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CHAPITRE VII LA DERNIÈRE JOURNÉE DU ROI

Et mon trépas aura des larmes De quiconque aura do l'amour.

Malherbe.

Jamais le Roi n'apparut plus présent à toutes choses, et en même temps plus mystérieux, plue lointain, plus différent de tous ceux qui l'entouraient, que dans ce jour de vendredi, quatorzième de mai, qui fut le dernier de sa vie. Il s'éveilla de bon matin, se fit porter ses Heures dans son lit, car il avait toutes les façons d'un excellent catholique, allait tous les jours à la messe, et même avait fondé un ordre de chevalerie religieuse, l'ordre de la Vierge du Mont Carmel, dont les membres devaient s'abstenir de manger de la chair le mercredi et réciter chaque

matin l'office de la Vierge ou tout au moins le chapelet.

Son fils Vendôme vint l'avertir que l'horoscope de ce jour ne lui était pas favorable, et qu'il devait se bien garder.

— Qui vous a dit cela? fit le Roi.

— Le médecin La Brosse.

Sa Majesté qui connaissait La Brosse, répliqua :

— C'est un vieux fou et vous en êtes un jeune !

On doit ajouter toutefois que l'anecdote est incertaine, encore qu'il n'y eût guère de jour où l'on ne vînt porter au Roi quelque présage de la sorte. Il n'y avait d'ailleurs pas d'occasion qu'il ne saisît pour se moquer de ces vains pronostics. La vie avec de telles craintes serait pire que la mort, disait-il insou-

ciamment ; je suis dans la main de Dieu, et ce qu'il garde est bien gardé. Et à ce propos, il. racontait qu'un devin lui avait prédit qu'il serait enterré huit jours après son cousin Henri III, lequel était mort depuis vingt ans.

Toute la matinée il s'entretint des négociations en cours, de la guerre qui se préparait, des reconnaissances qu'on avait faites pour le passage de ses troupes en Flandre, de l'état de son armée, des équipages, de l'artillerie ; il s'informa auprès des maréchaux des logis des dispositions prises dans la rue Saint-Denis sur le parcours du cortège qui devait se dérouler le dimanche, jour de l'entrée solennelle de la Reine à Paris ; il s'enquit des personnages qui avaient retenu des fenêtres et où se trouverait le logis d'où

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lui-même il verrait passer sa femme ; puis il se rendit à Saint-Roch pour y entendre l'office.

Au même moment, Ravaillac entendait aussi la messe. Il était agenouillé dans l'église Saint-Benoît. Qui dira les sentiments, les pensées qui occupaient à cette heure la victime et le bourreau, le Béarnais distrait qui rêve à sa maîtresse, et le sombre Angoumoisin qui écoute dans l'extase les derniers ordres de Dieu...

On était un vendredi, jour pareil aux autres jours pour l'homme qui suit l'office à Saint-Roch ; jour terrible, jour non pareil pour l'homme qui prie à Saint- Benoît, jour de tristesse où l'Église pleure sur les morts et fait trembler les vivants, jour où le ciel s'est obscurci, où

la terre s'est entr' ouverte, où le voile s'est déchiré dans le Temple, jour plus beau que tous les dimanches et que tous les jours de fête, car l'Église est plus magnifique dans le deuil que dans la joie, jour du plus grand sacrifice, où Jésus s'offre en holocauste pour racheter les péchés des hommes... Pour racheter ce pauvre Royaume, ne pouvait-on sacrifier une misérable vie ! Un doute pourtant, un dernier doute fait hésiter Ravaillac. Il sait qu'il va frapper un homme en état de péché mortel et que c'est sa vie éternelle qu'il va prendre avec sa vie. Doit-il envoyer une âme à la damnation éternelle? Mais quoi ! est-ce encore une âme l'esprit d'où Dieu s'est retiré... Il sortit de Saint-Benoît, regagna les Cinq-Croissants, y déjeuna avec l'hôte

et un nommé Colletet, marchand. De son côté, Sa Majesté remonta dans son carrosse, et rencontrant en chemin messieurs de Guise et Bassompierre, il fit descendre une dame qui se trouvait dans le berceau pour prendre avec lui ses gentilshommes.

