublime de la philosophie chrétienne sur la nature des idées, sur leur origine et sur leur formation.
§ 11. Exposition de la doctrine des idées, nécessaire à rappeler avant de constater Videntilé de la doctrine du semi-rationalisme et du rationalisme sur le même sujet. Qu'est-ce que Tidée? Les trois systèmes de la philosophie touchant Tohicike des idées. Le système chrétien sur le même sujet; son importance et sa grandeur. Comment, d'après ce système, Vesprit se forme les idées et comprend l'universel par le particuculier. La mémoire sessitive et la mémoire ihtellective. Comment les choses inteliujibles sont dans l'intellect qui les entend. La doctrine scolastique sur les idées est la plus simple, la plus naturelle et la plus raisonnable.
La plus grande question , la question capitale de la philosophie , à ses époques différentes , a été la question sur l'origine des Idées.
Sur cette question, comme sur toutes les questions qui en dépendent , le mond'î [ihilosopliique païen s'était toujours et partout divisé en deux grandes écoles, eu deux grandes sectes : la secte spiriiualiste , représentée, chez les Grecs, par Platon , et la secte mc" térialiste, personniCée, chez le même peuple , dans Épicure.
L'Idée n'est que la conception du particulier cVune manière universelle.
L'homme ne perçoit, par les sens, que CE cheval, CE lion, CETTE maison, CETTE cause, CET effet, CE bien, CE mal physique, et il conçoit, dans son esprit, LE cheval, LA. cause, LE lion, L'effet, LA maison, LE bien, LE mal de l'ordre matériel. Il n'apprend à connaître, par l'instruction domestique, que SON Dieu, SOIS âme, ou CE Dieu, CETTE âme, CET acte vicieux, CET acte vertueux, CE devoir ; et son esprit se trouve avoir la conception générale DE Dieu , DE L'ame , DU vice, DE LA vertu , DU devoir.
Et c'est là l'immense différence qui existe réellement entre l'intellect et le sens : Que l'intellect est la faculté de saisir I'universel, tandis que le sens ne peut s'élever au-dessus du pakticuliee; Sensus et intellectus difj'erunt realUer per univebsale et pauticu- LAHE (S. Thom. ).
L'homme ne reçoit, deVextérieur, que la connaissance de CES objets, ou ù' objets particuliers , individuels , particularisés, individualisés, déterminés par CE temps, par CE lieu, par CES formes, ou par ces conditions spéciales de leur existence; parce que tout ce qui existe physiquement et tout ce qui se fait n'est que particulier, individuel, déterminé, et non pas général ou universel; ce n'est que CET être, CETTE chose, et non pas L'être , LA chose.
Cependant CES mêmes objets particuliers, individuels, concrets, il ne les voit, en lui-même^ que dépouilles de toutes les circonstances de l'individualisation ; il ne les voit que d'une manière intentionnelle, abstraite^ générale, imiverselle. Et les idées ne sont, nous le répétons, que ces conceptions intentionnelles, abstraites, générales, universelles des choses particulières (l).
Cette manière différente d'exister des mêmes êtres, à l'extérieur et à l'intérieur de l'homme, est un fait trop manifeste et trop réel pour avoir pu échapper au génie dePlaton. En même temps, il trouva impossible queces sublimes conceptions universelles deschoses, quel'esprit rencontre en lui-même, lui viennent du corps qui ne nous indique ces mêmes choses qu'à l'état particulier. Donc, pour s'expliquer cet étonnant phénomène, ce grand mystère de l'honnne, il eut recours à l'action d'un Intellect unique, immense, tout-puissant, existant eu dehors de riiomme ; il eut recours à Dieu ; il dit que c'est Dieu qui, possédant, dans sa nature inllnie, ces conceptions, les communique et
(1) Voyez ïiolrt> lettre à M. l'abbé Glaire, à la (in de ce volume, où celte doctrine sur les idées est encore développée.
DIUXIÈMF CHAPITRK. î)3
les dépose directement et toutes faites dans l'esprit de l'homme. Et il enseigna que l'Iiomme porte dès sa naissance, en luimènie et avec luimême, toutes les idées des choses, cachées sous les replis de son intelligence, sauf à les en déterrer avec le temps, par la réflexion (1). C'est la doctrine des Idées innées.
Dans la grossièreté de son cerveau , Épicure ( aussi bien que les philosophes qui l'avaient précédé et ceux qui l'ont suivi et le suivent encore) ne sut distinguer cette différence de l'existence des êtres : à l'état d'individualisme au dehors, et à l'état d'une universalité sans bornes au dedans de l'homme. Dans ces conceptions intentionnelles, abstraites, générales, universelles, des choses particulières, conceptions si fort audessus de l'activité des sens, il ne vit qu'un jeu des sens, et le résultat immédiat, direct des impressions matérielles sur l'organisation physique ; et il dit que toutes les idées nous arrivent toutes faites par le corps, et ne sont que l'opération du corps. C'est la théorie des idées acquises par les sens.
C'est au milieu de ces deux systèmes opposés que le génie d'Aristote, moins brillant, moins élevé, moins poétique, mais plus positif, plus actuel, plus profond que le génie de Platon, vint jeter son système s\xr Vintellect agissant, se formant lui-même les conceptions universelles des choses ou les idées à foccasion de leurs fantômes particuliers que lui en transmettent tes .ny/js. C'était, à quelques imperfections près , la vraie doctrine sur Corigine des Idées. Mais le prestige attaché à la philosophie de Platon et la séduction qu'exerçait la philosophie d'Epicure empêchèrent que cette grande doctrine du philosophe de Stagyre fût adoptée et même comprise; et sur ce grave sujet, le platonisme et l'épicurcisme continuèrent à se partager l'empire
(1) La cause de cette erreur de Platon et de tous ceux qui le suivent aveuglément sans le comprendre a été qu'il n'a pas compris lui-même le principe que saint Thomas a si bienétal)ii, dans un passage qu'on lira plus loin , Que toute forme, toute espèce, toute conception immatérielle d'une chose matérielle doit de toute nécessité se trouver réalisée au moins dans un individu matériellement existant. De là Platon établit que les formes des espèces intelligibles, les abstractions des quiddités des choses sensibles, ou les idées, subsistent réellement en elles-mêmes, par elles-mêmes, sans matière, et séparées de toute matière. Ainsi il appelle, par exemple, la conception de la quiddité, de la nature, ou l'idée de l'homme, le-pak-soi-homme (per se hominem) ; et l'idée du cheval , le-par-soi-cheval iper se equum) ; et il soutient que ce sont des substances séparées de tout corps (Dieu et les esprits célestts) qui ont soin de glisser ces idées dans l'esprit de l'homme ; et que c'est pour ct la qi.e nous les rencontrons toutes faites en nous-mêmes. Ce qui est moins de la philosophie que de la poésie, et même de la plus tri.ste espèce !
du monde scientifique païen , jusqu'à ce que ces deux systèmes disparussent dans le sang et dans la boue.
Le christianisme s'établit dans le monde; et en proposant I'IIomme- DiEU en même temps à la foi , à l'adoration , à l'amour, à la méditation et à l'étude des hommes, il leur fit connaître Z3/ew et l'homme dans cet Homme-Dibu et par cet Homme-Dieu; et du sein de la vraie religion il fit jaillir la vraie philosophie.
A l'aide du mystère de l'incarnation, qui révéla en Jésus-Christ une individualité unique, ineffable, dans laquelle Dieu et l'homme sont substantiellement unis dans l'unité de la personne du Ferbe, on parvint à comprendre que l'homme n'est qu'un composé , dans lequel l'âme et le corps sont substantiellement unis dans l'unité de l'être de l'âme : doctrine merveilleuse et d'une immense portée, qui renferme toute la vraie philosophie , aussi bien que toute la vraie théologie, et que saint Athanase renferma dans ces deux mots : « Comme « l'âme rationnelle et le corps n'est qw'im homme, de même Dieu et « l'homme n'est qu'un Jésus-Christ [Symb. saint Athan.). »
De même, à l'aide du mystère de l'auguste Trinité, qui révéla en Dieu une intelligence incréée ;, se contemplant de toute éternité ellemême et engendrant en elle-même son Verbe, Dieu lui-même, parce que le principe qui l'engendre est Dieu ; à l'aide de ce mystère, disons-nous, on parvint à voir dans l'àme humaine une intelligence créée, commençant, dans un temps donné, à contempler en elle-même toutes les choses, et engendrant aussi sa pensée à elle, son verbe, intelligible hn-mème^ parce que le principe qui l'engendre est intellect; c'est-à-dire parce que ce principe est une intelligence concevant les choses d'une manière universelle, générale, comme il convient à la faculté intellectuelle de les concevoir et les connaître; en un mot, se formant les idées : doctrine non moins merveilleuse et d'une portée non moins grande, et que saint Augustin, suivi par saint Thomas (i), résuma dans cette profonde parole : » Le Verbe de l'homme est le fils de son coeur , filius cordis. Dès ce moment, le grand problème de Vorigiyie des idées, pour la solution duquel la philosophie païenne avait , pendant tant de siècles, épuisé en vain toute son activité, fut résolu; et, par là, l'on connut toute l'économie de la pensée et de la connaissance humaines.
