III. Examen de la nouvelle méthode
I. V archétype du Lai, d'après dom Quentin : quel est l'enjeu du débat.
Il noas invite à construire, d'après une certaine règle, un certain texte. J'applique la règle. Ce texte, le voici :
« Las! » fet il, « se je siii (i) amis, 166
Que sera ce, se n'est amie (2) ?
Ce ne sai je ne ne voi mie
Comment je puisse vivre un jor.
Déduis d'errer ne de sejor 170
Ne me puet iitoii ciier (3) alaschier (4).
Or n"i a fors de tenir chier (5)
Ceus qui la vont ou ele maint,
Quar por ce fere ont eu maint
De lor avior (6) joie et solas. ^75
Quar m'eûst. . . (7 ?) fet un las
De ses deus braz entor mon col (8) !
... .Or ne puet estre autre : 186
Aler ou envoler m'estuet Proier, puis qu'autre (9) estre ne puet, Qu'ele ait de moi merci (10) en fin.
Et que, por Dieu, ainz que je fin, 190
Qu'ele ait pitié de ma destrece.
Et que, par sa grant gentillece, Qu'ele me gart et vie et sens.
Ele i avroit un mains des suens (11) «S'ele souffroit que je nwrisse (12), 195
S'est bien droiz que de son cuer isse Pitiei, et douçors (15) de ses iex.
Mes jecuit{i4) qu'il me z'aMroz7(i 5) miex Li alers que se g'i envoi.
On dit (16) : «< N'i a tel comme soi », 200
Ne nus n'iroit si volentiers.
Pieç'a c'en dist (17) que li mestiers Aprent l'omme et la grant soufrete.
Puis que g'i ai reson atrete,
Il n'i a se de l'alernon 205
Dire qu'ele a en sa prison Mon cuer, qui de gré s'i est mis.
Ja, devant qu'il ait non amis.
N'en quiert eschaper /)or destrece (18).
Gentelises, pitiez, larguece 210
La devroit a ce esmovoir. »
Il s'est aiornez por movoir.
Soi tiers de compaignons sanz plus.
Ne sai que vous deïsse (ig) plus :
// monte, et vallet (20) jusqu'à .vi. 215
.... (21 ?) chevauche, liez et penssis .... son penser et. . . (22 ?) sa voie. Ses compaignons oste et desvoie De la voie de son pensser
Qu'il ne. . . . (25 ?) puissent apensser 220
. . . (24 ?) la reson de son voiage.
Il dist qu'il chevauche a grant rage.
Celant son pensser (25 ?),
Tant qu'il vindrent a la monjoie
Du chastel ou celé manoit. 225
Fet li sires qui les menait (26) :
,« Veez com cil chastiaus siet bien ! » Il nel disoit pas tant por rien Qui montast aus fossez n'aus murs
por (27 ?) savoir se ses eùrs 230
L'avroit encor si haut monté (28)
Qu'il parlaissent de la biauté
De la dame (29) qu'il va (30) veoir ....
