‹ La Tragédie de Hamlet. TraductionChapitre 30 sur 32 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Une grande salle du château.

Entrent HAMLET et HORATIO.

HAMLET

Voilà le premier point et voici le second :

Vous vous rappelez bien toutes les circonstances?

HORATIO

Si je me les rappelle!

HAMLET

En mon cœur se livrait, monsieur, comme un combat Qui m’ôtait tout sommeil. J’étais plus mal à l’aise Au lit que les mutins aux fers. A l’étourdie — Et bien me prit, ma foi, d’agir étourdiment, Notre irréflexion nous sert parfois quand flanchent Nos plus profonds desseins; d’où, la leçon qui suit : Comment que nos projets soient dégrossis par nous, Une divinité les achève.

HORATIO

Oui, c’est sûr.

HAMLET

Je quitte ma cabine, après avoir serré Sur mes reins mon caban, et me mets à tâtons En quête de nos gens dans le noir. M’y voilà : J’empoigne leur dépêche et retourne à ma chambre. Je prends la liberté, mes appréhensions Oubliant le bon ton, de rompre les cachets De leur auguste pli. J’y trouve, Horatio, — O royale duplicité —, Tordre formel, Agrémenté de maint et maint considérant, Visant le bien du Danemark, de l’Angleterre, Et faisant entrevoir, oh! tant de loups-garous UO Et tant de gobelins en cas que je vécusse, L’ordre, dis-je, qu’au vu du pli et sans délai, Sans même s’attarder à aiguiser la hache, On me tranche la tête.

HORATIO

Est-ce vraiment possible?

HAMLET

Voici le pli : lis-le dès ton premier loisir. Mais, veux-tu maintenant savoir ce que je fis?

HORATIO

Je vous en prie.

HAMLET

Environné des rêts de ces scélératesses — Je n’avais pas pour mon cerveau fait un prologue. Qu’il avait entamé la pièce — je m’assois, Je rédige un nouvel ordre; je l’écris bien — J’avais jadis, avec tous nos hommes d’Etat, Cru d’un croquant d'écrire bien et mis grand’peine A oublier cet art; mais, monsieur, bien m’en prit En cette conjoncture. Et voudrais-tu savoir En quel sens j’écrivais?

HORATIO

Certes, mon bon seigneur.

HAMLET

Une adjuration fort instante du roi, Si le roi d’Angleterre avait à cœur sa foi De feudataire, si l’amour comme un palmier Devait fleurir entre eux, s’il voulait voir la paix, Garder sa couronne d’épis et se placer Comme une incise entre leurs termes d’amitié Et beaucoup d’autres « si » de poids et d’importance, Que, dès qu’il aurait pris connaissance des lettres, Sans plus examiner le cas ni peu, ni prou, il mît soudain à mort les porteurs sans qu’ils eussent Temps de se confesser.

HORATIO

Quels cachets mîtes-vous?

HAMLET

Et de nouveau le ciel en ce besoin m’aida :

Ma bourse contenait le cachet de mon père Qui reproduit le sceau du royaume danois. Je pliai donc l’écrit comme l’autre l’était, Adressai, cachetai, et, ni vu ni connu, Supposai cet enfant. Or, dès le lendemain, Vint ce combat naval; et ce qui s’ensuivit, Tu le connais déjà.

HORATIO

Ainsi donc Guildenstern et Rosencrantz y passent.

HAMLET

Raste, mon cher ami, ils ont fait les yeux doux A cet emploi : ils touchent peu ma conscience. Leur sort? Ce qui le fit, ce furent leurs menées. Tant pis pour le manant qui veut s’interposer Dans un duel entre les pointes acharnées D’adversaires puissants.

HORATIO

Mais quel roi est-ce là?

HAMLET

Et ne penses-tu pas qu’il est de mon devoir — Lui qui tua mon roi, prit l’honneur à ma mère, Qui vint se mettre entre le trône et mes espoirs, Qui jeta l’hameçon où s’enferrât ma vie, Et d’une telle fourbe — est-il pas légitime Que mon bras le châtie? Et n’est-ce pas un crime De permettre à ce ver qui ronge notre corps De faire encor du mal?

HORATIO

Il ne peut pas manquer d’apprendre d’ici peu D’Angleterre comment s’y dénoua l’affaire.

HAMLET

Ce ne sera pas long : l’intervalle est à moi Et, le temps de dire « ouf », l’on a pris une vie. Mais, cher Horatio, ce dont j’ai grand regret, C’est de m’être oublié à l’endroit de Laërte; Car certes au miroir de mes griefs je vois La figure des siens. Je veux l’amadouer.

Mais l’ostentation de sa douleur me mit Au comble du courroux.

Paix, qui s’en vient ici? 1^2

Entre OSRIC.

OSRIC.

Votre seigneurie de retour au Danemark est la très bien venue.

HAMLET

Je vous remercie humblement, monsieur. — Tu connais cette mouche du coche?

HORATIO

Non, mon bon seigneur.

HAMLET

Tu ne t’en trouves qu’en meilleur état de grâce, car c’est une tare de le connaître. Il possède force terre et de bonne : qu’une bête soit à la tête des bêtes et sa mangeoire sera à la table du roi; c’est un maroufle, mais comme je le disais, il a tant et plus de bien au soleil.

OSRIC.

Cher monseigneur, si votre seigneurie était de loisir, je lui ferais une communication de la part de Sa Majesté.

HAMLET

Je mettrai, monsieur, à la recevoir, toute diligence d’esprit. Mettez votre bonnet à l’usage qui lui revient de droit : le bonnet est pour la tête.

OSRIC.

Je rends grâce à votre seigneurie, il fait bien chaud.

HAMLET

Nenni, croyez-m’en, il fait grand froid; le vent souffle du nord.

OSRIC.

Il fait passablement froid, en effet, monseigneur.

HAMLET

Et pourtant, m’est avis qu’il fait une chaleur étouffante, ou ma complexion...

OSRIC.

Excessive, monseigneur; on ne peut plus étouffante, pourrait-on dire, si... je ne sais comment cela se fait... Mais, monseigneur, Sa Majesté m’a chargé de vous informer qu’elle a gagé gros sur vous; monsieur, voici la chose...

HAMLET

De grâce, mettez, mettez donc.

(Hamlet lui fait signe de se couvrir.}

OSRIC.

Je n’en ferai rien, mon bon seigneur; c’est par convenance personnelle, en bonne foi. Monsieur, voici qu’est tout récemment rentré à la cour Laërte; c’est, croyez-m’en, un parfait gentilhomme, d’une extrême distinction, ayant du monde et fort grand air. En vérité, pour parler de lui comme il sied, il est l’almanach ou la carte de gentillesse, car on peut relever sur lui tous les points qui font le gentilhomme.

HAMLET

Monsieur, sa délimitation ne subit de votre fait aucun amenuisement et pourtant, je le sais, le partager inventoriellement brouillerait l’arithmétique de la mémoire : encore ne serait-ce qu’embarder, eu égard à la marche de ce fin voilier. Mais en toute véracité de panégyrique, je le tiens pour une âme du dernier mérite et je trouve en lui infuses des qualités d’un riche et d’un rare tellement uniques que, s’il faut l’exprimer d’une diction véridique, son sosie est son miroir et que quiconque voudrait le suivre serait tout uniment son ombre.

OSRIC.

Votre seigneurie parle de lui on ne peut plus impeccablement.

HAMLET

L’intérêt de cette disquisition, monsieur? Pourquoi habillonsnous ce gentilhomme du souffle trop froid de nos devis?

OSRIC.

Monsieur?

HORATIO

Monsieur ne pourra-t-il comprendre si on lui met les choses en un autre langage? Vous y arriverez, monsieur, allez.

HAMLET

A quoi tend la mention de ce gentilhomme?

OSRIC.

