DES PRESSENTIMENTS DU KOI
La belle tranquillité d'humeur qu'on avait vue chez le Roi durant les fêtes de Pâques n'avait eu que la durée d'un moment. Tout son feu s'était rallumé aux lettres de la jeune captive. Loin d'elle il étouffait au Louvre, et pareil à Ravaillac il ne tenait plus en place. Il pensait n'avoir de repos que lorsqu'il serait hors de Paris, à cheval, au milieu des camps ; il pressait les levées d'armes, se faisait faire de nouveaux harnais de guerre, deux cuirasses à l'épreuve, le devant de l'arquebuse, le derrière du pistolet, et pour se mettre en campagne il
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n'attendait plus maintenant que le sacre de la Reine.
Ce sacre avait toujours été différé depuis environ dix ans que le Roi avait épousé la fille des banquiers florentins. Cela, certes, par économie (il ne cessa jamais d'être un montagnard peu prodigue) ; et puis c'était une croyance commune que la première fête qu'il donnerait devait lui être funeste. Aussi n'avait-on jamais vu de grands divertissements sous son règne. Mais la Reine était fort entêtée de ce couronnement, et comme au dire de Bassompierre, Sa Majesté était le meilleur mari du monde, avant de courir la fortune des armes il y avait enfin consenti.
Toutefois il était inquiet. Le voici maintenant qui entre dans le cercle des
pressentiments et des noires songeries.
L'homme du rocher d'Angouleme n'a pu encore arriver jusqu'à lui, pénétrer dans son Louvre, mais déjà il le frappe d'une main mystérieuse. Sa présence invisible, ses pensées forcenées forment autour du Roi on ne sait quel triste concert qu'il est seul à entendre, et partout il voit la mort.
Un jour il dit à Bassompierre :
— Je ne sais ce que c'est, mon ami, mais je ne puis me persuader que j'aille bientôt en Allemagne. Le cœur ne me dit point non plus que tu ailles en Italie.
Et plusieurs fois il dit encore :
— Je crois mourir bientôt.
Il allait geindre chez Sully, s'asseyait sur la chaise basse que le ministre avait commandée pour lui, et rêvant et bat-
tant des doigts sur l'étui de ses lunettes, il disait :
— Hé ! mon ami, que ce sacre me déplaît ! Je ne sais ce que c'est, mais le cœur me dit qu'il m'arrivera malheur.
Puis se relevant tout à coup et frappant des mains sur ses cuisses :
— Pardieu ! je mourrai dans cette ville et n'en sortirai jamais ! Car pour ne vous rien celer, l'on m'a dit que je devais être tué à la première grande magnificence que je ferais et que je mourrai dans un carrosse, et c'est ce qui me rend si peureux.
Pour de vains pressentiments il n'osait contrarier la Reine. Mais à tout moment celle-ci le voyait entrer chez elle, soucieux, interrogateur. Et toujours la
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même question : « Où en sont les préparatifs? Tout sera-t-il bientôt réglé? Vat-il enfin pouvoir partir? »
Le samedi, huitième de mai, il vint la trouver à table et lui demanda si la cérémonie serait enfin pour le mardi. Et comme la Reine se taisait :
— Vous ne dites mot, reprit le Roi.
— Je voudrais, lui répondit-elle, que ce fût pour demain, mais on vient de m'annoncer que ce ne peut être que pour jeudi. /
— Ma mie, si cela ne se fait jeudi, je vous assure que vendredi passé vous ne me verrez plus.
La Reine lui dit en souriant :
— Vous serez bien aise de voir encore l'entrée.
Elle entendait par là son entrée en
grande pompe à Paris, qui devait 8e faire le dimanche.
— Non, déclara le Roi, comme s'il eût déjà connu le jour où il devait mourir, vendredi je vous dirai adieu...
Parfois pourtant il retrouvait sa gaieté, son humeur gasconne. Un matin qu'il revenait des Tuileries, appuyé sur messieurs de Guise etBassompierre (il fallait toujours qu'en marchant il s'appuyât par affection sur quelqu'un), il les quitta dans la grande galerie :
— Ne vous en allez point, leur dit-il, je m'en vais hâter ma femme de s'habiller afin qu'elle ne nous fasse pas attendre à dîner.
Et il entra chez la Reine.
A ce moment, un mai qui se dressait au milieu de la cour tomba sans être
agité du vent, du côté du petit degré qui monte à la chambre du Roi. M. de Bassompierre dit alors :
— Voilà un très mauvais présage. Je voudrais qu'il m'eût coûté quelque chose de bon et que cela ne fût point arrivé, Dieu veuille garder le Roi, qui est le mai du Louvre.
Sur quoi M. de Guise reprit :
— Que vous êtes fou de songer à tout cela.
— Mon ami, lui répliqua Bassompierre, on ferait en Italie et en Allemagne bien plus de cas d'un tel présage que nous n'en faisons ici.
Le Roi, qui n'avait fait qu'entrer et sortir du cabinet, était venu tout doucement écouter ses gentilshommes, imaginant qu'ils causaient de quelque his-
toire de femme. Il surprit le propos de Bassompierre, et chassant une pensée qui pourtant semblait l'obséder :
— Vous êtes des fous, leur dit-il, de vous amuser à tous ces pronostics. Il y a trente ans que tous les astrologues et charlatans qui feignent de l'être, me prédisent chaque année que je cours fortune de mourir, et en l'année où je mourrai on remarquera tous les présages qui m'ont averti en icelle, et on ne parlera plus de ceux qui sont advenus les années précédentes.
