I.E DEIINIER ET LE PLUS SUBLIME DEGRÉ DE LA SCIENCE HUMAINE
La seconde raison, c'est la constitution de la société humaine qui oblige le plus grand nombre aux travaux de la terre, des métiers et des arts pour gagner leur vie ; de sorte qu'il n'y a qu'un très-petit nombre
(1) « Duplici veritate divinonim intclligibilium existente, una ad qiiam ra- " lionis inqiiisitio peitingere potest, allera qiisc omnc ingeniiim linmanœ ratio- « nis excedit : utraque convenienter divinitiis liomini creiJenda proponiliir. « Seqnerentur enim tria inconvenientia si hujusmodi veritas solummodo ra- « tioni inquircnda relinqnereliir. » ,
gU^TRiï'MK CHAPlTJu;. KiO
(l'honinies assez libres de soins domestiques et assez riches de moyens pour s'adonner tranquillement à la contemplation et aux recherches scientifiques , et s'élever par là à la connaissance de Dieu,
qui EST LB POINT CULMINANT DES CONNAISSANCES INTELLEC- TUELLES. I>a troisième raison^ c'est enûn la paresse qui détourne de rapplication à des études longues et sévères même le petit nombre de ceux qui en ont les moyens. Pour parvenir à la connaissance même des simples idées de Dieu que la raison peut saisir il faut avoir parcouru toute la carrière du savoir humain; car la connaissance de Dieu est presque l'unique but de la science philosophique. Des travaux sérieux seraient donc nécessaires pour commencer la recherche d'lne SI GBANDE ET SI SUBLIME YÉRiTÉ. Or, on ne pourrait trouver qu'un très-petit nombre d'hommes qui voulussent bien se résigner à des travaux si pénibles et si obstinés.
« Le second inconvénient qu'on ne pourrait éviter et qui ne serait que la suite du premier (s'il n'y avait d'autre voie que les recherches de la raison pour obtenir même les plus simples idées deDieu). ce serait que les hommes même, et en petit nombre, qui ont naturellement assez d'esprit et assez d'énergie de volonté pour entreprendre la découverte d'une SI GRANDE vÉBiTÉ pourraient à peine y parvenir après de longues années et à un âge très-avancé. C'est d'abord parce que la connaissance de Dieu est si difficile et si profonde qu'on ne peut y arriver, par la voie du raisonnement , qu'après un exercice très-long des choses intellectuelles. C'est ensuite parce que, comme on vient de le voir, les connaissances préliminaires et indispensables pour entamer une pareille recherche ne peuvent s'obtenir qu'après un temps considérable. C'est enfin parce que pendant la jeunesse l'âme, agitée, distraite par l'emportement des passions, n'est pas capable de s'appliquer sérieusement à l'étude d'uxE si haute vérité. S'il n'y avait donc, pour l'homme, d'autre moyen de connaître Dieu que celui du raisonnement particulier, à l'exception d'un très-petit nombre d'hommes qui après de longs et de pénibles travaux parviendraient à deviner quelque chose de Dieu, LE GEINRE HUMAIN ENTIER SERAIT CONDAMMi A RESTER AINSI DANS LES TÉNÈBRES DE L'IGNORANCE LA PI-US COMPLÈTE PAR RAPPORT A DIEU (1), et par conséquent il n'aurait pas de morale;
'' (1) Les rationalistes eux-mêmes, ces grands panégyristes de la puissance et des gloires de la raison , sont cependant de ce même avis de saint Thomas touchant la difficulté que trouverait la raison (même formée, même philosopliique) d'arriver à la connaissance de Dieu. M. Saisset, l'un des illnsfres chefs dn rationalisme français, a dit • «Tout grand ouvrage veut du temps. Il est chimc-
car il n'y a ni bonté ni perfection pour l'iiomme qu'autant qu'il connaît Dieu.
« Le troisième inconvénient enfin , qui résulterait du défaut d'une révélation divine touchant la connaissance de Dieu même, caserait la facilité où serait l'homme de tomber dans l'erreur, et l'incertitude où il resterait par rapport à cette même vérité. Notre entendement est si faible dans le jufjement qu'il porte des choses! Car, à cause de sa faiblesse naturelle, notre entendement jugeant des images des choses matérielles qui se mêlent aux conceptions intellectuelles, la raison humaine rencontre dans ses investigations plus souvent l'erreur que la vérité. Lors même que nous arrivons à bien démontrer une thèse quelconque, n'apercevant pas toujours la force de celte démonstration et voyant que d'autres soutiennent précisément le contraire de ce que nous soutenons, nous sommes obligés de douter de la vérité même des choses démontrées. D'ailleurs il n'arrive que trop souvent qu'on mêle au vrai qu'on démontre le faux qu'on ne démontre pas et qui n'est appuyé que sur une improbabilité ou sur un sophisme, qu'on prend pour une démonstration.
« Ainsi, afin qu'elle se trouvât assise sur la base d'une certitude inébranlable , la vérité dont il s'agit a dû absolument, elle aussi, être présentée aux hommes par voie de révélation. Voilà donc dans quel dessein salutaire la Clémence divine a ordonné que même les choses les plus accessibles à la raison fussent admises et crues comme des sujets de foi. C'est parce que c'était là l'unique moyen par lequel tous les hommes peuvent participer d'une manière /aci/e, certaine et sans mélange d'erreur à la connaissance de Dieu. »
« rique de croire que le dogme d'un Dieu nniqiie et spirituel soit un don inné, « naturel et primitif de la raison... Ce dogme ne date que de l'époque de So- « crate et de xénopliane {Christian, et Philosoph., pag. 306.)» En citant ce passage, notre adversaire se montre scandalisé de ce que M. Saisset, «partisan « souvent exagéré des droits de la raison (il n'a d'autre tort hors celui-là!!!), ait « pu affirmer que la raison avait eu besoin de trois ou quatre mille ans pour « percer ses ténèbres natives. » Mais le partisan exagéré des droits de la raison a élé,au moins ici, très-logique et a paru connaître mieux que son critique la valeur de la raison. Ce r.itionaliste suppose qu'il n'y a pas eu de révélation primitive; et en cela il a tort. Mais, en disant que, dans cette hypotfièsp, « la « raison a eu besoin de trois mille ans avant de percer ses ténèbres natives, » et de connaître le Dieu unique, il n'a fait que répéter ce que l'Ange de I'IlcoIc avait dit il y a six siècles; à savoir, que si Dieu ne s'était lui-même révélé à Ihomme, le genre humain entier serait resté dans les ténèbres par rapport à la connaissance de cette importante vérité. Voilà donc le semi-rationalisme rappelé à l'ordre par le rationalisme lui-même, qu'il tient tant à ménager!
QUATBIKME CHAPITBE. 171
Afln de mieux sentir la force de cette magnifique argumentation de l'Ange des écoles et son à-propos dons la question qui nous occupe, qu'on remarque d'ubord que ce grand doiteur y parle de la raison en état de faire des inrestigations: Ralioni inquirenda, de Va rd\soa formée, et non pas de la raison à former. Il y parle de l'homme en état de se livrer aux recherches de la science, aux méditations contemplatives propres aux philosophes : j4 fruclu studiosx inquisUionis. Indlspositi ad sciendum. In otio contemplativx inquisUionis. 11 y parle de l'homme vivant dans une société où l'on possède déjà les connaissances préliminaires de la connaissance de Dieu, où Tintelligence humaine est apte aux longs exercices de la philosophie et où les études de la philosophie se trouvent établies ; Non nisi post longa exercitla intellectus humanus idoneus inveniri. Multa prxcognoscere cportet. Totiiis philoxophiœ consideratio ad Dei cognitionem ordinetur. Il y parle de l'homme sachant déjà démontrer, et conversant au milieu de plusieurs savants qui enseignent des doctrines contraires aux siennes; Quœsuni verissime demonstrata. Quwntideant a diversis diversa doceri. Il y parle enfin de l'homme social, et non pas de l'homme isolé ; de Thomme civilisé, et non pas de l'homme sauvage.
