DE A B C G D E
La figure de gauche est notre schéma n° i, celle de droite est le schéma n° 3, celui de dom Quentin, modifiés seulement l'un et l'autre par l'accession des sigles 0\ O'. Selon que l'on choisira celui de droite ou celui de gauche, on attribuera plus ou moins d'autorité au témoignage de AB et de CG; mais, de toutes façons le groupe DE {F) sera devenu le groupe privilégié.
Le tort commun des combinaisons envisagées jusqu'ici est de contraindre à rejeter automatiquement d'un texte critique du Lai de F Ombre toute leçon, si séduisante soit-elle, qui ne se lit que dans un seul manuscrit. Ne risque-t-on pas, par cette condamnation en bloc, de détruire parfois des leçons qui sont l'œuvre du poète lui-même?
Soit le manuscrit E. Si on le compare au manuscrit qui s'en éloigne le plus, A, on relève entre les deux textes jusqu'à 350 divergences. Passons condamnation sur une trentaine de détestables leçons A et sur une trentaine de détestables leçons E, que l'on doit interpréter comme autant de « fautes serviles », sans racines dans la tradition. Nous restons en présence de près de 300 cas de conflit, et par 127 fois la leçon E, qui produit le conflit, ne se retrouve dans aucun des six autres manuscrits. Dans l'ensemble, le manuscrit E, qui est une charmante anthologie de ces contes de courtoisie et d'amour qu'on appelait des « lais », nous ofl"re de notre poème un texte d'une très belle tenue, irréprochable notamment aux 127 lieux où sa leçon lui est parti-
LA TRADITION MANUSCRITE DU LAI DE L'OMBRE 6j
culière. En la plupart de ces 127 lieux, le critique littéraire le plus subtil, le grammairien le plus sévère ne trouveront rien à reprocher ni à la leçon A, ni à la leçon E. Ils pourront bien parfois en leur for intérieur préférer l'une des deux, mais sans réussir à justifier pleinement leur préférence. On aurait tort pourtant de qualifier d' « insignifiantes », d' « indifférentes », de telles variantes: Jean Renart ne les eût pas qualifiées ainsi. Ce n'est « blanc bonnet » et w bonnet blanc » que pour nous, qui ne savons plus, après tant de siècles écoulés, discerner pourquoi il aurait préféré ce tour, cette épithète, cette cadence. Il aurait eu ses raisons pourtant, parfois obscures pour lui-même peut-être et mystérieuses, et néanmoins puissantes. L'art du style est fait d'une infinité de menus scrupules, et celui-là seul mérite le nom d'écrivain qui sait peser des impondérables, choisir entre des nuances presque insensibles. Dès lors, pour peu que certaines des 127 leçons propres au manuscrit E semblent dignes de Jean Renart, on se voit invité à dessiner deux schémas encore, dont la signification est d'ailleurs la même :
Schéma n°
SCHÉM
Mil
Ils signifient l'un et l'autre que D et F sont les deux seuls exemplaires venus jusqu'à nous d'une édition seconde, 0% et que Jean Renart, voulant en procurer une troisième, et employant à cet effet, comme il convient en pareil cas, un exemplaire de l'édition la plus récente, y a introduit de nouvelles retouches, au nombre de 127 : c'est l'édition O', dont nous avons un bon exemplaire, E.
Certes, supposer un 0% puis un 0\ c'est aller en compliquant toujours davantage. iMais ni la simplicité d'une hypothèse n'est un gage de sa justesse, ni sa complexité n'est une marque de sa fausseté. Et d'ailleurs quelle hypothèse plus naturelle que
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celle qui vient d'être définie ? Dire que tel et tel de nos manuscrits peuvent représenter des recensions d'auteur, c'est dire cette chose toute simple que les écrivains venus avant l'invention de l'imprimerie ont dû, aussi bien que ceux d'aujourd'hui, se préoccuper de répondre à la demande du public quand il leur réclamait des exemplaires plus nombreux de leurs ouvrages, et veiller eux-mêmes à la bonne exécution des « tirages » nouveaux. Quel écrivain d'aujourd'hui ne se relit, ne se corrige d'une édition à une autre ? Ceux d'autrefois aimaient-ils moins leur art? aimaient-ils moins le succès, l'argent, la gloire ? Pourtant il est rare que des philologues, étudiant la tradition manuscrite d'un ouvrage ancien, aient retenu, ou conçu seulement, l'hypothèse de deux ou trois « états » du texte, tour à tour avoués par l'auteur. Que dirait-on d'un éditeur du Père Goriot qui, faute de l'avoir conçue, combinerait en un texte unique et monstrueux des variantes prises dans trois éditions 0% 0^, O^; toutes trois procurées par Balzac ? Les variantes de nos anciens textes ! Pauvres choses bizarres, informes, difformes, quand on les regarde grouiller comme des larves au tond d'un appareil critique, mais qui, si souvent, prennent du sens et du charme à l'instant où on les replace dans leur contexte, à l'instant où, de variantes, elles redeviennent leçons.
