‹ La Tragédie de Hamlet. TraductionChapitre 26 sur 32 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Un cimetière.

Entrent deux FOSSOYEURS portant des bêches, etc.

PREMIER FOSSOYEUR

Doit-on accorder la sépulture chrétienne à la femme qui hâte volontairement son salut?

DEUXIÈME FOSSOYEUR

Je te dis que oui; et, par conséquent, creuse illico sa fosse. Le coroner a fait son enquête et il s’est prononcé pour la sépulture chrétienne.

PREMIER FOSSOYEUR

Comment cela se peut-il, à moins qu’elle ne se soit noyée en cas de légitime défense?

DEUXIÈME FOSSOYEUR

Que veux-tu que je dise? La chose a été jugée comme cela.

PREMIER FOSSOYEUR

Ce doit être un cas d’illégitime offense; impossible autrement. Car tout est là. Si je me noie volontairement, cela constitue un acte; et un acte se divise en trois branches, à savoir : agir, faire, exécuter. Donc, elle s’est noyée volontairement.

DEUXIÈME FOSSOYEUR

Ecoute donc un peu, compère...

PREMIER FOSSOYEUR

Laisse-moi parler. Voici l’eau; bon. Voici l’homme; bon. Si l'homme va à cette eau et s’y noie, c’est donc, il n’y a pas à tortiller, qu’il y va. Note bien cela; mais si l’eau vient à lui et le noie, ce n’est pas lui qui se noie; donc, celui qui ne se rend pas coupable de sa propre mort n’attente pas à ses jours.

DEUXIÈME FOSSOYEUR

Mais c’est écrit dans la loi, cela?

PREMIER FOSSOYEUR

Parbleu, je le crois bien : la loi des enquêtes de coroner.

DEUXIÈME FOSSOYEUR

Veux-tu que je te dise, moi, la vérité? Si la défunte n’eut pas été femme de qualité, on ne l’eût pas mise en terre sainte.

PREMIER FOSSOYEUR

Oui, tu l’as dit et c’est pitié que les grands soient autorisés en ce bas monde à se noyer et à se pendre plus que les autres chrétiens. Allons, ma bêche. Il n’y a de vieille noblesse que les jardiniers, les terrassiers et les fossoyeurs : ils continuent le métier d'Adam.

DEUXIÈME FOSSOYEUR

Etait-il gentilhomme?

PREMIER FOSSOYEUR

Il est le premier qui eût des armes.

DEUXIÈME FOSSOYEUR

Allons donc, il n’en avait point.

PREMIER FOSSOYEUR

Hein? Es-tu donc un païen? Comment entends-tu l’Ecriture? L’Ecriture dit qu’Adam bêchait, et aurait-il pu bêcher s’il ne s’était armé de courage et d’une bêche? Voilà ses armes. Je m’en vais te poser une autre question. Si tu ne me réponds pas comme il faut, avoue que tu n’es...

DEUXIÈME FOSSOYEUR

Va.

PREMIER FOSSOYEUR

Quel est celui qui bâtit plus solide que le maçon, le constructeur de navires ou le charpentier?

DEUXIÈME FOSSOYEUR

Le faiseur de gibets, car ce bâti survit à mille occupants.

PREMIER FOSSOYEUR

Je goûte fort ton esprit, ma parole. Bon, ce gibet; mais bon comment? Bon pour qui fait mal; or tu fais mal de dire que le gibet est bâti plus solide que l’église : donc, bon pour toi le gibet. Allons, devine de nouveau.

DEUXIÈME FOSSOYEUR

Qui bâtit plus solide que maçon, constructeur de navires ou charpentier?

PREMIER FOSSOYEUR

Oui, dis-le moi et dételle.

DEUXIÈME FOSSOYEUR

Ah, parguienne, j’y suis.

PREMIER FOSSOYEUR

Dis voir.

DEUXIÈME FOSSOYEUR

Par la sainte messe, je donne ma langue au chat.

Entrent HAMLET et HORATIO dans le fond du théâtre.

PREMIER FOSSOYEUR

Ne te tarabuste pas plus longtemps l’esprit, car on a beau bailler du bâton à une bourrique, elle n’en fait pas un pas plus vite que l’autre et la première fois qu’on te reposera cette question, réponds : « le fossoyeur ». Les demeures qu’il creuse durent jusqu’au jour du jugement. Allons, va-t’en chez la mère Grégoire me quérir pinte.

(Sort le deuxième fossoyeur.}

(Il creuse en chantant.}

Au temps jadis, l’amour, l’amour,

Me semblait un délice;

Pour-e rendre le temps plus court

Rien ne m’était propice.

HAMLET

Ce gaillard-là n’a-t-il donc pas conscience du métier qu’il fait, qu’il chante en creusant une tombe?

HORATIO

L’habitude lui rend la chose indifférente.

HAMLET

Tu dis vrai. C’est la main qui travaille peu qui a la sensibilité la plus délicate.

premier fossoyeur (il chante}.

