Dom Quentin a méconnu ce cas
2. Par exemple, s'il avait opéré sur le passage de 300 vers qui va du V. 401 au V. 700, ses opérations ternaires (celles des nos 15, 16, 18 et 19) lui auraient donné, non pas un zéro, mais deux (ou un o et un i, si l'on tient compte de l'infime variante /ori <C hors du v. 535) : ce qui eût confirmé cette vérité, acquise déjà par ailleurs, que « C et G sont très voisins lun de l'autre, tandis que F s'éloigne d'eux notablement », mais ce qui n'eût pas suggéré l'idée que F a du faire des emprunts à CG.
Ces rencontres de F et Je CG doivent, en effet, je crois, être qualifiées de fortuites, vu leur petit nombre et leur insignifiance. C'est à cette explication que nous avons vu dom Quentin recourir en un cas analogue, pour rendre compte de certaines autres concordances anormales, mais qui portaient sur des vétilles ; il les traitait de « quantités négligeables », car, disait-il très justement, « le premier copiste venu peut faire de ces modifications sans avoir besoin pour cela d'avoir un manuscrit différent sous les yeux ». Et, non moins justement, non moins énergiquement, il a écrit aussi (Essais, p. i6o) : « Les copistes ne sont pas des machines, mais des hommes qui pensent, qui raisonnent, et qui, sur un point donné, peuvent faire une modification qui les fait retomber dans la leçon d'une autre famille, sans que pour cela il v ait influence nécessaire des manuscrits de cette autre famille. » De fait, le reviseur qui a constitué le texte F avait-il vraiment besoin d'avoir sous les yeux un manuscrit du type CG pour écrire mespris au lieu de despris, entor mon col au lieu de entor le col ? Si l'on se refuse à croire qu'il ait pu prendre de pareilles initiatives, il nous oflfrirait le spectacle édifiant, mais surprenant, d'un homme qui, disposant de deux manuscrits du Lai de l'Ombre^ aurait pris la peine de les comparer phrase par phrase pour demander tantôt à l'un, tantôt à l'autre la leçon la plus louable, mais qui, puérilement, se serait contenté de prélever sur l'un des deux le pauvre butin que nous savons : // pour qinl, qtiele en volt pour quele volt, qu'ele ait merci de moi pour qu'ele ait de moi merci, etc.
Il est vrai que deux de ces modifications sur les quinze sont de moins chétive apparence. Si notre reviseur a établi le texte F sans se reporter à CG, il est singulier qu'au v. 221, au lieu de la reson de son volage, qu'il lisait dans son modèle, il ait écrit l'ocoison de son volage, ce qui est la leçon de CG ; — et il est singulier aussi qu'au v. 268, où son modèle portait Alanl giienchissent vers la porte Chascuns la leste del destrier, il ait écrit Atant tornerent vers la porte. . . , ce qui est, à peu près, la leçon de CG (Atant tournent devers la porte. . .).
Mais c'est le moment de se rappeler que notre homme n'est pas un de ces copistes qui se feraient scrupule de changer un iota au texte qu'ils transcrivent : il est le plus libre des remanieurs. Le nombre de ses retouches arbitraires est énorme : son
texte diftère de celui de A en 400 lieux et j'y relève jusqu'à 260 leçons qui ne se retrouvent nulle part ailleurs. Il a repensé toutes les phrases et les a pour la plupart modifiées. Est-il si difficile d'admettre qu'au cours de ce fantasque travail il ait pu avoir quelque motif, autre qu'une suggestion qu'il aurait reçue de CG, de remplacer la resou par l'ocoisoii, giienchissent par torncrent ?
