‹ La tradition manuscrite du Lai de l'ombreChapitre 6 sur 22 · I. Exposé sommaire de la méthode de dom Otœnlin · texte numérisé non relu

I. Exposé sommaire de la méthode de dom Otœnlin

Si nous cherchons à classer les manuscrits d'un ouvrage, commençons par rejeter de notre esprit, au contraire de ce qu'enseignait Lachmann, la notion de « faute ». Prétendre d'entrée de jeu que l'auteur a pu écrire ceci, mais non pas cela, alors que notre enquête a précisément pour objet de nous renseigner sur lui, c'est pétition de principe ou cercle vicieux.

I. Biblia sacra juxla latînam vulgatain versionem ad œdicuin ficlem, jussu PU PP. XI, cura et studio iiionachoruDi s. Benedicti comniissioiiis poiitificae... sodaliiiui, praeside Aidano Gasquet, S. R. E. cardinale, edila. — /. Libriim Genesis... recensait D. Heiirictis Quentin, nionacJius Solesniensis. Roniae, Typis polygloltis vaticanis, 1926.

l\ TRADITION MANUSCRITE DU L.^l DE L'OMBRE 2}

Ravo«s donc de notre vocabulaire ces termes « bonne leçon », « leçon moins bonne », ou « suspecte », ou « altérée », ou « refaite », etc. Nous n'emploierons que le mot « variante », en regrettant que la langue n'en offre pas un autre qui soit plus neutre encore. Nous ne connaissons que des « formes diverses de la tradition », sur lesquelles nous voulons jusqu'à plus ample informé nous interdire de porter des jugements de valeur. Nous ne sommes pas des « critiques », c'est-à-dire des juges du bien et du mal ; nous sommes des statisticiens et nous resterons des statisticiens aussi longtemps que possible.

Nos opérations porteront sur une tabulature de variantes dont il faut tout d'abord expliquer comment on l'établit.

On prend, au hasard, un certain passage du texte. 11 n'est pas utile que ce passage soit très long (pour obtenir le classement des manuscrits du Lai de V Ombre, une centaine de vers suffira) : il faut seulement qu'on puisse y recueillir une trentaine ou une quarantaine de groupes de variantes '.

Quelles variantes ? Celles qui sont « à témoin unique » ne sauraient servir au classement : on se contentera de les noter à part, elles n'entreront pas dans les calculs qui seront faits. Celles, au contraire, qui sont « à témoins multiples », on les recueillera toutes : les humbles petites variantes courantes (^car contre mais, — beaiis sire contre c}}ers sire, etc.) sont aussi bien « aptes à procurer le classement » que les variantes plus vo3^antes, plus tapageuses.

Comment les recueillir ? Par rapport à un manuscrit pris au hasard — en l'espèce, notre manuscrit A, — qui servira de base de collation. Chaque fois que les manuscrits se diviseront, on notera, sur une première ligne, la leçon du texte-base {A), sur une seconde ligne la leçon rivale offerte par tels et tels autres manuscrits, sur une troisième ligne, s'il y a lieu, et au besoin sur une quatrième, etc., les autres leçons rivales, en ayant soin de noter sur chaque ligne, et dans un ordre constant, les sigles de tous les manuscrits qui donnent soit la leçon A, soit telle ou telle de ses rivales. Ainsi (en affectant un numéro à chaque groupe de variantes) :

1. On peut aussi bien, il va sans dire, prendre plusieurs passages, au lieu d'un seul, et mettre bout à bout ces extraits de l'ouvrage.

24 J- BEDIER

i) se je sui ABDEF se i'estoie CG

2) m'amie AB amie CGDEF

3) mon ciier ACG mon cors B mon mal DEF

et cela, jusqu'à ce qu'on ait constitué un « appareil critique » qui compte un nombre que l'on jugera suffisant de groupes de variantes (trente groupes suffiront dans le cas du Lai de l'Ombre).

Cet appareil critique une fois disposé, on s'en servira pour mener à bien deux opérations.

Première opération : statistique des accords entre ruannscrits comparés deux à deux. On comptera combien de fois A s'accorde avec B, avec C, avec D, etc., et ainsi de tous les autres, et l'on inscrira le total de chaque addition dans un tableau fait pour parler aux yeux^ disposé de telle sorte que l'on aperçoive aussitôt la signification d'une telle statistique. Elle a pour objet et pour effet immanquable de déceler entre certains manuscrits des relations de voisinage plus ou moins étroites, par quoi ils s'opposent à d'autres manuscrits. On entrevoit ainsi que les manuscrits peuvent ou doivent se distribuer en quelques groupes, sans que d'ailleurs on puisse encore délimiter ces groupes avec assurance. On ne demande d'ailleurs à cette première opération que ce qu'elle peut donner : elle ne sert qu'à orienter la recherche.

Deuxième opération : comparaison des manuscrits par groupes de trois. C'est en cette opération que tient l'essentiel de la méthode. Qui dit enquête généalogique dit recherche des intermédiaires. A quoi peut-on reconnaître quun tnanuscrit est intermédiaire entre deux autres ? Au fait que les deux autres ne s'accordent jamais contre lui. C'est là le principe unique : qui l'aura bien saisi comprendra aisément tout le reste.

hcrivons sur trois lignes, pour comparer les manuscrits A, B et C :

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