A B C G DE
Si un éditeur du Lai retient une de ces possibilités, il devra assurément commencer par établir, selon le système de dom Quentin, le texte de l'archétype. Mais ce ne sera qu'une besogne
préliminaire. Une fois qu'il s'en sera acquitté, il pourra introduire dans son « texte critique » soit des leçons AB, soit des leçons DE, qui, à tort ou à raison, l'auront séduit; et, s'il se sert de la figure qui comporte deux flèches, il pourra y introduire tantôt des leçons AB, tantôt des leçons DE, en telle proportion qu'il voudra, en pleine liberté.
Entre les schémas tripartis de G. Paris et de dom Quentin (schémas n°^ 2 et 3) et l'un ou l'autre de nos schémas bipartis (n°^ I et 4), comment choisir ? Dom Quentin nous disait tout à l'heure que « les fautes ne doivent pas être envisagées dans un classement » et que « le cas du Lai de VOmbre en est une belle preuve ». Pourtant, s'il veut justifier à ses propres yeux l'idée que A B et C G forment deux familles indépendantes entre elles, ne faut-il pas qu'il s'assure que pas une des leçons ABC G ne saurait être qualifiée « faute commune à ces quatre manuscrits » ? Et comment pourra-t-il s'en assurer s'il ne consent pas à mettre dans la balance, par 65 fois, ici une leçon ABC G, là une leçon DE (F), et à opérer par 65 fois la pesée, more lachniannico ?
Je reviens donc à l'examen de quelques-uns de ces conflits, de ceux-là mêmes qui m'ont jadis le plus préoccupé.
D'un premier conflit. — Aux vers 506 et suivants, comme le chevalier s'est fait trop pressant, la dame le menace de rompre l'entretien. Deux leçons s'opposent, que voici, imprimées en regard l'une de l'autre :
ABCG DEF
« Or me fêtes cie vous partir,
Sire, » fet ele; « c'estroit lait.
Mes cuers ne me sueffre ne lait
Acorder en nule manière ;
Por ce s'est oiseuse proiere. « Por ce s'est oiseuse proiere,
— Ha! dame, » fet il, « mort m'avez, Si vous pri que vous en souffrez.
Se vous de moi merci n'avez ! — Ha ! dame, » fet il, « mort m'avez !
Gardez nel dites mes por rien. Gardez. . . »
Mes fêtes cortoisie et bien :
Retenés moi. . . »
58 J. BÊDIER
Si on les compare, il ne se peut pas qu'on ne préfère, et de beaucoup, la leçon DE F. Car l'autre offre une fâcheuse rime du même au même {tn^ave:^ nave^) et l'on y remarque deux infractions à une règle généralement observée depuis Chrétien de Troyes par les rimeurs de son école, dont Jean Renart : celle qui les obligeait à « briser le couplet de deux vers », c'està-dire à arrêter le sens après le premier de deux vers unis par la rime ; en vertu de cette règle, la dame aurait dû éviter de terminer son petit discours par une phrase formant quatrain, et le chevalier aurait dû veiller à ce que la première phrase de sa réplique comportât un seul vers, ou trois, ou cinq, mais non deux. La leçon DE F est, au contraire, pour ce qui est de la versification, d'une technique irréprochable, et son propre est précisément de manifester, et comme de souligner, les trois défauts de sa rivale.
Qu'a-t-il pu se passer ? Dira-t-on, contrairement à ce qu'oblige à croire le classement de dom Quentin, que l'excellente leçon Z)£'F doit être la plus ancienne des deux? En cette hypothèse, un accident aura détruit dans une certaine copie le vers Si vous pri que vous en souffre^, en sorte que le vers Ha ! dame, fet il, mort m^avei ne rimait plus à rien. Quelqu'un, s'en étant aperçu, a fabriqué vaille que vaille le vers Se vous de moi merci ifave^ et du coup a introduit dans le texte les trois défauts susdits. Et comme d'ailleurs ce vers n'a pu être imaginé qu'une fois et par ce seul individu, voilà les deux familles .v (=AB) et y (== CG) bloquées en une seule, w.