De Laërte?

HORATIO

Sa bourse est déjà à sec : tout l’or de son beau langage y a passé.

De lui, monsieur.

OSRIC.

M’est avis que vous n’êtes pas dans l’ignorance...

HAMLET

Tant mieux si c’est là votre avis; pourtant, si ce l’est, cela n’ajoute guère à mon crédit. Eh bien, monsieur?

OSRIC.

Vous n’ignorez pas combien Laërte excelle...

HAMLET

Je n’oserais reconnaître cela, de peur de me comparer à lui en fait d’excellence; d’ailleurs, bien connaître un homme supposerait que l’on se connût soi-même.

OSRIC.

Combien, veux-je dire, monsieur, il excelle aux armes ; mais dans la réputation que lui fait le monde il est, quant à ce mérite, inappariable.

HAMLET

Quelle est son arme?

OSRIC.

La rapière et la dague.

HAMLET

Cela en fait deux; mais, laissons cela.

OSRIC.

Le roi a gagé avec lui six chevaux barbes contre lesquels, si je suis bien informé, Laërte a pignoré six rapières et poignards de France, avec leurs appartenances, tels que ceinturon, pendants et ce qui s’ensuit; trois des affûts, en bonne foi, sont du dernier bon goût et correspondent à ravir aux gardes; ce sont de bien savoureux affûts et d’une conception des plus galantes.

HAMLET

Qu’appelez-vous les affûts?

HORATIO

Je savais bien que besoin vous serait d’être édifié par la marge avant de comprendre le texte.

OSRIC.

Les affûts, monsieur, sont les pendants.

HAMLET

L’expression serait plus apparentée à la chose si nous pouvions porter un canon au côté; jusque-là disons « pendants », s’il vous plaît. Mais, passons : six chevaux barbes contre six épées françaises, leurs appartenances et trois affûts d’une conception des plus galantes : voilà l’enjeu français contre le danois. Pourquoi cela est-il « pignoré », comme vous dites?

OSRIC.

Le roi, monsieur, a gagé que, en douze reprises entre lui et vous, il ne marquera pas trois touches de plus que vous : on vous rendra donc trois points et l’épreuve aurait lieu tout à l’heure, si votre seigneurie acceptait la partie.

HAMLET

Et pourquoi pas le tout?

OSRIC.

Je veux dire, monseigneur, l’assaut.

HAMLET

Monsieur, je m’en vais me tenir dans cette salle. N’en déplaise à Sa Majesté, c’est mon heure de délassement; qu’on apporte les fleurets, que le gentilhomme soit consentant, que le roi maintienne sa décision et je le ferai gagner si je puis; sinon, j’en serai pour ma courte honte et les touches en excédent.

OSRIC.

Rapporterai-je votre réponse en ces termes?

HAMLET

En ce sens, monsieur, après les enjolivements que vous suggérera votre génie.

OSRIC.

Serviteur à votre seigneurie.

HAMLET

C’est moi qui suis le vôtre. (Osric sort.) S’il croit que je suis flatté de ce qu’il me reconnaît pour son maître!... Voilà l’étourneau qui s’enfuit coiffé de sa coquille.

HAMLET

Ce veau a demandé au pis pardon de la liberté grande avant de téter. Ainsi n’a-t-il — et, avec lui, maint autre de même farine dont s’est infatué ce méchant siècle — ainsi n’a-t-il fait qu’apprendre la chanson du moment et les dehors du monde, sorte de butin de pure mousse qui les équipe pour les idées les plus banales et ressassées; et si, pour les éprouver, vous soufflez dessus, la bulle crève.

Entre un SEIGNEUR.

LE SEIGNEUR

Monseigneur, Sa Majesté vous a fait saluer par le jeune Osric, qui lui rapporte que vous vous tenez à ses ordres dans cette salle. Elle m’envoie apprendre de vous si c’est toujours votre bon plaisir de faire assaut avec Laërte, ou si vous désirez quelque délai.