Représentons-nous un lettré, homme de goût et de savoir, à qui l'on demanderait de poursuivre l'opération, de vouloir bien
se charger d'établir de la sorte, de bout en bout, le texte du Lui de r Ombre. Il se pourrait, je le crains, qu'il nous tînt ce langage :
« Certes, la tâche n'est pas bien lourde : n'importe qui s'en tirerait en quelques heures, au prix d'un peu d'attention; mais, à en juger par le spécimen qu'on a sous les yeux, y a-t-il si grand intérêt à construire ce texte nouveau ? Son propre est de ne favoriser et de n'autoriser aucun des textes anciens, ni celui de AÇB), ni celui de C, ni celui de G, ni celui de D, ni celui de E, ni celui de F, mais de nous offrir une mixture de tous ces textes. En cette mixture on retrouve le texte de A, mais modifié jusqu'à dix fois en moins de quatre-vingts vers, et le texte de C, mais modifié jusqu'à quinze fois ; et ainsi des autres textes. Et ce qui frappe, c'est que ces modifications, si nombreuses, semblent pour la plupart grammaticalement, logiquement, littérairement, inutiles. Tl est évident, en effet, que si le Lai nous avait été conservé par un seul manuscrit, A par exemple, il ne se fût jamais rencontré un critique assez aventureux pour prétendre, ou assez perspicace pour s'aviser qu'on dût en amender la leçon en l'un quelconque des dix lieux où l'on vient de l'amender. Sans doute, à considérer ces dix retouches, on convient que certaines procurent à l'esprit quelque agrément. Ainsi, aux v. 196-7, où le manuscrit A portait :
S'est bien droiz que de son cuer isse Douçors et pitiez de ses iex,
on se réjouit que le texte nouveau porte :
S'est bien droiz que de son cuer isse Pitiez et douçors de ses iex,
si tant est qu'on trouve plus légitime de loger la pitié dans le cœur que dans le regard. Pareillement, aux v. 171-2, il est constant que. la rime alaschier : tenir chier du texte nouveau est plus riche que la rime solacier : tenir chier du manuscrit A. Et même on réussira, en se forçant un peu, à accorder qu'au V. 167 amie vaut peut-être mieux que ni amie et qu'au v. 209 por destrece vaut peut-être mieux que por tristrece. Mais que dire des autres retouches ? Quand une fois on a remplacé S'ele sonffroil que je périsse par S'ele souffrait que je morisse (v. 195), —
on dit par l'en dit (v. 200), — // sires guis i menoit par // sires qui les menoit (v. 226), — si amonté par si haut monté (v, 23 i), — la beauté la dame par la beauté de la dame(y. 232-3), — quil aloit veoir par quil va veoir (v. 233), qu'a-t-on gagné? Et si l'on remarque d'autre part que le texte nouveau a des « trous », qu'il nous laisse en peine de décider s'il faut lire, au v, 17e, ceste ou ele, — au v. 217, // chevauche ou et chevauche, — au V. 218, En son penser et en sa voie ou J son penser et a sa voie ou Celant son penser et sa voie, — au v. 220, ne s'en puissent ou ne se puissent, — au v. 221, en la reson ou a la reson, — au v. 223, Celant son pensscr soui sa joie ou sor sa joie ou et sa joie ou et sa voie, — au v. 230, mes por savoir ou fors por savoir ou com por savoir, on en vient à se demander si le plus sage ne serait pas, tout bien considéré, tout bien pesé, de préférer à un texte critique construit d'hier, tout battant neuf, le texte d'un bon manuscrit, le manuscrit J pnr exemple, qui n'est pas irréprochable sans doute, qui a du moins le mérite d'avoir été établi voilà plus de six siècles et par un homme qui savait le vieuxfrançais presque aussi bien que nous. »
Combien de fois, en d'autres circonstances, les critiques de toute école qui s'efforcent de restaurer les anciens textes n'ontils pas entendu de pareilles objections ? Les sceptiques foisonnent qui parlent de la sorte, et c'est pourquoi j'ai mis en scène celui-ci, mais afin de bien marquer que ce n'est pas en cet esprit que j'aborde l'examen du système qui nous est proposé : les propos que j'ai prêtés à ce personnage, qui n'est fictif qu'à demi, n'est-il pas évident qu'ils sont irréfléchis, et même insensés, si le classement des manuscrits déterminé par dom Quentin est le vrai ?
