‹ La tradition manuscrite du Lai de l'ombreChapitre 4 sur 22 · F CM D L I · texte numérisé non relu

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et ainsi de suite jusqu'à dix. J'en regardai d'autres, en d'autres préfaces, et je pris coutume de les décalquer. Je formai ainsi, peu à peu, une assez riche collection de ces décalques. Elle se compose aujourd'hui de cent dix schémas recueillis dans des éditions de textes français, et d'une soixantaine de schémas recueillis dans des éditions de textes latins, anglais, italiens. Ceux-ci ressemblent fort à ceux-là, ce qui me porterait à croire que les choses se passent sensiblement de la même manière dans les divers domaines de la philologie. Mais ce n'est qu'une impression que je livre au contrôle de qui de droit : je n'ai récolté des schémas latins, anglais, italiens, qu'au hasard de la rencontre, sans esprit de suite. Je m'en tiens donc ici aux seuls schémas français. Tous sont pareils, ou du moins 105 sur iio sont pareils. D'où une loi, qui peut s'exprimer ainsi :

Dans la flore philologique il n'y a d'arbres que d'une seule essence : toujours le tronc s'en divise en deux branches maîtresses, et en deux seulement.

Ou, en d'autres termes :

A part des exceptions si rares qu'elles ne font que confirmer la règle, tout philologue qui publie un texte après étude des copies diversement altérées que nous en avons, arrive fatalement à se persuader que ces copies, si nombreuses qu'elles puissent être, ont dérivé de l'original par l'intermédiaire de deux copies perdues, lu et :^, et de ces deux-là seulement.

Loi surprenante. Pourquoi surprenante ? Il est facile de répondre. Depuis toujours, en tous pays, les écrivains écrivent surtout pour qu'on les lise, pour qu'un certain public, accueillant leurs ouvrages, les paye en argent ou en gloire, et c'est pourquoi ils se préoccupent, à l'ordinaire, d'en répandre, aussi vite qu'ils peuvent, des exemplaires aussi nombreux qu'ils peuvent : ils ont communément compris qu'un seul exemplaire ne suffirait pas à provoquer et à confirmer leur succès, ni même deux. Soit donc le Roman de Troie, que trente-neuf manuscrits nous ont conservé. Ce qu'il faut se représenter au point d'origine et de-départ, c'est un pullulement presque immédiat de copies plus ou moins fidèles, tirées dans l'entourage même de l'auteur, et qui toutes eurent des chances égales d'être recopiées, chaque copie nouvelle se chargeant d'ailleurs de variantes nouvelles ; en sorte que les trente-neuf manuscrits venus jusqu'à nous peuvent

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représenter cinq, dix, vingt, et pourquoi pas ? trente-neuf lignées distinctes, indépendantes entre elles. Pourtant, à en croire l'éditeur, Léopold Constans, elles n'en représenteraient que deux, issues l'une de w et l'autre de :;;. Et de même, à en croire Ernest Langlois, éditeur de ce Roman de la Rose dont il a « classé » cent seize manuscrits, ces cent seize manuscrits ne représenteraient, eux aussi, que deux lignées, issues l'une de w et l'autre de :^. Or, rien n'empêche que Léopold Constans ait vu juste, et Ernest Langlois pareillement. Dans la foule des classements en deux familles, il peut, il doit y en avoir un certain nombre d'exacts. Il est naturel que le temps, qui a respecté cent seize copies dérivées des deux copies ic et :^ du RoDian de la Rose, ait méchamment détruit toutes celles qui d'aventure ont pu dériver d'une tierce copie ; et il est naturel aussi que le même accident se soit répété, tout pareil, pour le Roman de Troie ; mais qu'il se soit répété, tout pareil, pour ce roman de Chrétien de Troyes, Cligès, et pour cet autre roman du même Chrétien de Troyes, Yvain, et pour ce troisième encore, Philomena, et pour tous les autres romans de Chrétien de Troyes, et pour tous les romans de tous les romanciers, et pour toutes les chroniques de tous les chroniqueurs, et pour tous les traités de morale de tous les moralistes, et pour tous les recueils de fables de. tous les fabulistes, et pour toutes les chansons de tous les chansonniers... : voilà la merveille. Un arbre bifide n'a rien d'étrange, mais un bosquet d'arbres bifides, un bois, une forêt ? Silva porieniosa. Un fait de bipartition dans l'histoire de la transmission des textes n'étonne pas, mais la loi de bipartition étonne, et l'étonnement croît à mesure qu'elle se fait plus impérieuse et qu'elle aff"ecte davantage la constance, la majesté, la nécessité d'une loi de la nature. Nécessaire et par là même absurde, il ne se peut pas qu'elle ait régi les destinées des textes au cours des siècles anciens; il reste donc qu'elle doit n'avoir commencé de les régir que depuis quelque cent ans, du jour où un premier philologue a construit le premier stemma codicum.