Mais l’âge, s’en venant furtif,

A, dans sa basse envie,

A la côte mis mon... bateau

Et tout glacé ma vie.

(Il rejette une tête de mort.)

HAMLET

Cette tête eut jadis une langue et put chanter. Voyez, ce faquin l’envoie rouler par terre comme si c’était le crâne de ce Caïn qui commit le premier meurtre! C’est peut-être la sorbonne d’un fin politique à qui en fait voir cet âne, d’un madré qui était de taille à circonvenir Dieu, n’est-il pas vrai ?

HORATIO

Si, monseigneur.

HAMLET

Ou celle d’un courtisan qui s’entendait à dire : « Bonjour, mon cher marquis. Comment va, mon cher marquis? » Ce pouvait être le sire de n’importe où, vantant le cheval du sire de n’importe quoi, pour le lui quêter; n’est-il pas vrai?

HORATIO

Si, monseigneur.

HAMLET

Eh, bien entendu; et le voilà devenu la propriété de monsieur du Ver et qui a perdu sa mâchoire et qui reçoit sur le moule du bonnet les coups de bêche d’un fossoyeur. La belle révolution pour qui saurait se la représenter. Ces os ont-ils si peu coûté à nourrir que l’on vienne aujourd’hui s’en servir pour jouer au cochonnet? J’ai des douleurs dans les miens d’y penser.

PREMIER FOSSOYEUR (il chante).

La pioche et la bêche vont

Faire un trou dans la terre.

Ohé, c’est un logis profond

Que veut ce locataire.

(Il rejette une seconde tête de mort.)

HAMLET

Encore une : qui dit que ce n’est pas celle d’un chat-fourré? Où sont aujourd’hui ses subtilités, ses roueries, ses arguties, ses distinguos et les mille tours qu’il avait dans son sac ? Pourquoi laisse-t-il ce brutal lui cogner sur le timbre avec une sale pelle sans le menacer de lui intenter une action pour coups et blessures? Hum! Ce gaillard-là a pu être en son temps grand acquéreur de biens-fonds avec ses actes, ses mutations, ses adjudications, ses inscriptions, ses transcriptions; et tous ses actes aboutissent-ils à ce dernier acte et ses mutations à cette dernière mutation. Cet homme qui jadis n’avait en tête que bonne terre n’a aujourd’hui que terre en sa tête jadis bonne. Ses adjudications si bien et dûment enregistrées ne lui adjugent pas en définitive plus de terrain que n’en couvrirait en longueur et en largeur un simple rôle. Ses seuls titres de propriété tiendraient à peine dans cette boite, et faut-il que le propriétaire lui-même n’ait pas plus que cela, eh?

HORATIO

Pas un pouce de plus, monseigneur.

HAMLET

Le parchemin n’est-il pas fait de peau de mouton?

HORATIO

Si, monseigneur, et de peau de veau aussi.

HAMLET

Ceux-là sont des moutons et des veaux qui s’avisent de faire fonds là-dessus. Je m’en vais parler à cet homme. C’est ici la fosse de qui, mon brave?

PREMIER FOSSOYEUR

La mienne, monsieur.

(Il chante).

Ohé, c’est un logis profond

Que veut ce locataire.

HAMLET

Je pense en effet que c’est ta fosse, car tu l’occupes.

PREMIER FOSSOYEUR

Vous ne l’occupez pas, monsieur, et partant elle n’est pas votre fosse. Quant à moi, je ne l’occupe pas non plus et pourtant elle est ma fosse.

HAMLET

Tu t’y occupes et, partant, elle n’est pas ta fosse. Une fosse est pour le mort qui doit l’occuper. Toi, tu t’occupes à la creuser.

PREMIER FOSSOYEUR

Que je l’occupe ou que je m’y occupe, monsieur, ne vous en occupez pas; ne vous rompez pas, vous, la cervelle à ce sujet.

HAMLET

Et pour quel homme est-ce que tu creuses cette fosse?

PREMIER FOSSOYEUR

Ce n’est pas pour un homme, monsieur.

HAMLET

Pour quelle femme alors?

PREMIER FOSSOYEUR

Ce n’est pas non plus pour une femme.

HAMLET

Qui donc doit y être enterré?

PREMIER FOSSOYEUR

Quelqu’un qui fut une femme, monsieur; mais, Dieu donne repos à son âme, elle est morte.

HAMLET

Quelle précision exige ce drôle! Il faut avec lui mettre les points sur les i, sinon, gare les équivoques, dont il vous confond. Parbleu, Horatio, je le remarque depuis trois ans; le raffinement a tellement gagné de proche en proche que les pointes du croquant touchent les talons de l’homme de cour à lui en irriter les engelures. — Depuis quand es-tu fossoyeur?

PREMIER FOSSOYEUR

J’ai débuté dans le métier précisément le jour où le feu roi vainquit Fortinbras.

HAMLET

Combien y a-t-il de cela?

PREMIER FOSSOYEUR

Ne le savez-vous point? Le premier sot venu le sait : c’est ce jour-là même que naquit le jeune Hamlet, celui qui est fou et qu’on a envoyé en Angleterre.

Oui-dà; pourquoi l’a-t-on envoyé en Angleterre?

PREMIER FOSSOYEUR

Eh, parce qu’il était fou; il y recouvrera l’esprit; sinon, cela n’a pas grande importance là-bas.

HAMLET

Pourquoi cela?

PREMIER FOSSOYEUR

Cela ne se verra pas : ils sont tous aussi fous que lui.

HAMLET

Comment est-il devenu fou?

PREMIER FOSSOYEUR

Très drôlement, dit-on.

HAMLET

Comment « drôlement » ?

PREMIER FOSSOYEUR

Ma foi, en perdant l’esprit.

HAMLET

Et la raison?...

PREMIER FOSSOYEUR

Et la raison, comme vous dites. C’est arrivé ici, au Danemark; moi, voici trente ans, dès ma tendre jeunesse, que j’y suis fossoyeur.

HAMLET

Combien de temps un homme met-il à pourrir?

PREMIER FOSSOYEUR

Ma foi, s’il n’est pas pourri avant sa mort — car nous avons au jour d’aujourd’hui beaucoup de corps de croûte-levés qui supportent à peine qu’on les ensevelisse — il peut durer quelque huit ou neuf ans : un tanneur peut aller neuf ans.

HAMLET

Pourquoi celui-là plutôt qu’un autre?

PREMIER FOSSOYEUR

Eh, monsieur, son métier lui a si bien tanné le cuir que l’eau n’y saurait entrer de longtemps et il n’y a pas comme l’eau pour décomposer un chien de cadavre. Tenez, voici un crâne : ce crâne est en terre depuis vingt-trois ans.

HAMLET

C’est le crâne de qui?

PREMIER FOSSOYEUR

D’un vilain chien de fou. Qui pensez-vous?

HAMLET

Mais, je ne sais.

PREMIER FOSSOYEUR

La peste du gredin de fou! Il me vida un jour sur la tête un broc de vin du Rhin. Le crâne que vous voyez là, monsieur, a appartenu à Yorick, le bouffon du roi.

Celui-ci?

Mais oui.

HAMLET

PREMIER FOSSOYEUR

HAMLET

Montre. (Il prend le crâne.) Hélas, le pauvre Yorick! Je l’ai bien connu, Horatio : un garçon qui avait pour plaisanter des ressources infinies, un admirable fonds de fantaisie; il m’a mille fois porté sur son dos et aujourd’hui combien mon imagination abhorre ceci ! Le cœur me lève ! Ici s’attachaient ces lèvres que j’ai baisées je ne sais combien de fois. Où sont à présent tes brocards, tes folies, tes chansons, tes plaisantes saillies qui mettaient en joie toute la table? Il ne t’en reste plus une à présent pour te moquer de ta propre grimace? C’est ta mâchoire tombée qui te donne cet air tout marmiteux? Va-t’en donc trouver madame dans son boudoir et dis-lui qu’elle a beau se mettre un pied de blanc, elle aura un jour ce teint-là; fais-la rire avec cette boutade. De grâce, Horatio, dis-moi une chose?

HORATIO

Quoi donc, monseigneur?

HAMLET

Penses-tu qu'Alexandre avait cette mine-là dans le tombeau? Mais oui. nus

HAMLET

Et cette odeur? Pouah!

(Il pose le crâne à terre).

HORATIO

Mais oui, monseigneur.

HAMLET

A quels vils usages ne pouvons-nous pas retourner, Horatio! Qui empêche l’imagination de suivre la noble poussière d’Alexandre jusqu’au moment où elle la voit qui lute un trou de bonde?

HORATIO

Ce serait s’ingénier à tort que de se livrer à de pareilles méditations.

HAMLET

Non pas, en bonne foi, non pas le moins du monde, mais il faudrait le suivre jusque-là en y mettant assez de mesure et se guidant sur les probabilités; par exemple : Alexandre est mort, Alexandre est enterré, il retombe en poussière; la poussière est de la terre; de la terre se fait l’argile et pourquoi de cette argile, en quoi il est converti, n’aurait-on pu luter un baril de bière?

L’impérial César, humble argile à cette heure,

Peut boucher une fente au mur d’une demeure :

Songer que cette argile, effroi de l’univers,

Ne tient plus en respect que le vent des hivers! Mais chut! écartons-nous : voici le roi qui vient. Entrent des PRÊTRES, etc., en cortège, le corps d'OPHÉLIE suivi de LAÈRTE et de PLEUREURS; le ROI, la REINE, leur suite, etc.

La reine, avec la cour? Qui donc suivent-ils là? Avec des rites écourtés? Cela dénote Que le défunt qu’on suit a d’une main coupable Mis un terme à ses jours — quelqu’un de qualité. Viens, dissimulons-nous et les regardons faire.

(Il se retire à l’écart avec Horatio.)

LAËRTE

Quelle cérémonie encore?

C’est Laërte, un bien noble enfant : observons-les.

LAËRTE

Quelle cérémonie encore?

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