(1) « Quiciimque inleliigit, ex hoc ipso quod iutelligit, procedit aliquid intra « ipsum qiioii est coiiceplio rei inteilccfuae, ex vi intcllectiva proveiiiens, et ex «fejiis notitia procedens ; quam qiiidem concepllouem vox significat, et dicitur « Verbum cordis, significatuin verbo vocis » (S. Thomas, 1. q. 188, a. 1). Sublime et magnifique pensée ! Toute la vraie philosopliie est là, aussi bien que tou e la religion !
DEUXIÈME CHAPITBB. 8t)
Le christianisme est la vraie religion, la religion que Dieu révéla au monde dès roriuinc du monde , et (|u'il perfectionna et accomplit par le Christ dans la plénitude des temps. Toute vérité qui , avant même son établissement , avait rayonné dans l'ancien monde est sortie de son sein , n'est qu'un reflet de sa lumière. Donc tout ce qui est vrai lui a[)partient de droit; c'est sou partage, parce que c'est son inspiration et son œuvre; il peut le revendiquer comme sa propriété et le faire servir à son usage.
Or, la doctrine d'Aristote sur l'âme, exhumée par les Arabes au septième siècle, entrait dans cette catégorie; car son auteur l'avait empruntée ou volée aux Indous, c'est-à-dire à l'ancienne science, conservée, dans cette contrée, par la tradition. Ayant donc rencontré cette doctrine sur le chemin de son développement scientillque , le christianisme s'en empara , se l'appropria , et après l'avoir dépouillée de toutes les exagérations et les erreurs qui la déûguraient, il la constitua en une science harmonique avec la foi ; il en fit la simple formule de l'explication du dogme chrétien. C'est la philosophie scolastique, dont les anciens Pères avaient jeté les fondements et que saint Thomas acheva et éleva à sa plus haute perfection. En sorte que ce n'est pas de la philosophie scolastique qu'est sortie la théologie catholique; mais c'est de ia théologie catholique qu'est sortie la philosophie scolastique , que, par conséquent, à plus juste raison , on dirait « philosophie chrétienne. »
îsous demandons pardon à notre lecteur de cette digression sur l'origine et l'esprit de la scolastique. Cette digression est tout à fait dans l'intérêt de la cause que nous défendons. Bien plus, elle est cette cause elle-même. Car ce n'est que depuis que de prétendus savants, parmi les catholiques même^ faisant, sans s'en douter, cause commune avec le protestantisme et l'incrédulité, ont prisa tâche, même de nos Jours, de déprécier cette science, que, même parmi les philosophes catholiques, on ne s'entend plus sur les questions les plus importantes et les plus délicates , et surtout sur la méthode philosophique de parvenir à la vérité.
D'après donc la doctrine scolastique, à son entrée dans le monde l'âme humaine n'est qu'u;ie table rase où rien n'est encore écrit (1),
(1) « Intellectus hiimanus, qui est ultimus in ordine iniellectuum, et niaxiinc « remotiis a perfectione divini intellectus, est in potentin respectn inteliigibi- « Hum, et in priiicipio e»t sicut tabula rasa, in qua iiihile»t scriptum, quod ma- « nifeste apparet e\ hoc quod principio sumus intelligentes tantuin in polent iia; poslraodnm aufem elïicimnr intellfgentes in actu [S. Tfiom., l, q. 79, « 2).»
c'est-à-dire qu'elle n'a en elle-même ni idées, ni connaissances, ni vérités d'aucune espèce, ni latentes ni cachées, ni à l'état de germe ni à l'état de développement. Mais, comme nous l'avons dit ailleurs ( de VOrigine des Idées, ^. 25), semblable au Fils deDieu fait homme, qui, dans l'état de l'indigence la plus complète où il apparut dans ce monde, n'en portait pas moins sa principauté sub son épaule, Cvjusimperium super Immerum ejus, et n'en eut pas moins en lui la puissance de conquérir le monde, l'âme humaine, malgré cet état de dénûment intellectuel complet où elle se trouve dans l'homme naissant à la vie, n'en porte pas moins sur son front l'empreinte du visage de Dieu même ; Signatumest super nos lumen vultus tui, Domine (Psal.) (1); elle n'a pas moins en elle-même cette faculté sublime de Vintellect ac^z/, que l'âme de la brute n'a pas; Çmz6«s non est intellectus (ibid.), et qui n'est qu'une certaine participation de la lumière divine; Intellectus agens est participatio qusedam luminis divini (saint Thomas). C'est par elle que l'âme généralise le particulier, universalise le singulier, se forme elle-même les idées, et acquiert le droit de régner en reine dans le monde de la vérité. Venant immédiatement de Dieu, cette étonnante puissance n'a besoin d'aucun secours extérieur, d'aucun enseignement pour se mettre à l'œuvre. C'est, avonsnous dit, la respiration de Pâme qui ne s'apprend pas phis que la respiration du corps. Seulement , comme pour respirer le corps a besoin de l'air, qui est la cause matérielle de la respiration, de même l'intellect agissant a besoin du fantôme des choses extérieures, que les sens transmettent à l'imagination, et qui est la cause matérielle de la formation de l'idée.
Dès le moment donc où les sens de l'enfant ont atteint l'état de développement nécessaire pour distinguer les objets extérieurs et pour en soumettre fidèlement le fantôme à son imagination , son intellect agissant tout seul , par sa seule activité , indépendamment de toute instruction et avec la facilité et la rapidité avec lesquelles l'œil corporel résume en lui-même une immense variété d'objets sans leur matière , il dépouille ce fantôme de toutes ses conditions d'individualisation [de hic et nunc), en exprime et en constitue une conception intentionnelle universelle {species expressa)^ se la rend intelligible, et se forme l'idée.
C'est ainsi, dit saint Thomas, que les puissances sensitives préparent à l'intellect l'objet qui lui est propre , la connaissance de l'être com-
(1) c'est saint Thomas qui a donné à ces paroles du Prophète le sens que nous leur donnons ici.
DBUXTÈMB CHAPTTRE. 57
mun : Potentise sensitivx préparant intellectui svum objectum. Ens commune est objection proprie intellectus. Kt par là on comprend encore, ajoute l'Angélique, la nécessité qu'a notre âme intellective d'être unie au corps; car indépendante tout à fait du corps, par rapport à son être, elle a besoin du corps par rapport à son opération propre , qui est celle de comprendre, et par laquelle non la puissance, mais la inatière, lui est fournie par le corps : Maxime videtur corpus esse necessarium animx intellectivx ad ejus propriam operatio- Mewj, qux est intelligere : quia secundum esse suum a corpore non dependet.
C'est la sublime et magnifique doctrine de la philosophie chrétienne sur Vorigine des idées que, d'après saint Thomas, nous développons et défendons, en France, depuis sept ans, dans tous nos écrits (1).
Mais expliquons encore davantage, pour la plus grande satisfaction de nos lecteurs catholiques, celte même doctrine, si conforme aux principes du catholicisme, touchant la grandeur et la dignité de l'âme humaine.
Les choses sensibles, dit saint Thomas, se reçoivent en deux manières : d'une matière matérielle avec la matière, ou d'une manière intentionnelle sans la matière. La main qui , au contact d'une chose chaude ou odorante , devient chaude ou odorante elle-même reçoit la qualité de la chaleur ou de l'odeur avec leur matière. Mais la prunelle de l'oeil qui perçoit le blanc ou le rouge sans devenir pour cela blanche ou rouge elle-même reçoit l'espèce du blanc ou du rouge d'une manière intentionnelle, abstraite, spirituelle sans leur matière,;(2). Et généralement l'œil qui voit un corps ne reçoit en lui que l'espèce intentionnelle de ce corps, et non matériellement le corps lui-même. C'est parce qu'en vertu de sa merveilleuse organisation, en présence d'un ou de plusieurs corps éclairés par la lumière, l'œil dépouille ces corps de leur matérialité , les spiritualise en quelque sorte, et s'en forme, lui, une espèce intentionnelle par laquelle et dans laquelle il les voit, dans toute leur immense variété malgré
(1) Voyez, en particulier, notre deuxième Conférence sur la philosophie chrétienne du moyen âge, au tome 1"^ de la Raison philosophique ; et nos écrits sur la vraie philosophie et sur Vorigine des idées, etc.
(2) * Res sensibiles recipiuntur i" immutatione naturali cum materia; et 2° im- « mulatione spirituali (sine nialiria) : qnando recipitur qualités sensibiiis se- « cuniiuni esse spiriluale, id est species, seu ii^teutio quaiilatis et non ipsa « qualitas : &icut pupiila recipit speciem albedinis, et taroen ipsa non efflci- « citur alba;sicut per primam immutationem manus tit calida vel odorifera « ex contacta rei calidae vel odoriferœ {Supplément, q. 84, a. 2). »
58 LES semi-pélaCtIens de la philosophie.
son unicité, et dans toute leur grandeur naturelle malgré sa petitesse.
Ce n'est donc pas sans raison que, pour indiquer les phénomènes de vision de Vesprit, Ton emploie le même langage par lequel nous exprimons les phénomènes de la vision du corps, et que saint Thomas appelle la vue le sens le plus cognosciUf et le plus intellectif. Car rien ne nous représente mieux et ne nous fait mieux comprendre les opérations de notre intellect.