Comment le comprendre ? Pour m'être souvent posé la question et pour avoir lu de près les préfaces de maintes éditions critiques, choisies entre les plus justement renommées, je crois ■avoir au moins reconnu ceci.

Nos arbres bifides n'ont pas tous poussé tels quels ; ce sont.

pour la plupart, des arbres ébranchés. Autrement dit, celui qui prépare l'édition d'un ouvrage s'arrête d'abord normalement à un système qui distribue les manuscrits en plusieurs familles, trois ou plus ; en vient-il à l'opération dernière, toute matérielle en apparence, celle qui consiste à établir le texte, il découvre au cours de ce travail et alors seulement, comme des trouvailles de la dernière heure, des raisons de modifier ce système, de remodeler, de simplifier le schéma.

Tout se passe comme s'il s'appliquait, par souci de sa commodité personnelle, à s'afl^ranchir d'une loi trop dure, à la tourner.

En efi^et, tant qu'un schéma garde trois branches, ce schéma est un automate délégué une fois pour toutes à la tâche d'établir le texte. Bon philologue, presque infaillible, c'est l'automate seul qui fait le triage des variantes, lui seul qui décide de l'authentique et de l'apocryphe. A observer le jeu précis et sûr de ses trois bras, le Vaucansonqui l'a construit devrait se réjouir, semble-t-il : pourquoi l'a-t-il construit, pourquoi classe-t-on des manuscrits, pourquoi ces enquêtes difficultueuses, sinon pour qu'une mécanique choisisse aux lieux où le critique n'aurait pas su choisir? Pourtant il se trouve que, 105 fois sur no, le critique s'est persuadé en cours de route qu'il devait restreindre le pouvoir de l'automate et, à cet effet, lui briser l'un de ses trois bras. Par là, il recouvre une part de l'autorité qu'il avait imprudemment aliénée. A vrai dire, le plus souvent il laisse encore à l'automate une certaine puissance daction : les deux bras qui restent sont munis de fortes pinces. Ainsi, dans le cas du Laide l' Ombre, si l'on observe la règle impliquée dans le classement en deux familles, w = AB + CG d'une part, ~ = DEF d'autre part, on aura à choisir soi-même aux lieux où w s'oppose à i, mais c'est l'automate qui choisira partout ailleurs, imposant, par exemple, de rejeter toutes les leçons AB qui se trouveront en conflit avec des leçons offertes soit par CGD, soit par CGE, soit par CGF, soit par CGDE, soit par CGDEF, soit par CE, etc.

Mais je possède dans ma collection une quinzaine de schémas semblables à celui que le lecteur aura sous les veux quand il tournera cette page. Ce schéma, dessiné par W. Foerster, est censé représenter la généalogie des manuscrits du Roman d^Yvain.

Il est du type banal, puisqu'il est biparti ; mais on remarquera que la famille a est bien pauvrement représentée : par

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un seul membre, le manuscrit F. Dès lors, Téditeur du Roman d'Yvaiti peut agir à sa guise.

Il peut maintenir aussi souvent qu'il lui plait les leçons du manuscrit V et, s'il le préfère, les rejeter presque toutes pour y substituer à chaque phrase des leçons qu'il empruntera aux manuscrits de la famille ,i, voire (sous certaines conditions) aux manuscrits des sous-familles 7 et s ; et puisqu'il a pris soin, raffinement suprême ! d'écrire en tête du tableau 0 et O ', il peut, aussi souvent qu'il lui plait, se déclarer mal satisfait de toutes les leçons offertes par les manuscrits et introduire dans le « texte critique » des leçons conjecturales à foison. L'automate est réduit à l'impuissance : il tend vers l'éditeur ^'Yvain l'offrande de ses deux bras chargés de variantes, mais immobilisés.

Dira-t-on que, si l'on met à part les quelques naïfs, quatre ou cinq„ qui ont bonnement accepté l'esclavage, les éditeurs des anciens textes français ont tous su « s'arranger » : les uns, les demi-habiles, pour affaiblir l'automate, les autres, les habiles, pour le paralyser tout à fait ?

Mais le dire, ce serait offenser, et d'une très sotte injure, les plus scrupuleux des hommes, ces érudits dont aucun n'aurait pu même concevoir l'idée qu'on puisse jamais ruser avec la vérité. Pourtant les apparences sont contre eux. Au point de départ de tant d'enquêtes sur la tradition manuscrite de tant d'ouvrages divers, presque tous ont espéré qu'ils auraient à établir leur texte d'après la règle d'airain d'un classement à

branches multiples, et voici qu'au point d'arrivée presque tous ont établi leur texte d'après la règle de plomb d'un classement à deux branches ; et puisque la ruse n'y fut pour rien^ puisque pas un d'eux n'a prévu ce résultat, pourtant fatal, c'est donc que cette fatalité a pesé sur eux à leur insu. Des forces obscures, confinées dans les profondeurs du subconscient, ont exercé leur influence. Impatience d'entendre grincer trop souvent les ressorts d'une mécanique trop compliquée, scrupules du goût, nécessité de choisir soi-même aux lieux où on a autant de leçons concur- . rentes que de familles, ces causes agissent soit isolément, soit solidairement, selon les cas. Par quelles suites de mouvements psychologiques, presque imperceptibles, c'est ce que l'un ou l'autre de mes lecteurs pourra observer, s'il essaie d'établir un texte, celui -du Lai de l'Ombre ou celui de tout autre ouvrage, d'après la règle d'airain (ce que j'ai bien des fois essayé de faire pour ma part), et s'il surveille ce qui se passera en lui au cours de l'opération. Quant à retracer ici mes propres expériences, il y faudrait trop de pages, et qui ne seraient guère persuasives, car le témoignage d'autrui ne vaut pas en si délicate matière.

Pourtant, entre les causes du phénomène, il en est une sur laquelle je puis insister. Je l'ai indiquée déjà dans mon édition de 19 13 (p. XXXIII de la préface), mais je ne la discernais alors que fort imparfaitement. Je dois à un entretien avec mon ami M. Mario Roques de mieux comprendre aujourd'hui qu'elle est primordiale, qu'elle est peut-être la seule vraiment agissante, qu'en tout cas elle suffirait, à elle seule, à expliquer le mystère.

Voici donc cette explication. En ce qui précède, je n'ai rien dit qui doive être interprété comme un reproche que j'adresserais aux éditeurs lachmanniens d'avoir mal appliqué leur système : je pense au contraire que c'est précisément pour l'avoir presque tous très bien appliqué qu'ils ont presque tous abouti au même classement en deux familles ; ce résultat fatal leur était imposé par la logique dudit système. Il implique en effet le devoir d'examiner à fond tous les cas de conflit entre les textes : de là, chez l'opérateur, l'inquiétude persistante, si loin qu'il ait poussé la critique des variantes, de ne l'avoir pas poussée encore assez loin. Or, quand une fois il s'est arrêté à l'étape, qu'il croit la dernière, d'un classement en trois familles, a-, r, l, il ne se peut guère qu'il ne rencontre quelques variantes unis-

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sant .V et v contre ;^ (ou .y et ;^ contre y, ou v et ;{ contre x) qui lui su<^crèrent l'idée qu'elles peuvent représenter des innovations, donc des fautes. Simple possibilité sans doute, mais qu'une sorte de nécessité morale l'oblige à retenir. Et c'est un scrupule qui l'obsède : il ne peut s'en libérer, il ne peut retrouver la paix de l'esprit qu'à l'instant où il se persuade que cette possibilité est autre chose qu'une possibilité et que telles et telles des leçons doublement attestées (par .v et y contre - par exemple), sont en eftet des leçons refaites, donc des leçons fautives. Ce n'est pas impunément qu'il s'est habitué à opposer la bonne leçon à la mauvaise ou aux mauvaises, les rayons aux ombres, Ormuzd à Ahriman : la force dichotomique, une fois déchaînée, agit jusqu'au bout. Le système lachmannien l'a lancé dans la chasse aux flmtes communes, mais sans lui donner aucun moven de savoir à quel moment il a le devoir de s'arrêter.

Quoi qu'il en soit d'ailleurs, et de quelque façon qu'on croie légitime d'expliquer le phénomène, le phénomène est là, le fait brutal, éclatant, attesté par les 105 pièces de ma collection, de la répugnance marquée par les critiques à établir un texte (du moins un texte profane, littéraire, du moyen âge français) sur la foi d'un classement des manuscrits autre qu'un classement en deux familles. Et c'en est assez pour que soient frappés de la même suspicion, légitime et invincible, tous les classements en deux familles qui ont été proposés jusqu'ici et tous ceux qui le seront à l'avenir et toutes les éditions qui ont été ou qui seront fondées sur de tels classements.

C'est pour avoir remarqué ces choses que je rouvris un jour mon antique édition du Lai de TOinbre : n'était-elle pas fondée elle aussi sur un classement de ce type ? Le bel arbre bifide qui s y dresse, je le regardai à nouveau, mais on imagine de quel regard désabusé, hostile. Il fallait reprendre le travail en sousœuvre, préparer une autre édition.

A examiner de nouveau les variantes, je reconnus bien, comme l'avait fait G. Paris, le caractère illusoire, l'extrême fragilité des arguments que j'avais invoqués à l'époque pour me justifier d'avoir dessiné la fourche fatale. Mais il m'apparut aussi — et c'est ce que l'on trouvera mieux expliqué dans la préface de cette édition nouvelle, publiée en 1913 ' — que mon système

I . Dans la collection de la Société des Anciens textes français.

d'antan pouvait subsister néanmoins, à titre d'hypothèse indémontrée, mais plausible pourtant et peut-être vraie, et qu'il n'y avait nulle raison de le rejeter en faveur du système de G. Paris, lequel ne représente à son tour qu'une hypothèse plausible, et vraie peut-être, mais pareillement indémontrée ; — que l'un des deux systèmes est nécessairement faux, puisqu'ils sont deux ; — et que tous deux d'ailleurs peuvent être faux : à telles enseignes que j'ai pu, dans cette préface, en définir deux autres, dessiner deux autres schémas, et indiquer que j'aurais pu ne pas m'en tenir là : il est facile en bien des cas de modifier « ces petites combinaisons conjecturales que nous appelons des classements de manuscrits ». — En conséquence, le texte qui se lit en cette édition est celui d'un bon manuscrit, le manuscrit A, imprimé presque sans retouches et accompagné de notes qui marquent un retour vers la technique des anciens humanistes.

5. En i<)2S. Nouvel effort pour établir le bilan de la méthode de Lachtnann.

Quinze autres années ont passé. Mon travail de 191 3 ayant provoqué des critiques de sens divers, j'ai été ramené vers le Lai de VOndne. Je viens d'étudier sur des copies neuves ou sur des collations neuves, ces textes que j'avais étudiés pour la première lois il y a trente-huit ans. Et j'ai tenu à les examiner d'abord selon les mêmes procédés qu'il y a trente-huit ans, par recours à la méthode traditionnelle, classique, de Lachmann, afin d'en mieux préciser, si je pouvais, les ressources et les limites. Voici, rangés en quatre catégories, les faits dont, aujourd'hui encore, il me semble légitime de faire état.

1°) Réalité du groupement x = AB. — Comme jadis, je remarque que B n'est qu'un double de A : plusieurs des leçons que ces deux manuscrits ont en propre sont fautives.

Exemples. F. 2S0-2S3. Lacune en ^ et en B de quatre vers nécessaires à l'intelligence du contexte. ^

— V. )9i. A Qi B font dire sottement à la dame délaissée par le chevalier : « J'aurais cru qu'un an entier passé près de moi lui eût paru mains cor^^ d'un jor. » C'est du contraire qu'elle est persuadée et c'est le contraire en effet (mains Ions d'un jor) que lui font dire les autres manuscrits.