HAMLET

Je persiste dans mes desseins : ils se conforment au bon plaisir du roi ; si sa convenance parle, la mienne est prête ; sur l’heure ou a quelque moment que ce soit, pourvu que je me sente aussi dispos qu’en cet instant.

LE SEIGNEUR

Le roi et la reine s’en viennent.

HAMLET

A la bonne heure.

LE SEIGNEUR

La reine vous prie d’avoir quelques paroles aimables pour Laërte avant l’assaut.

HAMLET

C’est bien fait à elle de me donner cette instruction.

(Le Seigneur sort.)

HORATIO

Vous perdrez cette gageure, monseigneur.

HAMLET

Je ne le crois pas; depuis son départ pour la France, je n’ai cessé de m’exercer; avec les points que l’on me rend, je gagnerai. Cependant tu ne peux t’imaginer la souffrance que j’ai là, au cœur : mais peu importe.

Voyons, mon bon seigneur...

HAMLET

C’est pure sottise; mais c’est la sorte de pressentiment qui troublerait peut-être une femme.

HORATIO

Si votre esprit éprouve quelque répugnance, écoutez-le. Je préviendrai leur venue céans et leur dirai que vous ne vous sentez pas dispos.

HAMLET

En aucune façon; nous défions les augures : sans un décret spécial de la providence ne tombe pas un passereau. Si c’est aujourd’hui, cela n’est donc plus à venir; si ce n’est plus à venir, c’est donc aujourd’hui; si ce n’est pas aujourd’hui, cela ne laissera pas de venir : le tout est d’être prêt; puisque nul ici-bas ne possède réellement rien de ce qu’il laissera à son départ, qu’est-ce donc de partir tôt? Laissons aller les choses. Entrent le ROI, la REINE, LAËRTE et des SEIGNEURS, OSRIC et autres suivants portant des fleurets et des gants; une table

où sont disposés des flacons de vin.

LE ROI

Venez, venez, Hamlet, et prenez cette main.

(Il met dans la main d’Hamlet la main de Laërte.')

HAMLET

Pardonnez-moi, monsieur, je vous ai fait injure;

Mais pardonnez-le moi, de grâce, en gentilhomme.

Céans l’on sait fort bien et vous n’ignorez point

Que je suis affligé d’un grand trouble d’esprit.

Ce que j’ai fait qui put éveiller rudement

La nature, l’honneur et la colère en vous,

Je proclame que c’est l’effet de la folie.

Qui insulta Laërte? Hamlet? Oh! que non pas!

Car s’il n’est plus lui-même, Hamlet, et si, ayant

Cessé d’être lui-même, il insulte Laërte,

L’insulte ne vient pas d’Hamlet : Hamlet s’en lave.

Qui donc en est l’auteur? Sa folie et, partant,

Hamlet est du parti lésé et l’ennemi

Qui a lésé le pauvre Hamlet, c’est sa folie.

Monsieur, que devant tous,

Mon désaveu de toute offense volontaire

Me disculpe à vos yeux généreux qui verront

Que j’ai blessé mon frère, en décochant ma flèche

Par dessus la maison. 1^8

LAËRTE

La nature est en moi Satisfaite, elle qui dût me pousser le plus A la vengeance : mais, mon honneur est en jeu Et dès lors je ne veux me réconcilier Que je n’aie obtenu d’anciens reconnus maîtres Aux questions d’honneur avis ou précédents Tels que je puisse, en m’y fondant, faire ma paix En conservant mon nom intact. Mais cependant Je prends pour amitié votre amitié offerte Et n’y insulte point.

HAMLET

J’y souscris de grand cœur, Et ferai volontiers cet assaut fraternel.

Donnez-nous les fleurets. Allons.

LAËRTE

Çà, un fleuret.

HAMLET

Laërte, mon fleuret ne sera que fleurette Auprès du vôtre, et l’ignorant que je suis, va Comme une obscure nuit l’étoile, faire luire Votre art de mille feux.

