‹ La tragédie de RavaillacChapitre 9 sur 17 · LA DOULEUR DU GRAND ALGANDRE · texte numérisé non relu

LA DOULEUR DU GRAND ALGANDRE

Ainsi le grand Alcandre, aux campagnes de Seine, Faisait loin de témoins le récit de sa peine,

Et se fondait en pleurs.

Le fleuve en fut ému, ses nymphes se cachèrent, Et l'herbe du rivage où ses larmes touchèrent

Perdit toutes ses fleurs.

Malherbe.

Malheureuse passion de vieillard, sinistre jeunesse du cœur ! La sincérité, la douleur même n'arrivent pas à voiler ce que ces séniles amours ont de lamentable ou d'odieux.

Le Roi restait inconsolable du départ de la Princesse. La chasse n'était plus un plaisir, ses maîtresses n'avaient plus d'attrait. Ce vieil homme, ce cœur brûlant, ce vieux muguet amoureux tombait dans la mélancolie. Tout son esprit ne lui servait de rien pour lui montrer le ridicule qu'il y avait d'aimer à son âge une enfant de seize ans à peine.

Ses lettres à M. de Berny, son ambassadeur à Bruxelles, ne sont qu'une plainte amoureuse, une longue recommandation à prendre soin de l'exilée :

ce n'est plus un roi qui parle mais un amant qui gémit ; l'une d'elles s'achève par ces mots, vrais mots d'amant, vrai cri du cœur : « Écrivez-moi amplement de toutes choses, de ce que l'on dit d'elle et qu'on la trouve. »

On la trouvait charmante. Tous ces gens de Bruxelles, lourde pâte flamande ou furieux tempéraments espagnols, brûlaient, à cette grâce de Française et d'enfant. L'Archiduc, discret, timide, dès le premier jour qu'il la vit s'enhardit jusqu'au madrigal. Comme il traversait avec elle un salon où l'on voyait les portraits de quelques dames :

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— Autrefois, lui dit-il, on a tenu ces femmes-là pour belles, mais à cette heure il ne faut plus parler d'autre beauté que la vôtre.

Le grand capitaine des Flandres, le rude Spinola lui-même, attendri par tant de jeunesse, donnait en son honneur un festin suivi d'un bal magnifique, qui coûta quatre mille écus. Le nonce Bentivoglio soupirait comme tous l^s autres ; et longtemps plus tard la Princesse se rappelant la mine énamourée du prélat, avouait un regret à la pensée qu'il n'eût pas coiffé la tiare, car de la sorte elle eût pu se vanter d'avoir eu des amants de toute condition, des papes, des rois, des cardinaux, des princes, des ducs, des maréchaux de France, et même de simples gentilshommes.

Cependant on ne voyait dans Bruxelles que des cavaliers français. Les auberges retentissaient de leurs disputes et de leurs fanfaronnades. Monsieur le Prince ne se promenait plus qu'un pistolet à la ceinture, car le bruit s'était répandu que le Roi avait payé tous ces cavaliers pour le tuer. Il était d'esprit fantasque, d'imagination inquiète et d'humeur voyageuse. Déjà les Pays-Bas lui semblaient trop peu sûrs ; de nouveau il songeait à fuir, à allonger les lieues qui le séparaient du Louvre, et ses regards se tournaient maintenant vers le Milanais ou l'Espagne.

Le Roi s'affolait à la pensée que l'objet de sa passion pouvait s'éloigner encore. Un frère de cette Gabrielle qu'il avait jadis tant aimée, Annibal d'Estrées, mar-

quis de Cœuvres, jura de lui ravoir la Princesse. C'était un homme qui ne s'étonnait pas, ferme et voyant assez clair dans les affaires, grand joueur, coutumier de fortunes diverses : d'un train parfois magnifique, le plus souvent ses gens n'avaient pas de souliers.

Il se rendit à Bruxelles avec une escorte brillante de dix à douze gentilshommes. Lorsqu'il arriva dans la ville, monsieur le Prince était sur l'heure d'en sortir. Emmener sa femme avec lui, il n'y fallait pas songer, car on était au fort de l'hiver. La laisser seule à Bruxelles, c'était la livrer sans défense aux témérités du Roi. Il alla trouver l'Infante pour lui confier son embarras. Elle était rigide et dévote. Il obtint d'elle que l'Archiduc donnerait asile à

la Princesse, et qu'ils la tiendraient sous leur garde jusqu'à ce qu'il vînt la réclamer.