C'est-à-dire que saint Thomas a posé la question précisément dans la même hypothèse et dans les mêmes termes qu'on la pose aujourd'hui. Car, en soutenant que l'homme peut, par sa raison seule, s'élever à la connaissance de quelques vérités , évidemment nos rationalistes modérés n'entendent parler que de l'homme pouvant raisonner déjà et raisonnant en effet; de l'homme dont la raison est complètement développée et par conséquent vivant en société. Car c'est dans la société et par la société que l'homme se forme homme raisonnant, et atteint au développement complet de sa raison. Ils entendent parler même de l'homme né et élevé dans une société civilisée, où l'on cultive la science et la philosophie. Ils entendent parier de ces prétendus esprits forts qui se trouvent dans toutes les grandes sociétés païennes, et même dans toutes les sociétés chrétiennes, qui, parvenus à un certain âge et passant par certaines écoles pour y apprendre la science, y laissent la foi qu'ils ont sucée avec le lait au sein maternel , et qui, abjurant toutes les croyances sociales, ne deviennent ni plus ni moins que des athées. Cest de tels hommes, c'est d'hommes placés en de telles conditions que les rationalistes dont il s'agit prétendent qu'ils peuvent, par les seuls efforts de leur raison et sans qu'il soit nécessaire de se soumettre d'avance à l'autorité d'une révélation, arriver à ime connaissance quelconque, à une connaissance incomplète et imparfaite de Dieu, sauf la nécessité
J72 LKS 8EMI-PKLA0IEISS DK LA PHlLOSOPlllK.
de recourir plus tard à la révélation pour obtenir cette connaissance complète et parfaite de Dieu que seule la révélation peut donner. Mais de tels hommes, placés dans de telles conditions, sont des hommes qui ont, depuis leur enfance, en secret et en public, entendu à chaque instant nommer Dieu autour d'eux, malgré eux. Car il n'y a pas de société, même barbare, même nomade, même sauvage, où Dieu ne soit pas nommé, ne soit pas connu. Ce sont donc des hommes ayant une notion quelconque de Dieu, notion qu'ils ont pu combattre sans avoir pu l'effacer entièrement en eux-mêmes. Ce sont des hommes ayant pu chasser Dieu de leur cœur (1) sans avoir pu réussir à le chasser complètement de leur esprit. Or, aucun philosophe traditionaliste n'a jamais nié que de pareils hommes puissent revenir à Dieu par la voie du raisonnement avant même d'être amenés à ses pieds par la foi.
La question posée en ces termes (les seuls raisonnables) n'en est plus une; ou, si elle est encore une question dans laquelle on ne s'entend pas sur les choses et l'on confond les choses, ce n'est que parce que c'est une question oii l'on ne s'entend pas sur les mots, où l'on confond les mots.
Pour de pareils hommes, arriver à connaître Dieu par le raisonnement, ce n'est pas rencontrer un Dieu nouveau, mais c'est revenir au Dieu ancien qu'ils avaient abandonné. Ce n'est pas retrouver le Dieu qu'on ne connaissait point du tout , mais c'est constater l'existence de Dieu dont ils avaient déjà la notion. Ce n'est pas créer en eux par le raisonnement l'idée de Dieu, idée sublime, transcendante, immense, qu'ils n'auraient eu d'aucune manière, mais c'est se démontrer\di vérité de cette même idée qu'ils avaient déjà, l'ayant puisée dans la société. Parconséquentil n'est pas vrai que selon saint Thomas, comme le prétendent les semi-rationalistes, l'homme n'ayant préalablement la moindre idée, le moindre soupçon de Dieu puisse par le raisonnement tout seul s'élever à la connaissance de Dieu. Ce qui est vrai et ce que personne ne conteste, c'estque, suivant saint Thomas, l'homme raisonnant, l'homme complet, l'homme social, l'homme ayant une notion quelconque de l'Être suprême qu'on appelle Dieu, notion qu'il rencontre partout malgré lui, peut se prouver à lui-même cette notion par le raisonnement, par le spectacle de la nature, et, comme l'a dit saint Paul, cesser d'en douter et s'y affermir.
En second lieu, de ce que, dans le beau passage qu'on vient de lire, saint Thomas a dit qu'il y a un ordre de vérités, touchant la connaissance de Dieu, que les recherches de la raison peuvent atteindre; Al-
[[) « Dixit insipicns in CORDE SUO non est Deus (Psal.). »
gUATMIKME CHAflTHE. l''..i
tera veritate diviuorum inielligibliium existente ad quam rationis inquisltio pertingere potest, on ne saurait conclure, sans faire violence au texte du saint docteur et lui prêter une absurdité, qu'il reconnaisse, qu'il admette d'une manière absolue la possibilité que riiomme en dehors de la société et étranger à tout développement social , à toute notion, à toutes connaissances, à tout perfectionnement de la raison puisse par sa seule raison s'élever à la science de Dieu. Car ainsi qu'on vient de le voir, saint Thomas a parlé dans l'hypo- Ihèse de l'homme social, de l'homme complété, perfectionné par les connaissances, par le degré de civilisation existant dans toute société; de l'homme, en un mot, tel que le suppose la tradition, tel qu'il existe et a toujours existé.
Qu'on remarque enfin que , même dans cette hypothèse, pour saint Thomas, la connaissance de Dieu par la raison ne saurait être le partage que de quelques esprits d'élite qui n'en pourraient prendre possession qu'après avoir étudié, discuté pendant de longues années; Cognitio Dei nonnisi quibusdam paucis et'uim post temporis longitudinem perveniret ; el que, — ce qui est bien plus fâcheux encore,— ils ne pourraient obtenir cette même connaissance que mêlée à des erreurs; ils ne pourraient s'y arrêter qu'en doutant , qu'en tremblant , rien ne pouvant les assurer de la vérité de leurs démonstrations les plus exactes, de la certitude de leurs résultats les plus logiques ; f eritati plerumque falsitas admiscetur ; in dubilatione remanerent ea qux sunt verissime demonstrala. Non, absque dubitatione et errore. Or, une pareille connaissance d'une vérité quelconque n'en est pas une. Connaître une vérité d'une manière incertaine et sans pouvoir la dégager des sophisnies et la distinguer de l'erreur, c'est ne point la connaître du tout. S^nt Thomas a donc eu bien raison d'en venir à cette grande conclusion, si nette, si péremptoire et si accablante pour les semi-rationalistes : Que s'il n'y avait d'autre moyen que celui de la raison de chaque homme pour connaître les vérités divines les plus accessibles à la raison, ces vérités divines elles-mêmes seraient restées cachées à la raison malgré tous les efforts de la raison et de la philosophie. I.e monde les aurait complètement ignorées; et le genre humain tout entier serait même aujourd'hui plongé dans les ténèbres les plus épaisses par rapport aux principaux attributs et même à l'existence de Dieu ; Reinaneret igitur humanum genus, si sola bationis via ad Deum COGNOSCENDUM PATBHET, LN iMAXLMIS IG^ORA^TLE TENE- BRIS. Les traditionalistes ne disent pas autre chose !
L'histoire de la philosophie ancienne et moderne nous apprend, à son tour, que, conimeon l'a vu plus haut et comme on va mieux encore le
IT-i LES SEMI-PÉLAGIEWS DE LA PHILOSOPHIE.
voir bientôt, toutes les fois qu'après avoir refusé d'admettre Dieu sur le témoignage des traditions et des croyances constantes et universelles de Thumanité l'homme a prétendu le connaître par les seuls efforts de sa raison , il n'est parvenu qu'à s'en former les idées les plus étranges, les plus erronées, les plus grossières et les plus absurdes, ou à douter même de l'existence de ce grand Être, sinon à le nier tout à fait. Ainsi la vérité de la déiuonstration logique de saint Thomas, démonstration si simple et si claire et en même temps si forte et si tranchante, se trouve confirmée par ce commentaire lugubre qu'y a ajouté l'expérience de tous les temps et de tous les lieux. Voilà donc la raison isolée convaincue d'impuissance complète à saisir, par ses seuls moyens, d'une manière, précise, certaine, même les quelques vérités qui ne surpassent pas la portée de la raison. Voilà le rationalisme mitigé solennellement, et condamné comme un système insuffisant , dangereux et même inconcluant ou inepte par l'Ange de l'école , et démoli , écrasé par une argumentation dont toutes les chicanes des semi-rationalistes ne pourraient obscurcir la lumière ni ébranler la solidité. Et voilà à quoi se réduisent les témoignages de l'Écriture, des Pères et des docteurs catholiques que le semi-rationalisme invoque en sa faveur. Loin de rien prouver pour lui, ils sont tous contre lui. Il n'est pas rare que les témoins assignés devant le jury à décharge d'un prévenu se convertissent en témoins à charge. C'est un malheur; mais, dans notre cas, où c'est le semi-rationnlisme lui-même qui a fait le choix, pour sa défense, de ces témoins qui se sont tournés à sa condamnation, c'est plus qu'un malheur; c'est de l'étourderie, c'est une faute ; et par conséquent ce pauvre semirationalisme est convaincu d'être en même temps logiquement absurde, et grossièrement obtus. Nous allons voir maintenant qu'il est aussi historiquement faux.
CINQUIÈME CHA^PITBE. 175
DBS PBEU^ ES DE LEUR SYSTÈME QUE LES SEMIBàTIONALISTES PUI- SENT DA.>S l'histoire DE LA PHILOSOPHIE. LE SEMI-RATIONA- LISME EST HISTORIQL'EMEKT FAUX.