Seulement, tout en se formant l'espèce intentionnelle de la chose vue sans sa matière, Tceil ne la dépouille pas de ses conditions matérielles de i'ici et du maintenant {de hic et nunc) qui l'individualisent; et il voit toujours, par exemple, CETTE chaise, CETTE table, CE cheval, CETTE maison dans ce moment et dans cet endroit , tandis que l'intellect, en regardant les fantômes de ces mêmes objets que l'oeil a fait passer et a imprimé dans l'imagination, ce fantôme, dégagé déjà de la matière de l'objet qu'il représente, il le spiritualise encore davantage, car il le dépouille encore des conditions matérielles susdites ; il généralise, par surcroît, ce que l'œil n'avait fait que spiritualiser: il y voit,^nous le répétons, LA. chaise, LA table, LE cheval, LA maison-, il s'en forme la conception générale ou Vidée, et connaît la chose vue plus parfaitement que ne le fait l'oeil corporel. Car toute vertu cognoscitive est d'autant plus parfaite qu'elle perçoit l'objet matériel d'une manière plus immatérielle; et rien n'est plus immatériel que I'univbksel (l).
A cette exception près, l'œil corporel est le témoin fidèle des opérations de l'intellect, l'œil de l'esprit; et il nous dit que, de même que sans aucune instruction, sans aucun enseignement extérieurs, préalables, mais en vertu de sa propre nature, il exécute, sans la moindre difficulté, en un instant, son immense et ineffable opération de spiritualiser la chose, en la dépouillant de sa matière, et de s'en former la conception intentionnelle, de même l'intellect, sans aucune instruction, sans aucun enseignement extérieurs, préalables, mais en vertu de la participation de la lumière de l'Intellect divin qui fait tomber sur lui un de ses rayons divins, exécute, sans la moindre peine et avec la rapidité de l'éclair, son opération encore plus immense et plus ineffable de généraliser le fantôme qui lui est présenté dans ses condi-
(1) « Quanto aliqiiid immaterialiiis liabet formam rei cognUac, tanlo perfec- « tins cognoscit. Unde intellectiis qui aljslraliitspcciem, non solum a materia, «« sed etiam a mateiialibns con<iilionii)iis individiiantibns, perfcctiiis cognoscit « quam sensiis, qui accipit formatn rei cognitœ, sine materia qiiidcm, sed cum « conditionibus materiaUbus ; et intcr ipsos serisns, visus est niagii cognos- « citivus quia est minus raaterialis (S. Thom., 1, q. 84, a. 2). »
DBinClèVB CHAPITRE. 59
tions matérielles, et de s'en former l'idée. Il nous dit que, de même que, pour ne pas nous rappeler l'opération transcendantale par laquelle nous avons, dans notre enfance, enrichi notre mémoire s«i*ltire (I) de tant d'images {fantômes) des choses vues , il n'en est pas moins >rai que c'est KOLS qui les avons acquises par la vertu de notre œil voyant; de même, pour ne pas nous rappeler l'opération encore plus transcendante par laquelle, dans notre enfance aussi, nous avons enrichi notre mémoire intellective de tant A' idées des fantômes perçus, il n'en est pas moins vrai que c'est encore NOUS qui nous les sommes formées par la vertu de notre intellect agissant (2).
La raison de ce phénomène est que tout être ne peut en reccToir un autre que selon la capacité réceptive propre à sa nature; Or l'intellect reçoit en lui-même les choses extérieures qu'il connaît ou comprend. Car toute chose connue est dans celui qui la connaît, comme toute chose aimée est dans celui qui l'aime (3). Mais l'intellect étant une puissance essentiellement généralisatrice dont I'uni- VEBSEL est l'objet naturel et propre, il est de la nature de Tinteliect de n'appréhender que I'universel , de ne recevoir en lui-même les choses qu'il connaît ou comprend que d'une manière universelle.
Cir comprendre l'universel, c'est, dit saint Thomas, comprendre la nature du genre et de l'espèce de la chose sans les individus, mais
(1) Les philosophes modernes, étrangers à la vraie'philosopliie, la philosophie chrétienne, et qui ne connaissent que confusément, et même grossièrement, les facultés de l'âme, ne distinguent pas assez les deux espèces de Mémoires qu'a l'homme; la mémoire sensitive ou la mémoire des images (fantômes) , des choses corporelles, dont le réservoir cat dans rima<iination [in phanlasia ), et qui nous est commune avec les brutes; et la mémoire intellective, ou la mémoire des idées, des principes, des notions des choses spiriluelles , dont le réservoir est dans cette faculté de notre âme que les scolastiques appellent intellect possible et que les brutes ne partagent pas avec nous. Car pourquoi la brute aorait-elie un réservoir des idées, des principes, elle qui n'a ni piincipes ni idées, puisqu'elle n'a pas d'intellect agissant pour se les former : Quibusnon est intellectus? cependant la distinclion de ces deux espèces de mémoires n'en est pas moins importante pour se rendre compte des sublimes fonctions de l'esprit humain.
( 3) L'on comprend, par là, la portée de cette belle parole de saint Thomas : n Kous avons b«soin de l'intellect agissant pour comprendre , par la même raia son que nous avons besoin de la lumière pour voir ; Propter idem requiritur - intellectus agens ad inteliigendum , propter qvod lumen ad videndum • (I q. 79. a. 3). »
(3) « Omne cognituro est in cognoscente, sicnt omne amatura est in amante.» ÎS.Th., pas.)
seulement par la conception intelligible que l'intellect agissant a extraite de la matière : Intelligere universalia est intelligere naturam generis et speciei, sine individuis ; per speciem intell i g ibilem abstractam a materia per intellectum.
Ainsi la plante, n'ayant que la vertu végétative, ou la vertu de transformer la matière, reçoit en elle les objets extérieurs avec leur matière et ne les connaît pas. Car, en terme général, connaître n'est que recevoir en soi ce qui est matériel sans sa matière (I). La brute, qui a par-dessus la faculté sensitive, ou la faculté de dépouiller les objets matériels de leur matière, reçoit en elle par les yeux le matériel sans sa matière; c'est-à-dire qu'elle n'en reçoit que l'image, le fantôme, et que dans cette image et dans ce fantôme elle connaît les choses matérielles.
Mais la faculté sensitive^ étant une faculté dépendante des sens et n'opérant que par un organe corporel, n'aperçoit le matériel que toujours d'une manière particulière ; car les sens ne rapportent pas à l'imagination LA chose, mais CETTE chose-Ci, ou la chose individuelle, particulière. L'homme, ayant par-dessus tout cela la faculté intellective , ou la faculté de simplifier encore davantage les choses, de dépouiller l'image et le fantôme lui-même de tous les principes, de toutes les conditions qui l'individualisent, d'en abstraire l'espèce intelligible et de s'en former la conception universelle ou l'idée, reçoit en lui-même les choses extérieures d'une manière universelle, et ne les aperçoit, ne peut les apercevoir que de cette manière.
Il suit delà que l'espèce intelligible que notre intellect se forme en opérant sur le fantôme n'est pas et ne peut pas être une conception tout à fait ressemblante, mais une conception d'un ordre différent, d'un ordre supérieur au fantôme même. Et puisque l'intellect ne perçoit directement les choses que dans cette conception universelle, il s'ensuit aussi qu'il ne perçoit d'abord que l'espèce de la chose, et que c'est en second lieu, et réflexivement , qu'il perçoit la chose dont il s'est formé l'espèce. Il s'ensuit encore que notre intellect ne connaît pas, ne peut connaître directement les choses singulières; il ne les connaît qu'indirectement, d'une manière réflexe ; en sorte que ce n'est pas dans le particulier qu'il connaît l'universel, mais c'est, au contraire, dans l'universel qu'il connaît le particulier (2). Il s'ensuit
(1) « Oportet 7naterialia cognita incognoscente existere non materialiter, " sed magis immaterialiter . Ratio cognitionis ex opposilo se habet ad ratio- < nem materialitatis ; et ideo qiia; non recipiunt formas uisi materialiiiin « nulle modo sunt cognoscitiva, siciit plantiie (I, q. 84, a. 2). »
(2) « Intellectus nosler speciem intelligibilem abstrahit a principiis individua-
DEUXIÈME CHAPITBE. 61
enfin que la faculté de se former à lui-même les idées est pour l'intellect humain une nécessité de sa nature, qu'il n'est ce qu'il est qu'à la condition de pouvoir exercer une fonction pareille, et que lui refuser cette faculté, comme le font les partisans des idées innées, anciens et modernes , comme le font les rationalistes de toutes les nuances, c'est le renier, c'est l'anéantir. Ce qui, du reste, n'est pas étonnant : ces faiseurs de romans ne savent pas un mot de cette profonde doctrine de la philosophie chrétienne, où se trouve cependant l'histoire véritable de l'esprit humain !
Lecteur, que dites-vous de cette doctrine, si sublime et en même temps si simple, si naturelle , si facile à comprendre, si plausible et si raisonnable? Car on ne saurait, sans tomber dans la contradiction, refuser à l'œil de l'esprit une activité plus grande et plus merveilleuse que celle qu'on est obligé de reconnaître à l'œil du corps. C'est cependant la doctrine de la philosophie chrétienne sur Forigine des idées, que nos nouveaux semi-pélagiens ont abandonnée pour s'attacher aux rêves de Platon (I) et de Malebranche sur le même sujet !
Or, tout cela étant établi, passons maintenant à voir la grossièreté, riuconséquence de leurs doctrines sur les idées, et l'identité parfaite de ces doctrines à eux avec les doctrines des pélagiens de la philosophie, les rationalistes absolus, sur cette même question.
