‹ La Tragédie d'Elektre et OresteChapitre 45 sur 113 · ACTE DEUXIEME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIEME

Toujours la même crainte. Ah, nomme-moi ta Reine encore, Ainsi que tu l'as dit tout à l'heure : ta Reine — Mais l'as-tu dit?

^GISTHE

Sans doute : mon impérieuse Reine.

KLYTEMNESTRE

Tu le répètes avec ennui, et je sens même en toi .

De l'impatience. O, si tu devais me rejeter.

Me négliger, ne plus m'aimer, faire avec moi

Ce que j'ai fait à l'autre ! O si jamais tu le devais !...

^GISTHE

Tu menaces ?

KLYTEMNESTRE

Non, j'ai peur. Elle a dit vrai, la maudite, Elle appelle les dieux: moi, c'est toujours toi que j'invoque.

^GISTHE

Que veux-tu donc enlin ?

KLYTEMNESTRE

O mon maître... mon amant, Moitié la plus chère du sceptre, et bonheur de ma couche I Plus précieux à mesure qu'on nous hait davantage. Mon seigneur, mon amour, jeunesse de ma vie, Ne me retire rien de toi si tu veux que je vive ;

Elektre et Or este

Je ne vis qu'en toi seul ; je suis forte pour toi,' Et sans toi je suis faible et vaincue, je suis lâche, Je tombe comme une morte.

^GISTHE

Les imprécations De ta fille te troublent ?

KLYTEMNESTRE

Non : c'est l'idée de te perdre.

Je dédaigne leur haine comme leurs calomnies. Mais toi ! Je n'ai que toi, toi seul. O ne me prive pas De ta présence. Pourquoi, tantôt, pourquoi es-tu sorti ? Pourquoi t'ai-je trouvé avec Elektre?

^GISTHE

Quoi donc? Dois-tu compter chaque pas que je fais? Jadis tu n'étais pas ainsi.

KLYTEMNESTRE

J'étais plus jeune alors.

O puisses-tu périr, et moi, eux tous, et Mycènes Et l'univers entier, avant que je te perde I

^GISTHE

Est-ce là ton amour ?

KLYTEMNESTRE

C'est lui : Que tu me doives tout, La vie et le bonheur, que tu me doives chaque souffle,

Chaque goutte de sang que le cœur chasse dans tes veines,

Et qu'il chasse pour moi : c'est mon amour et ce qu'il souhaite.

Que tu sois menacé, et que tu sois haï,

Pourvu qu'aimé de moi, mon iEgisthe, tu m'aimes.

Que tu meures, pourvu que je meure avec toi,

Du même coup : c'est ainsi que je t'aime.

Que tu n'aies que moi seule, à fin que je t'aie seul. ^

Comme la peau aime la chair interne, je t'aime.

Je t'aime comme la chair aime les os.

^GISTHE

Laisse ma main. Tu pleures ?

KLYTEMNESTRE

Ha, JEgïsihe, hà — Je...

^GISTHE

Tu balbuties, tu murmures, je n'entends pas...

KLYTEMNESTRE, voix défaillante

iEgisthe, je vieillis.

Elle le saisit, lui faisant baisser la tête.

Voilà ce qui me ronge.

^GISTHE

Laisse enfin...

Ne t'en es-tu jamais douté ?

Elektre et Oreste

^GISTHE

Hé, qu'importe ?

KLYTEMNESTRE

Tu ne m'aimes donc plus ?

Je vieillis... O, si tu t'en apercevais.

Elle se cache le visage dans sa poitrine.

Je n'aurais pas dû le dire : tu ne me démens pas...

^GISTHE

Hé, pourquoi l'as-tu dit ? — femme, tu m'irrites.

KLYTEMNESTRE

Ah, pourquoi, je ne sais ! Et toi si jeune encore Si beau, si fort... à moi, pourtant, toujours à moi I Ou sinon que le roc sanglant de la grande Mycènes, Que l'os du dos, l'échiné de cette ville du sang. S'ouvre par le milieu, et — s'abîmant nous abîme !

^GISTHE

Tu rêves ces dangers. Je n'en vois point ; tout est à nous ; Et la maison est pleine d'or.

KLYTEMNESTRE

Tu m'es plus précieux Que le trésor d'Atrée : tu es mon or, l'or de ma chair. Le danger n'est pas là ; nous avons prospéré Dans la haine, comme au bord de l'étang un double chêne. En est-ce fait pourtant des jours heureux ? Sont-ils finis ? Et m'aimes-tu ? court silence. M'aimes-tu ?

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