J. Béuiek. 2

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(Cf. les variantes des v. 50, 152, 691, 712-3, 776-7, 850, et les notes de mon édition de 191 3 sur ces vers).

2") Réalité du groupement y = CG. — Comme jadis, je remarque que G n'est qu'un double de C : ces deux manuscrits ont souvent en commun une leçon fautive, qui ne se retroiive pas dans les autres.

Exemples. F. 4)7-S. Le chevalier dit en C et en G qu'il s'est mis en mer sur une barque sans mât, par veoir aiisi coin Tristaiis. Les autres manuscrits donnent un sens à ce propos : par noter ausi coin Tristan s.

— F. 796-^. En C et en G, la dame, se plaignant de Timportunité de son soupirant, qui veut lui faire reprendre l'anneau, dit :

« Dont estes vous moût plus que sire, Se rostre aniaiis a ce m'esforce Que vous le me vueilliez a force, Maugré mien, fere retenir. »

Elle dit, selon les autres manuscrits, vostre annis (« votre insistance indiscrète »), et c'est visiblement la leçon authentique.

(Cf. les variantes des v. 66, 85. 499-300, 546, 952, etc.).

3°) Réalité du groupement I ^ DF. — Comme jadis (éd. de 1890, p. 17), je remarque que le manuscrit F offre « un texte refait, non sans habileté », d'après un manuscrit du type D. Cette recension est due à un reviseur trop intelligent et qui est allé trop énergiquement jusqu'au bout de son effort pour que subsistent en F des leçons héritées, qui soient fortement illogiques ou grossièrement incorrectes. Par suite, l'étroite parenté de D et de F, au lieu de se révéler, comme c'est le cas pour les groupements précédents, par la communauté de leçons absurdes, est attestée seulement par le fait que souvent ils s'accordent pour opposer aifx cinq autres manuscrits une phrase construite d'une façon qui leur est particulière.

Exemples. F. 64-^.

Proece et cortoisie l'ot Eslit a estre sien demaine.

A cette leçon ABCGE, D et F opposent celle-ci : Hennor et lar^ece et sens l'ot Eslit a estre sien demaine.

Quanques cliascuns cii voiisist fere En pciist ferc cntor ostel.

A cette leçon ABCGE, D et F opposent celle-ci : El chasnins pooit de lui ferc Oanque voloil (F; vansisl) eiilor oslel.

K Vos biaus iex...

N'en virent nul, ce est la somme. Qui si se vousist a vostre homme Tenir coni je vucil sanz faintise. »

A cette leçon ABCGE, D ci F opposent celle-ci : ...Oui si se tenist a vostre homme Si com jefa~ saii::;^ {F : Comme je fais et sanO faintise ».

(Ajouter qu'il y a en D une lacune de douze vers assurément authentiques — les vers 134-145 — et que les mômes douze vers manquent aussi en F.)'

4°) Fréquence des conflits entre ABC G ti DE F. — Comme jadis, je remarque une série de faits qui, comme jadis, me semblent, entre tous, devoir retenir l'attention. En soixantecinq lieux, une leçon ABC G s'oppose à une leçon DE, et quarante fois sur les soixante-cinq, F (ce manuscrit dont le texte est si profondément remanié) s'accorde avec DE. Le conflit ne porte le plus souvent que sur des points de détail, comme en ce passage (v. 626-9) :

A BCG « Or dira qu'il est mes amis. D E F ^ Or dira qu'il est mes amis.

Dira il voir ? sui je s'amie ? Ce fera mon, je n'en dout mie.

Nenil, car ce seroit tolie. Dira il voir? sui je s'amie ?

Certes, por noient lediroit! » Nenil, por noient le diroit! »

Les quatre vers A BCG sont irréprochables, et les quatre vers DE F non moins irréprochables. Pourtant, s'il est vrai que Jean Renart n'a pas pu écrire du même train de plume

I. Il est vrai qu'on peut expliquer l'omission par l'hvpothèse d'un « bourdon » qu'auraient commis, indépendamment l'un de l'autre, le scribe de D et le scribe de F. Mais, vu la longueur du passage omis, l'hypothèse est peu probable.