S 12. Étrange doctrine de fauteur de la vu.ecs de la raison sur la question de l'origi>e des wtEs constamment condamnée par toutes les écoles catholiques et par VÉylise. Analyse de cette doctrine. Conséquences fâcheuses qui en résultent pour la réputation scientifique et pour le caractère de son auteur.
Quelle est donc la doctrine de nos adversaires les semi-rationalistes sur la vraie origine des idées? Celui qu'ils ont salué, celui qu'ils regardent comme leur champion et leur maître va nous l'apprendre.
Après avoir, tant bien que mal, exposé les trois systèmes que nous
« libus. Unde species intelligibiiis nostri inteliectus non potest e«se similitude « principiorum individualium; et propter hoc, inteliectus noster non cognoscit « principium individuale primo, 5«d re/i«are.... Res cujus species sive simili- « tudoest in intelleclu non ialelligitur primo, sed reflexive (1. q. 14, a. U, et ■ q. 85, a. 7). »
(t) Vo>ez, à la PBEmÈaE partie, à la question 84, articles 3 et 4 de la soiuie de saint Thomas, comment ce grand génie a combattu, pulvérisé le système des idées innées ; et vous aurez la mesure de l'esprit et du savoir des rationalistes et des semi-rationalistes, leurs enfants, s'altachaut eucore à ce système maigre sou iosuQisance, ses conséquences funestes et son absurdité!
b2 LES SEMI-PELAGIENS DE LA PHILOSOPHIE.
venons à notre tour de mettre sous les yeux de notre lecteur, l'auteur de la Faleur de la raison humaine termine cette exposition par cet étrange et surprenant passage : « Tels sont les systèmes avoués de nos « jours sur roriyine des idées... Il y a dans CHAQUE système (même « dans celui d'Épicure!) des preuves qui nous semblent SI PUISSAN- « TES que nous n'oserions ni en rejeter ni en adopter AUCUN. Il y a « d'ailleurs en faveur de CHACUN de ces systèmes, depuis l'origine et « dans toute la série des siècles, des noms si nombreux , si AUTO- « RISÉS et si IMPOSANTS par le CARACTÈRE et la SCIENCE cjue « le respectjeul devrait nous arrêter. On nous a souvent pressé de nous a prononcer sur les idées innées ; mais qui oserait décider une question « examinée, discutée par les penseurs de tous les siècles, et constam- « wien^ résolue e;t sens codraire par les plus grands génies (I)? Qui « donc se flatterait d'avoir plus de génie que tous les siècles ensemble ^ « Ce n'est pas que nous n'éprouvions, comme tout le monde, nnepréa férence , une inclination; mais nous croyons le dissentiment sur o- cette matière PERMIS, LÉGITIME, INÉVITABLE MÊME, et « nous ne voyons pas quelle conséquence immàliate il peut avoir pour « LA SOCIÉTÉ et pour la RELIGION (page 16). »
Mais, plaisanterie à part, est-il possible que de telles paroles, si bumbles, si naïves et si réservées en apparence, mais si inconvenantes, si menteuses, si téméraires, si absurdes en réalité, malgré la bonne intention qui sans doute les a inspirées , soient tombées de la plume d'un prêtre catbolique? C'est à ne pas en croire à ses yeux!
Nous ne nous arrêterons qu'un instant sur la confidence que l'auteur de ce morceau a bien voulu faire au public , eu l'avertissant qu'on l'a souvent pressé de se prononcer sur les idées innées; mais qu'il s'y est refusé par la raison que personne ne saurait oser décider une question examinée , discutée pah les penseurs de tous les siècles et constamment résolue en un sens contraire par les plus GRANDS GENIES, et quc persounc ne saurait sejlatter d'avoir plus de
(1) Du reste, il parait que c'est un purti pris, parmi les semi-rationalistes, d'af- (irmer que la question des idées est et sera toujours un irxompréhensible mystère, et qu'elle n'a jamais été résolue; et cela afin de se dispenser d'admettre la solution qu'eu a donnée la piiiiosopliie ciiiélienne. Car un autre serairationaiislc que nous avons réfuté dans notre ouvrage sur l'Origine des idées (pag. 32 et suiv. ) a parlé dans le uième sens, el a (ait usage presque des mêmes mots. Voyez ce que nous avons dit, à ce même endroit, sur l'iiypocrisie de certains piiilosoplies, atïectantde trouver du mystère là ou il n'y a pas de mystère, si ce n'est le mystère de leur aveuglement volontaire en présence de la lumière d'une grande vérité l
DEUXIEME CHAPITBB. 63
génie que tous les siècles ensemble; et nous nous bornerons à remarquer que ce modeste langage peut, sans injustice, se traduire ainsi : = « Dans la question des idées , ceux qui ont professé Vidéalisme ou le rnatériatisîne ont été des penseurs , des gétiies de la même force que ceux qui ont professé la vraie doctrine sur la réalité et les fonctions de l'àme et du corps. = Saint Thomas, qui a osé décider cette question, et ceux qui, marchant sur ses traces, travaillent à accréditer cette décision sont coupables du crime du plus sot orgueil, parce que c'est, pour eux (saint Thomas et ses disciples), se flatter d'avoir plus de génie que tous les siècles. = L'auteur d'une pareille sentence n'a aucune idée arrêtée sur le point fondamental de toute philosophie, ne connaît pas au juste sur quelle base la philosophie repose ; ce qui ne l'empêche pas de se poser en grand philosophe, investi de la haute mission d'e'ctairer les traditionalistes, de les ramener par l'examen a la vérité, et de défendre la vraie philosophie, etc., etc., etc.!!! »
Mais que les personnes qui (hélas !) ont en vain pressé cet auteur de se prononcer sur les idées innées se consolent d'avoir manqué un pronuntiamiento qui, de la part d'un philosophe si haut placé dans le monde scientiGque, aurait été d'une immense portée en faveur de ce système. Il est vrai qu'appartenant à une corporation qui est obligée , par sa règle, à suivre la doctrine de saint Thomas, et qui, par l'organe de son supérieur général, a, dès son apparition, condamné la doctrine de Descartes et de Malebranche sur les idées (I), corporation dont les membres les plus dislinsîués, depuis cette époque jusqu'à nos jours, depuis les PP. Daniel, Guérinoiset Gandin jusqu'au P. Perroni, n'ont jamais cessé de la combattre; il est vrai, disons-nous, qu'appartenant à une telle corporation notre philosophe n'a pu , par une déclaration éclatante en faveur des idées innées, se mettre en opposition ouverte avec saint Thomas, se dire « cartésien » et abjurer les traditions philosophiques de son ordre. Mais, si sa position ne lui a permis de se prononcer pour ce système par les mots, il n'a manqué aucune occasion de manifester par le fait que ses sympathies lui sont assurées. Son livre sur la valeur de la raison, en particulier, n'en est, d'un bout à l'autre, que le commentaire le plus ample et l'apologie la plus complète.
Mais voici des conséquences encore plus sérieuses qu'on peut déduire d'une pareille appréciation de trois systèmes avoues sur Vorigine des idées.
1° D'abord, le système des Idées innées, af&rmaint que les idées n'ont
(t) Voyez ces condamnations au § XXX, p. 18tde notreouvrage sur l'Origine des idées.
pas le moindre rapport aux corps et ne dépendent en rien du corps, rend inutile, incompréhensible l'union de l'âme avec le corps. C'est en effet sur ce système que se sont appuyés les platoniciens païens et chrétiens qui ont soutenu que l'âme n'est unie au corps qu'eu punition de fautes commises avant son entrée dans le corps, et qui, même de nos jours, tiennent à la métempsycose (1).
2° Le système des idées innées se réduit, comme nous l'avons démontré alleurs {Origine des idées, $ IX, p. 50), à ce principe d'Averroës, que saint Thomas a combattu de toute la force de son génie : Qu'il n^y a qu'un seul intellect agissaîit dans runivers^ t Intellect incréé ; d'oij il résulte que nul intellect créé n'a d'activité, d'individualité, de substance et d'existence spécifique et propre. Ce principe est donc le PANTHÉISME pur (2). Et en effet c'est de ce principe qu'ont pris leur point de départ tous les panthéistes sans exception , anciens et modernes, allemands et français.
3° Le système des idées innées anéantit la réalité subjective de nos connaissances, leur rapport nécessaire à notre propre corps et à toutes les choses corporelles que les sens nous représentent comme réellement distinctes de nous, et existantes en elles-mêmes hors de nous. C'est donc la négation de tout être corporel , de notre propre corps; c'est I'idéalisme et le scepticisme dans toute leur crudité, dans toute leur rigueur. C'est pour cela que l'Église l'a toujours condamné : au moyen âge, dans la personne de Scot Érigène et de tous les panthéistes , de tous les idéalistes qui surgirent à de longs intervalles et qui tâchèrent de renverser la philosophie chrétienne par sa base; dans les derniers temps, dans les ouvrages de Descartes , de Malebranche et deSpinosa; et de nos jours enfin, dans les écrits de M. Cousin et de tous les panthéistes et les idéalistes allemands.
Quant au système que les idées sont l'œuvre du corps, c'est la négation de tout être spirituel et de Dieu lui-même; c'est donc le matékialisme et I'athéisme.