Pour nous incliner à l'admettre, regardons cet autre phénomène : comme on rencontre par 15 fois dans la varia lectio du Lai de l'Ombre des leçons CGF contre DE (ou contre ABDE), de même on y rencontre par 9 fois des leçons ^5F contre DE (ou contre ABDE). En voici la liste :
V. 156, mesaesnic'(iiiesaiViié F) ABF <^ desaanié; — v. 191-2, ces deux vers manquent en ABF ; — v. 350, dame ABF << amie; — v. 422, vos en ave^ ABF<^vos i ave:{\ — v. 474, gentil dame ABF < dtvice dame; — v. 580, il se part ABF <si se part ; — v. 592, mes quil fitst ABF <^ por qiCd Just ; — V. 656, mais ABF <C il ; — v. 753, je nen mis mie ABF<C je n'en vite] mie.
Cette liste est plus courte que l'autre ; par ailleurs elles se ressemblent. Elles ne comportent guère l'une et l'autre que de ces faits infinitésimaux qu'on peut, qu'on doit," qualifier de « quantités négligeables ». Pourtant l'accord de E et de AB . sur la leçon /V neii mis mie <C je nen vue] mie n'est pas moins singulier que l'accord de E et de CG sur les leçons l'ocoison < la reson et iorner <C gnenchir. Si donc on répugne à expliquer les trois leçons mis, l'ocoison, Iorner comme les autres, par des jeux du hasard qu'a favorisés l'extrême liberté d'allures de ce remanieur, ce sera se condamner par là même à croire qu'il aurait exploité non pas deux modèles seulement, comme le veut dom Quentin, mais trois: un manuscrit du type DE, un manuscrit du typé CG, un manuscrit du type AB, -^ ce qui n'est pas vraisemblable.
Ce qui n'est pas impossible, pourtant : dans la transmission d'un texte quelconque, tant de choses ont pu se passer ! La destinée du critique qui entreprend de démêler l'histoire de ces accidents est de cheminer d'hypothèse en hypothèse à travers une forêt si broussailleuse et si ténébreuse qu'il doit s'attendre à toutes les surprises, et c'est pourquoi on se gardera de rejeter
^4 J- BEDIER
l'opinion de dom Quentin. Il n'en coûterait rien d'ailleurs de s'y ranger : que le texte F soit, comme il laffirme, contaminé par des emprunts à CG, cela n'importe guère, maintenant qu'on sait à quoi se réduisent ces emprunts, — à presque rien. Ce qui importe, c'est que tout le monde est d'accord pour constater que le texte F, contaminé ou non, dérive en tout cas d'un manuscrit du type DÇE), et que le texte de ce modèle a été fortement remanié. Par suite, qu'on emploie à constituer un texte critique du Lai le schéma n° r, ou le schéma n° 2, ou le schéma n° 3, ou tout autre, le résultat sera le même : le manuscrit F est inutile; on ne recevra de lui pas une leçon qui ne se trouve aussi en D ou en E ou en DE .
Il convenait pourtant d'entreprendre cette discussion et de la pousser à fond. Elle montre qu'en matière de critique de textes on a beau serrer de près les problèmes, on ne réussit guère à franchir la barrière qui sépare le probable du certain. D'autre part, nous nous engageons dans l'examen d'une méthode qui nous interdit, du moins durant les phases initiales de nos enquêtes, de peser les variantes, qui nous enseigne à les accepter toutes à égalité et à nous fier pour un temps à des opérations de pure statistique. Il était bon, au seuil de notre examen, de marquer, par l'analyse d'un cas en soi presque indifférent, que le critique littéraire ne devrait jamais consentir, même par convention provisoire, fût-ce pour un instant, à s'effacer devant le statisticien : pas une déduction tirée de supputations purement numériques ne devrait se produire qu'on ne se soit assuré au préalable, par l'étude du texte entier, que rien n'}' contredit dans l'ordre des vraisemblances psychologiques, grammaticales, littéraires.
Restent les six autres manuscrits.