De tels mots, il n'en dira plus guère : la saison en est passée. Chaque jour il tombe davantage dans le noir, dans l'inquiétude, — sans force, bien plus, sans courage contre la mélancolie.
La semaine du sacre était venue. On ne voyait dans les rues de Paris qu'arcs de triomphe, rochers artificiels, portants de théâtre, devises et inscriptions d'honneur, tirées de la Bible ou des fables, qui célébraient à l'envi les mérites de la Reine, et une foule de gentilshommes en brillants équipages, où leur solde et quelquefois leurs châteaux avaient passé.
C'est dans ce décor de fête que durant près d'une semaine, Ravaillac, à son retour d'Étampes, promena sa frénésie.
Il avait refait sur une pierre la pointe de son couteau.
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Le mercredi, douzième de mai, il put voir passer la Reine qui s'en allait à Saint-Denis, accompagnée du Dauphin et de plusieurs princes et dames. Deux heures plus tard il vit le Roi qui s'y rendait à son tour. Mais il resta dans la foule et ne tira point son couteau. Il voulait, avant de frapper, que la Reine fût couronnée, estimant qu'il y aurait ainsi moins de confusion dans le royaume.
Le Roi n'était pas retourné à la célèbre abbaye depuis le jour où il avait abjuré. Était-il devenu beaucoup plus catholique? Comment trancher un tel débat? Vingt ans plus tôt il écrivait à sa maîtresse : « Paris vaut bien une messe ; je fais le saut périlleux. » Ce soir-là il dit à sa femme qui entrait
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en dévotion : « Confessez-vous pour vous et pour moi. »
Le sacre eut lieu le lendemain avec la pompe accoutumée. Dès minuit la basilique avait été ouverte, et sept à huit mille personnes, des plus qualifiées du royaume, s'entassaient sur les estrades aménagées dans les nefs, pour assister à la cérémonie qui ne devait commencer qu'à deux heures de l'après-midi. Tout ce monde employa ces quatorze heures à se disputer, à se battre sur des questions d'étiquette. Il fallut que le nonce intervînt pour empêcher l'ambassadeur de Venise et celui d'Espagne de tirer l'épée dans l'église, le Vénitien ayant donné de l'Excellence à l'Espagnol qui la lui avait refusée. Le Roi lui-même allait d'un groupe à l'autre, apaisant
les querelles, réglant d'un mot d'esprit les différends. Il semblait s'être dépouillé, ce jour-là, de sa majesté, soit qu'il voulût laisser à la Reine tout le prestige de la fête, soit que sa bonhomie habituelle ne s'accommodât pas volontiers de ces pompes officielles, soit enfin qu'il craignît paraître attacher trop d'importance à un acte qui prenait en quelque sorte pour lui la figure d'un testament.
On lui avait ménagé une loge pompeusement parée, mais laissant là chapeau et manteau, il changeait de place à tout moment, allait, venait, surveillait tout. Avec sa promptitude ordinaire, il portait les yeux sur l'un et il jugeait d'un autre qui s'en trouvait fort distant, il devinait les pensées et les pai'oles sur la
mine et sur les yeux, remarquait tout d'un trait une dame en un lieu, un seigneur en un autre, et montrait aux plus éloignés' qu'il les reconnaissait. Il plaisantait un chacun avec sa malice gasconne, quelquefois un peu cruelle ; il s'amusait de voir ce vieux huguenot de La Force écouter d'un air dévot les propos du Père Cotton ; il plaignait le gros cardinal de Joyeuse de ce qu'on le faisait jeûner si tard, et la Reine Margot (qu'il savait fort paresseuse pour avoir été son mari) de s'être levée trop matin. Il manifesta sa surprise que l'ambassadeur d'Espagne gardât, durant l'office, son chapeau sur la tête ; on lui dit que le Roi son maître ne le retirait qu'à l'élévation et se recouvrait incontinent.
« Comme s'il saluait un gentilhomme de
cinq cents livres de rente ! » fit en riant Sa Majesté.
Mais le tour grave et lointain qu'avaient pris depuis quelque temps ses pensées réapparut tout à coup. Devant ces échafauds où s'étageait un monde étincelant, il dit que cela le faisait penser au jour du Jugement dernier et que l'on serait bien surpris si le Juge se présentait. Il voulut qu'on lui expliquât ce qui se passait à l'autel. Son esprit saisit tout de suite le sens profond de ce bel ordre liturgique, si bien qu'il fut choqué du bruit qui se faisait dans l'église et donna l'ordre qu'on se tût.
Sur les quatre heures, la cérémonie prit fin. Les ambassadeurs de Venise et d'Espagne, ayant enfin le champ libre, vidèrent leur querelle à coups de poing.
La Reine fut ramenée dans sa chambre.
Le Roi parut s'amuser fort avec quelques seigneurs de ses amis à jeter par une fenêtre de l'eau sur elle et sur ses dames, et à les regarder s'enfuir.
Après souper, Leurs Majestés regagnèrent Paris en carrosse. Le Roi raconta à la Reine, avec tous les ornements dont sa verve méridionale savait enrichir un conte, les mille petites comédies qui s'étaient jouées derrière elle pendant qu'on la couronnait. Il faisait une belle nuit de mai. Devant eux, pour les distraire, deux bouffons de cour s'entrebattaient de coups et de paroles, leur petite épée à la main.
A minuit tout le monde était de retour à Paris,