S 28. Le semi-rationalisme a/jimie d'un ton trop tranchant qtte les anciens philosophes ont trouvé, au ynoins, quelques vérités. Tout ce qui se trouve de sublimes vérités dans leurs écrits, ils l'ont volé aux Juifs, et ne Font pasdécouvert par leur raison. Le semi-rationalisme est d'accord avec les Pères de C Église à établir ce fait. Insolente sortie de sa part contre le traditionalisme. Les anciens philosophes n'ont pas même découvert, par la raison, les vérités les plus simples et les plus vulgaires. Première preuve de cette assertion : « Les vérités ont été, toujours et partout, connues « parla tradition, et c'est par ce moyen que les philosophes les ont continues, eux aussi. » Témoignages du semi-rationalisme lui-même confirment cette preuve.
« iNous n'avons pas besoin, nous disent encore les semi-rationaiistes,de prouver par le raisonnement la puissance de la raison à retrouver quelques vérités sans le moindre secours de la révélation et de la tradition : c'est un fait que l'histoire de la philosophie ancienne et moderne atteste. Elle nous apprend que les philosophes qui, par le malheur de leur naissance (les philosophes païens), ou par le désordre de leur esprit et de leur volonté (les pliiosophes chrétiens), n'ont pris pour guide que la raison dans leurs recherches philosophiques se sont trouvés, il est vrai, en dehors de toute révélation et de toute tradition, et sont tombés dans de déplorables et grossières erreurs, mais qu'a côté de ces erreurs ils sont parvenus à connaître beaucoup de vérités de l'ordre intellectuel et moral. Voilà donc notre système de l'impuissance de la raison seule à éviter toute erreur et de sa valeur a atteindre quelques vérités solennellement confirmé par l'histoire de la philosophie. »
C'est là ce que nous répètent, à chaque instant, les sémi-rationalistes dans tous leurs écrits, avec une assurance parfaite; et ils ne se doutent (/as le moins du monde que l'histoire de la philosophie ancienne et moderne atteste précisément le contraire de ce qu'ils se vantent d'y avoir trouvé. Ils ne voient pas que ce dernier argument en faveur de
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leur thèse n'est, lui aussi, qu'un pitoyable sophisme contre lequel tout proteste, jusqu'aux philosophes rationalistes eux-mêmes!
En effet, quant aux philosophes païens, car il faut commencer par euXj personne ne conteste qu'on ne trouve dans leurs écrits des vérités sublimes, ou plutôt des vérités communes, exprimées dans un style très-élevé, et des vérités vulgaires accessibles à la raison et connues par tout le monde. Or, nous soutenons qu'ils n'ont pas puisé en euxmêmes, mais au dehors d'eux-mêmes ces deux espèces de vérités.
Pour les vérités de la première catégorie, il n'est pas douteux qu'ils les ont volées aux Juifs. Nos adversaires eux-mêmes en conviennent avec une franchise qui les honore, mais qui les met en contradiction avec eux-mêmes. Et le moyen pour des écrivains catholiques de ne pas en convenir en présence du témoignage accablant des anciens Pères de l'Église, qui, en comparant les écrits des anciens savants et de Platon en particulier avec les livres de Moïse et des Prophètes, ont surpris les philosophes païens la main dans le sac, et leur ont unaniment reproché d'avoir pris, sans en «lontrer de reconnaissance , chez les Hébreux et de s'être approprié les plus beaux de leurs dogmes (1). « Les plus distingués parmi les philosophes anciens, nous " dit l'auteur de la Faleur de la raison^ trouvèrent une source plus « pure et plus certaine dans la lecture des livres hébreux et dans l'en- « tretien des Juifs instruits. Les Juifs, en effet, étaient très-répan- « dus ; ils étaient dans l'Egypte, dans la Grèce, à Rome et même dans « tout l'Occident. Ils se montraient fort zélés pour faire connaître « leurs livres et leur religion; et, de leur côté, les philosophes n'é- « talent pas moins désireux de s'instruire, mettant à profit tout ce « qu'ils rencontraient. C'est pourquoi les Pères de l'Église s'accor- « dent à les appeler des voleurs impudents qui avaient pillé les saintes « Écritures, et Y avaient pkis tout ce que leubs liybes ben-
« FEBMENT DE VEAI ET DE BEAU (pag. 373). »
Plus loin , le même auteur continue dans ces termes (pag. 376 et 377j : « En quoi consistent ces larcins d'après les Pères ? Ils ont ap- « pris dans ces communications avec les Juifs beaucoup de choses « qu'ils ignoraient, et ce qu'ils connaissaient déjà d'une manière quel- « conque (ce d^une manière quelconque est impayable), ils l'ont trouvé « chez ce peuple si nettement formulé, si clairement affirmé que l'on « peut dire qxte c'est Ici qu'ils l'ont puisé, parce m\eja7nais, sans cela,
(l) Voyez en particulier S. Justin, Cohortat. ad Grxc; Eusèbe, Préparât. Evaugél., et surtout Clément d'Alexandrie, qui, dans ses S^roma^fs, a mis les plus beaux passages de Platon et des autres phiiosopiies grecs en regard des morceaux do la Bihle sur les mêmes sujets, et en a constaté le vol.
ClliiQUlÈME CHAPITBE. 477
« ils n'auraient sur ces matières des notions sipréciseset si complètes.' « Du reste, il est à remarquer que , d'après les saints Pères, ce que « les philosophes ont emprunté aux Juifs, ce sont moins les vérités « premières sur Dieu et sur le monde que certaines manières de s'ex- « primer qui offrent un rapport frappant avec les expressions de nos « Livres saints, et certaines pensées sur les mêmes notions si précises " et si semblables aux nôtres qu'on voit facilement qu'ils ont connu « ce que nos livres en disent. C'est ainsi qu'Eusèbe, comparant les « passages de l'Écriture sainte et ceux de Platon sur Dieu et sur la « définition de Dieu par l'être, sur son essence immuable, sur son unité, ■ sur sa bouté, etc., sur la nature de l'àme, sur sa ressemblance avec « Dieu, sur la résurrection des morts, sur le jugement après la mort, « sur le paradis, sur l'origine du monde, etc., etc., y trouve des analo- « gies nombreuses qui attestent que les doctrines judaïques n'étaient « pas inconnues du philosophe grec. »
Ainsi , de l'aveu du semi-rationalisme lui-même, il est certain que les notions sublimes sur l'unité, la nature et la bonté de Dieu, sur le Verbe, sur la création, sur le jugement, sur la résurrection et sur l'éternité des peines de l'enfer et des joies du paradis, qu'on rencontre parfois dans les écrits des anciens philosophes, ne leur appartiennent en propre ni par lejhnd, ni par l'expression^ il est certain que, leur raison n'ayant été pour rien dans la découverte de ces vérités, la connaissance qu'ils en ont eue ne prouve rien en faveur de la valeur de la raison à atteindre par elle seule la vérité. Reste donc à voir si, au moins, c'est par leur raison seule que les anciens philosophes sont parvenus à découvrir les vérités de la seconde catégorie, les vérités communes, les vérités vulgaires qu'on rencontre aussi dans leurs écrits. Pour notre savant auteur il en a été précisément ainsi ; car voici ce qu'il nous dit encore avec une profondeur de jugement qui étonne (Pag. 377) : « Mais on ne trouvera nulle part que Platon ou que « les autres philosophes aient puisé chez les juifs, et n'aient puisé que « là, la première idée de Dieu , les notions élémentaires sur l'âme hu- « maine, sur la morale et sur les plus simples devoirs de la morale na- « turelle. Jamais les saints Pères ne le donnèrent à entendre. » Puis, pour prouver que Platon et les autres philosophes n'ont compris ces vérités premières et élémentaires que par leur raison toute seule, le fervent semi-rationaliste nous cite saint Justin , disant que les stoïciens, du moins en morale, ont dit parfaitement juste a cause de cette semence de raison qui est dans tous les hommes; etTertullien estimant, lui aussi, que si les philosophes ont pensé quelquefois (Tune manière conforme à la nôtre, cest par hasard, c'est par un bonheur aveugle, ou bien parce que nombre de choses nous sont suggérées par la
nature et par ce sens, commun à tovs, que Dieu a daigné mettre dans rame. Et enfin, pour flétrir le traditionalisme et assurer exr.lusivement à la raison seule des philosophes l'honneur d'avoir trouvé ces vérités, l'auteur de la voleur de la rainon a écrit le morceau suivant, si admirable de boa sens par le fond et de politesse par la forme (pag. 382 et 383) :
a On dira peut-être, et on l'a dit assez depuis quelque temps (et on le « dira toujours; prenez en votre parti), que les philosophes ne devaient « pointa eux-mêmes les premières notions sur toutes ces choses, mais « qu'ils les devaientà la société au sein de laquelle ils vivaient; et que « le bon sens public, source première de toutes leurs connaissances, « était aussi leur règle, qu'ils n'auraient jamais dû abandonner. Aussi, « ajouie-t-on, les saints Pères, pour les confondre, montrent-ils souvent « que sur beaucoup de points ils ont été moins sag» s que levulgaire lui- « même, et qu'ils se sont déshonorés par une foule d'absurdités iguo- « rées ou repoussées du peuple. C'est pour cela qu'ils leur reprochent « si fréquemment de n'avoir écouté que leur raison individuelle, et « qu'ils attribuent leurs erreurs à leur indépendance de jugement. « C'est pour cela, enfin, qu'ils enseignent que la raison humaine était « incapable de connaître la vérité, et qu'ils proclament tous la nécessité « d'un enseignement divin.