LAËRTE

Vous vous moquez, monsieur.

HAMLET

Non pas, par cette main.

le roi.

Les fleurets, jeune Osric. Mon cher neveu Hamlet, Vous savez la gageure.

HAMLET

Oui, sire, votre grâce A mis le gros enjeu du côté du plus faible.

le roi.

Je suis tranquille, car je vous ai vus tous deux; Mais comme il a gagné, Ton vous rendra des points. Celui-ci est trop lourd. Il m’en faut voir un autre.

HAMLET

Il me va. Ces fleurets sont de même longueur?

(Ils se disposent à faire assaut.)

OSRIC.

Mais oui, mon bon seigneur.

le roi.

Que l’on mette les pots de vin sur cette table. Qu’Hamlet ait la première ou la seconde touche, Ou qu’il ait la riposte à la troisième botte, Et nos créneaux alors font tous feu de leur pièce, Le roi boit souhaitant qu’Hamlet ait plus de souffle Et jette dans la coupe une perle plus riche Que n’en arbora sous quatre rois successifs La couronne de Danemark. Donnez les coupes :

Je veux que la timbale annonce à la trompette, Que la trompette annonce au canonnier des murs, Et le canon au ciel et le ciel à la terre :

« Le roi boit à Hamlet » ! Or çà, que l’on commence; Et vous, juges du camp, ayez l’œil attentif.

HAMLET

En garde donc, monsieur.

LAËRTE

En garde, monseigneur.

(Ils font assaut.)

HAMLET

A vous, touché : et d’un.

LAËRTE

Non pas.

HAMLET

Que l’on arbitre.

OSRIC.

Touché et bien marqué.

C’est fort bien; reprenons.

LE ROI

Arrêtez; je veux boire. Hamlet, à toi la perle. Je bois à ta santé.

(Sonneries de trompettes, décharges d’artillerie

derrière le théâtre.)

Qu’on lui donne la coupe.

HAMLET

Après cette reprise : attendez un instant.

En garde. (Ils font assaut.) A vous, touché. Et de deux, n’est-ce pas?

LAËRTE

Oui, je le reconnais.

le roi.

Notre fils gagnera.

LA REINE

Il a de l’embonpoint et son haleine est courte. Prends mon mouchoir, Hamlet, pour t’essuyer le front. Vois la reine qui boit à ton succès, Hamlet.

HAMLET

Madame est bien bonne!

le roi.

Oh, ne buvez pas, Gertrude!

LA REINE

Je boirai, monseigneur; pardonnez-moi, de grâce.

le roi (à part).

La coupe empoisonnée! Hélas, il est trop tard.

HAMLET

Je n’ose boire encor, madame; tout à l’heure.

LA REINE

Allons, laisse-moi donc essuyer ton visage.

Monseigneur, je vais le toucher.

LE ROI

Je n’en crois rien.

laërte (à part).

Et c’est quasi pourtant contre ma conscience.

HAMLET

Allons, Laërte, au trois : mais vous vous amusez; Ah! de grâce, allez-y de toute votre force; Vous me traitez, j’en ai grand peur, comme un enfant.

{Ils reprennent.)

LAËRTE

Vraiment ? En garde.

OSRIC.

Rien, d’une part ni d'autre.

LAËRTE

A vous, touché.

{Laërte blesse Hamlet, puis, dans le corps à corps, ils

changent d’épée et Hamlet blesse Laërte.)

le roi.

Qu’on les sépare. Ils perdent leur sang-froid.

HAMLET

Non pas, non pas, allons, reprenons.

{La reine tombe.)

OSRIC.

A la reine !

HORATIO

Ils saignent tous les deux. Comment va, monseigneur ?

OSRIC.

Et comment va, Laërte ?

LAËRTE

Comme un oison, Osric, pris à mon propre piège. Je succombe à bon droit à ma propre traîtrise. La reine ?

LE ROI

Elle se pâme en les voyant saigner.

