‹ La tradition manuscrite du Lai de l'ombreChapitre 3 sur 22 · En 191 ). Une loi surprenante · texte numérisé non relu

En 191 ). Une loi surprenante

Mngt années et plus s'écoulèrent, au cours desquelles ne firent que se multiplier les éditions de textes français, latins, allemands, grecs, etc., toutes publiées sous le signe de Lachmann. Sans doute la méthode décevait parfois. Tantôt une édition paraissait que l'on accueillait mal : l'éditeur, disait-on, s'était fié à un classement erroné des manuscrits ; tantôt, l'éditeur d'un ouvrage déclarait dans sa préface que, vu le trop grand nombre des manuscrits qu'il avait eu à classer et l'enchevêtrement de leurs rapports, il avait renoncé à établir un texte «vraiment critique ». Mais ces échecs accidentels n'inquiétaient personne : faut-il rejeter un outil parce que tel jour il a été manié par un ouvrier maladroit, tel autre jour par un ouvrier plus adroit peut-être, mais qui, l'employait à une besogne trop longue et trop délicate, s'est découragé ? Comme tout le monde, je persistai donc à dessiner des schémas lachmanniens : soit dans mes Etudes Critiques (1903), soit dans mon recueil des Chansons de croisade (1909), on en trouvera plusieurs, et j'en ai dessiné bien d'autres dans mes cours, et cela sans ombre de méfiance, jusqu'au jour où, en 1912 ou en 1913, je fis une série de remarques singulières.

Quiconque entreprend de classer les manuscrits conservés d'un ouvrage souhaite de pouvoir constater, au terme de son travail, qu'ils se répartissent en plusieurs familles, trois au moins, et c'est sur quoi n'ont jamais manqué d'insister les érudits qui ont exposé la méthode : G. Paris, notamment, dans la préface (p. 43) de son édition de Saint Alexis. Heureux en effet l'éditeur d'un texte qui dispose, pour discerner les leçons authentiques, de trois ou de quatre ou de cinq témoignages indépendants : « il n'aura d'hésitation que si chacune des familles offre une leçon différente, et le cas sera d'autant plus rare qu'elles seront plus nombreuses. » Que si, au contraire.

elles ne sont que deux, iv et :(, quelle mésaventure ! C'en est fait pour lui de l'espoir détablir le texte « d'une façon presque mathématique " et de voir roriginal se reconstituer sous ses yeux « à coup sûr ». Toutes les fois que se produira un désaccord entre iv et ;;, il lui faudra ou bien garder à jamais l'attitude de l'àne de Buridan entre les deux picotins d'avoine, ou bien se résigner à choisir, et à choisir par intuition, d'après les seuls conseils, ou les seuls caprices, de son tact, de son goût. Aussi, tous ceux qui ont, une tois dans leur vie, publié une édition critique, reconnaîtront-ils que je ne fais ici que leur remémorer un incident de leur propre biographie si je dis qu'ils ont commencé par tâtonner, par essayer maintes combinaisons, par construire des généalogies à cinq lignées, ou à quatre, ou à trois, et qu"à l'instant où ils ont aperçu qu'il fallait jeter tous ces schémas au panier et dessiner à la place un schéma à deux branches seulement, ils ont éprouvé un sentiment de pénible déconvenue. Oui, les classements désirés et les seuls désirables sont à branches multiples, et c'est pourquoi les meilleurs philologues (il suffit de feuilleter la Romania pour le constater) en ont souvent proposé de tels. C'est le cas d^ G. Paris, démolissant, comme on vient de le voir, mon classement biparti des manuscrits du Lai, pour y substituer un classement triparti. C'est le cas d'Eduard Schwan et celui de Victor Friedel, qui ont représenté par des figures à trois branches, l'un la généalogie des manuscrits de la Vie des Pères {Romania, i. XIII, p. 250), l'autre la généalogie des manuscrits de la Chanson de Fierahras (Romania, t. XIX, p. 55) ; et c'est encore le cas de Léopold Pannier et le cas de Paul Meyer, qui ont classé en quatre familles, l'un les manuscrits du Livre des cent ballades (Romania, t. I, p. 368), l'autre les manuscrits de la Chanson d'Aspreniont (Romania, t. XIX, p. 201).

Mais il convient de remarquer que ni G. Paris n'a édité le Lai de l'Ombre, ni Éduard Schwan la Fie des Pères, ni Victor Friedel la Chanson de Fierabras, ni Léopold Pannier le Livre des cent ballades, ni Paul Meyer la Chanson d'Aspremont. Leurs classements ne représentent que des travaux d'approche, provisoires, faits à l'usage d"autrui, à l'usage de l'éditeur futur. S'ils avaient eux-mêmes procuré des éditions de ces ouvrages, y retrouverait-on les mêmes schémas ?

10 J. BEDIER

Il est permis d'en douter, si l'on observe ce qui s'est produit presque toutes les fois qu'un érudit, passant de la velléité à l'acte, a mené de bout en bout l'entreprise d'établir un texte et a publié une édition de ce texte.

Cessons, en effet, de considérer ces arbres qui n'ont jamais porté de fruits, les beaux fruits d'un a texte critique » : arbres secs, figuiers stériles. Regardons les autres, ceux dont on trouve l'image non dans les revues de philologie, mais dans les préfaces des éditions : ceux-là seuls furent féconds.

Je me suis avisé un jour d'en regarder deux, trois, dix, d'un seul regard. Chose étrange! Le premier était à deux branches seulement :

et le second, à deux branches seulement

et le troisième, à deux branches seulement

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