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Nenil, car ce serait folie et Ce fera mou, je nen dont mie, il faut. puisque nous avons les deux leçons sous les yeux, que Jean Renart avant écrit soit l'une, soit l'autre, se soit repenti, ou que quelqu'un, reviseur ou scribe, se soit repenti pour lui. Si minimes que puissent être de telles divergences, chacune représente un repentir, donc le sentiment (bien ou mal fondé, il n'importe) d'une faute. Qui dit « repentir « ou « retouche », qui dit « variante » dit « faute », toute la difficulté étant de discerner de quel côté est la faute ' .

Donc, ces soixante-cinq cas de conflit doivent être au même titre retenus, et c'est ici le point vraiment critique : le sort de toute enquête sur nos manuscrits dépend presque entièrement de l'interprétation que l'on estimera la plus juste de ces divergences, et c'est pourquoi, dès 1890, je les ai examinées toutes cà la loupe, voire au microscope : en cinq ou six passages, heureusement, la divergence est assez forte et assez expressive pour qu'on puisse, avec quelque assurance, essayer au moins d'arbitrer le conflit.

Il se peut qu'on prononce qu'en tel et tel cas, la faute est en ABCG (ce qui était l'opinion de G. Paris aussi bien que la mienne) et qu'en tel et tel autre cas, la faute est en DE F : si on l'admet, on retournera à notre antique classement biparti (^schéma n° /).

Il se peut au contraire qu'on prononce que jamais la faute n'est du côté de DE F : si on l'admet, on isolera F, et l'on réputera juste le classement triparti de G. Y^d.ns{schéma n° 2).

I. C'est donc à tort qu'on m'a reproché d'avoir appelé (éd. de 191 3, p. xxiv) une même leçon du Lai tantôt « leçon fautive », tantôt « leçon moins bonne que sa rivale». Employer ces termes comme de parfaits synonymes, c'était parler le langage que les critiques ont parlé dès l'Antiquité et qu'ils parleront toujours. La maxime lachmannienne, pour peu qu'on y réfléchisse, devrait être formulée ainsi : « Deux copistes, indépendants l'un de l'autre, ne font pas le même changement au même endroit ». On dit plutôt « ne font pas la même/.7«/^... », parce que le critique, pour des raisons didactiques, pour mieux persuader son lecteur, ne s'attache dans une discussion qu'aux variantes sur lesquelles il a réussi à porter un jugement de valeur. Il n'en reste pas moins qu'il a commencé par les comparer toutes, sachant qu'il y a « faute » aussi souvent qu'il y a conflit : par conséquent une leçon qu'il juge et déclare « moins bonne que sa rivale » est à ses yeux une « leçon fautive ».

LA TRADITION MANUSCRITE DU L.ll DE L'OMBKE

Il se peut encore que l'examen de certains de ces cas de conflit favorise l'hypothèse selon laquelle (éd. de I9i3,p. xxxviviii) tel manuscrit ou tel groupe de manuscrits représenterait une édition du Lai revue et corrigée par l'auteur lui-même : si on l'admet, les conditions d'établissement du texte seront tout autres que dans les deux hypothèses ci-dessus spécifiées.

Il se peut enfin qu'on trouve quelque autre combinaison et qu'on la juge préférable.

Pour l'instant, ce que nous tenons pour assuré peut être exprimé par ces quatre petites figures :

Une barrière (il) sépare A B -\- CG de DF + E, et une sorte de tige s'élève au-dessus de chaque figure : ce sont quatre perpendiculaires, parallèles entre elles. Puisque Jean Renart a composé non pas deux lais de F Ombre, mais un seul, je sais bien que ces lignes devraient converger soit toutes quatre directement vers l'original, 0, soit les unes vers les autres avant de se rejoindre en 0. Mais comment se représenter les modes de cette convergence ? Et cet O, où est-il ? Hors de nos prises pour l'instant, hors de cette page, bien loin et bien haut peutêtre, en ce lieu peut-être où les mathématiciens assurent que toutes les parallèles finissent par se rencontrer : « à l'infini ».

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