Mais l'hypothèse inverse, celle que recommande le classement de dom Quentin, n'est pas moins recevable. Jean Renart n'est pas un rimeur impeccable : en ses autres romans, on rencontre parfois la rime du même au même et des couplets non brisés ' ; dans le Lai même, il s'est permis par deux fois (aux vers 263-4 et aux vers 793-4) cette dernière licence. Rien n'empêche donc que la leçon ABC G, bien que nettement inférieure à l'autre, soit plus ancienne, et que Jean Renart l'ait écrite de sa main. Seulement, s'il en fut ainsi, l'homme qui l'a modifiée, celui qui a établi le texte :;; du classement de dom Quentin, prend sou-
I. Voir Galeran de Bretagne, par Jean Renart, édition Lucien Foulet, 1925,
p. XXVI.
dain à nos yeux une physionomie très particulière. Il n'est pas un de ces reviseurs qui revisent à tort et à travers. Il est un observateur perspicace, puisqu'il a su remarquer que Jean Renart avait par trois fois dérogé à son propre usage; — et un censeur exigeant, puisqu'il s'est mis en devoir d'amender ces irrégularités, après tout légères; — et un écrivain adroit, puisqu'il y a si bien réussi. Il biffe le vers Se vous de moi merci nave\ : le discours du chevalier n'y perdra rien ' ; — à la place, il en invente un autre, mais qu'il fera prononcer par
I. Il y perd pourtant quelque chose, dira-t-on peut-être : car, si l'on supprime ce vers, le chevalier, au lieu de se contenter de prédire sa mort, se donne pour mort déjà, et l'on peut s'étonner que, dans ces conditions, il continue à parler comme si de rien n'était. Mais il faut tenir compte de l'affaiblissement de certaines formules dans la phraséologie galante. La mort n'empêche pas l'amoureux de Belle Ysabelot de chanter son joli motet : Bêle Ysabelot m'a mort,
Bêle Ysabelot.
Quant Ysabelot fu née, Amors furent en esmai.
Ele est plus encoulouree Que ne soit la rose en mai.
Ele mi het et je l'aim trop.
Bêle Ysabelot.
Bêle Ysabelot m'a mort.
Bêle Ysabelot.
Comparer ces vers de Cercamon (Quant Faiira doiissa s'amariis) : Ai, Dieus ! quant suavet m'aucis, Quan de s'amor mi fes semblan, Quar mort m'a e no sai per qu'es, Qu'ieu mas una non vuelli vezer. . .
et ceux-ci, qui sont tirés d'un motet {Recueil de motets p. p. G. Raynaud, I, 82) : Et ses très doz regars m'ont ocis, Dieus ! m'ont ocis, Aimi, airai, aimi, Dieus! aimi!
A jointes mains merci li pri Qu'ele ne me mete en oubli. . .
et ceux-ci encore : Amors ni\i mort par bien amer . . . (Raynaud, 2035); — Deus ! com m'ont mort norrices et enfant ! (Rayn. 341) ; — Moult m'ont mort del consillier. . . (Rayn. 683) ; — Hé ! lais, com seux mors, Quant soi'ent ne la î'oi.' (Rayn. 1301).
éo J. BÉDIER
la dame, et c'est le joli vers Si vous pri que vous en souffre^, dont l'élégante impertinence répond si bien à l'intention de la coquette. Et par cette seule retouche, le triple résultat est obtenu : la dame a appris à observer la règle du couplet brisé; le chevalier, pareillement, et il a appris en outre à éviter la rime du même au même.
Le classement de dom Quentin enjoint de rejeter cette ingénieuse leçon. On obéira, sans doute; on la reléguera dans les oubliettes de l'appareil critique : mais quel regret!
Dun deuxième conflit. — Aux vers 522-5, le chevalier insiste pour que sa dame lui accorde quelque menu suffrage :
« Vo vair oeil et vo clere face Me puet de moût poi justicier.
Je ai tout souz vostre dangier Quanques je ai, force et pooir. . . »
Justicier, disent les manuscrits .'/^C G; ostagier, disent les manuscrits DE F, et le classement de dom Quentin oblige à sacrifier cette leçon. On obéira de nouveau, mais cette fois encore à contre-cœur : car ostagier est un terme de la langue juridique aussi bien approprié que justicier et qui a le mérite de mieux rimer avec dangier.
— D'un troisième conflit. — Au vers 547, la dame chiet en un penssé, « s'absorbe dans une songerie », Elle songe que, si elle rebute le chevalier, elle ne trouvera jamais un autre soupirant qui le vaille. Puis, à partir du vers 558, deux leçons rivalisent, 4'une offerte par AB C{(j), l'autre, plus longue de quatre vers, parZ)£'F: