RAVAILLAC SE MET EN ROUTE POUR LA TROISIÈME FOIS
Ne souffre pas qu'on souffre en ta présence Au noni de Dieu aucune irrévérence.
Ravaillac.
Ce même jour de Pâques, Ravaillac reprit le chemin de Paris.
Tout le Carême, il l'avait passé dans la prière et le jeûne — longue pénitence, longue station de piété et de misère. Il en sortait tout chancelant. Les fatigues les austérités, la faim même, rien n'avait d-e prise sur ce corps vigoureux, dur et puissamment assemblé, mais la cervelle était moins forte : elle payait pour tout le reste.
La veille du jour de Pâques, il se rendit après souper chez un certain Bel-
liard, son jDarent. Des voisins causaient entre eux. Quelqu'un dit que Sa Majesté avait offert sa protection aux princes huguenots d'Allemagne et qu'on allait partir en guerre ; un autre, que l'ambassadeur du Pape avait déclaré au Roi qu'il serait excommunié s'il s'obstinait dans son dessein ; à quoi le Roi avait répondu que ses prédécesseurs avaient mis les papes en leur trône et que si le Pape l'excommuniait, il le déposséderait,
Ravaillac entendit cela. Le mot frappa sur son âme : il en fit éclater du feu. Dans cette cervelle échauffée, dans cet obscur grenier d'idées, tout était si vieux, si pauvre ! Tout flamba en un instant. Il jura de tuer le Roi, de lui mettre le poignard au cœur. Et pour garder un témoi-
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gnage de cette résolution suprême, il griffonna sur un papier :
Ne souffre pas qu'on souffre en ta présence Au nom de Dieu aucune irrévérence.
Cela se fit sans qu'il dît rien, dans le silence de son âme. Personne n'en eut le soupçon dans la petite assemblée ; les propos suivirent leur train. Il regagna son logis,
Dans la nuit, il ne put dormir. Maintenant il ne se demandait plus s'il devait ou non tuer le Roi : sa résolution était prise. Le souci qui le tournait et le retournait sur sa paillasse était d'un ordre plus intime, n'intéressait que son âme.
Communierait-il demain, jour de Pâques, le jour le plus glorieux de l'année? Il brûlait de participer aux mérites de
Notre-Seigneiir Jésus-Christ. II avait faim de l'hostie. Mais pouvait-il confesser sa volonté de tuer le Roi? Son directeur comprendrait-il le caractère de sa mission? N'y avait-il pas quelque apparence qu'il essaierait de l'en détourner? Si le prêtre violait son secret ! S'il tuait le poussin dans l'œuf, le fait dans son intention ! S'il allait arrêter son bras avant qu'il eût rien entrepris ! S'il le dénonçait au supplice avant qu'il eût purgé l'Église de l'exécrable Holopherne ! Judith se confia-t-elle à personne? Et récemment, quand Jean Châtel délibéra de tuer l'Hérode, il communia le matin même aussi paisiblement qu'il était accoutumé de le faire. Seigneur ! s'écriait le malheureux, conseillez-moi ! armez mon cœur ! Permettez que je me con-
fesse à vous, seul à se.'ul. dans le secret de mon ânie ! Daignez entendre ma voix, comme il vous a plu de me faire entendre la vôtre. Faites-moi savoir par quelque signe, si je puis sans confession m'approcher de votre table...
Cependant les heures passaient. Aucune lueur dans la nuit, aucune voix qui lui répondît d'en haut pour apaiser son tourment. Alors, seul, abandonné, il lui vint une inspiration où se révèle tout entière dans une ombre mystérieuse la délicatesse de son âme.
Quand le matin fut venu, il se rendit, en compagnie de sa mère, dans l'église Saint-Paul, la paroisse où il avait été baptisé. Il entendit la messe, puis au moment de communier, il accompagna la vieille femme dans la petite procès-
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sion qui se dirigeait vers l'autel. Lorsqu'elle se fut agenouillée devant la sainte nappe, il se mit debout derrière elle et resta là, les mains jointes, tandis qu'elle recevait l'hostie, avec l'espoir qu'un peu de cette rosée de grâce qui allait descendre sur elle retomberait peut-être sur lui.