La conversation s'engagea sur un sujet assez plaisant, et soudain le Roi touché par cette main de glace qui depuis quelques semaines s'abattait sur son épaule et le jetait aux pensées graves, exprima une idée qui aujourd'hui lui était familière, mais qui parut surprenante aux courtisans qui l'écoutaient :

— Vous ne me connaissez pas maintenant ; mais je mourrai un de ces jours, et quand vous m'aurez perdu, vous reconnaîtrez la différence qu'il y a de moi aux autres hommes.

Monsieur de Bassompierre dit alors :

— Sire, ne cesserez-vous donc jamais de nous troubler en nous disant que vous mourrez bientôt? Vous vivrez, s'il plaît à Dieu, bonnes et longues années. Vous n'êtes qu'en la fleur de votre âge, en une parfaite santé et force de corps, plein d'honneurs plus qu'aucun mortel, jouissant en toute tranquillité du plus florissant royaume du mo-nde, aimé et adoré de vos sujets. Belle femme, belles maîtresses, beaux enfants qui deviennent grands, que vous faut-il de plus et qu'avez-vous à désirer davantage?

Le Roi se mit à soupirer et répondit simplement :

— Mon ami, il faut quitter tout cela.

Quel étrange mot mystérieux ! Quel

sentiment divinatoire, que de regret

dans ce soupir ! Mais la main glacée l'abandonne, l'avenir se ferme à ses yeux ; et l'on s'étonne qu'ayant jeté un tel regard sur son destin, les soucis journaliers et les plaisirs communs puissent l'occuper encore.

Dès qu'il fut de retour au Louvre, le Roi dépêcha La Varenne, cet étonnant mitron, ce rat d'auberge devenu son confident, pour aller chercher Sully.

La Varenne revint lui dire que Sully était au bain. Un bain, c'était pis qu'une purge : il fallait garder la chambre. Sa Majesté en fut inquiète, et de nouveau il envoya La Varenne à son ministre pour lui défendre de sortir et le prier de l'attendre demain, avec sa robe de nuit, son bonnet et ses pantoufles, ajoutant qu'il se fâcherait s'il le trouvait habillé.

Puis après avoir déjeuné, il se rendit chez la Reine.

Celle-ci, toujours affairée et sans prendre attention à lui, continuait de s'agiter et de se perdre en minuties au sujet de son entrée. La duchesse de Guise était là et la maréchale de La Châtre. Le Roi se mit à boufîonner avec ces dames sur les événements du jour. Il avait comme un besoin de parler, de s'étourdir, d'avoir du monde autour de lui. La Duchesse s'étant levée, il voulut ^ la retenir :

— Ma cousine, lui, dit-il. ne bougez pas d'ici, nous rirons.

Mais elle avait un rendez-vous.

Lui-même ne tenait pas en place. En dépit de l'enjouement qu'il montrait, une inquiétude le travaillait sourdement.

Son esprit ne semblait pas accordé à ses paroles — c'est la remarque d'un témoin.

Il va et vient comme un homme qui va faire un acte important et qui cherche à distraire les derniers moments qui lui restent. Il erre, il attend, il s'ennuie, il trouve que le temps est bien long. Sa pensée ne s'arrête à rien ; une chose l'occupe un instant, et puis cette angoisse profonde qu'il ne s'explique pas luimême vient l'en détourner aussitôt. Il entre dans son cabinet avec le vieux La Force, lui dicte une lettre, puis s'interrompt et portant la main à sa tête :

— Mon Dieu, dit-il, j'ai quelque chose là dedans qui me trouble fort.

Il revient chez la Reine, fait le père avec ses enfants, se divertit, plaisante, et

de nouveau troublé par son appréhension :

— Ne rions pas haut le vendredi, car nous pleurerions le dimanche.

Puis se tournant vers sa femme :

— Je ne sais ce que j'ai, ma mie, mais je ne puis sortir d'ici.

— Restez donc, lui répondit-elle, et puisque vous êtes en belle humeur, n'allez pas encore vous fâcher.