« C'est là , comme on le voit, la thèse bien reconnaissable inventée « contre la raison individuelle, la thèse du sens commun, de l'autorité a générale, de la tradition universelle, et finalement de la révélation « comme source et règle unique de toute connaissance.
« Que les philosophes aient été sur certains points^ moins sages et « moins raisonnables que la foule ignorante, nous le reconnaissons « volontiers. Hélas! ce malheur n'est pas exclusivement celui des « philosophes pa'iens ! Il est si facile, dès qu'on se met à raisonner, « de se laisser égarer par les plus vaines chimères (et l'auteur en est « lui-même un exemple, hélas!). Mais que conclure de là? Que la « raison individuelle est incapable de toute certitude; que le sens « commun, ou la tradition, est la seule règle du vrai ? Il n'y a que les « Lamennistes qui aient tiré cette conclusion! »
Qui donc, en lisant cette page de l'écrivain rationaliste, ne s'écriera: « Quel aplomb! quelle logique! quelle lumière! Pauvres traditionalistes ! Ils auront bien de la peine a se relever d'un si terrible coup de massue. » Cependant nous ne désespérons pas de leur salut.
Nous ne nous arrêterons pas, pour l'instant , à la coyiclusion qu'on leur attribue et dont ils sont parfaitement innocents : Que la raison individuelle est incapable de toute certitude; car la question de la certitude Lamennaisienne n'a rien à faire ici. Nous ferons ailleurs jus-
tice de ce reproche. Cela dit , nous acceptons de bon gré, au nom des traditionalistes que nous défendons, la doctrine qu'on leur attribue ici : Que les philosophes ne devaient point à eux-mêmes les premières notions sur Dieu, l'àme et les devoirs, mais a la société au sein de laquelle ils vivaient , etc. C'est vraiment la doctrine des traditionalistes, et nous croyons que, loin d'en rougir, ils ont de bonnes raisons pour y tenir toujours malgré les anathèmes dont le seoairationalisme les accable, malgré les malheurs dont sa colère les menace. Et voici quelques-unes de ces raisons :
D'abord les philosophes ont nécessairement connu et même cru ces vérités dès leur enfance; ils ont donc pu s'en rendre compte et les développer; mais, à coup sûr, ils ne les ont point découvertes par leur raison.
Nous reconnaissons bien avec Lactance, dont on nous oppose l'autorité, > quMI n'y avait aucune école assez égarée, aucun philosophe « assez misérable pour ne pas avoir quelque vérité, et que la vérité uni- « verselle se trouvait dispersée chez les différents philosophes et dans « les différentes écoles de philosophie. » Mais nous soutenons que ces Térités qui se trouvent répandues dans les écrits des philosophes et dans les écoles de philosophie n'étaient qu'un reilet plus ou moins vivace des traditions et des croyances de la société au sein de laquelle vivaient ces philosophes et existaient ces écoles, et non pas des decouvertes des philosophes et de la philosophie.
L'histoire nous apprend que l'humanité entière connaissait, croyait, adorait un Dieu unique, suprême, éternel , créateur du ciel et de la terre, maître et père de tous les anges (les dieux) et de tous les hommes, gouvernant le monde par sa providence, nourrissant l'homme par sa bonté. Elle nous apprend aussi que l'humanité entière a admis l'existence d'une loi morale, et l'a suivie; quelle a admis les dogmes de l'immortalité de l'âme, et y a conformé ses actions; la vérité de l'éternité des peines, et en a eu peur; celle de l'éternité des récompenses, et y a espère. L'iiistoire nous apprend enfin que Ibunianité entière a, toujours et partout, cru à la religion, pratiqué le sacrillce et la prière pour honorer Dieu, pour attirer ses bénédictions et ses grâces sur les vivants et pour soulager les morts. Et tout cela avant que la philosophie ait hasardé un seul mot sur ces mêmes sujets (I).
(l) •> La religion, dit uu «avant de premier ordre, fut la même chez tous les » peiipièâ daiis leà premiers teiu(>s; elle cousisUtit daus la croyauce d'uu Dieu « auteur de toutes thuses, rémunérateur des bous tt juge sévère dea méchaols; > à celte cruyauce était jouite Id pratique du cuite qu'il avait lui-même pre». « crit. Cette religion ne fut point altérée aussi promptemeot que quclques-uu»
Les temples au Dieu souvebainement bon et souverainement GRAND, Deo optimo maxinio, ont partout existé avant les écoles de philosophie. Les poètes, ces chroniqueurs des croyances humanitaires, ont toujours et partout devancé les philosophes ; et, tout en ayant altéré ces croyances quant aux formes par la licence de leur imagination, ils en ont mieux conservé le sens, et présentent des pensées plus vraies, plus justes, plus complètes, plus arrêtées que les philosophes eux-mêmes sur les attributs de Dieu , sur l'origine du monde (1), sur la destinée de l'homme, sur la vie future, sur le culte, sur la prière, sur la Providence et sur les devoirs. Or les philosophes, nous le répétons toujours, ne sont pas nés dans les forêts, mais dans des sociétés plus ou moins civilisées par l'influence secrète de la vaie religion, laquelle fut plus ou moins altérée par rapport à ses formes et à ses applications; dans des sociétés oh la connaissance de Dieu, de l'âme et d'une loi morale, c'est-à-dire en un mot la révélation primitive, malgré le débordement de l'idolâtrie, était restée debout dans la conscience universelle. Il n'y avait pas de famille, et par conséquent il n'y avait pas d'individu né et élevé en famille qui pût l'ignorer et rester étranger à sa lumière. C'est dans ce milieu où ils étaient nés, c'est au foyer domestique où ils ont été élevés que les philosophes ont appris, eux aussi, qu'il y a un Dieu créateur et maître du ciel et de la terre, qu'il y a une loi morale pour règle des actions humaines, qu'il y a une vie nouvelle après la mort , et que, selon qu'il aura été bon ou méchant dans ce monde, l'homme sera heureux ou malheureux dans l'autre. Les philosophes l'auraient voulu, qu'ils n'auraient pu s'empêcher d'avoir ces connaissances, pas plus que de parler la langue de leur pays natal. Ils ont connu Dieu et les principes de la religion et de la morale par le même moyen, et aussi naturellement, aussi nécessairement qu'ils ont parlé grec ou latin.
« se le sont persuadé. L'histoire du inonde et celle de la conduite de Dieu sur les « hommes suffisaient pour la transmettre, et les faits qui composaient cette « histoire n'étaient point en assez grand nombre pour ne pouvoir être facile- « ment retenus... Cette tradition avait jeté de si profondes racines parmi les « descendants de Noé que les corruptions successivement introduites dans le « culte n'empêchent point qu'on n'en trouve des vestiges assez marqués soit dans « les dogmes, soit dans les pratiques (M ignet, Mém. de l'Àc. des inscript., « tom. LXI, pag. 240). »
(1) Notre adversaire lui-même en a fait la remarque : « On peut assurer, dit- « il, que les idées des philosophes sur la création sont moins saines et moins «justes que celles qui sont exprimées dans la fable de Promélliée {De la Va- « leur, etc., pag. 372)."
CINQUIÈME CHAPlTaS. ISl
" Nous soutenons, « dit le P. Battus, à qni notre critique, son confrère, a emprunté une trentaine de pages pour les tourner contre nous, « nous soutenons, avec les Pères de PÉglise, que tous (les phi- • losophes) ont reçu quelque connaissance ou quelques étincelles de « la vérité et qu'on en trouve quelque chose dans leurs livres. Ce qui « montre la force de cette même vérité qui ne peut jamais être en- « tièrement étouffée el V aveuglement étrange àe ces philosophes qui, « avec ce secours, se sont toujours écartés du but et éloignés beau- « coup de celte vérité (pag. 336). » Notre adversaire lui-même a dit: « Les philosophes et les savants avaient sous les yeux des monuments, « des usages et des récits antiques (pag. 371). » Ainsi donc, pour ces semi-rationalistes, les philosophes ont reçu la vérité et ne l'ont pas inventée ni découverte par leur raison. Cette vérité existait avant eux, autour d'eux, sous leurs yeux, dans des monuments, des usages, et des récits antiques ; elle y était si vivace et si éclatante qu'ils n'ont pu entièrement Cétouffer. Elle les frappait si fort de sa lumière qu'avec la plus mauvaise volonté du monde ils n'ont pu s'empêcher de la regarder en face, d'en reporter quelques étincelles et les déposer dans leurs livres; par leur aveuglement étrange ils ont pu s'en éloigner beaucoup, mais ils n'ont pu l'ignorer! Eh bien! nous ne disons pas autre chose avec les Pères de l'Église.