C'est pour ce trait, pour ce trait seul, que j'ai entrepris de conter la vie de Jean-François Ravaillac. C'est pour ce geste silencieux que le malheureux frénétique mérite de retenir un moment la pitié sur son triste visage. Il connut dans sa pauvre vie ce qu'on ne voit briller qu'une fois dans la vie de millions d'hommes : une minute sublime.
Ensuite il quitta la ville accompagné du son des cloches.
Bien des Pâques ont sonné sur ce rocher d'Angoulême, et chaque année ramène la même féerie sur ses pentes. Dès que le printemps a touché ce rocher ensoleillé, il en fait jaillir des fleurs. Il l'enguirlande d'une flore sauvage, il le charge à profusion du violet des lilas et du vif corail des arbres de Judée. Cela ne dure qu'un jour, tout est vite flétri, mais le souvenir et le parfum s'en étendent sur toute l'année. Ravaillao fut-il sensible à cette poésie? Se retourna-t-il vers ces pentes embaumées? Vit-il seulement qu'il y avait là des fleurs?... On ne sait rien de son voyage, sinon qu'il mettait à l'ordinaire deux semaines pour faire le chemin ; cette fois, en huit jours il fut à Paris.
Il se logea au faubourg Saint- Jacques, chez un nommé Barbier, à l'auberge des Cinq-Croissants. Beaucoup de soldats venaient y boire. Ils ne parlaient que de la guerre prochaine et des amours du Roi. Les uns disaient qu'il avait résolu, pour conquérir son Hélène, d'épouser d'abord la cuirasse ; d'autres, qu'il se mettait en campagne pour soutenir les Huguenots d'Allemagne et que ceux qui l'assisteraient en mourraient. Un sieur Saint-George déclara que s'il faisait la guerre au Pape, il lui obéirait puisqu'il y était tenu, mais que s'il la faisait mal
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à {)r()[)i>« la faute en reLomberait sur lui. Quelqu'un rappela une chasse à courre que Sa Majesté avait faite, déguisée en valet de chiens pour surprendre la Princesse, et racontait qu'au bac de Saint- Leu on l'avait pris pour un voleur. Un prêtre qui se trouvait là, rappela qu'on avait vu autrefois des empereurs et de nos rois même se masquer et se déguiser, mais non comme ceux d'aujourd'hui pour aller voir leurs maîtresses, mais pour apprendre du petit peuple et du commun ce qu'on disait d'eux, s'amender et se réformer.
Ces propos oii Sa Majesté apparaissait tour à tour comme ennemie du Pape ou paillarde enflammaient l'imagination du taciturne voyageur. Il ne connaît plus de repos, son misérable corps
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agité ne se souffre plus nulle part. Un jour il quitte les Cinq-Croissants en quête d'une autre hôtellerie, et s'en va demander un gîte dans une auberge, près des Quinze-Vingts. Lui trouva-t-on mauvaise mine, ou l'auberge était-elle pleine? Il n'y eut pas de place pour lui. Pourtant il restait là, dans la salle, en homme qui ne sait où aller, quand il aperçut un couteau tout grand ouvert sur la table. Cet homme qui trois fois déjà était venu à Paris dans l'intention de tuer le Roi, n'avait sur lui aucune arme pour accomplir son dessein. Ce couteau, sur cette table, dans cette salle où personne ne prêtait d'attention à lui, n'était-ce pas la volonté céleste qui se manifestait clairement. Dieu lui-même qui lui apportait l'instrument de sa vengeance?...
II étendit la main, prit le couteau, et pour la première fois il sortit armé dans Paris.
Quel orgueil, quel nouveau courage quand il sentit dans sa poche ce couteau tombé du ciel ! La lame branlait dans le manche, il le porta chez Jean Barbier, frère de l'hôte des Cinq-Croissants et tourneur au faubourg Saint- Jacques, pour le faire emmancher de neuf. Puis il finit par se loger dans la rue Saint- Honoré, en face de l'église Saint-Roch, à l'hôtellerie des Trois-Pigeons, près du Louvre.