4° Seul, le système scolastique, admettant que le. corps concourt à la formation des idées comme cause matérielle^ tandis que l'intellect
(1) Voyez en particulier l'ouvrage Terre et Ciel, par M. Jean Reynaud, chap. III, où cette erreur est, ainsi que le panthéisme, sérieusement soutenue, à l'aide du sophismeet d'un air de "conviction religieuse qui rendrait ce lourd ouvrage très-dangereux si on pouvait avoir le courage de le lire jusqu'au bout.
(2) C'est pour cela que saint Thomas a tant insisté sur celte thèse : Qu'il n'y a pas un seul intellect, commun à tous les hommes, mais que ïintellect humain se multiplie en autant d'intellects distincts entre eux, selon la multiplication des corps humains (1, q. 79. ar. 2).
agissant en est la vraie cause, l'unique cause efficiente^ explique la nécessité de Tunion de Tàme humaine avec le corps, leur union substantielle dans l'unité du même être; laisse à l'ànie son activité, son individualité, son existence propre, et au corps sa réalité; ce système explique tout l'homme, assure à Dieu la dignité de cause première et à l'intelligence humaine le rôle de cause seconde; et, vérité lui-même, tue dans l'ordre intellectuel toute erreur et y établit d'une manière solide toute vérité. C'est pour cela (jue l'Église, au concile œcuménique de Vienne, en a consacré la grande formule par ces paroles : Si quis dixeril animam xntellecticam non esse J'ormam substantialem corporis huinuni, anathema sit; et le concile de Trente l'a en quelque sorte canonisé tout entier , ayant accordé à la Somme de saint Thomas , qui le contient, l'honneur unique d'être placé vis-à-vis du livre des Évangiles.
Or, tout cela posé , que doit-on penser d'un prêtre catholique prétendant faire de la philosophie et ignorant ou faisant semblant d'ignorer tout cela ? mettant sur la même ligne le système de Platon etd'Épicure et celui de saint Athanase, de saint Augustin et de saint Thomas; confondant dans les mêmes sympathies ou dans le même mépris la vérité et l'erreur; déclarant qu'il y a dans chacun de ces systèmes (même dans celui d'Épicure) des preuves puissantes, et n'oiant en adopter aucun , pas même celui de saint Thomas , qui est le seul vrai , ni en rejeter aucun, pas même celui de Platon et d'Épicure, qui, tous les deux, sont faux (J)?
En second lieu , le système des idées innées a au moins eu pour lui un Platon parmi les philosophes anciens et un Leibnitz parmi les modernes; car, à cet endroit, Descartes, comme nous l'avons prouvé ailleurs (Ongrinc des idées, p. 19), n'était pas tout à fait platonicien, et Bossuet était scolastique. Mais le système matérialiste des idées œuvres du corps n'a eu jadis pour lui qu'un Èpicure et un Lucrèce, et dans ce dernier temps un Locke , un Hume, un Condillac, un Cabanis et les philosophes matérialistes du dernier siècle et du nôtre. Or, ces noms ne sont pas , que nous sachions, SI AUTO- RISÉS El SI IMPOSANTS par la science ET PAR LE CARAC- TÈRE que le respect qu'ils inspirent doive empêcher un philosophe
(1; Cela pst d'autaDt plus incompréhensible que le même auteur, ayant trèsbien expose ce systèoae scolastique dans la page 9, qui est l'inie des plus belles et des plus sensées de son livre, n'y a rien trouvé à reprochtr, et que rien que par cet exposé lidèle qu'il en a fait il l'a présenté lui même comme un système très-sini pie , très-clair et très-raisonnable! Il a donc (assé a côté de la vérité ; il l'a vue, l'a reconnue , a eu même l'air de la saluer; puis il lui a tourné le dos, comme si elle eCtt été l'erreur !(j
60 tES SEMI PBLAGIEKS DE LA PHILOSOPHIE.
catholique de les désavouer, taudis que le système scolastique a, au contraire, été suivi par un saint Athanase, par un saint Augustin, par un saint Isidore de Séville, par un saint Bernard, par un saint Anselme, par un Albert le Grand, par un saint Thomas, par un saint Bonaventure; et, plus tard , par un Lainez, par un Salmeron, par un Suarez, par un Bellarmin, par tous les grands théologiens du moyen âge, par tous les Pères du concile deïrente, par tous les philosophes catholiques, jusqu'à la fin du dix-septième siècle, c'est-à-dire par les seuls noms qui soient, dans cette matière, vraiment autorisés et imposants par la science et le caractère. Que doit-on penser donc d'un prêtre catholique affirmant quHl y a également dans chacun de ces systèmes, et par conséquent jusque dans le système matérialiste, des noms autorisés et imposants par la science et le caractère'?
En troisième lieu, 11 ne peut être douteux que pour celui qui ignore l'histoire de la philosophie que la grande question sur l'origine des idées avait été , comme on vient de le voir , heureusement résolue par le christianisme ; que, sur ce point si grave, tout le monde catholique avait fini par être complètement d'accord à penser que le système des idées résultant de V activité prodigieuse de l'âme , avec le concours ducorps,éXd\X, l'unique vrai système; qu'on l'avait constamment conservé et suivi pendant une douzaine de siècles; enfln que, pendant cette longue série de siècles, ce système avait régné pacifiquement dans les écoles orthodoxes , jusqu'à ce qu'il plût à d'imprudents catholiques, partageant la haine des protestants pour la scolastique, de restaurer, d'après Luther, Descartes et Leibnitz, le platonisme, et, d'après Bacon, Gassendi et Locke, l'épicuréisme, et de remettre en question ce qui depuis longtemps n'était plus une question. Que doit-on penser donc de l'érudition historique d'un prêtre philosophe venant nous apprendre, avec tant de sécurité, que la question sur l'origine des idées , examinée , discutée par les penseurs de tous les siècles^ a été CONSTAMMENT résolue dans un sens contraire par les plus grands génies^ c'est-à-dire que le monde catholique est toujours resté dans le vague, dans l'incertitude touchant un point si capital de la science philosophique ?
Enfin , c'est un fait qui n'a pas besoin de démonstration, que tant que le système scolastique resta debout dans la philosophie le dogme théologique aussi, fort de l'appui qu'il en recevait, est demeuré inattaquable et iuattaqué ; que tout écart de la raison a été proniptement réprimé, et que toute hérésie était étouffée à sa naissance. Mais depuis que Luther, eu ressuscitant le platonisme , voulut en faire la base de la religion, un immense schisme s'ensuivit dans l'Église; car le protestantisme n'est que la doctrine de la révélation directe de Dieu à
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toute âme humaine, ou la doctrine des idées innées appliquée au christiauisnie. Le protestantisme, qui au commencement s'en était tenu à nier quelques-uns des dogmes révélés , continuant à protester toujours, et se transformant en pliilosophisme au dernier siècle, puis eu rationalisme dans le nôtre, a, particulièrement en Allemagne et en France , uni par nier toute vérité de l'ordre naturel, ainsi que toute religion; il a tout ébranlé, tout bouleversé, la société elle-même comme tout le reste. En sorte que ce n'est pas la faute de la raison divinisée par la science s'il reste encore en Europe quelque trace de christiaw'sme et une ombre d'ordre social. Que doit-on donc penser d'un pbilosoplie théologien disant que le dissentiment sur la question de l'origine des idées, question fondamentale de toute philosophie , est PERMISE, EST LÉGITIME ET MÊME INÉVITABLE (1;, et qu'U ne voit pas quelle conséquence immédiate ce dissentiment peut avoir pour la société et pour la religion. N'est-ce pas dire qu'en philosophie il est également permis à tout chrétien d'être ou idéaliste avec Platon et Kaut, ou matérialiste avec Épicure et Cabanis, ou catholique avec saint Thomas et Suarez; et que ce choix de la philosopliie
(1) Voici comme saiul Thomas a, en peu de mots , résumé cette grande doctrine philo»o|)!iique sur l'origine des idées et son histoire : « Le principe de « notre connaissance, dit-il, nous vient des sens. Non pas que, d'après Atistote, « i'opéralion de riuteliect soit une communication du corps (comme le préten- « daient les épicuriens), puisqu'une cliose corporelle ne peut rien impiimef sur « une chose incorporelle. Ainsi, pour produire l'opération intellectuelle, la seule « impression des corps sensibles ne suffit pas; il faut quelque chose de plus noble « Ce n'est pas non plus que Topératiou intellectuelle soit causée par l'impression a de quelques ëlres supérieurs, comme le pensait Platon ; mais cet agent supé- « rieur et plus noble est ce «lu'Aristote appelle l'intellect agissant, lequel, ayant « reçu des ^sens les fantômes, les images des choses , les rend actuellement « intelligibles par le moyen de l'abstration. Voilà pourquoi on dit que l'opéra- « lion intellectuelle est causée parles sens eu raison des fantômes ou images. « Mais, comme les fantômes ne suffisent pas pour produire l'idée intellectuelle, on « ne peut pas dire que la connaissance sensible soit la cause totale et complète « de la connaissance intellectuelle : elle est pour ainsi dire la matière qui sert « k opérer (t . q. 84, art. 6). « On le Toit donc , on ne peut rien désirer de plus simple et de plus clair que cette exposition du docteur Angélique sur la question des idées ; un enfant pourrait la comprendre. Il faut faire violence à la raison pour dissentir de saint Thomas à cet endroit. Tout ce passage porte en lui-même tous les caractères de la vérité. Fiotre auteur le connaît bien, puisqu'il l'a publié lui-même. ?i'est-il donc pas étonnant de l'entendre dire que le dissentiment sur une quesliun si bien résolue par saint Thomas e»t non-seulement permis, mais inévitable? Eu vérité , notre philosophe semi-rationaliste est bien difficile I
entre ces trois systèmes est une chose bien indifférente pour la religion et pour la société? A-t-on jamais rien entendu de pareil?