Ce ne sont pas, en l'espèce, des possibilités purement logiques et théoriques que je considère. A lire séparément les trois manuscrits les plus dissemblables du lai. A, E, F, on y reconnaît trois « formes du texte » diversement, mais presque également cohérentes et harmonieuses. Ce sont — peut-on dire — trois éditions, au sens moderne du mot. La forme du texte qui se lit en F, très arbitraire, témoigne du moins de l'activité d'un reviseur ingénieux et elle nous est précieuse à ce titre, telle qu'elle se comporte. Telle qu'elle se comporte, la forme du texte offerte par A est plus précieuse encore, car il y a apparence qu'elle a été voulue telle par Jean Renart aune certaine date de sa vie, et il en va de même de celle que le manuscrit E nous a conservée. Or, puisqu'on peut lire le texte F dans une édition Jubinal ', et le texte ^ dans notre édition de 1913, il convient
I. Lettres à M. le comte de Salvandy sur quelques-uns des manuscrits de la Bibliothèque royale de La Haye, par A. Jubinal, Paris, 1846, p. 154.
qu'on puisse lire aussi le texte E dans une édition où il soit fidèlement reproduit, comme l'ont été les deux autres. Et c'est pourquoi l'on trouvera ce texte imprimé à la suite de cette étude.
Conclusions.
Le cas du Lai de l'Ombre est un des plus simples qui se puissent rencontrer : puisque A et B sont presque identiques et de même C et G, c'est de cinq manuscrits seulement qu'il s'agissait de retrouver la généalogie. Et pourtant on a vu que le problème n'est simple qu'en apparence.
Maintes combinaisons s'offrent et un éditeur du Lai devra en établir différemment le texte selon qu'il se servira de tel ou tel des schémas bipartis, ou du schéma triparti de Gaston Paris, ou du schéma triparti de dom Quentin, ou du schéma de dom Quentin chargé de telle ou telle superstructure, ou du schéma de dom Quentin ou de tel autre modifié par l'insertion soit des sigles O' et 0% soit des sigles 0', O^ et 0\
Mais d'autres combinaisons encore devraient être envisagées sans doute, et je déplore que mon imagination trop peu fertile ne me les ait pas suggérées. Non pas que j'aie pris plaisir à étaler les ressources d'une lente et lourde dialectique; mais parce que d'un tel débat résulte peut-être un enseignement : à savoir que ce foisonnement d'hypothèses est la condition inéluctable de toute étude sur la tradition manuscrite d'un texte et que l'enquêteur est tenu de mener son enquête jusqu'au bout.
Est-il légitime qu'il établisse le texte d'un ouvrage d'après un classement des manuscrits que lui-même estimerait seulement « acceptable », logiquement « satisfaisant » ? Oui, si ce classement l'invite à imprimer tel quel l'un des manuscrits conservés, E dans notre cas, par exemple, ou F dans le cas du Roman d'Yvain; non, si ce classement lui enjoint de construire un texte composite. Assurément, tout se passe comme si le classement de dom Quentin était le vrai ; mais, pareillement, tout se passe comme si cet autre était le vrai, et cet autre encore, et ainsi jusqu'à onze. Or la formule Tout se passe comme si. . . convient dans les sciences purement spéculatives : elle n'autorise pas un médecin à offrir à son malade une potion dont il
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saurait qu'elle risque de le tuer; elle n'autorise pas un constructeur de schémas à traiter son texte d'après un canon critique dont il saurait qu'il risque de l'abîmer. Qu'il dessine dans une préface tel schéma qu'il voudra, ou même qu'il publie dans une préface, à titre de récréation philologique, un fragment, qui tienne en quelques lignes ou en quelques pages, d'un texte construit d'après ce schéma, soit : personne ne pourra songer à lui en faire reproche. Mais, s'il se propose de publier tout un ouvrage d'après un système qui lui impose d'emprunter des leçons tantôt à ce groupe de manuscrits, tantôt à cet autre ou à ces autres, qu'il réfléchisse d'abord qu'il n'en a le droit qu'à une condition : à la condition de s'être assuré que pas une autre façon de se représenter la filiation des manuscrits ne serait concevable sans absurdité '. Car, voici le point : si je me suis appliqué ci-dessus à montrer que, dans le cas du Lai de l'Ombre, tel classement était aussi vraisemblable que tel autre % c'était pur luxe. Est-ce donc d'après le classement le plus vraisemblable qu'on doit établir les textes ? Un seul est le vrai : c'est celui-là que l'on a cherché, c'est celui-là qu'il faut, absolument.