Savoir le Roi si près de lui, ce fut sans doute insoutenable. A trois jours de là, il déloge et s'en retourne aux Cinq-Croissants. Il y retrouve un Cordelier, un jeune homme nommé Le Febvre, tout frais arrivé d'Angoumois. Avec lui il discourt sans fin de problèmes théolo-
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giqiies, et un jour même il rinterroge sur la question qui le hante « s'il faut considérer comme péché la tentation de tuer un roi et si l'on doit s'en confesser ». Le Cordelier allait répondre lorsqu'ils furent interrompus par l'arrivée d'un autre religieux.
L'idée fixe ne le lâche pas, il rumine son projet sans trêve. A toutes les heures du jour, pendant une quinzaine environ, il vient rôder autour du Louvre, portant avec lui son couteau bien emmanché dans sa poche. Puis soudain tout se défait, tout se déchire dans son âme. Une fois de plus il se désiste de sa volonté homicide. Quel repos ! Quel apaisement ! Il prend le bâton du voyage, quitte l'auberge des Cinq-Croissants, se remet sur le chemin d'Anproulême.
On était aux premiers jours de mai, le temps oij la campagne verdoie. Ravaillac s'en va sur la route. Un cantique, une action de grâces monte de son cœur délivré. Il remercie le divin juge de l'avoir déchargé de sa mission et de s'en remettre sans doute à c{uelque plus illustre vengeur. Dans quinze jours, il apercevra les hautes murailles d'Angoulême ; il ira chez les Cordeliers trouver le frère Gilles Osère, se confesser une fois encore de son homicide par désir ; il communiera dans leur couvent ou bien à l'église Saint-Paul, et sa vie reprendra son cours
entre sa mère et ses petits écoliers.
Mais Dieu ordonne-t-il vraiment qu'il revienne à Angoulème? Tant de méditations, tant de veilles, tant d'ordres reçus d'en haut, tout renié, tout méconnu, tout oublié en un moment ! Ne s'éloigne-t-il point par timidité de cœur? Dieu ne s'est-il pas toujours servi des plus faibles de ses serviteurs, et par les exploits qu'ils ont faits, n'a-t-il pas suffisamment témoigné qu'ils lui étaient agréables? S'il a renversé Goliath, c'est par la main de David ; s'il a tué Holopherne, c'est par la main d'une femme... Que résoudre? Quel chemin suivre? Où se guider dans ces ténèbres?...
Le couteau qu'il sentait contre sa cuisse irritait son désir de retourner sur ses pas, de trouver enfin le Roi. de lui
LA TRAGÉDIE DE KAVAILLAG il;i
mettre le poignard au cœur. Mais il voyait l'affreux supplice, il voulait conserver la vie, toutes les forces de son être se révoltaient contre la mort.
Il allait, marchait toujours à travers la triste Beauce, monotone, interminable, si mal faite pour distraire une âme qui se noie dans ses pensées. La foi, les doutes, l'espérance, les scrupules, les puissants remords se combattaient dans son cœur. A tout moment il croyait voir le firmament s'entr' ouvrir et quelque signe en descendre. Une colombe lui porterait-elle le rameau d'olivier? Un ange au glaive de lumière viendrait-il arrêter son bras comme il advint à Abraham?... Si seulement il avait pu se défaire de son couteau ! Il le tourne et le retourne, sans pouvoir «e décider à le
jeter sur la route. Devant le jardin de Chantelou, il fit un suprême effort. Il le tira de sa poche, il en ébrécha la pointe, de la longueur d'environ un pouce, sur le fer d'une charrette. Puis rompu, soulagé pourtant, il poursuivit son chemin à travers la morne étendue où déjà tombait le soir.
Aux premières maisons d'Étampes, il était tout à fait nuit. Là, sur une place déserte, un Ecce Homo solitaire barra la route au voyageur. Ravaillac se mit à genoux. Que se passa-t-il dans son âme? Quelle prière adressa-t-il à ce crucifié de pierre? Quel ordre crut-il en recevoir?... Il reprit la route de Paris.