Mais enfin notre auteur a compassion de ce [lauvre monde philosophique, qui, pendant trois mille ans, a tant cherché la vraie origine des idées sans l'avoir jamais trouvée! Au risque donc d'encourir le même reproche qu'il a fait à saint Thomas et à tous les philosophes catholiques, d'avoir osé décider une question discutée par les penseurs de tous les siècles et résolue constamment en sens contraire par les plus grands génies, eX de s' être flatté d'avoir jjIus de gé7iie que tous les siècles ensemble, voici que, pour le plus grand bien des âmes et pour la plus jurande gloire de Dieu, il décide modestement cette question que les plus grands géîiies n'avaient pas su rfe'tv'rfer jusqu'ici ; et c'est un quatrième système tout nouveau et tout de son invention qu'il nous propose connne le seul vrai sur cette importante question. « Si nous osions dire, ajoute-t-il , toute notre pensée de ces opinions, « nous hasarderions un avis que l'on pourra rej^arder , si l'on veut « ( merci de tant d'égard pour la liberté des opinions ! ), comme UNE « QUATRIÈME OPINION sur ce sujet. C'est que ces tbois obi-
« GINKS ASSIGNÉES A LA PENSÉE HUMAINE SONT PEUT-ÈTBB ÉGA-
« LEMBNT POSSiBLis, sans qu'il nous soit jamais donné de savoir la- « quelle est la véritable {pag. 17 ). » Ainsi donc, pour cet auteur, il est également possible et que ce soit Dieu qui donne les idées toutes faites à l'âme (système de Platon et de Malebranche) ; et que les idées nous arrivent toutes faites par les sens (système d'Épicure et de Cabanis ) ; puis enfin que les idées ne nous vieiment toutes faites ni directement de Dieu ni directement des sens, mais que ce soit l'âme elle-même qui se les forme, à l'occasion des fantômes que lui transmet le corps ( système d'Aristote et de saint Thomas ). C'est-à-dire que l'idéalisme , le matérialisme et la doctrine scolastique, qui est également éloignée de ces deux erreurs , sont également possibles ; c'est-à-dire que, dans le désespoir de savoir laquelle de ces origines de la pensée est la véritable^ on n'a rien de mieux à faire que de les admettre toutes les trois ; c'est-à-dire encore que ce replâtrage, cette confusion, ceiie fusion de trois systèmes contradictoires (dont un seul peut être vrai), ce mélange de vérités et d'erreurs est l'unique système raisonnable à suivre sur la question de V origine des idées; enfin que le fondement de la vraie philosophie, c'est le chaos ! Grande et sublime découverte, dont le semi-rationalisme doit être fier ; car elle lui donne le droit de dire à ces incorrigibles traditionalistes, détracteurs delà ?'aJso/i et du progrès: «Voyez donc, \z,grà\\Aei\\ie&\\ondiscutéee\.résolueconstammentensenscontrairepar les penseurs de tous les siècles, la voici résolue enfin dans un sans harmonique par un modeste semi-rationaliste du dix-neuvième siècle !... »
$ IS. Tous les reproches qu'on vient défaire à Fauteur de l\ Valecr de la R*isos s'adressent enméme tempsàtous les semi-rationalistes, parce qu'ils partagent tous la même doctrine sur Torigisk des idées. Leur profession de foi sur cette matière est exprimée par l'organe de plusieurs , parmi leurs maîtres.
Nous renonçons à la tâche pénible de relever davantage la fausseté et le ridicule de,la doctrine de ce semi-rationaliste sur les idées. Mais nous ne pouvons pas nous empêcher de déclarer, pour être juste, que ces reproches, cet auteur mal inspiré les partage avec les affiliés du semi-rationalisme; car ceux-ci suivent exactement cette même doctrine, et la formulent à peu près de la même manière. Et c'est parce qae , dans la personne de ce maître , nous avions devant nous toute l'école semi-rationaliste que nous nous sommes arrêté à l'incompréhensible passage que nous venons d'analyser plus longtemps que la position de son auteur ne semblait l'exiger. Seulement, n'étant pas obligés, par les mêmes raisons que l'auteur précité, à cacher leur opinion, les autres écrivains semi-rationalistes sont d'une naïveté, d'une franchise charmantes dans leurs aveux et dans leur affirmation touchant ce même sujet.
La philosophie de Lyon, dont nos semi-rationalistes font tant de cas et qu'on suit avec un enthousiasme aveugle dans l'enseignement philosophique d'un grand nombre de séminaires, dit : « Il existe des « idées innées. = DIEU SEUL EST LA C.4USE EFFICIEME DE « NOS IDÉES. ^ Dieu produit aussi en nous des idées factices, à « l'occasion de notre volonté ou de toute commotion qui se fait dans le « cerveau. » Mais c'est la doctrine de toute l'école semi-rationaliste, si chère aux rationalistes philosophes ; c'est le panthéisme en germe, ou c'estDieu jouant à la lanterne magique avec thommelW est vrai qu'un autre serai-rationaliste vient de nous dire tout récemment que l'hypothèse des IDÉES nv>ÊBS est gratuite et inutile; mais , pour ne pas se brouiller avec ses confrères , il a ajouté que cette théorie ne peut pas être convaincue de fausseté. Ainsi saint Thomas et tous les philosophes scolastiques à >a suite qui , jusqu'à la moitié du dernier siècle, ont évidemment démontré la fausseté et les conséquences funestes de cette hypothèse n'auraient rien prouvé contre elle , et ils auraient eu tort de la combattre !
Se fondant sur la même théorie, un autre docteur semi-rationaliste nous dit avec une certaine timidité : « On a de la peine à croire que « l'homme, i^r'wé de toute instruction, ne puisse avoir l'idée du juste n et de l'injuste, de ce qui est honnête et de ce qui ne l'est pas. « L'Existence de Dieu est une idée claire par elle-même (saint Tho-
« mas a ajouté : mais non par rapport à nous ) , et dont la nàtube « même a imprimé la CONNAISSANCE CERTAINE datu notre esprit « ( saint Tiîomas a prouvé le contraire ) ; » ce qui est dire, avec les rationalistes, que la Nature, cette bonne et tendre mère de l'homme , n'a laissé rien à faire à', la révélation et à la grâce, et même que l'homme peut bien se passer de toute révélation et de toute grâce !
Pour un troisième professeur de la même école semi-rationaliste, « La théorie de l'intuition de l'être absolu ( etitis simpliciter ) , « quoique non démontrée, est admissible comme hypothèse et 7i'est « ni panthéiste ni illuministe. » Ce serait bien rassurant si Sehelling, Hegel, Fichte, Lamennais, Cousin n'avaient pas établi sur cette théorie si innocente le panthéisme, Villuminisme et le rationalisme I Écoutons maintenant un professeur qu'à cause de son beau talent et de son âme plus belle encore que son talent nous regrettons sincèrement de voir descendu dans des rangs où il n'est pas certainement à sa place. « Il y a, dit cet auteur, dans la raison, des principes ÉTERNELS et immuables; » ce qui est affirmer, en d'autres termes, que la raison humaine est tout bonnement la raison même de Dieu ; c'est détruire toute distinction réelle entre l'intellect de l'homme et l'intellect de Dieu ; c'est établir le panthéisme \ et c'est pour cela que tous les ^\\\\osoi^\\qs panthéistes , allemands et français , ont à chaque instant sous leur plume et sur leurs lèvres cette même affirmation.