Les textes littéraires du moyen âge français, romans d'amour et de chevalerie, fables, contes à rire, chansons, chroniques, etc., n'ont pas été copiés, collationnés, amalgamés, remaniés dans les mêmes conditions que les textes littéraires de l'Antiquité, à plus forte raison que les textes juridiques ou sacrés du moyen âge ou de l'Antiquité : il serait imprudent de conclure des uns aux autres.
C'est donc, comme il convient, au seul domaine que j'aie fréquenté, celui des lettres françaises, que je limite mes remarques, et je les soumets à dom Quentin. Il sait mon admiration pour lui. L'éditeur de la Genèse a eu la gloire de mener à bien, par des moyens neufs, une très haute entreprise. Sa méthode a rendu, et, associée en certains cas à la méthode de Lachmann, rendra d'éminents services. Je me permettrai seulement d'exprimer le vœu que, passant des textes sacrés aux textes profanes,
1. Assurément, s'il existe déjà d'autres éditions qui reproduisent fidèlement tous les manuscrits connus, on peut sans grand dommage publier une édition à texte composite : le papier souffre tout.
2. Cf. (p. 53-54) notre comparaison des schémas no i et n" 3.
variant ses expériences, il emploie ses grands dons de logicien et son génie inventif à préciser les limites de sa méthode, à la nuancer, à l'assouplir, et, par là même, à la fortifier.
En attendant, et si l'on se cantonne sur le terrain des textes littéraires, on peut dire, à considérer la masse de ces constructions que l'on dénomme Stemmata codicunt, que presque toujours les principaux groupements de manuscrits y apparaissent déterminés de façon très juste, ceux que l'on aligne au bas du tableau : la base de la construction, le rez-de-chaussée, est solide. Mais il en va autrement des parties hautes : seules, mais presque toujours, sont suspectes les lignes par lesquelles on relie des w, des X, des y et des :^ à 0, « l'original », ou à 0\ « l'archétype », car on peut, presque toujours, en modifier la disposition. Et pourtant, c'est d'elles seules, de la façon dont elles sont disposées, que dépend le sort du texte.
Dès lors, il faut bien convenir, avec les anciens humanistes, qu'on ne dispose guère que d'un outil : le goût. Que ce soit un pauvre outil, fragile, décevant, et qu'on l'ait manié souvent avec témérité, c'est ce que les humanistes eux-mêmes se sont, hélas! souvent chargés de montrer, en tant d'éditions de style composite par eux publiées, au xvi' siècle notamment. Certes, les fins qui ne sont que fins sont aussi dangereux que les géomètres qui ne sont que géomètres, et il faut bien de l'orgueil, ou plutôt bien de la vanité, pour se fier à son goût. Aussi la méthode d'édition la plus recommandable est-elle peut-être, en dernière analvse, celle que régit un esprit de défiance de soi. de prudence, d'extrême « conservatisme », un énergique vouloir, porté jusqu'au parti pris, d'ouvrir aux scribes le plus large crédit et de ne toucher au texte d'un manuscrit que l'on imprime qu'en cas d'extrême et presque évidente nécessité : toutes les corrections conjecturales devraient être reléguées en des appendices. « Une telle méthode d'édition, a écrit dom Quentin, risque d'être bien dommageable à la critique textuelle ». Peutêtre; mais c'est, de toutes les méthodes connues, celle qui risque le moins d'être dommageable aux textes.