2° Le cas des groupes x = AB, y = CG, z = DE. — La méthode nouvelle s'est montrée habile à ranger les manuscrits dans un certain ordre d'après leur plus grande ou leur moindre ressemblance. L'autre méthode, celle des « fautes communes », y parvient aussi, mais par des moyens moins objectifs, donc moins élégants et moins sûrs. Notamment le procédé quentinien qui consiste à compter combien de fois chaque manuscrit s'accorde avec chacun des autres ne saurait être trop recommandé. A vrai dire, nos manuscrits A et 5 se ressemblent de
si près, et de même nos manuscrits C et G, que lobligation d'écrire a- = AB, et )• = CG se révèle presque spontanément, s'impose presque d'emblée, quelque méthode qu'on emploie : le cas du Lai de FOinbreest trop simple. Il importe pourtant de bien mettre en relief l'excellence du procédé nouveau, et c'est pourquoi je produirai un exemple plus complexe, et par là plus expressif.
Soit donc le cas de ces mille et une chansons courtoises du XII*' et du XIII'' siècle dont une quarantaine de recueils manuscrits nous ont conservé le trésor ; telles et telles de ces pièces reparaissent dans huit, dix ou douze de ces anthologies, et la varia lecîio en est abondante. Comme on sait, les manuscrits en question forment plusieurs groupes et sous-groupes, dont maints critiques, Eduard Schwan notamment, en son livre Die altfran^esischen Liederhandschriften, ont dès longtemps déterminé les principaux : ici le groupe MTAa, là le groupe UCI, etc. : on finit par savoir réciter par cœur ces séries de sigles, à force de les avoir rencontrées, toujours les mêmes, en tant de travaux concordants sur Conon de Béthune ou sur Gace Brûlé, sur Blondel de Xesle ou sur Thibaut de Navarre. Or il m'est arrivé de confier à un érudit, pour qu'il la traitât d'après la nouvelle technique, une de ces pièces, la chanson du Châtelain de Coucy qui commence par le vers A vous, amaif^y plus qna unie autre gent. Je lui en avais remis des copies extraites de onze manuscrits, les manuscrits A, C, K, M, 0, P, R, T, U, V, X de la nomenclature de Schwan. Cet érudit, un latiniste fort étranger à l'étude de nos trouvères, ignorait tout de ces manuscrits et de ce qu'on avait pu en écrire. Avec quelle promptitude et quelle justesse de discernement il sut pourtant s'orienter dans le dédale des onze copies 1 Dès le début de son travail, la statistique des accords entre manuscrits pris deux à deux, première démarche de la méthode quentinienne, lui avait enseigné qu'on doit les ranger dans l'ordre :
MTA, — 0, — t/C, — R, KPFX, c'est-à-dire qu'elle lui avait révélé, avec plus ou moins de netteté, ces quatre gros groupements, que reconnaitront bien les spécialistes : elle avait suffi à lui livrer lessentiel et le meilleur de ce que contient le livre de Schwan, dont il ignorait jusqu'à l'existence.
Cependant, — et dom Quentin y a insisté, lui le premier, — on décèle de la sorte des ressemblances et des dissemblances entre les manuscrits, des relations de voisinage plus ou moins étroites, non nécessairement des lignées. Ce sont des procédés de dégrossissement, non nécessairement de stricte délimitation des groupes. En effet, dans le cas du Lai de FOmbre, de quelle considération fournie par ses statistiques dom Quentin peut-il s'autoriser pour dire — au contraire de ce que disait Gaston Paris — que D et E forment une même famille, dérivent d'un même modèle, ^ ? Sans doute la façon dont les variantes se répartissent impose qu'on écrive ;^ = DE, s'il est acquis par ailleurs que x = AB d'une part et y = CG d'autre part représentent deux lignées indépendantes entre elles, descendues de l'archétype chacune par une route particulière '. Mais c'est précisément ce qui n'est pas acquis : et là est le point vif du débat. Dans cette méthode comme dans lautre, la difficulté se manifeste de tracer les lignes de faite du schéma, celles qui doivent relier les manuscrits réels à l'archétype. En l'espèce, sont-elles deux ou trois? et quel en doit être le dessin ?
