‹ La Tragédie de Hamlet. TraductionChapitre 25 sur 32 · LE MESSAGER · texte numérisé non relu

LE MESSAGER

Des marins, paraît-il. Je ne les ai point vus. C’est Claudio qui m’en chargea et les reçut Du porteur.

le roi.

Vous allez, Laërte, la connaître...

Laissez-nous.

(Le messager sort.)

(Il lit).

« Haut et puissant seigneur, Vous saurez que je suis déposé tout dépourvu sur le rivage de votre royaume. Demain je solliciterai le congé de voir vos yeux royaux et là, après en avoir imploré de vous la grâce, je vous conterai la cause de mon soudain et encore plus étrange retour ».

« Hamlet. »

Que veut dire?... Et les autres sont-ils de retour ? Ou n’est-ce là qu’un leurre et n’est-il rien de tel ?

LAËRTE

Reconnaissez-vous l’écriture ?

LE ROI

C’est celle d’Hamlet. « Tout dépourvu » !

Et dans un post-scriptum, ici, il écrit « seul ». Que me conseillez-vous?

LAËRTE

Je m’y perds, monseigneur. Mais qu’il vienne! Déjà Une douce chaleur monte à mon cœur souffrant A penser que je vais lui cracher à la face :

« Voilà ce que tu fis. »

le roi.

Si c’est ainsi, Laërte — Comment en serait-il ainsi? Et comment non? — Voulez-vous m’écouter?

LAËRTE

Oui, monseigneur, pourvu Que vous n’exigiez pas que je signe la paix.

le roi.

La paix que tu voudras. S’il est donc revenu Ayant abandonné son voyage et qu’il veuille Ne le reprendre plus, je lui suggérerai Un exploit qui mûrit à l’instant dans ma tête, Exploit où il ne peut manquer de succomber, Sans que sa mort déchaîne aucun souffle de blâme Et sa mère elle-même acquittera la trame, La nommant accident.

LAËRTE

Monseigneur, j’y consens; Surtout si vous pouviez faire de telle sorte Que je servisse, moi, d’instrument.

le roi.

A merveille.

On vous a fort vanté, depuis votre voyage, En présence d’Hamlet, pour une qualité Où vous excelleriez. Tous vos autres talents Ensemble ne lui ont arraché tant d’envie Que celui-là, quoique, pour ma part, je le juge De l’ordre le moins haut.

LAËRTE

Quel talent, monseigneur?

le roi.

Un ruban à parer le bonnet du jeune âge Et nécessaire aussi : car au jeune âge siéent Les vêtements légers, sans souci du bien-être, Comme siéent aux vieillards fourrures et bon drap Où sont santé et gravité. Voici deux mois, Un gentilhomme vint ici, de Normandie : — J’ai connu les Français et j'ai servi contre eux : ils sont bons écuyers. Mais l’homme que je dis Etait un vrai sorcier; il avait telle assiette Et faisait faire à son cheval tant de merveilles Qu’il semblait faire corps avec la noble bête, Etre un homme-cheval. Cela me confondait Et j’eus beau inventer mille et mille apertises, Je demeurai toujours en deçà.

LAËRTE

Un Normand?

le roi.

Un Normand.

LAËRTE

C’est Lamond, sur ma vie.

le roi.

En effet.

LAËRTE

Je le connais fort bien, c’est le joyau, la perle De cette nation.

le roi.

Il a, parlant de vous, reconnu que vous êtes Passé maître à ce point en l’art et la pratique De défendre sa vie, et surtout à l’épée, Qu’il serait, disait-il, fameux si vous trouviez A qui vous mesurer : « Nos escrimeurs morbleu, Jura-t-il, devant lui n’ont plus ni bras ni jambes, Plus de garde, plus d’œil. » Le rapport de cet homme Mit dans l’esprit d’Hamlet un tel levain d’envie Que son unique vœu, son unique prière, Fut votre prompt retour, pour tirer avec vous. Or donc, de là...

LAËRTE

De là, qu’espérer, monseigneur?

le roi.

Laërte, l’aimiez-vous tendrement, votre père? Ou ressembleriez-vous à un deuil en peinture — Un masque et de cœur point?

Pourquoi me demander?...

LE ROI

Non pas qu’à mon avis vous n’aimiez votre père, Mais je sais que le temps fait s’allumer l’amour Et je vois, à des faits qui m’en donnent la preuve, Que le temps en réduit l’étincelle et le feu. Car elle a, elle aussi, la flamme de l’amour, Sa mèche qui charbonne et qui la fait baisser : Rien n’a toujours égal son état de santé.