Annibal poussa les hauts cris. Dès que la porte de ce palais espagnol aurait été fermée sur elle, la jeune femme serait prisonnière, et de l'arracher à ces murailles il ne faudrait plus parler. Berny joignit sa voix à la sienne pour faire entendre à l'Archiduc que si madame la Princesse ne se trouvait pas en sûreté à l'hôtel de Nassau où elle était descendue, on devait la remettre entre ses mains, ou chez le nonce ou dans un couvent.

Cependant qu'ils criaient ainsi, la rusée madame de Berny, de concert avec Philipotte et mademoiselle de Châteauvert, glissait à la belle ennuyée les billets enflammés du Roi. Il lui dépeignait

son amour sous des couleurs enchanteresses ; il lui disait ma Galathée, mon bel ange, mes belles amours ; il faisait briller à ses yeux les fêtes, les plaisirs du Louvre, et que si elle paraissait à la Cour elle serait la Reine de France.

Ce n'est pas bien malaisé de troubler un cœur de seize ans. Loin du Roi, sur cette terre étrangère, la charmante exilée se prenait d'amour romanesque pour ce vieillard amoureux qu'elle ne voyait plus maintenant qu'à travers l'ardeur de ses lettres. Elle l'appelait son cœur, son Céladon, son tout ; elle soupirait après le Louvre ; elle voulait qu'on la délivrât.

Annibal fit ici merveille. On convint qu'elle accepterait l'idée d'aller vivre chez l'Infante, puis la nuit même du jour

OÙ elle devrait quitter son logis, et à la faveur du désordre qui ne manque guère d'accompagner un changement de résidence, elle descendrait dans les jardins de Nassau, la tête sous une coiffe flamande, gagnerait de là les remparts qui s'étendaient en bordure des jardins, se coulerait dans le fossé par une brèche de la muraille, et rejoindrait la contrescarpe. Philippe Longueval de Manicamp Tattendrait à cet endroit avec vingtcinq bons cavaliers, l'un d'eux la prendrait en croupe et l'on filerait à la frontière — tout cela par trois pieds de neige.

Quand le Roi connut ce dessein, il en fut transporté d'aise. Il dit à tous les échos qu'on allait revoir la Princesse. Il en parla même' à la Reine. Celle-ci ne

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balança point : elle dépêcha sur l'heure un courrier à Bruxelles pour avertir monsieur le Prince.

Il était onze heures du matin quand ce courrier arriva. L'enlèvement devait se faire le soir même.

On ne saurait croire, dit le Nonce, dans quelle agitation le nouvelle apportée de Paris jeta le Prince de Condé. On l'entendit injurier à haute voix le Roi, le marquis de Cœuvres et M. de Berny, s'affliger, se lamenter comme si la Princesse lui avait été réellement ravie et qu'au lieu d'être à Bruxelles elle fût déjà à Paris. Toute la nuit il cavalcada sous le balcon de sa femme avec de nombreux gentilshommes et des soldats espagnols. L'enlèvement était manqué.

Le lendemain, Condé prenait les chemins

d'Italie, et la Princesse au désespoir entrait au palais de l'Infante.

Plus d'amis, plus de Français. La vive prisonnière s'ennuyait à mourir dans ce triste palais des Flandres, auprès de la rigide Infante qui faisait fouetter, pour la distraire, une de ses femmes qui sans congé avait reçu un poulet d'un cavalier espagnol. On l'avait reléguée très haut, dans un grenier, sous les toits ; on avait éloigné d'elle sa dame d'atours Châteauvert et l'effrontée Philipotte.

Elle ne voyait plus que le jeudi, et l'espace d'un moment, son amie madame de Berny qui continuait de lui passer les billets brûlants du Roi. Elle lui racontait ses chagrins, ses tristesses d'enfant prisonnière ; elle se posait en victime, tâchait de se rendre malade,

buvait de l'eau glacée pour se gâter l'estomac et se laissait mourir de faim.

Expédients d'enfant capricieuse qui tournaient contre son désir : ses couleurs en étaient plus fraîches.

Tout ce désespoir enfantin avivait le tourment du Roi. Chez ce vieillard qui en amour n'avait jamais eu de scrupule, le sentiment des convenances avait disparu tout à fait. Il persuadait au Connétable qu'il écrivît à l'Archiduc afin qu'on lui rendît sa fille, assurant avec gravité qu'elle serait mieux dans sa maison, entre son père et sa tante, qu'à vagabonder par le monde à la suite d'un mari brutal qui n'avait rien d'arrêté dans l'esprit.