3"^ De la difficulté de déterminer le nombre des familles. — Pour montrer combien cette difficulté est grave, je pourrais faire appel au seul raisonnement. Mieux vaut peut-être, bien que la route soit plus longue, produire une expérience où l'on me verra employer la technique même de dom Quentin : ce me sera un moyen de montrer que, si je me permets de critiquer sa méthode, ce n'est pas du dehors, mais après m'étre maintes fois exercé, et très scrupuleusement, à la pratiquer, à en pénétrer l'esprit, à en recueillir les enseignements.
Je Suppose donc que j'ai entre les mains un huitième et un
I. II ne se peut pas, en effet, (\\iq AB, — CG, — D — et £" dérivent de l'archétype par quatre routes distinctes : c'est ce qui apparaît dés qu'on regarde l'appareil critique de dom Quentin, où l'on rencontre, sous le no 3, le conflit d'une leçon ACG, mon ciier, et d'une leçon DE, mon mal. Car, si l'archétype portait mon citer, comment deux scribes, censés indépendants l'un de l'autre, celui de D et celui de E, se seraient-ils rencontrés pour écrire à la place mon mal} Inversement, si l'archétype portait mon mal, comment deux scribes, censés indépendants l'un de l'autre, celui de .v (= AB) et celui de y (= CG), se seraient-ils rencontrés pour écrire à la place mon cuer ? Les conflits de ce genre sont trop fréquents pour qu'on puisse y voir des effets du hasard
neuvième manuscrit du Lai de l'Ombre, écrits tous deux au xiii^ siècle, et récemment retrouvés. L'un des deux, lu, donne précisément, mot pour mot, le texte que dom Quentin nous a prescrit de reconstruire : c'est « l'archétype » lui-même '. L'autre, le manuscrit r, en diffère, mais rarement : dans le passage de 67 vers que nous considérons seul ici, on ne relève entre w et r que cinq divergences : les cinq fois, lu s'accorde avec A, r avec E. En effet, on lit en r, au n° 3 de l'appareil critique, mon mal, — au n° 5, du tenir, — au n° 6, dame, — au n° 17, on dit picça, — au n° 22, A son pensser et a sa voie.
Il s'agirait d'introduire à leur juste place dans le classement de dom Quentin, réputé juste, ces deux manuscrits nouveaux, ou plutôt d'y introduire ;-, puisque, par définition, iv et « l'archétype » de dom Quentin ne fontTqu'un.
A cet effet, je reprends l'appareil critique de dom Quentin. Comme on y remarque plusieurs traits inexacts ou contestables (ce qui d'ailleurs ne compromet aucun des raisonnements de dom Quentin), je le rectifie, pour plus de rigueur, sur ces quelques points ^ ; puis, j'y inscris les sigles te et r, chaque fois à la ligne qui convient.
1. Aux quelques lieux où le canon critique de dom Q.uentin nous laisse libres de choisir entre les variantes, je choisis comme voici : ir porte, au no 7, ceste, — au n^ 15, venroit, — au n° 21, il, — au n» 22, en son pensser et en sa voie, — au no 23, ne se, — au no 24, en la reson, — au no 27, mes par.
2. Il n'y avait pas lieu de séparer, au no 11, les manuscrits qui ont siiens de ceux qui ont siens, et, au n" 19, les manuscrits qui ont deïsse de ceux qui ont desisse, vu qu'un usage à peu près universel au xin^ siècle permettait d'employer ces formes promisciie. — Au no 15, l'appareil de dom Quentin porte : m'i vaiiroit miex CGDEF; mais il aurait fallu séparer DE, qui disent venroit (de venir), de CGF, qui disent vaiiroit (de valoir). — Au n" 25, dom Quentin a écrit : Celant son pensser sor sa joie BD; mais c'est une inadvertance : D porte sor sa voie (je l'ai bien vérifié). Il y a donc en cet endroit autant de leçons que de manuscrits, et puisque l'on est en présence d'une série de ces « variantes à témoin unique » que dom Quentin ne fait jamais entrer dans ses calculs, ce no 25 doit disparaître. (On pourrait, il est vrai, noter à la place le fait que cinq manuscrits commencent le vers par les mots Celant son pensser, tandis que les deux autres, C et G, disent : En son penser (son voiage G) et en sa voie. Mais il est inutile de relever celte concordance : on a tant d'autres preuves de l'intime parenté de ces deux manuscrits !)