Ce sont ces monuments, ces usages, ces récits, c'est cette lumière de la vérité, frappant les plus aveugles malgré eux et que nos critiques ont évoquée si mal à propos que saint Augustin appelle les mines de la Providence, dans lesquelles et par lesquelles cette aimable Providence s'est montrée partout, qu'elle a mis à la disposition de tous, et desquelles, d'après le même docteur, les philosophes anciens ont tiré tout ce qui est or et argent dans leurs écrits, tout ce qui s'y trouve de vrai touchant Dieu, et qui, conséquemment, ne peut pas être dit une INVENTION DE LEUR RAISON (1). Ce sont aussi ces monuments, ces usages et ces récits que, dans deux passsages, cités par notre adversaire contre nous, Tertullien appelle le sens public, que, par un don particulier de la bonté de Dieu, toute âme partage. C'est ce qu'il appelle la Tja/Mrejoar/an^à tous tisuggérant à chaque homme les croyances communes de l'humanité (2); c'est ce qu'enfin il appelle les
(1) a Apud philosopbos multa vera de D«o inveniuntur, tamquam aurum et « argentum , quod ^0^' IPSI INSTITUERENT, sed de quibusdam quasi me- « tallis divinae Provideotiae , qux ubique infusa est, eruerant (0e Doctrin. « Christian., cap. xxx}. »
(}) « Sed et natura plenimque snggeruntnr, quasi de publico sensu, que ani- « Dum Deus douare dignatns est (de Anima, l\, . »
182 LES SKMI-PÉLAGIBNS DE LA PHILOSOPHIE.
lois de la nature (car les vérités universellement connues, universelleadmises sont les lois, les conditions immuables sur lesquelles repose tout l'ordre moral , comme Tordre physique repose sur les lois immuables de la dynamique): lois de la nature, dont encore Tertullien a dit que les philosophes n'ont fait autre chose que de s'en emparer, de se les approprier et quelquefois de le? débiter avec une imperturbable effronterie, comme étant leur œuvre (1).
Ces traditions et ces connaissances, les philosophes les avaient donc trouvées partout, autour d'eux, sous leurs yeux, on dirait presque sous leur main, et non-seulement hors d'eux-mêmes, mais aussi en eux-mêmes, où l'éducation première les avait déposées. Ce fut donc à l'aide de ces connaissances premières qu'ils s'élevèrent à d'autres connaissances. Ce fut à l'aide de ces vérités qu'ils connurent d'autres vérités. Ce fut à l'aide de ces connaissances qu'ils armient reçues et de ces vérités qui leUr avaient été révélées au foyer domestique par l'enseignement et dans la société même par la loi pratique des peuples au milieu desquels ils vivaient qu'ils arrivèrent à la démonstration d'autres connaissances et d'autres vérités. En sorte que, comme saint Thomas Ta si bien remarqué , par la lumière de la raison naturelle ils parvinrent à se rendre compte, à se démontrer \t?, principaux attributs de Dieu; mais ils ne les ont pas découverts, ils ne les ont pas inventés ; et leur science, leur philosophie furent une science, une philosophie de c/e'mons/ra^io/î, et non pas d'mye«^/on (2). Rien n'est donc plus clair.
« Plusieurs philosophes, dit Leiande, ont enseigné l'imniortalitéde • l'âme et un état futur de récompenses et de peines; mais ils n'ont « point enseigné ce dogme comme une opinion qu'ils eussent inveii- « iée, une production de leur raison, une découverte de leur génie ^ phiosophique , MAIS COMME UINE A^ClE]^i^E TRADITION « qu'ils avaient adoptée, et qu'ils appuyaient des meilleurs argu- K ments que leur fournissait la philosophie. (Psouv. Démonstb. « ÉVANG., T. III, c. IV, § 6). » Rien n'est plus vrai. C'est savoir lire les anciens philosophes. C'est, en peu de mots, l'histoire de l'ancienne philosophie. Heureux ce savant littérateur de ne pas avoir vécu de nos jours! Rien que pour avoir écrit ces lignes^ nos semi-rationalistes l'auraient appelé un Lamennaisien pur sang, et l'auraient peut-être encore tracassé comme tel ! Ils sont si zélés pour la saine doctrine, les semi-rationalistes, et surtout si justes et si charitables !
(1) « Pliilosoiihia leges natiira; opiniones suas fecit (Ibid.)- »
(2) « Philosophi de Deo multa DEMONSTRATIVE docuerunt, ducti naturali « iumine rationis. *
CINQCIÈMR CHAPITBE. 183
Enfin, notre antagoniste n'a pas reronnu , n'a pas dit lui-même que ta raison n'a jamais été livrée à elle seule; que, dès l'origine du monde elle a toujours marché et marche toujours à la hnyiiére de la tradition , et que toute baison est E?iSEiGKÉE. (A'oir ci-dessus, pag. 166). Rien donc n'est plus certain, plus clair, plus évident que ce fait historique : que la raison des philosophes, enseignée, elle aussi, autant que l'est la raison de tout autre homme , n*a pas trouvé ellemême, mais a reçu par les traditions, par la société, par la famille même les vérités les plus simples et les plus naturelles de l'ordre immatériel et invisible. Les traditionalistes ne sont donc pas aussi insensés que les semi-rationalistes veulent le faire croire en tenant si fort à ce fait, attesté par l'histoire de l'esprit humain et récemment avancé par leurs adversaires eux-mêmes.
S 29. Deuxième preuve : Que les anciens philosophes n'ont trouvé aucune vérité, par leur raison, tirée du/ait éclatant et avoué par le semi-rationalisme lui-même: Qu'ils ont, au contraire, détruit toutes les vérités qu'ils avaient connues par la iradition,[et ne les ont remplacées que par toute espèce d'erreurs.
La seconde raison pour laquelle les traditionolistes pensent que les philosophes ont reçu par l'enseignement domestique les vérités dont il est question, c'est que, loin de les avoir trouvées, eux, avant de les connaître, ils nonl su les conserver, ils les ont même détruites après les avoir connues.
Ce fait déplorable a été d'abord constaté par saint Paul à l'endroit que nous avons cité et expliqué plus haut. « Les philosophes, a-t-il dit, « ayant connu Dieu , ne l'ont pas glorifié comme Dieu , mais se sont - évanouis dans leurs pensées: et, se disant sages, ils sont devenus « des insensés i^tiom. 1). » Or, avoir connu Dieu et l'avoir méconnu dés l'instant où l'on s'est arrêté et livré à ses propres pensées; perdre toute veiité, au point de devenir insensé, après avoir trop présumé dans sa propre sagesse , c'est évidemment avoir saisi la connaissance de Dieu et de la vérité par des moyens communs, simples, ordinaires, naturels, et l'avoir laissée tomber de ses mains par les chicanes du sophisme et la licence de la raison !
Ce même fait a été constaté ensuite par les Pères de lÉglise. Saint Augustin a dit : « Il paraît que les anciens phiisosophes ont concentré tous leurs efforts dans le but de trouver la règle de bien vivre pour arriver au bonheur. -Mais pourquoi, dans cette importante question, vii-on leurs disciples n'être pas d'accord avec leurs maîtres ni entre eux-mêmes? si ce n'est parce qu'étant des hommes ils n'ont cherché
la vérité sur ce sujet qu'à l'aide du sens hinnaîn, des raisonnemenis humains; et, quelques efforts qu'il fasse, il n'est pas possible que le malheur humain parvienne au bonheur ; il ne saurait pas même en trouver le chemin, à moins que VÂidorité divine ne le conduise (1). » Saint Prosper s'exprime de la même manière : « Personne n'ignore, dit-il, combien les écoles de la Grèce, le prince de l'éloquence romaine et les esprits les plus élevés de tout le monde ont fait des études obstinées, ont enduré de travaux pour l'acquisition du Souverain Bien. Cependant personne n'ignore non plus qu'ils rCont rienlretrouvé, rien obtenu, et que l'unique résultat de leurs démarches n'a été que le délire de leur esprit, l'endurcissement et l'aveuglement de leur cœur. Et pourquoi ? si ce n'est parce que, dans une affaire d'une si grande importance, ils n'oiit voulu d'aidre guide qu'euxmêmes (2) ! »
Or, les philosophes païens n'eurent pas les Livres saints pour leur servir de règle de conduite dans la recherche du Bonheur de l'homme. Quelle est donc cette autorité divi7ie que saint Augustin leur reproche d'avoir dédaigné de prendre pour guide? si ce ne sont les traditions et les croyances universelles et constantes de l'humanité, dans lesquelles, précisément à cause de leur constance et de leur universalité, ils avaient eux-mêmes reconnu quelque chose de divin. Qu'est-ce que s'égarer pour n'avoir pas fait usage seulement rfî^sens humain, du raisonnement humain et pour n'avoir voulu d^autre guide que soi-même? si ce n'est que le sens humain tout seul, le raisonnement humain tout seul, l'homme tout seul, ou la raison humaine par elle seule, et se mettant en dehors de toute tradition et de toute révélation, n'aboutissent qu'à l'erreur. Nous défions le semi-rationaliste le plus intrépide de trouver d'autre sens plausible que celui-ci dans les passages de ces grands docteurs , qu'on a eu le courage de
(I) « Philosophi qui non videntur laborasse in stndiis suis nisi ut invenirent " quomodo Ivivendum est accommodate ad beatitudinem capessendam, cur dis- K senserunt et a magistris discipuii , et inter se condiscipiili? Nisi quia, ut ho- « mims, humanis sensibus et humanis ratiocinationihus ista queesierunt?... « Quid agit? Aut quo vel qiia, ut ad beatitudinem perveniatnr, liumana se por- « rigit infelicitas, si divina non ducit auctoritas {De Civitafe Dei, lib. XVIII,
« C. XLl)? »
(2) « Neque enim ignolum est quantum Graecœ scliolœ, romana eloquentia «et totius mundi inquisitio circa inveniendum Summum Bonum, acerrimis « stndiis et excellentissimis ingeniis laborando, nihil egerint , nisi ut evanes- « cerent in cogitaUonibus suis, et obscuraretur cor insipiens eorum, quia « ad cognoscendam veritatem semetipsis nuciBus tjtebantur ( Avers. Collet. , « c. xnl »
citer avec un air de dédain et sans y attacher la moindre importance [De la valeur, pag. 373-377).