Et l’état de santé s’accroissant en pléthore Succombe à son excès. Et ce que l’on veut faire On doit le faire quand on veut, car ce « je veux » Change et subit autant de déclins, de retards, Qu’il se trouve de mains, de langues, d’accidents; Et ce « je dois » est comme un prodigue soupir Qui nuit en soulageant. Non, au vif de l’ulcère! Hamlet revient : comment allez-vous vous montrer Le fils de votre père au moyen d’actes, non De mots?

LAËRTE

En lui coupant la gorge en pleine église.

le roi.

Oui, nul lieu ne doit être un sanctuaire au meurtre. La vengeance ne doit connaître de barrière.

Mais, bon Laërte, alors, tenez-vous coi chez vous. Hamlet, dès son retour, saura votre venue; Des gens stylés par nous vanteront votre escrime; ils mettront un vernis double sur le renom Que vous fit ce Français, vous feront rencontrer Et gageront sur vous; lui, négligent qu’il est, Généreux, innocent de toute manigance, N’examinera point les fleurets, d’où, sans peine, Ou sinon en rusant un peu, vous choisirez Un fer non rabattu, et d’une botte habile Vous lui ferez payer la mort de votre père.

LAËRTE

C’est dit, et, dans ce but, j’enduirai mon épée D’un onguent qu’un vendeur d’orviétan me fit, Si mortel que, pour peu qu’on y trempe un couteau, Là où il blesse au sang, le meilleur cataplasme, Fait du plus actif suc des simples que l’on cueille Sous la lune, ne peut sauver de la mort l’être Egratigné par lui : je mettrai sur ma pointe Un rien de ce poison et la moindre éraflure Sera la mort.

LE ROI

Repensons-y, étudions Et l’heure et le moyen qui nous seront propices Pour venir à nos fins. Si nous devions manquer Ce coup et, maladroits, laisser passer le bout De l’oreille, il vaudrait mieux ne le point tenter. Aussi ce projet veut un soutien, un second, Capable de tenir au cas que cette pièce Eclatât à l’essai. Tout beau : hum. Nous ferons Un pari solennel sur les deux champions.

J’y suis.

Lorsque dans votre assaut vous aurez chaud et soif — Et vous pousserez fort l’attaque en ce dessein — Et qu’il demandera à boire, j’aurai là Toute prête une coupe et si sa lèvre y trempe, Au cas que votre coup empoisonné le manque, On peut s’en tenir là. Mais chut. Quel est ce bruit?

Entre la REINE.

Eh bien, ma douce reine?

LA REINE

Laërte, un malheur vient sur les talons d’un autre Tant ils se suivent dru : votre sœur s’est noyée.

LAËRTE

Noyée! O mon Dieu, où?

LA REINE

Un saule croît qui penche au-dessus d’un ruisseau Et mire dans les eaux ses feuilles argentées. C’est là qu’elle s’en vint sous de folles guirlandes, Pâquerette, coucou, ortie et cette fleur Qui dans le franc parler de nos bergers reçoit Un nom grossier, mais que nos pudiques fillettes Nomment patte-de-loup. Là, elle s’agrippait En voulant accrocher aux branches retombantes Sa couronne de fleurs, quand un méchant rameau Casse et la précipite avec ses gais trophées Dans le ruisseau pleurant. Sa robe se déploie Et la soutient sur l’eau telle qu’une sirène; Elle chantonne alors des bribes de vieux airs, Comme ne se rendant compte de sa détresse, Ou comme un être qui se serait trouvé là Dans son propre élément. Mais ce ne fut pas long. Ses vêtements enfin, lourds de ce qu’ils ont bu, Entraînent la pauvrette et son doux chant expire En un vaseux trépas.

LAËRTE

Oh, elle est donc noyée?

LA REINE

Noyée, hélas, noyée!

LAËRTE

Ah! tu n’as que trop d’eau, pauvre Ophélie! Aussi Je m’interdis les pleurs. Mais on est ainsi fait; La pudeur a beau dire : il faut que la nature Suive son cours. Lorsque ces pleurs auront tari, Ce qui est femme en moi se taira. Adieu, sire. J’ai là des mots de feu qui jetteraient des flammes, N’était que les éteint cette sotte faiblesse.

(Il sort.)

le roi.

Quel mal j’ai eu, Gertrude, à calmer sa fureur : J’ai bien peur que ceci ne la déchaîne encore. Il nous faut donc le suivre.

(Ils sortent.)

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