J. BÈDIER
Appareil de variantes dressé d'après les manuscrits abc g d e f w t.
i) se je sui AB D EFw r se j'estoie C G
2) m'amie AB
amie CG DEFwr
3) mon cuer A C Gic mon cors B mon mal DEFi
4) solacier A B alaschier CG DEiur alegier F
5) de tenir ABCGiv du tenir D E F r
6) araor ABCG ii' dame D EFr
7) ceste A BE îf ;• eleCDf
ore G
8) mon col ABCG F ic r le col £>£
9) puis que A D Ewr quant CGF
5 manque
10) de moi merci A BCGFzl merci de moi Z) i"
12) périsse .4 5
morisse (morusse) CGDEFw
13) douçors et pitiez AB pitiez et douçors CG DEur pitié trover F
14) mes je cuit ABCGwr si cuit bien DE
je cuit bien F
13) me venist A B m'i vauroit CGF me venroit DE ivr
16) l'en dit .4i?
on dit CGDE Fwr
17) pieç'a c'on dist ABCGw on dit pieça DEFr
18) por tristrece yi5
por destrece CGDEFw?-
19) vous deïsse (desisse) ^ 5 E Fw r vous en die C G
g' en deïsse D
20) il monte et valet ABDE Fur il montent valet CG
21) W chevaucha A BEzur et chevauche CGDF
II) un mains des suens (siens) A BD 22J en son pensser et en sa voie ABu'
Ewr a son p. et a sa voie DEr
molt peu de sens CG celant son p. et sa voie CG
perdu son sens F a ses amours et a sa joie F
23) ne s'en ABG fors por CG ne se CDEFiur com por £ F
tôt com D
24) en la reson ABiur
a la reson DE 28) si amonté J B
de l'ocoison CGF si haut monté CGDEFwr
25) 29) la dame A B
de la dame C G E F w r
26) quis i menoit AB a la dame D qui les menoit CGDEFwr
30) qu'il aloit AB
27) mes por A B lu r que il vâCG D E Fw r
Comme a fiiit dom Quentin pour les manuscrits dont il disposait, je comparerai tour à tour iv âA et à. C, zu à A ei à G, etc., jusqu'à épuisement de la liste des triades (en négligeante, qui, d'un commun accord, est ici hors de cause). De même pour r. Ce sont vingt-cinq opérations à effectuer, qui viendront s'ajouter aux vingt opérations déjà faites par dom Quentin. Voici ce qu'elles donnent. On observera que, pour obtenir des chiffres plus immédiatement expressifs, je n'ai pas fait entrer dans mes calculs les variantes des n°' 7 Çceste << ele), 21 (// <; et) et 23 {ne se <C ne s'eti) : ce sont celles que dom Quentin, en ayant reconnu l'insignifiance, a qualifiées à bon droit {Essais, p. 158) de « quantités négligeables ».