« Il y a, ajoute encore le même professeur, des vérités de conscience, « des vérités de raison, provenant de la révélation primitive que Dieu « accorda au monde à son origine. Cette révélation se renouvelle « TOUTES LES FOIS qu'un homme naît à la vie intellectuelle et « morale : aussi nous cherchons Yorigine de ces vérités dans la con- « science et dans la raison, qui est une révélation véritable, mais « naturelle.Cette révélation EST ET SERA TOUJOURS IMMÉDIATE « ET DIRECTE. » Or, ces propositions renferment évidemment en elles-mêmes le malebranchianisme, l'illuminisme, le protestantisme, et par conséquent le ;;!«■ rationalisme aussi. Car ce sont le commentaire de ce mot de M. Cousin : « La raison n'est que l'incarnation du Verbe ; et l'incarnation du Verbe n'est que la raison ! »
Le même auteur poursuit encore ainsi : « Dieu se révèle à nous;jofr « nrfee/IlNOUS PARLE dans le sanctuaire intérieur, au fond de « l'âme; c'est là qu'il se révèle à nous par Vidée qu'il nous com- « munique de sa perfection. C'est donc dans cette idée que sera pour « nous la source de la lumière. Cette idée, méditée et approfondie, « nous révélera toute la grandeur, toute la magnificence de l'Être « divin. DANS CETTE IDÉE, comme sur un autre Sinaï, l'Éternel
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« va nous apparaître, non plus entouré d'éclairs et d" foudres, mais « paré de l'infinie bonté qui révèle la perfeclion souvoraine. »
Ainsi, de par cephiloS('phe,Dleu fiùl à chaque homme, par lesidées, une vérifahle récélafion, quoique naturelle ; \\ dépose dans la conscience et dans fa raison de chaque homme Vidée de xa propre perfection; et cette îdoe c^iune source de litmièreYidins cette idée, l'Éternel se révèle à nous ; en sorte que, pour retrouver Dieu, pour le connaître dans toute la grandeur et la majesté de son être divin, nous n'avons qu'à en demander des nouvelles à notre âme, puis à méditer et approfondir riDÉE qu'il nous a communiquée de sa perfection! Mais c'est là le système des idéesinnées dans toute sa sombre splendeur, tel qu'il est admis par lesrationalismes les plus prononcés, système d'à près lequel ces derniers se croient autorises à rejeter toute révélation. Car quel besoin a donc Thoiiime d'une révélation quelconque, extérieure et positive? Qu'est-ce que cette révélation pourrait lui apprendre de plus complet , puisque dans Vidée, et par Vidée, Dieu se révèle à lui au fond de son âme., DANS TOUTE LA GRANDEUR ET LA MAJESTÉ DE L'ÊTRE DIVIN? Et pourquoi irait-il, l'homme, demander au Calvaire une connaissance plus complète et plus parfaite de Dieu, qu'il trouve toute prête, et à si peu de frais, dans le Sinaî de son propre esprit, où Dieu se manifeste à \u\,paré de l'infinie bonté qui révèle la perfection souveraine f Voilà donc le semi-rationalisme faisant lui-même bon marché de son principe spécifique qui le distingue du rationalisme pur, de ce principe « qu^ Phomme peut, par sa raison seule arriver à une « connaissance quelconque de Dieu, sauf la nécessité qu'il éprouve « toujours de chercher dans la révélation le complément, la perfection « de cette connaissance ! »
Mais ce qui dépasserait toutes les bornes de l'absurde et même de l'impiété, si ce bondocteur semi-rationaliste pensait vraiment ce qu'il dit, c'est ceci : «Il y a dans la pensée humaine quatre idées mères qui <■ enfantent une série de conceptions en harmonie avec elles. Ces idées « sont le PANTHÉISME, qui'part de l'unité de la substance; le Dua- « LTSME, qui affirme deux principes coéternels et nécessaires ; le « DÉiSMB, qui sépare Dieu du monde; enfin le CHRISTIANISME, « dont le point de départ est l'idée de la Trinité dans l'unité divine. « Tous ces principes engendrent une série de conséquences qui sou- « tiennent entre elles un parallélisme absolu {sic). » Ainsi, pour ce prêtre philosophe, le christianisme ne serait qu'une IDÉE de Vâme A?/7/iaine, et par conséquent Tm« conception humaine: c'est là précisément ce que disent les rationalistes! Ainsi le christianisme n'aurait pas plus de valeur et ne serait pas plus divin, dans sa source, que les trois monstruosités auxquelles on l'arcouplé, le PANTHÉISME, le Doalismîï
et LE DÉISME ! et, de plus, ces monstruosités seraient aussi vraies que le christianisme ! Car comment des idées mères que nous livre la raison ne seraient-elles aussi des vérités? Enfin, comme, pour ces messieurs , c'est Dieu qui dépose dans l'âme humaine toutes les idées, car les idées sont innées , c'est par conséquent Dieu qui la dote des idées mères du panthéisme, du dualisme^ du déisme, aussi bien que du christianisme, ou des plus colossales erreurs conjointement à la vérité; et il lui laisse le soin de débrouiller, elle, ce chaos depriticipes; d'en t'ivcr loie série de conséquences etde les harmonier dans un parallélisme absolu, c'est-à-dire le soin de les classer de manière qu'ils restent tous également dans l'âme, comme des vérités. Il est impossible de renfermer dans un plus petit nombre de mots un plus grand nombre d'absurdités et de blasphèmes. Les panthéistes les plus prononcés ne parlent pas autrement. Voilà ce que le semi-rationalisme a enseigné avec la plus grande solennité. Cependant de telles
énormités sont passées presque inaperçues !
Or, tous les écrits des semi-rationalistes catholiques, comme tous ceux des rationalistes philosophes, leurs pères, renferment ce même système. Les idées innées sont le point de départ commun à eux tous ; elles sont le fondement même de toute leur doctrine touchant la connaissance et la conquête de la vérité. Voilà donc, à ce point de vue, le semi-rationalisme convaincu d'être le rationalisme pur, non déguisé, mais dévoilé par ses propres aveux !
§ 14. Encore d'autres traits de ressemblance entre le rationalisme pur et le semi-rationalisme. L'auteur dcLx Valeur de la raison affirmant, contre le témoignage de l'Écriture et son propre témoignage, que la parole est une invention humaine. Impossibilité de cette thèse prouvée par le mystère sublime du langage. Les semi-rationalistes (Vaccord avec les rationalistes sur ce sujet.
Il nous reste à constater plusieurs autres traits de ressemblance entre les semi-rationalistes et les rationalistes absolus au sujet des doctrines qui résultent de leur manière de penser et de s'exprimer, et qui sont tout à fait identiques dans les deux écoles, touchant l'origine du langage, le principe fondamental de ce qu'on appelle la loi naturelle, la première connaissance de Dieu et le dogme de la création. Le maître que nous combattons sera toujours notre premier guide dans cette comparaison.
A l'endroit de l'origine du langage, ce maître ne se contente pas de réfuter mot à mot, par de pitoyables sophismes, la belle, l'éloquente et irréfutable dissertation de M. de Bonald sur C impossibilité que l'homme ait inventé le langage ; il ne se contente pas de prouver, à sa façon, que le langage A PU être inventé par l'homme , mais il sou-
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tient tout simplement que c'est en effet le premier homme qui a, LUI, inventé la parole (pa^. 307-326}. Pour soutenir une telle énormité, il s'appuie notamment sur deux longs passages de saint Augustin et de saint Grégoire de ÎVysse, qu'il n'a pas compris et qu'il ne craint pas de présenter comme donnant un démenti à l'Écriture sainte, et mieux encore comme donnant un démenti à lui-même; car il a dit, lui aussi {pag. 5) : « Le texte de la Genèse (1), interprété par la tra- « dition, nous révèle qu'Adam et Eve furent créés pensants et PAR- « LAJNTS. « Mais qu'on nous permette ici une importante remarque.
Que l'homme de la création, ayant appris de Dieu lui-même, par des moyens qu'il ne nous appartient pas de chercher à deviner, l'ineffable économie du langage, une langue complète, on ne sait pas au juste laquelle, et l'habitude de la parler, que cet homme ait pu, à l'aide de cette même langue, former lui-même d'autres mots, qu'il n'avait pas reçus immédiatement de Dieu, c'est là une chose non-seulement possible, mais qui a eu effectivement lieu. Car l'Ecriture sainte nous dit que Dieu, ayant amené tous les animaux en présence d'Adam, lui ordonna de leur imposer, LUI-même, un nom^ ce qu'Adam fit. Il n'y a donc pas de doute que le premier homme ait inventé, LUI, de nouveaux mots. Et d'ailleurs le moyen de refuser à l'homme, sortant des mains de Dieu dans la perfection de son organisme, dans la plénitude de son intelligence et riche des connaissances de tout genre dont Dieu lui avait fait don, la faculté de faire ce que tous les jours et sous nos propres yeux font les hommes les moins instruits. Car c'est partout le peuple, on le sait, qui, à l'aide de la langue qu'il possède déjà, transforme, lui, le peuple, cette même langue en une langue nouvelle, et l'enrichit des mots les plus heureux, des expressions les plus pittoresques, au grand étonnement des savants et des académies, qui n'ont jamais et nulle part su en faire autant.
Mais qu'est-ce que tout cela fait dans la question présente? De ce que le premier homme, créé dans les conditions exceptionnel'es et sublimes que nous venons d'indiquer, ait pu, avec le secours de la langue q\ï il avait reçue, inventer et qu'il ait inventé en effet de nouveaux mots , s'ensuit-il que des hommes , tels qu'on les suppose , à l'état
,1) Non-seulement la Genèse, mais l' Ecclésiastique aussi, dans l'admirable récit qu'il a fait des dons et des grâces dont Dieu enrichit nos premiers parents en les créant, a énuméré le langage tout fait et la parole, ei le développement complet des organes pour pouvoir la parler et l'entendre , aussi bien que le développement de toutes les facultés de l'esprit pour la comprendre et du cœur pour la sentir: Et linguam, et aures, et cor dédit illis excogitandi et disciplina intellectus replevit illos. Sensu implevit cor illorum (Eccli., xvii).
d'une barbarie complète^ ne parlant aucune langue et n'ayant pas la moindre idée de la possibilité d'en faire nne, aient pu inventer le langage et une langue quelconque tout d'un bloc? Une pareille at'Ormation est-elle autre chose qu'un pur sophisme, une insuite au bon sens le plus vulgaire?
