ACTE DEUXIEME
Toujours la même crainte. Ah, nomme-moi ta Reine encore, Ainsi que tu l'as dit tout à l'heure : ta Reine — Mais l'as-tu dit?
^GISTHE
Sans doute : mon impérieuse Reine.
KLYTEMNESTRE
Tu le répètes avec ennui, et je sens même en toi .
De l'impatience. O, si tu devais me rejeter.
Me négliger, ne plus m'aimer, faire avec moi
Ce que j'ai fait à l'autre ! O si jamais tu le devais !...
^GISTHE
Tu menaces ?
KLYTEMNESTRE
Non, j'ai peur. Elle a dit vrai, la maudite, Elle appelle les dieux: moi, c'est toujours toi que j'invoque.
^GISTHE
Que veux-tu donc enlin ?
KLYTEMNESTRE
O mon maître... mon amant, Moitié la plus chère du sceptre, et bonheur de ma couche I Plus précieux à mesure qu'on nous hait davantage. Mon seigneur, mon amour, jeunesse de ma vie, Ne me retire rien de toi si tu veux que je vive ;
Elektre et Or este
Je ne vis qu'en toi seul ; je suis forte pour toi,' Et sans toi je suis faible et vaincue, je suis lâche, Je tombe comme une morte.
^GISTHE
Les imprécations De ta fille te troublent ?
KLYTEMNESTRE
Non : c'est l'idée de te perdre.
Je dédaigne leur haine comme leurs calomnies. Mais toi ! Je n'ai que toi, toi seul. O ne me prive pas De ta présence. Pourquoi, tantôt, pourquoi es-tu sorti ? Pourquoi t'ai-je trouvé avec Elektre?
^GISTHE
Quoi donc? Dois-tu compter chaque pas que je fais? Jadis tu n'étais pas ainsi.
KLYTEMNESTRE
J'étais plus jeune alors.
O puisses-tu périr, et moi, eux tous, et Mycènes Et l'univers entier, avant que je te perde I
^GISTHE
Est-ce là ton amour ?
KLYTEMNESTRE
C'est lui : Que tu me doives tout, La vie et le bonheur, que tu me doives chaque souffle,
Chaque goutte de sang que le cœur chasse dans tes veines,
Et qu'il chasse pour moi : c'est mon amour et ce qu'il souhaite.
Que tu sois menacé, et que tu sois haï,
Pourvu qu'aimé de moi, mon iEgisthe, tu m'aimes.
Que tu meures, pourvu que je meure avec toi,
Du même coup : c'est ainsi que je t'aime.
Que tu n'aies que moi seule, à fin que je t'aie seul. ^
Comme la peau aime la chair interne, je t'aime.
Je t'aime comme la chair aime les os.
^GISTHE
Laisse ma main. Tu pleures ?
KLYTEMNESTRE
Ha, JEgïsihe, hà — Je...
^GISTHE
Tu balbuties, tu murmures, je n'entends pas...
KLYTEMNESTRE, voix défaillante
iEgisthe, je vieillis.
Elle le saisit, lui faisant baisser la tête.
Voilà ce qui me ronge.
^GISTHE
Laisse enfin...
Ne t'en es-tu jamais douté ?
Elektre et Oreste
^GISTHE
Hé, qu'importe ?
KLYTEMNESTRE
Tu ne m'aimes donc plus ?
Je vieillis... O, si tu t'en apercevais.
Elle se cache le visage dans sa poitrine.
Je n'aurais pas dû le dire : tu ne me démens pas...
^GISTHE
Hé, pourquoi l'as-tu dit ? — femme, tu m'irrites.
KLYTEMNESTRE
Ah, pourquoi, je ne sais ! Et toi si jeune encore Si beau, si fort... à moi, pourtant, toujours à moi I Ou sinon que le roc sanglant de la grande Mycènes, Que l'os du dos, l'échiné de cette ville du sang. S'ouvre par le milieu, et — s'abîmant nous abîme !
^GISTHE
Tu rêves ces dangers. Je n'en vois point ; tout est à nous ; Et la maison est pleine d'or.
KLYTEMNESTRE
Tu m'es plus précieux Que le trésor d'Atrée : tu es mon or, l'or de ma chair. Le danger n'est pas là ; nous avons prospéré Dans la haine, comme au bord de l'étang un double chêne. En est-ce fait pourtant des jours heureux ? Sont-ils finis ? Et m'aimes-tu ? court silence. M'aimes-tu ?