21) ïu <^ A C =0 25) w< CD =0 u' > ^ < C = 10 w > C<: D = <) wA>C =8 îvC :> D =7
22) w <^ A G =0 26) U' <^ C E — o w>^<G=io u'>C<£'=6 wA>G =8 îv C> E =7
23) îf < >4 D =0 27) xt' < C G =9 iu>A<D =10 ît'.>C<G =
J. Béd
wA^D = 9 wC^G =
w <AE =0 28) îi- < D £ =
w>^<£=:ii u':> D <r E = .lA>E =10 luD >E
BEDIER
u- <:dg
38) r<DE
ïv >D<
îi' <E G
39) r<DG
ît- > £ < G
îc E>G
r DyC
r <AC
40) r < EG
lO
r <AG
ïu > A<^,
r < AD
42) -ic < C r
îc C > r
r<AE
43) îf < G ?■
rA>E
44) u < Dr
lO
rC> D
r<^CE
r OE
r <CG r>C<G r C > G
A considérer ces chiffres, on recueille les enseignements que voici :
1°) Le manuscrit ;- est intermédiaire entre iv ei D (opération 44), et entre zu et £" (opération 45); mais il ne l'est pas entre C et G; il ne l'est pas non plus entre D et E (opérations 37 et 38).
2°) Les manuscrits A ei D, A et E, C et D, C et E, G et Z), G et £" communiquent entre eux par l'intermédiaire de w (opérations 23 à 26, 29, 30), mais aussi par l'intermédiaire de* r (opérations 33 à 36, 39, 40).
3°) Le manuscrit w fait figure d'archétype par rapport à A et à C et par rapport à ^ et à G (opérations 21 et 22), ce qui n'est pas le cas de r (opérations 31 et 32).
4°) Les opérations 41, 42, 43 révèlent que w est intermédiaire entre r et A, entre r et C, eutre ;- et G.
Or, il y a maintes façons d'interpréter ces résultats et maintes figures pourraient représenter ces diverses interprétations. Mais deux seulement de ces constructions théoriquement légitimes nous intéressent ici. \^oici l'une :
Comme on voit, c'est, dessiné un peu autrement, le schéma même de dom Quentin, à cette différence près que « l'archétype » est ici dénommé w et que, en un point de la ligne droite qui va de îc' à :(, le sigle r a été introduit. Quoi de plus simple ? Notre manuscrit r est un manuscrit semblable à w, mais où nous avons placé par hypothèse quelques-unes des leçons propres à 7 (= D E^. Ce n'était pas une hypothèse difficile à admettre : car le scribe du manuscrit ^n'a pas nécessairement fabriqué luimême — et dom Quentin ne suppose pas qu'il ait nécessairement fabriqué lui-même — toutes les leçons qui distinguent ^ delarchétype; la plupart peuvent lui avoir été léguées, et, sur cette ligne qui va de w à :{, nul ne saurait voir aucun inconvénient à ce que l'on plaçât non seulement r, mais plusieurs autres sigles encore, 5, /, 11, î;, etc., pour représenter autant de copies perdues dont chacune a pu contribuer à donner au texte la forme qui est celle de ;( (== D E).
52 J. BEDIER
Mais voici l'autre construction :
Elle ne diffère de la précédente qu'en ce que la ligne qui va de w à ^, au lieu d'être une ligne droite, est une ligne brisée. Du fait de cette unique modification, ce que dom Quentin appelait « l'archétype » a perdu ses titres à cette appellation. Le véritable archétype, c'est r, dont sont issues deux lignées seulement. Mais ce schéma, notre lecteur l'a reconnu : c'est le « schéma n° i», notre antique schéma de l'an 1890. Il reparaît, obstiné, mais construit cette fois avec l'aveu de la méthode nouvelle.
La méthode nouvelle permettrait aussi bien d'en dessiner d'autres, bipartis eux aussi. Par exemple, si l'on place par hypothèse dans un archétype m quelques-unes des leçons particulières à. AB, on pourra (mais le démontrer serait se répéter) construire ceci :
Schéma n^ 4.
et, quand on établira le texte, on pourra traiter les leçons AB avec une faveur particulière.
