‹ La tradition manuscrite du Lai de l'ombreChapitre 18 sur 22 · ABC{G) DEF · texte numérisé non relu

ABC{G) DEF

Avoec cel penssé la traveille Avec ce penser la traveille

Resons, qui d'autre part l'oppose Resons, qui d'autre part l'opose

Qu'ele se gart de fere chose Qu'ele se gart de fere chose

Dont ele se repente au loing. Dont ele se repente au loing.

A celui qui ert en grant soing

Du penser ou ele ert entrée

A moût bêle voie mostree

D'une grant cortoisie fere

Amors, qui en tant maint besoing Amors, qui en tant maint afere

A esté sages et soutiex! A esté voiseuse et soulille.

Entruesqu'ele estoit Entrusqu'ele estoit

LA TRADITION MANUSCRITE DU LAI DE L'OMBRE él

Selon le schéma de dora Quentin, la leçon ^ 5 C (G) était celle de l'archétype. Il se peut, en effet, et même que, dans « l'original », Jean Renart en personne l'ait écrite : la phrase Amors, qui en tant maint besoing A esté sages et soiitiex ! se suffît à elle-même, malgré les apparences'. Mais, en cette hypothèse, l'autre leçon, la leçon « refaite », avec quel bonheur elle a été façonnée ! Par elle et par elle seule on comprend que, si la déité subtile et sage entre en scène, ce n'est pas pour disputer à Raison le cœur de la dame, mais pour agir sur le chevalier et lui inspirer le très courtois stratagème de l'anneau. Et si l'on considère en outre de quelle façon ingénieusement contournée la phrase nouvelle est construite — le sujet s'en fait longtemps attendre, mais on sera payé de l'attente, car c'est v Amour », — on admire une fois de plus le scribe du manuscrit i : comme il a bien su pénétrer les intentions de l'auteur et s'approprier sa

manière

D'ii?i qiiatrièiiie conflit. — Celui-ci est des plus délicats à interpréter : il nous faudra reprendre les choses d'un peu haut. Mais il est expressif et mérite, en vérité, qu'on l'analyse avec soin.

Le Lai de FOnibre, c'est l'histoire d'un gage d'amour, un anneau, qu'une belle reçoit, refuse, accepte enfin : ainsi, en bien des contes, on voit une amoureuse accepter d'abord un présent, puis le rendre au cours d'une scène de brouillerie. Mais l'héroïne de Jean Renart n'est pas une amoureuse ; elle est une dame hautaine qu'un téméraire s'est trop vite flatté de conquérir. Il ne la connaissait que de vue; elle, elle ne le connaissait que « par oïr dire » : et c'est la première visite qu'il se permette de lui faire. Il est venu, il voit, il prétend vaincre sur l'heure, « a cest premerain parlement ». Elle s'est prêtée au jeu, car elle est coquette, et l'outrecuidance de cet inconnu l'amuse ; mais elle a su se défendre et riposter. Et si lès « beaus moz plesanz et polis » du chevalier l'ont peut-être troublée, toujours est-il qu'il n'en sait rien : il n'a reçu d'elle que d'ironiques

I. On peut y voir en eflfet une phrase exclamative et suspensive du type : Ce médecin, qui ne vient pas ! (voir La Chanson de Roland, commentée par Joseph Bédier, 1927, p. 200). Je fais donc ici amende honorable aux scribes des manuscrits A, B et C que j'avais à tort accusés, en 1890 et en 1913, d'avoir passivement reproduit une phrase mutilée.

rebuffades. Et maintenant qu'il a épuisé sans profit toutes les formes de la supplication, il n'a plus qu'à s'en aller, déçu, raillé, confondu : seulement, voilà que Jean Renart, pour avoir mis en scène, par une gageure hardie, non pas deux amants, mais deux adversaires, se voit fort en peine d'introduire dans le petit drame la péripétie de l'anneau : comment le galant se risquerait-il à offrir un gage d'amour? La dame ne pourrait que refuser et reconduire. C'est pourquoi nous venons de la voir, au vers 547, cheoir en un penssé, se plonger dans une méditation si profonde que le chevalier en profite pour lui glisser l'anneau au doigt subrepticement. Qu'il y réussisse, c'est -une de ces menues invraisemblances dont Jean Renart sait bien qu'on les lui passera : il n'y aurait invraisemblance trop criante que si, le coup fait, le chevalier s'esquivait sur la pointe du pied, escorté de ses deux compagnons, sans que la rêveuse s'en aperçût. Mais, pour avoir réussi l'opération délicate du don de l'anneau, ni le chevalier ni le conteur ne sont tirés d'embarras : car enfin, il faut bien que, tôt ou tard, la dame reprenne ses esprits : et à cet instant, que se passera-t-il ? Le galant encourra le même risque précisément que naguère : le risque d'être congédié. Jean Renart s'est tiré de la difficulté par une invention qui est la même dans tous les textes ; on remarquera pourtant entre l'exposé d'A BCG et l'exposé àe D E F une certaine nuance :

ABCG DEF

Entruesqu'ele estoit, la gentiex, 568 Entrusque estoit la gentille El pensser la ou ele estoit, Ou grant penser ou ele estoit,

Cil tret erraument de son doit Cil tret erranment de son doit

Son anel, si li mist el suen. Son anel, si l'a mis el sien.