Quelle scène pour Plante ou pour Molière, la causerie des deux vieillards ! Le

Roi, qui entretient ce père de comédie de sa folle passion pour sa fille et qui s'arrête pour larmoyer ou lâcher quelque gaillardise, car il avait tout aussi aisément la larme à l'œil que le trait à la bouche ; l'autre, plus vieux mais d'un âge plus fort, d'une génération plus puissante. Ferme et droit, c'était sa devise. Vraie devise de cavalier ! Et de fait, le Connétable pouvait travailler un cheval toute une après-dînée, un teston sur l'étrier, sans que le teston tombât.

Dans la vie, c'était autre chose : il tenait moins ferme en selle. Sous la dictée de son compère, il écrivait à l'Archiduc, ou plutôt il faisait écrire, car il ne savait pas ses lettres : « Votre Altesse n'ignore pas le peu ou point d'amour que Monsieur le Prince porfe à ma fille, quels sont

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ses mœurs et ses déportements envers elle, la sévérité qu'injustement il lui tient, que sa passion a été si grande qu'il n'a pas eu de respect à son honneur... » Et il terminait son billet sur ce mot vraiment admirable « qu'on lui renvoyât sa fille jDour consoler sa vieillesse ». La mère du Prince elle-même, la vieille douairière de Condé, ne demandait qu'à s'entremettre pour convaincre les Archiducs de laisser envoler l'oiseau que son fils avait mis en cage. Afin de lever leurs scrupules, le Père Cotton, Jésuite et confesseur du Roi, faisait tenir à Leurs Altesses une consultation canonique où il exposait clairement qu'en termes de conscience et d'honneur, Elles pouvaient sans forfaiture consentir à cette échappade. Et le Roi poussa l'innocence

jusqu'à inviter sa femme à demander comme une grâce qu'on lui renvoyât la Princesse pour embellir les fêtes de son couronnement, qui depuis bientôt dix ans qu'elle était mariée avait toujours été difîéré. A ce coup elle se cabra :

— Me prend-il pour une rouffiane?

dit-elle en son jargon italien.

Elle était seule de son parti. La Cour entière se démenait pour le Roi. Mais tout ce monde était de glace au gré de ce vif-argent. Il les brusquait, il les secouait, il les dégelait à sa flamme ; il devenait d'accès difficile même pour ses intimes amis ; son humeur et sa santé en étaient tout altérées. « Je déchois si fort de mes mérangoises, écrivait le pauvre galant, que je n'ai plus que la peau et les os. Tout me déplaît ; je fuis

les compagnies, et si pour observer le droit des gens je me laisse mener en quelque assemblée, au lieu de me réjouir, elles achèvent de me tuer. »

Lui, devenu si pacifique avec le temps et la gloire, il se jetait aux aventures et brouillait ce qu'en d'autres temps sa prudence aurait si bien arrangé.

A l'ambassade d'Espagne qui voulait savoir pourquoi il tenait soixante mille hommes rassemblés sur ses frontières :

— J'arme mes épaules et ma terre pour empêcher qu'on me frappe, répondit-il rudement. Et je mets l'épée à la main pour frapper ceux qui me fâcheront.

— Que manderai-je donc à mon maître? demanda Don Inigo.

— Ce qu'il vous plaira, repartit le Roi sans plus.

A sa femme qui lui disait :

— Mais. Monsieur, nos enfants sont bien petits. Ne vaut-il pas mieux vivre en paix, en attendant qu'ils soient plus grands, que de faire la guerre aujourd'hui?

— Non, ma mie, répliqua-t-il ; cela est résolu, il faut que cela soit.

Et à ceux qui lui reprochaient de mettre le feu à l'Europe pour une nouvelle Hélène, il répondait tout d'un temps :

— Peut-être, mais qu'on se souvienne que justement Troie fut détruite parce qu'Hélène ne fut pas rendue.

Pourtant, à l'approche de Pâques, un peu de calme sembla rentrer dans son

cœur. On le vit, toute une semaine, désireux de faire son salut. Il communia le jour de Pâques avec plus de dévotion qu'il n'était accoutumé. Une piété inhabituelle l'occupa durant quelques jours.

Même il parut au Père Cotton si plein de bonne volonté, qu'on put espérer un moment qu'il allait enfin oublier toute affection pour la Princesse.

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