Rappelons-le, en effet : si ce classement est le vrai, il nous révèle un texte, non pas construit d'hier, mais retrouvé d'hier, non pas tout battant neuf, mais plus ancien qu'aucun de ceux qui se lisent dans nos manuscrits du treizième siècle et plus précieux infiniment, puisque c'est en lui que Jean Renart se fût le mieux reconnu. N'est-ce rien que d'avoir fixé le sort d'environ 1600 variantes sur 1700? N'est-ce rien que d'être débarrassés enfin du problème de savoir s'il faut préférer amie ou m'amie et de 1600 autres problèmes du même ordre de grandeur? Encore le vrai profit n'est-il pas là : Jean Renart et son
J. BEDIER
petit^ poème ne sont pas seuls en cause. Si ce classement est le vrai, c'est donc qu'une méthode est trouvée, la méthode, celle qu'on cherchait depuis la Renaissance : et le vrai profit, c'est de savoir que voilà etfacés, annulés, et que demain seront réparés les méfaits de ces légions de scribes, de remanieurs et de philologues qui, par distraction ou par ignorance, par fantaisie ou par pédanterie, ont altéré au cours des siècles les œuvres non seulement de notre aimable ménestrel, mais de tous les écrivains profanes et sacrés de l'Antiquité et du moyen âge.
2. Le classement de dom Quentin est-il Pièces sairement Je vrai ?
Tel étant l'enjeu du débat, on conçoit que nous replacions ici sous les yeux du lecteur le schéma (nous l'appellerons \e schéma n° j) qui représente, selon dom Quentin, la généalogie de nos sept manuscrits :
Schéma n° 3.
Archétype
et que nous nous proposions d'examiner minutieusement, pièce à pièce, les éléments de cette construction et les modes de leur assemblage.
1° Le cas du manuscrit F. — Le reviseur à qui l'on doit la forme du texte conservée en F avait pour modèle un manuscrit du type D : Gaston Paris l'a reconnu comme moi (voir ci-dessus, p. 7), et c'est aussi l'opinion de dom Quentin '. Mais dom Quentin veut en outre que ce reviseur ait exploité un autre
I. « Le groupement DF, établi par M. Bédier, écrit-il (£5^/5, p. 159), est exact. »
modèle encore : « F, dit-il, est un dérivé des deux familles CG tiDE».
Ce dire résulte du fait que, par cinq fois dans le court passage par lui considéré, on voit une leçon CGF s'opposer à une leçon DE (ou à une leçon ABDE). Le phénomène se produit aux vers 176 (n° 8 de l'appareil critique), 188 (n° 9), 189 (n° 10), [198, n° 15]', 221 (n° 24).
Mais considérons le poème entier. Voici un relevé complet des leçons de ce type (on retrouvera dans cette liste, imprimées en caractère romain, celles dont a fait état dom Quentin) ;
V. 90, il Vùusist CGF <^ qu'il vousisl ; — v. 105, je uc viespris mie CGF <i je ne ciespris mie; — v. 117, qti'ele en volt CGF <C qu'ele volt; — v. 176, entor mon col CGF <^ entor le col ; — v. 188, quant CGF <^ puis que ; — V. 189, qu'ele ait merci de moi CGF <^ qu'ele ait de moi merci ; — v. 198, // «/'/ vauroit miex CGF <^ il me venroit miex ; — v. 221, l'ocoison de son voiage CGF < la reson de son voiage ; — v. 268, tornereut CGF <[ giienchissent ; — v. 373, famé CGF <^ dame ; — v. 400, me Jet CGF <^ '»'« fet ; — V. 535, jors CGF <^ hors ; — v. 701, oti CGF <^ et; — v. 835, queledira CGF <[ ele dira ; — v. 932, Tout ont mon ciier el rostre mis CGF < Tout mon citer ont el rostre mis.
Comme on voit, on ne recueille que 15 leçons CGF en 962 vers, et le hasard a voulu que cinq d'entre elles se rencontrassent à quelques vers de distance dans la centaine de vers d'où dom Quentin a tiré son appareil critique, tandis que les dix autres sont disséminées dans les 850 autres vers. D'où il suit que, s'il avait fondé son étude sur un autre échantillon du texte que celui qu'il a choisi, sur une autre centaine de vers quelconque, le phénomène ne se fût pas manifesté ou se fût manifesté de façon si fugitive qu'il l'eût sans doute interprété tout autrement ^