LA REINE

Non, non, ce vin, ce vin... O mon bien cher Hamlet ! C’est ce vin, c’est ce vin. Je suis empoisonnée.

{Elle meurt.)

HAMLET

Oh, la scélératesse ! Holà, fermez la porte ! Trahison ! Où est-elle ?

(Laërte tombe.)

LAËRTE

Elle est ici, Hamlet : Hamlet, tu es tué; Nul remède qui soit ne saurait te guérir, il ne te reste pas un quart d’heure de vie; Tu tiens là dans ta main le perfide instrument Non rabattu, empoisonné : l’orde traîtrise A tourné contre moi. Vois, me voici couché Pour ne plus me lever. Ta mère? Empoisonnée.

Je n’en puis plus. Le roi, le roi est le coupable.

HAMLET

La pointe empoisonnée encor !

En ce cas, poison, fais ton œuvre.

(Il frappe le roi de son épée.)

tous.

Trahison ! trahison !

le roi.

Amis, défendez-moi, je ne suis que blessé.

HAMLET

Tiens, prince incestueux, assassin et damné, Vide-moi ce poison; dis, ta perle y est-elle ? Maintenant suis ma mère.

(Le roi meurt.)

LAËRTE

Il a ce qu’il mérite.

Il mourra d’un poison préparé par lui-même.

Echangeons un pardon mutuel, noble Hamlet :

Puisse ma mort, non plus que la mort de mon père, Ne retomber sur toi, ni la tienne sur moi !

(Il meurt.) 55n

HAMLET

Que le ciel t’en absolve ! Et moi, je vais te suivre. Je meurs, Horatio. O, triste reine, adieu !

O vous qui regardez tout pâles et tremblants, Servant de figurants, d’auditoire à cet acte, En eussé-je le temps — mais ce cruel exempt, La Mort, m’a au collet — oh, je pourrais vous dire — Mais laissons ! — Je suis mort, mon bon Horatio; Tu vis : renseigne bien sur moi et sur ma cause Tout homme qui pourrait douter.

HORATIO

N’y comptez point :

Je suis plus un Romain antique qu’un Danois : Il reste de ce vin.

HAMLET

Es-tu un homme ? Donne La coupe; lâche-la; par le ciel, je l’aurai.

Oh ! bon Horatio, songe quel nom blessé, Si l’on ne sait le vrai, après ma mort vivra. Si jamais, mon ami, je fus cher à ton cœur, Ne gagne pas encor le bienheureux séjour Et vis dans les tourments de ce monde cruel Pour plaider mon procès.

{On entend une marche lointaine et des coups de feu

derrière le théâtre.)

Quel est ce bruit guerrier ?

OSRIC.

Le jeune Fortinbras, vainqueur de la Pologne, Offre aux ambassadeurs d’Angleterre, en hommage, Cette salve guerrière.

HAMLET

Horatio, je meurs; La force du poison triomphe de mes forces :

Je mourrai sans avoir nouvelles d’Angleterre. Je puis prophétiser pourtant que tombera Le choix sur Fortinbras : il a ma voix mourante; Dis-le lui bien avec les faits grands et petits Qui m’ont forcé d’agir. Le restant est silence.

{Il meurt.)

HORATIO

Un noble cœur se rompt. Bonne nuit, mon cher prince, Que bercent ton sommeil, en chantant, des vols d’anges.

{Sonnerie de marche derrière le théâtre.) Mais pourquoi le tambour vient-il de ce côté ? Entrent FORTINBRAS et les AMBASSADEURS ANGLAIS,

tambours battants, enseignes déployées, SUITE.

FORTINBRAS

Où ce spectacle est-il ?

HORATIO

Que désirez-vous voir ?

Si c’est deuil ou terreur, allez, ne cherchez pas.

FORTINBRAS

Ce charnier dénonce un carnage. O fière mort, Quel festin se prépare en ton antre éternel Que tu as abattu d’un cœur si sanguinaire Tant de princes d’un coup ?

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