Mais notre adversaire lui-même en a pensé de la même manière. Après avoir dit que les anciens philosophes avaient sous les yeux des monuments, des usages, des récits antiqves, il poursuit ainsi : « Le « malheur est, dit le P. Baltus, que loin de s'arrêter devant ces restes • vénérables, loin de s'appliquer à les distinguer et à les suivre, ils « ont contribué plus que tous les autres a les ruiner et à les faire a disparaître par la licence effrénée qu'ils se donnaient dinventer « tous lesjoursy d'après leur tête, de nouveaux systèmes de morale et « de religion et de détruire tout ce qui leur était opposé. » Puis le même critique, avec une simplicité étonnante, ajoute encore ceci : « Si bien que, méprisant les récits poétiques et populaires, polb se
« LIVBEB A LEUR ESPRIT PROPRE et à leurS l>yB>"TIONS HASAR-
« DBES , ils se trouvèrent souvent plus loin de la vérité que le peuple «i et Us poètes (page 371). »
Or, de la pari d'un écrivain qui parle ainsi du triste rôle que la raison des anciens philosophes a joué par rapport aux vérités connues, qui ne s'attendrait pas à une déclaration franche et formelle sur l'impuissance de la raison seule à saisir la vérité .' Il n'en est rien cependant, et c'est le contraire qu'il affirme. « Ces philosophes, a-t-il dit, si dénués « de secours , ont su néanmoins découvrir et enseigner plusieurs vé- « rites importantes. Et si, par une lâcheté honteuse on par une cri- « minelle apostasie, ils n'osèrent professer tout ce qu'ils connurent, « s'ils retinrent la vérité de Dieu captive dans l'injustice, comme les « en accuse saint Paul, cela prouve leur crime, et non leur ignorance. « S'ils cachèrent leurs connaissances, il ne faut pas dire qu'ils n'en o eurent aucune et qu'ils ne surent rien découvrir; car plusieurs ont « découvert de belles et de grandes choses (pag. 363). » — Lesquelles.' s'il vous plaît, mon respectable Père. Pour ce qui regarde les belles et grandes choses qui se trouvent dans leurs livres touchant la nature et les attributs de Dieu, la création, la vie future, la résurrection des morts et la récompense de la vertu, ils ne les ont pas découvertes; mais ils les ont volées aux Juifs, ainsi que vous en êtes convenu vous-même. Pour ce qui regarde les vérités les plus simples et les plus communes de la morale et de la religion , vous avez reconnu qu'ils les ont eues sous les yeux, les ayant trouvées dans les monuments , dans les usages et dans les récits antiques. Ils ne les ont donc point découvertes non plus. Au contraire, vous avez reconnu volontiers que, par rapport à ces mêmes vérités, les philosophes ont été moins sages et moins raisonnables que la foule ignorante (Voir ci-dessus, pag. 178); et qu'^ méprisant les récits poétiques et populaires, pour se li-
VRER A LEUR ESPRIT PROPRE et à leuTS inventions hasardées , ils se trouvèrent plus loin de la vérité que le peuple et les poëtes. Vous avez avoué encore, d'accord avec votre confrère le P. Baltus, que, loin de s^arrêter devant les restes vénérables des monuments , des usages et des récits antiques, loin de s'appliquer à les distinguer et à les suivre, ils ont contribué plus que les autres à les ruiner et à les faire disparaître. Il est donc évident que, d'après vous, ils n'ont pas découvert les simples vérités que les monuments, les usages et les récits antiques avaient placées sous leurs yeux. Car vous ne voudriez passoutenir, pensons-nous, que les philosophes, après avoir saisi ces vérités par leur raison, aient voulu les abandonner, et que par conséquent ils s'en soient pris à leur propre découverte, qu'ils aient voulu détruire et faire disparaître leur propre ouvrage, et renoncer à leur propre conquête. Et d'ailleurs quel besoin avaient-ils, les philosophes, de découvrir par leur raison des vérités connues par tout le monde ? car la /bw/e ignorante et le peuple connaissaient même mieux que les philosophes ces vérités, les ayant vues dans les monuments, les usages elles récits, en un mot dans la tradition. Seulement, plus sages, en cela, et plus raisonnables que les philosophes, la foule et le peuple les avaient conservées malgré les philosophes!
Nous vous le demandons donc encore une fois , illustre et zélé maître des simples : Quelles sont les belles et grandes choses que les philosophes auraient découvertes? Soyez assez bon pour venir en aide à notre ignorance, et veuillez nous en indiquer une seule. La chose ne doit pas vous être difficile, puisque, foi de semi-raiionaliste , vous nous assurez qu'ils en ont découvert un si grand nombre que vous seriez embarrassé s'il vous plaisait d'en faire l'énumération. Désignez-nous une seule des vérités, même les plus vulgaires, qui, inconnue tout à fait au genre humain et étrangère dans le monde, ait été découverte par ,les philosophes, ait été apprise par eux au genre humain et ait obtenu, à l'ombre de leur autorité, droit de cité dans le monde. Ah! vous ne l'essayerez même pas; car vous savez que ni vous ni tous les rationalistes du monde n'y réussiriez pas. Vous pourriez bien nous indiquer plusieurs vérités, et même toutes les vérités de l'ordre inlellectuel et moral, comme ayant été connues et admises dans un temps par la tradition et comme ayant été dans un autre temps obscurcies ou effacées parla raison; mais vous ne pouvez pas en citer une seule qui, cachée à la tradition, ait été découverte par la raison.
En effet, c'est des écoles que le dualisme, le panthéisme, l'athéisme^ l'idéalisme, le matérialisme, le sensualisme et le scepticisme sont sortis ; c'Cït de là qu'i Is ont fait irruption dans les temples ; mais ce n'est pas des
CIKQLTÈMK CHAPITBS. 487
templesqu'ils sont sortis et ont fait irruption dans les écoles. C'est ta prétendue science des philosophes qui, plus que tout autbb. — vous venez de nous le dire, — a ruiné les monuments, les usages, \es récits antiques de la foi des peuples ; ce ne sont pas les superstitions des peuples qui ont entraîné les philosophes dans ces déplorables erreurs. C'est la raison voulant marcher «ew/*» c\u\ i fait disparaftre les traditions ; ce n'est pas la tradition quia égaré la raison. Et toutes les erreurs qui ont bouleverse le monde et failli tuer l'humanité entière ont été moins l'œuvre d'une foi trop crédule que d'une raison audacieuse et intempérante ! On connaît même au juste quand et par qui les dogmes de Dieu, de l'âme, de la loi, de la vie future ont été niés; mais on ne connaît pas, on ne connaîtra jamais quand et par qui ils ont été inventés, si ce n'est à l'orisine du monde, de la part de Dieu lui-même, qui les a révélés. La croyance de la vérité a toujours et partout précédé sa négation, comme l'innocence a toujours et partout précédé le crime, la vertu le vice, l'ordre le désordre, la civilisation la barbarie.
En parcourant l'histoire de la philosophie, on y surprend la raison humaine souvent développant, démontrant, mais plus souvent encore rejetant et combattant la vérité connue ; observons toutefois qu'on ne l'y rencontre jamais inventant la vérité ignorée. Et cette histoire est bien moins l'histoire de l'affirmation et de la restauration que du doute et de la négation de la vérité. C'est l'histoire des grandes et lamentables ruines que la raison humaine, retranchée en elle-même , a toujours créées et amoncelées dans le monde.