Et encore, faire une langue, inventer le langage de toute pièce, c'est une chose bientôt dite, mais ce n'est pas une chose bientôt faite. Sait-on assez ce qu'on affirme en affirmant un pareil fait? On affirme qu'une bande d'hommes, au dernier degré de l'abrutissement, pauvres de toutes connaissances positives et plus près de la bête que de l'homme, poussés par un aveugle instinct, ont pu s'élever tout seuls à la grande, à l'immense, à l'incompréhensible idée pour laquelle l'intelligence angélique elle-même ne serait pas assez forte, à l'idée de la possibilité que la pensée puisse être renfermée, nous dirions presque s'incarner dans la voix, afin de devenir sensible et de passer dans l'esprit des autres. C'est affirmer que de pareils hommes aient pu rencontrer, par un hasard heureux, cette partie mystérieuse du discours qui s'appelle le verbe, le verbe temporaire, qui est tout le discours de l'intelligence créée et dans lequel elle se refiète tout entière et se manifeste, comme le Verbe éternel est tout le discours de l'Intelligence Incréé, dans lequel elle aussi se reflète tout entière et se manifeste. C'est affirmer que, sans aucun enseignement supérieur, sans aucun exemple qui pût leur servir de guide et d'encouragement, ils ont, par un tour de force de leur esprit bien qu'engourdi et abâtardi dans les sens, inventé l'art le plus incompréhensible, l'art de former des sons articulés, fixés par un certain nombre de consonnes et de voyelles et contenant chacun une pensée, une idée! C'est affirmer que de pareils hommes, ayant les organes de la parole et de l'ouïe endurcis par l'âge, aient pu, sans maître et sans aucun secours extérieur, donner à leur langue la merveilleuse souplesse nécessaire pour articuler ces sons, qu'ils aient pu donner à leur oreille l'habitude de les entendre, à leur esprit la faculté de démêler, de saisir la pensée ou l'idée qui s'y cache ! C'est afiirmer que des hommes privés de tout moyen de communication aient pu communiquer entre eux et s^entendre pour former, pour fixer une langue commune; en d'autres termes, qu'Usaient eu à leur disposition la parole avant d'avoir inventé la parole (1). C'est
(1) L'auteur que nous combattons nous] dit avec une naïveté charmante que des sauvages peuvent bien &c former nne langue et se civiliser, SURTOUT SI ON LKUll SUPPOSli UN MOYEN DE COMMUNICATION QUELCONQUE. C'est roconnailre, c'est avouer qu'un moyen de communication était toujours nécessaire aux hommes pour inventer le moyen de communiquer entre eux; ou, comme l'a
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affirmer, en un mot, que des hommes placés en dehors de toutes les con'litions de rhtimanité, conditions nécessaires pour apprendre le ianizage par d'autres, aient appris le langage par eux-mêmes, c'est-àdire que des sauvages, des hommes moins qu'hommes aient pu accomplir une œuvre divine! Or, affirmer de semblables choses, n'est-ce pas le comble du délire?
Au lieu donc de se mettre à réfuter M. de Bonald à cet endroit où il est irréfutable : au lieu de soutenir, à l'aide de la contradiction et du sophisme, cette immense absurdité: que la parole est une invention humaine ; comh\en l'auteur de la Valeur de la raison eût-il mieux fait de laisser aux philosophes rationalistes, matérialistes et athées, qui ne reculent devant aucune extravagance, à soutenir une pareille tlièse, base principale de tous leurs systèmes d'impiété ! Qu'il eût mieux fait, dans l'intérêt de sa réputation de bon philosophe et de bon prêtre, de laisser tranquilles, au moins à ce sujet, les partisans de la méthode catholique et traditionnelle ! Il ne serait pas tombé dans la contradiction inévitable pour tout homme qui se met à défendre le faux !
Et voulez-vous voir comment notre auteur a lui-même résumé, à la table des matières, le sujet de son cinquième chapitre sur cette question, lisez donc ceci (nous copions toujours) : « La barbarie primitive « du genre humain, réduit à inventer sa langue et à progresser pé- « niblement vers la civilisation, est une utopie rationaliste, aussi con- « traire aux faits qu'elle est injurieuse à Dieu et aux hommes. — L'o- • pinion que plusieurs individus réunis pourront, avec le temps, se « former un langage sans ravoir reçu de la société n'a rien de dan- « gereux, ni pour la science, ni pour la religion, ni pour la société « {pag. 533). »
Ainsi, pour notre'grave auteur, cette opinion, que V homme primitif, à l'état de barbarie, a inventé sa langue, est une utopie rationaliste, aussi contraire aux faits qu'elle est injuneuse a Dieu et aux hommes; mais quant à l'opinion que des hommes réunis et à l'état de barbarie se soient, eux attssi, formé une langue, non-seulement ce n'est pas une vtopie rationaliste, et cela ne fait de tort ni à Dieu ni aux hommes, mais c'est la chose la plus simple et la plus innocente du monde, la chose qui n'a rien de dangereux pour la science, la religion et la société l Lecteur, que dites-vous de ces deux afflrmations contradictoires et dans la même période, dans la même phrase? ?i'avions-nous donc pas raison de dire qu'en ne se tenant qu'à Canalyse
dit Rousseau avec lanl de vérité , que la parole était nécessaire pour inventer la parole. Mais tout ea l'ayant reconnue et avouée Iiii-inénie, cette grande vérité, notre intrépide anlenr ue la combat pas moins comme un sophisme.
de la table des matières du livre de la valeur de la baison on pourrait dire de jolies choses!
Or, toute l'école semi-rationaliste partage Vopinion soutenue ici par ce docteur semi-rationaliste, que riiomme non-seulement a pu inventer, mais A EN EFFET inventé, LUI, le langage. Tous les livres, tous les cours de philosophie sortis de la même école et qui défendent les idées iyinées défendent aussi avec le même zèle Vorigine humaine de la parole. La Philosophie de Lyon, l'un des livres classiques de la secte, après avoir prouvé par l'Écriture et la tradition que le premier homme a été créé parlant, n'en soutient pas moins sérieusement que des hommes privés de toutes les facultés humaines, « IIo- «X mines suis facultatibus dimissos, peuvent , au moyen de gestes, « s'entendre entre eux, faire de longs discours et convenir d'avancedes « mots à donner aux choses ; qu'ils peuvent inventer, fixer une lan- « gue, la parler, et que, par conséquent, il n'est pas entièrement im- « possible, quoique ce soit difficile à comprendre (charmant aveu!), « qu'une société humaine, livrée à elle-même, invente une langue; « Non ergo plane impossibile est, licet conceptu difficile, humanam « soçietatem sïbi permissam idioma Jingere (1). » Mais, personne ne l'ignore, c'est là la thèse chérie du rationalisme matérialiste, athée; car rien que par elle, on peut très-bien se passer de Dieu, comme Créateur et maître de l'homme; c'est là l'une des bases de toute la moderne philosophie hostile au christianisme. Voilà donc , sur cette question capitale, le semi-rationalisme s'avouant lui-même en parfait accord avec le rationalisme! Voilà un nouveau trait bien marqué de ressemblance entre les deux systèmes !
§ 15. Doctrine scandaleuse de l'auteur de l4 valeur de la raison, d'une morale obligatoire pour la conscience de Vhomme, indépendamment de toute intervention divine. Réfutation de cette doctrine , d'abord par le concile d'Amiens, que cet auteur a invoqué en sa faveur. Saint Thomas prouvant évidemment que la loi éternelle, qui est la raison de Dieu, est la source unique de toute moralité. Dieu étant le créateur de la nature humaine, tout ce quirésulte de cette nature ou qui lui est conforme n'a sa raison qu'en Dieu. Pitoyables contradictions et absurdités par lesquelles l'auteur semi-rationaliste a soutenu sa thèse, qui n'est qu'une thèse purement rationaliste.
Mais le scandale est encore plus grand d'entendre des auteurs catholiques parler en vrais rationalistes philosophes, en vrais athées
(1) Tome I, pag. 29, édition de 1852. Voyez, aux notes que le savant et pieux M. Doney a ajoutées à cette édition, la note (c) , à la lin du même tome , où celte pitoyable hypottièse est réfutée au moyen de douze vigoureux arguments.
au sujet de la loi naturelle. Écoulons d'abord , et encore une fois , le maître; nous entendrons ensuite les disciples.
Eu exhumant l'erreur de Grotius et des publicistes rationalistes protestants (ces mots sont synonymes) , qui , en parlant de la loi naturelle, ont dit : n Cette loi serait vraie lors même que Dieu n'existerait pas; Hxc vera essent etiamsi Deus non existeret; » l'auleur de la f'aleur de ta raison a soutenu et soutient dans plusieurs de ses écrits que la moralité des actes humains est indépendante de la volonté de Dieu.
Dans son opuscule intitulé : Les rationalistes et les traditionalistes, eu particulier, il s'est ainsi exprimé : « On demande si , abstraction • faite de Dieu et de sa volonté, la selle exige>ce db la natube « suffit pour créer un devoir, pour constituer une obligation morale. « En d'autres termes, s'il y a une loi morale indépendamment de toute « loi divine. Cette question délicate a été trop souvent et trop vive- « ment soulevée pour n'avoir pas besoin dune solution complète (Les
« BAXIONALISTES ET LES TRADITIONALISTES, page 41). »
Or la solution complète qu'il a doimée de cette question délicate n'est que le blasphème et l'absurdité purs et simples que les athées de tous les temps se sont permis sur cette matière, blasphème et absurdité répétés par lui avec une incroyable légèreté et , de plus, avec l'ignorance ou l'oubli de tous les principes. Car « le bien et mal, » a-t-il dit , lui aussi, « sont fondés sur la nature et Vessence immuable des « choses {Ibid., page 40). .J part le précepte divin, il y a donc xoo- « JOURS BIEN ET MAL ESSENTIEL, il y a Vexigeiice de la nature {Ibid., « page 42). ANTÉRIEURKMEM a la prescription et a la volonté