De l'expérience qui précède se dégage une conclusion.
soit : X
valable pour tous les cas similaires, et qu'on exprimera en ces termes :
A moins que des raisons fournies par la critique interne des variantes s'y opposent ', on peut, à volonté^ supposer deux points d'attache, au lieu d'un seul, entre deux manuscrits ou deux groupes de manuscrits; autrement dit, on peut, à volonté, représenter par une ligne droite ou par une ligne brisée l'une quelconque des lignes qui relient à l'archétype X les manuscrits conservés ; on peut écrire, à volonté :
soit : X soit : X soit
Par conséquent, tant qu'on ne se fonde, pour classer les manuscrits d'un ouvrage, que sur des déductions tirées de faits d'ordre numérique, le schéma reste malléable comme le plomb.
Cette difficulté, dom Quentin s'est préoccupé de la réduire en ce qui concerne le Lai de l'Ombre. A la page i6o de ses Essais, il s'en est pris à notre schéma n° i (w = ABCG ■< :^ = DE F) et l'a taxé d'invraisemblance à la faveur de l'argument que voici :
« Ce qui procure le classement, ce sont les données constantes, et ce qui prouve la fausseté d'un classement, ce sont également les données constantes, habituelles, et non un cas isolé, fùt-il parfaitement constaté. Or, c'est préciment ce qui nous met en garde contre le classement w = ABCG auquel M. Bédier s'était arrêté tout d'abord. Il y a, en effet, une donnée constante de la tradition du Lai de VOmbre qui n'est pas envisagée dans les catégories de faits par lui énumérées : c'est la concordance des manuscrits CGDE(F) contre AB. L'apparatus de M. Bédier relève ce cas un nombre considérable de fois : comment se fait- il que le critique ne lui ait pas fait de place dans
I. C'est pour des raisons de cet ordre que je m'abstiens de dessiner un schéma biparti où l'on aurait AB -\- DE d'un côté, CG de l'autre.
son Introduction ? J'en devine la raison : c'est qu'en aucun de ces cas M. Bédier n'a trouvé de «• faute commune ». Mais il n'y a pas que les fautes à considérer dans un classement — nous disons même que les fautes ne doivent pas être considérées dans le classement, et le cas du Lai de VOmbre en est une belle preuve, — il y a surtout les accords des manuscrits sur les leçons courantes. Or, comment expliquer l'accord constant de CODE contre A B avec un classement qui les sépare en deux familles ? »
Le raisonnement est fondé, sauf erreur, sur ce seul principe : deux frères doivent normalement se ressembler plus qu'ils ne ressemblent à un de leurs cousins. Et ce principe est juste. Mais si l'un des deux frères s'est maquillé et travesti ? Si un scribe très « particulariste », comme il y en a tant^ imaginant à plaisir des leçons de son cru, a maquillé et travesti le texte x (= AB) ? Du fait de sa fantaisie, le texte fraternel y (= C G), ouvrage d'un scribe conservateur, prendra à nos yeux un air de plus étroite parenté avec le texte :( (= DE), bien que celui-ci, dérivé d'un autre modèle, descendu d'une autre lignée, ne soit lié à ^5 CG que par un lien de cousinage. « L'accord constant de CGDE contre AB » s'expliquerait donc fort bien, malgré ce qu'en dit dom Quentin, « avec un classement qui les sépare en deux familles ».
Mais cet accord, qu'il qualifie de « constant », est-il donc si fréquent ?
J'ai établi un triple relevé :
1°) des accords de ABC G contre DE (conflits du type avoir ne amis A B C G <C paren^ ne amis DE, v. 27) ;
2°) des accords de C GDE contre A B (conflits du type par derrière C G DE <i par droiture A B,v. 15);
3°) des accords de A B D E contre C G (conflits du type la despense ABDE <i la pensée C G, v. 66).
Je trouve au total :
1°) confins de ABC G < DE : 6'^,
2°) conflits de CGDE <AB : s6,
S") conûhsde ABDE < CG : 68.
Ce sont trois nombres sensiblement égaux. Donc l'accord des manuscrits CGDE contre les manuscrits A B n'est pas une « donnée constante » de la tradition de notre texte, et, ni en théorie ni en fait, l'argument de dom Quentin n'est, je crois, résistant.