On trouvera peut-être qu'en parlant ainsi nous exagérons limpuissance de la raison seule et les torts qu'elle s'est donnés visà-vis de la vérité. Eh bien ! notre critique lui-même est parfaitement de notre avis. Pour réfuter tout ce qu'il a avancé, avec tant de courage, touchant les découvertes, en fait de vérités morales et religieuses, que, selon lui, la raison seule des anciens pliilosophes se livrant à elle-même aurait faites, nous n'avons qu'à mettre sous les yeux de nos lecteurs l'horribie réquisitoire qu'il a tracé contre cette raison. Le voici : « Assurément les philosophes païens n'ont manqué ni d'é- « tude ni de génie, ni de temps ni de moyens humains de tout genre. n L'expérience fut assez longue, assez générale, assez solennelle. « Eh bien ! quel fut le résultat ? Nous n'avons aucun besoin de dis- « simuler ou d'atténuer ce qu'ils ont dit de vrai, de beau et de grand. <• Nous avouerons volontiers que l'on trouve dans leurs ouvrages « des aperçus justes, admirables sur les prim ipaux objets des connais- « sances huma nés; on y trouve de magnifiques /o»i6eowx de véri- • tés ; mais presque partout ce sont des vérités incomplètes, défi-
188 LES SEMirÉLAGIENS DE LA PHILOSOPHIE.
(' gurées souvent par le mélange des plus bizarres conceptions. Où <i trouver un ensemble de notions un PEU suivies , un PEU com- « plètes sur ce, qu'il importe de plus de connaître : sur l'origine de « ce monde et sur les créations ; sur la nature du Dieu unique, sur •r. la Providence et la part qu'il prend aux actions humaines; sur les « rapports qui unissent Dieu et les hommes et sur les devoirs qui en « découlent ; sur l'origine, la nature et la destinée de l'âme humaine, « sur le but de notre existence et la direction que nous devons don- « ner à tout notre être; sur la fraternité qui nous unit tous et nous « oblige tous; sur l'égalité de tous les hommes devant Dieu, etc., etc.? « Où est le philosophe, où est Pécole qui ait formulé sur tous « ces points une doctrine saine et parfaitement liée ? Où est le sym- « bole de la philosophie'? où est le code de religion et de morale « sanctionné par elle'i
« Les philosophes païens ont connu Dieu. Mais ils l'ont connu si « faiblement , si imparfaitement qu^on peut dire qu'ils ne l'ont pas « connu. Quelques-uns, sans doute, ont reconnu un Dieu suprême, « unique, incorporel; mais ont-ils jamais parlé du culte qui lui est «dû? et n'ont-ils pas constamment supposé l'homme sans rapport « avec lui'? Wont-ils pas permis et approuvé que leurs contempo- « rains portassent leurs hommages, leurs adorations et leurs sacriGces « à d'infâmes divinités ?
« Nous serions infini si nous voulions rapporter leurs crimes et « leurs absu7'dités, si nous voulions montrer comment ils ignoraient « toujours l'origine du mal, la nature du Bien et le véritable carac- « tère de la vertu ; ne corrigeant un vice, la plupart du temps, que par « un autre vice.
« En morale surtout et en religion, si la vérité apparaît quelque- « fois dans leurs écrits , elle y apparaît comme noyée dans une mer « d'erreurs. La vérité surprend dans les philosophes païens comme « l'erreur dans les philosophes chrétiens , tant les uns et les autres « sont peu faits pour nous y habituer !
« Les philosophes païens ne savent ni partir de principes certains « ni prouver avec ordre et rectitude pour arriver à la vérité; on « dirait qu'ils la rencontrent par hasard. Et encore, quand ils la « rencontrent , sont-ils incapables de la saisir avec force, de la for- « muter avec netteté; c'est une lueur vague au milieu d'une nuit <• profonde. C'est la plupart du temps une conjecture plutôt qu'une « certitude. S'ils affirment, nous n'en sommes guère plus avancés; « car ils affirment du même ton le faux et le vrai, le raisonna- « ble et l'absurde!
« Ce mélange de toutes les vérités et de toutes les erreurs, de
« toutes les opinions et de toutes les conjectures eut pour seul « résultat d'augmenter la confusion et de décourager les esprits. « Après plusieurs siècles de dispute , V incertitude fut plus grande « qu'au commencement; si bien qu'à la On les plus sages n'eurent « rien de mieux à faire que de se réfugier dans le scepticisme, tan- « dis que les autres se plongeaient dans un vain mysticisme, ou s'a- « bandonnaient aux extravagances de la superstition {De la Valeur • de la raison, pag. 416-420). »
Voilà ce que l'auteur de la A aleur de la raison, ou de ce que peut la raison par elle seule a dit sur les exploits de la raison seule dans les temps anciens. D'après ce morceau , si éloquent parce qu'il est plein de vérité, la raison seule des anciens philosophes, marchant même pendant longtemps à la lueur du génie, aurait montré ne pouvoir rien par elle seule , et n'aurait prouvé de valeur que pour la destruction. Non-seulement elle n'aurait rien découvert de nouveau, de vrai, de solide , de certain , de complet , mais elle n'a fait que déflgurer, obscurcir, mêler a d'immenses erreurs et rendre tout à fait méconnaissables les anciennes vérités. Elle n'a su se créer ni une règle sûre ni des principes fixes; elle n'a connu Dieu, l'âme, les devoirs que comme si elle ne les eût pas connus; elle n'a su créer que les ténèbres profondes de toutes les erreurs, la corruption de tous les crimes. Après avoir tout nié, elle a fini par se nier elle-même ; elle a fini par se lancer dans le gouffre du scepticisme ou par se noyer dans les eaux bourbeuses de la superstition ! « Il n'y a rien de plus propre, ajoute le « même auteur, pour confondre à jamais l'orgueil de l'esprit humain. « Il est triomphant, il est tout- puissant dans les arts et dans les scien- « ces purement humaines, et il na aucune force pour régler la vie « de riiomme. C'est au moment de la plus haute culture intellectuelle « et artistique qu'apparaît la plus profonde dégradation morale et « religieuse. C'est alors que les peuples , abjurant toute dignité hu- « maiue, s'abandonnent eux-mêmes et s'endorment dans la volupté « aux pieds de leurs idoles immondes. Peuples et philosophes, tous « sont sans lumière et sans force; il se fait une nuit et une corrup- ■ tion universelles.» « Il est donc prouvé,» conclut le docteur du semirationalisme « que la raison humaine, qui a su élever à leur plus haute « perfection les arts et plusieurs sciences utiles, 5'ejf montrée incapa- « ble de se suffire à elle-même en morale et en religion même nato- « RELLE (7)05.424). »
Cela est très-vrai; mais cela nous donne le droit de conclure, nous, à notre tour : // est donc prouvé, par les aveux du semi-rationalisme lui-même, que la raison des anciens philosophes n'a rien déeou\ert en morale et en religion même naturelle ; que tout ce qu'elle a bégaye
de vrai sur ces matières, elle l'avait emprunté aux traditions qu'elle a méconnues et ruinées; que la raison seule est incapable de se suffire à elle-même en morale et en religion même naturelle; qu'à cet endroit les traditionalistes ont complètement raison; que le semirationalisme, citant d'uatôté,eu sa faveur, les(/eVo«yerfe«dela raisoD philosophique ancienne, et de lautre côté ayant tracé lui-même un si afneux tableau de l'impuissance de cette raison, est en contradiction flagrante avec lui-même et s'est réfuté lui-même.
§ 30. Troisième preuve que les anciens philosophes n'ont rien découvert par leur raison, mais qu'ils ont reçu de la tradition sociale les premières vérités de la tnorale et de la religion : Leur propre confession. Confucius, Socrate, Platon, Aristote , Cicéron , etc., établissant la Croyance a la tradition comme la règle générale pour connaître les plus importantes vérités. Les rationalistes absolus et modérés solennellement démentis, à cet endroit, par ceux même qu'ils adorent.
Voici une troisième et dernière raison en faveur de l'opinion des traditionalistes, que les anciens philosophes n'ont reçu que par la tradition le peu de vérités qu'ils ont connues et dont ils ont fait un si triste usage; et cette raison est sans réplique , elle est péremptoire ; car elle est tirée de ce qu'un tel fait a été avoué par les philosophes eux-mêmes avec une franchise et une sincérité que leurs fanatiques admirateurs feraient bien d'imiter!
« Confucius, le plus grand philosophe et le plus célèbre moraliste « des Chinois, ne prétendait pas (nous dit l'historien Navarrette) avoir « tii^é de son propre fonds les excellents préceptes de morale qu'il en- « seignait : il reconnaissait en être redevable aux sages de l'anti- « quité, surtout au fameux Pung, qui vivait près de mille ans avant a lui j lequel faisait lui-même profession de suivre la doctrine de ses « prédécesseurs {Histoire de la Chine). »
Tous les princes de la philosophie indienne, persane, égyptienne ont fait la même profession de foi et presque dans les mêmes termes. Mais écoutons les chefs les plus célèbres de la philosophie grecque et romaine.
Socrate s'écriait : « Nous déclarons tout haut que ce sont les an- « ciens , meilleurs que nous, parce qu'ils étaient plus rapprochés des « dieux , qui nous ont transmis ces vérités sacrées annoncées par ce nous (1); que c'est sur le témoignage de nos pères que nous croyons
(1) « Prisci, uobis piaestaiitiores, diisque propinquiores, hœc nobis oracula « tradiderunt (Phileb.,loiu. IV, 0pp. Plat., edil. Bip.). »
• ce monde gouverné par un certain ordre d'une sagesse et d'un esprit « merveilleux (1); que nous n'osons pas penser et parler autrement « des choses touchant la religion (2) ; que tout ce qui a été affirmé ■ parnos ancêtres., nous le reconnaissons pour être la vérité même ; et « qu'enfin non-seulement nous sommes persuadés qu'il est dangereux « de professer une doctrine différente de la leur, mais que nous « sonmies prêts à subir, en leur compoguie, les reproches que des
• hommes durs et iusoleuts, qui pensent tout le contraire, nous pour- « ront adresser (3). »
Fidèle écho de cette doctrine de son maître, Platon disait lui aussi : « Sur l'existence des génies il faut absolument s'en tenir à ce que « les anciens nous ont transmis. Car engendrés immédiatement des « dieux, comme ils nous l'ont dit eux-mêaies, ils connaissaient « bien leurs parents. Il nous est donc impossible de ne pas ajouter
• foi aux fils des dieux. « Et qu'importe que quelquefois leur enseignement ne paraisse pas fondé sur des raisons solides ou vraisemblables^ Ils nous ont assuré qu'ils n'ont dit touchant les choses sacrées que ce qu'ils connaissaient très-bien et dont ils avaient été eux-mêmes les témoins. Cela nous suffit ; nous croirons a tout prix à leur témoignage. Et en nous conduisant ainsi, nous ^E faisons
QUB SUIVBB LA LOI COMMUNE (4).
Dans le traité des Lois , Platon s'est encore exprimé ainsi : • Dieu, comme t'enseigne encore l'ancienne tradition (5), ayant « en lui-même le commencement , la lin et le milieu de toutes choses, « fait iuviolablement ce qui est bien selon la nature. Toujours il est
• accompagné de la justice qui punit les violateurs de la loi divine. « Quiconque veut s'assurer une vie heureuse se conforme à cette jus- « tice et lui obéit avec une humble docilité. Mais celui qui s'élève
(1) « Dicendum quemadmodum majores noslri senstrunt universum hoc « ordiiie quodam lueulis et sapieutiae luirabilis guberoari {Ibid.). »
(2) « Neqne unqiiaiu de lis aliter luqui aiit st-utire auâim Ubid.). »
(3) «Quoii a priscis assertum est, nos ileiu conûleaaiur liœc ita sese lia- « bere... Nec iiiouo putaïuus a/ia sine periculo proferri non posse, veruui eliam « cum iliis vilupeialionis periculiuii stibeauius , si quaiido viraliqui^ durusac « veheinetis ille non esse coutenderit (Ibid.). »
{i) » PriïCis in liac re credeudum est, qui, diis geniti, ut ipsi dicebant, pa- « rentes suo* optime noveranl. Impossibile sane deorutn fUùs fidem non haa beie, licet nec necessariis nec vtrosimilibus rationibus eurum oratio con- « firmelur. Yerum, quid de suis ac notis rébus loqui se aturuiabam, oos, LEGEM « SECUTl , fidem prxstabimus {In Timseo, toiu. IX. opp). »
(5) Deus, sicut antiquus quoque sermo lestatur {De Legib., lib. IV, t. Vlll, « Opp.). »
192 LES SEMI-PKLAGIKNS DK LÀ PllILOSOrHIE.
« avec orgueil, celui dont la l'oUe jeunesse s'enflamme d'une inso- « lente profanation, comme s'il n'avait besoin ni de souverain ni « de maître^ Dieu l'abandonne volontairement. Qu'est-ce donc qui « est agréable à Dieu et conforme à sa volonté ? Une seule chose, « selon la parole ancienne et invariable (1), qui nous apprend qu'il « n'y a d'amitié qu'entre les choses semblables et qui s'éloignent de « tout excès. Or, ainsi qu'on le dit, la souveraine mesure de « toute chose doit être pour nous Dieu bien plus qu'aucun homme, « quel qu'il soit (2). Le service de Dieu est léger, celui des hommes « est dur et pesant. Dieu est la loi de l'homme sage; la volupté est « celle de l'intempérant. »
Enfin, on trouve aussi chez Platon ce touchant passage : « Je ne m'afflige pas de mourir; mais j'ai bon espoir qu'il y aura une destinée pour les hommes après leur mort, et qu'elle sera meilleure pour les bons que pour les méchants, selon la loi antique
DU GENRE HUMAIN (3)... Il FAUT TOUJOURS S'EN TENIR A CE QUI EST DÉCLARÉ DANS LE TEXTE ANCIEN ET SACRÉ , SaVOir que notre
âme est immortelle , et qu'en sortant de ce corps elle trouve des juges devant lesquels elle a à subir un grand jugement (4). Il faut ajouter foi à cette ancienne et sainte doctrine (5) »
Aristote, à son tour, a, en différents endroits de ses nombreux ouvrages, professé la même doctrine; nous nous contenterons d'en citer un seul passage qui se trouve dans son traité Du nioîide (chap.yi): « C^est donc bien certainement une tradition ancienne , » dit-il ,
« TRANSMISE PARTOUT DES PÈRES AUX ENFANTS (6), que c'eSt Dicu
« qui a tout fait et que c'est lui qui conserve tout. Il n'est point « d'être au monde qui puisse se suffire à lui-même et qui ne périsse « s'il est abandonné de Dieu ; ce qui a fait dire a quelqu'un « DES ANCIENS (7) que tout est plein de Dicu, discours qui convient à « la puissance de Dieu plutôt qu'à sa nature. Oui , Dieu est vérita- « blemeat le générateur et le conservateur de tous les êtres, quels « qu'ils soient, dans toutes les parties du monde; mais il ne l'est pas
(1) « Unam rationem antiquara liabens atque prœcipiiara (Ibid.). »
(2) « Multo magis qnam quivis liomo, ut ferunt (Ibid.). »
(3) Plalou d'Astius, traduc. de Cousin, tom. I, pag. 198.
(4) Ibid.), tom. IX, pag. 568.
(ô) lOid., ton). XllI, pag. 88.
(G) « Celle igitiir senuo et anliquus esta Patribiis Iransmissiis omnibus liomi- » uibus. »
(7) « Piopter qiiod ab aliqoibiis antlqiiorum dictiim est. »
CINQUIKME CHAPITRE. 193
« à In manière du faible artisan dont l'effort est pénible et doulou- « reux; il l'est par sa puissance inlinie. »
Si de la Grèce nous passons à Rome, nous y trouverons que la sagesse de l'Occident parle tout à fait comme la sagesse de l'Orient touchant l'origine et l'autorité des connaissances philosophiques sur Dieu et la reliiiion. Dans les trois livres de la Nature des DieuXy de Cicéron, au nom de la vraie philosophie romaine, Hortensius s'exprime à chaque instant ainsi que Platon sur ce sujet. Il déclare que ce n'est pas par le raisonnement, mais par la tradition qu'il sait tout ce qu'il sait sur le culte et sur la morale; que c'est sur ce témoignage qu'il y croit; que l'argumentation de son adversaire, loin d'affermir l'autorité de ce témoignage, ne peut que l'ébranler, et que conséquemment , sur de telles matières, il préfère croire à l'enseignement des ancêtres plutôt qu'aux raisonnements des philosophes du jour. Cicéron lui-même avoue, pour sa part, qu'il n'a «appris qu'à l'école « delà tradition des plus savants parmi les anciens sa magnifique « et sublime doctrine sur la. loi ; que c'est par ce moyen qu'il a « connu que la loi n'est pas une invention de l'esprit humain ni « une institution récente des peuples, mais que c'est quelque chose « d'éternel, gouvernant l'univers entier par la sagesse de ses préceptes « et de ses prohibitions. Car ce sont ces mêmes savants, ajoutet-il, et « ce n'est pas moi, qui afGrment que cette loi même, cette loi fondan mentale n'est au fond que l'intelligence même de Dieu, qui n'or- « donne rien et ne défend rien qu'avec raison ; et que c'est de celte « loi éternelle qu'est sortie la loi que les dieux (les anges dont parle « saint Paul) ont donnée au genre humain (I). «
Ailleurs, en traitant de V immortalité de l'âme, Cicéron parle ainsi à son interlocuteur : « Afin d'appuyer l'opinion dont vous me de- « mandez à être convaincu, j'ai à vous alléguer de Jortes autorités ,