De ce fist il un moût grant sen : Puis fist après un greignor sen

Si ert sousprise del pensser Qu'il li derompi son penser ',

Que aine ne li lut apensser Que aine ne li lut apenser. . . etc.

De l'anel qu'ele ot en son doit.

A ce qu'ele mains se gardoit :

« Dame », fet il, « a vo congié!

Sachiez que mon pooir et gié Est tout en vo commandement. »

I. C'est la leçon de E. On lit en D : De ce fiît il un moût grant sen Qu'il li desrompi son penser ; — en F ; Si fist apre:^ ung greignor sen Quil li rompi lues son penser.

Ainsi, son manège se décompose en deux temps, presque simultanés : il passe l'anneau au doigt de la dame, ce qui est imprudent; et aussitôt, il prend congé et part, ce qui corrige en quelque mesure l'imprudence : la cruelle n'aura pas le temps de manifester sa colère, et, lui parti, qui sait ? elle pardonnera peutêtre. Son grant sen ou son greignor sen consiste à ne pas attendre que la songerie de la dame se dénoue d'elle-même, mais à la rompre, par un adieu inattendu, si brutal, si discourtois, qu'elle n'a pas le loisir de remarquer l'anneau.

Or, une seule version, la version DE F l'explique clairement : seule elle loue le chevalier de ce que, prenant les devants, il a desrompu la songerie de la dame.

Et les deux termes reparaissent de l'alternative.

Ou bien cette version DE F, contrairement au classement de dom Quentin, est la plus ancienne; mais, dans une certaine copie, un accident avait détruit le vers Qnil li derompi son penser, n'en laissant subsister que le dernier mot penser : sur quoi un reviseur a fait de son mieux pour rendre un sens à la phrase; mais, comme le vers Si ert sousprise del pensser n'a pu être inventé que par un seul individu, il faut qu'une même copie, w, l'ait léguée k A B et k C G.

Ou bien, comme le veut le classement de dom Quentin, la leçon A BC G est la leçon première : on devra donc sacrifier sa rivale, mais cette fois encore en admirant celui qui l'a inventée : ce reviseur a senti que Jean Renart avait dit les choses d'une façon intelligible sans doute, mais ambiguë, grossement. Il intervient : quatre mots changés, et la situation s'éclaire, et précisément de la lumière dont, selon toute apparence, Jean Renart, s'il était allé jusqu'au bout de son effort, l'eût éclairée.

D'un cinquième conflit. — Un écuyer dépêché par la dame a rejoint le chevalier sur la route et l'a ramené vers elle. Elle l'a reçu, non plus dans sa chambre, mais devant le perron du château, dans la cour. La cour est vide et ils s'entretiennent seul à seule, assis tous deux sur la margelle d'un puits. Elle exige qu'il reprenne son anneau. Il a beau supplier, il faut bien qu'il obéisse, et en effet, au v. 869, il le reprend; mais, au lieu de le faire disparaître dans le creux de sa main ou au fond d'une poche, il le regarde doucement, et dit un madrigal : «Certes, l'or n'en est pas noirci pour avoir été à votre beau doigt. » Elle sourit,

croyant qu'il va le remettre au sien. Mais il s'accoude sur le puits et, à cet instant où, semble-t-il. il ne devrait plus, s'il parle encore, exprimer que son chagrin, il annonce au contraire qu'il sait bien à quelle autre amie, plus accueillante, il donnera l'anneau :

884 « Sachiez », fet il, « tout a un mot.

Que je ne le retenrai mie, Ainz l'avera ma douce amie, La riens que j'aim plus après vous. »

C'est la leçon {A^BCG. En tenant compte du fait que tenir dans l'ancienne langue signifie « être en possession » et que retenir une chose, c'est « rentrer en possession » de cette chose, on ne peut traduire qu'ainsi : « Je ne le garderai pas (ce n'est plus mon bien) ; mais ma douce amie l'aura, l'être que j'aime le plus après vous ».

Que peut répondre la dame, à supposer, comme il convient, qu'elle n'ait jamais lu le Laide V Ombre et que, par conséquent, elle ne sache pas ce qui va se passer? Nécessairement, que la déclaration du galant lui semble toute naturelle, ne la surprend en rien : un aussi courtois chevalier ne saurait être en peine de rejoindre dès qu'il lui plaira, dès le soir de ce jour peut-être, cette autre amie. — Au contraire, à notre surprise, elle s'écrie :

888 « Diex ! » fet ele, « ci n'a que nous :

Ou l'avrez vous si tost trovee ? »

« Dieu ! nous sommes seuls ici!... » Etrange exclamation! Le chevalier lui a-t-il jamais dit que la cour du château fût hantée par d'autres dames ? « Ma rivale, où l'aurez-vous trouvée de si tôt ? » Étrange question ! Le chevalier lui a-t-il jamais dit qu'il se faisait fort de la rencontrer bientôt ?

Cette exclamation et cette question, il faut bien qu'il les ait provoquées, et il les a provoquées en effet, mais par un dire qui ne se trouve que dans les trois autres manuscrits, DE F:

« Sachiez » fet il, « tout a un mot, Que je n'en reporterai mie. . . ' »

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