Il se laissa presque convaincre, et par trois fois répéta :

— Ma mie, ma mie, irai-je encore?

Enfin, sur les trois heures et demie il

se décide à sortir, envoie Vitry, capitaine des gardes, au palais du Parlement où l'on faisait de grands apprêts pour la réception de la Reine.

— Votre Majesté se souviendra, dit

Vitry, que je ne puis être en deux lieux à la fois, que lorsque je vous vois à la chasse ou dans votre jardin souvent peu accompagné, je n'ai pas l'esprit en repos et qu'à plus forte raison je crains plus pour votre personne dans cette grande ville pleine d'un nombre incroyable d'étrangers et d'inconnus.

— Allez, repartit le Roi, vous êtes un cajoleur. Vous voulez rester ici pour causer avec ces femmes. Faites ce que je vous dis. Il y a cinquante et tant d'ans que je me garde sans capitaine des gardes ; je me garderai bien encore tout seul.

Là-dessus, il embrassa la Reine, lui dit adieu et ajouta :

— Je ne ferai qu'alUr et venir et serai ici à cette heure même.

A la vue de ces tendresses qu'il égarait sur toute femme et même sur la sienne, la maréchale de La Châtre lui dit qu'il apparaissait bien qu'il devenait chaque jour plus amoureux de la Reine et qu'il se gardât bien de la tromper !

Il sort, il monte en carrosse. Il était quatre heures du soir. Le duc d'Épernon, le duc de Montbazon, le maréchal de Lavardin, messieurs Roquelaure, La Force et Mirebeau prennent place avec lui dans le berceau.

Le cocher demanda où il fallait aller.

— Qu'on me mette hors de céans, dit le Roi.

Sous la voûte de la première porte, il fit découvrir la voiture et lever les mantelets parce que le temps était beau et

qu'il voulait voir en passant la décoration des rues.

Ravaillac était là, sous le guichet, contre la borne où les laquais s'assoient en attendant leurs maîtres. Il avait pensé faire son coup dans la cour, entre les deux portes, frapper le Roi dans son Louvre. Un hasard l'en empêcha : c'était le duc d'Épernon qui se trouvait à la place où il croyait trouver le Roi.

Il laisse filer la voiture, sort du guichet derrière elle, la suit en courant dans la rue Saint-Honoré, son manteau pendant sur l'épaule, et dissimulant son couteau qu'il tenait ouvert dans sa main.

En face de l'hôtel de Longueville, le cocher une fois encore demande où il faut aller.

— A la Croix du Trahoir, dit le Roi.

Et quand on y fut, il dit :

— Allons au cimetière Saint- Innocent.

Le carrosse allait s'engager rue de la Ferronnerie, qu'on appela depuis rue de la Félonie. A l'entrée de la rue, Sa Majesté aperçut Montigny dans sa voiture.

C'était ce même Montigny qu'une vingtaine d'années plus tôt il était en train d'embrasser, le jour où Jean Châtel l'avait frappé de son couteau.

Montigny semblait là posé comme un mauvais présage.

Avec sa débonnaireté coutumière le Roi lui cria de loin ;

— Serviteur, Montigny, serviteur !

La rue était fort étroite ; les boutiques

accotées à la muraille du charnier Saint-

LA TRAGÉDIE DE RAVAILLAC loi

Innocent la rendaient plus étroite encore. Quelque cinquante ans plus tôt, le feu roi Henri II avait fait paraître un édit pour qu'on abattît ces échoppes, mais l'édit était resté lettre morte.

Une charrette chargée de foin et le haquet d'un porteur de vin s'étant accrochés ensemble embarrassaient encore le passage. Tandis que charrette et haquet se rangeaient sur la droite, l'équipage du Roi prit la gauche. Dans ce mouvement le carrosse se mit à incliner très fort du côté du duc d'Épernon, dans le lit du ruisseau qui coulait au milieu de la rue. On était à la hauteur d'une boutique portant pour enseigne : Au cœur couronné percé d'une flèche, et à la place même où Ravaillac, à la Noël, avait déjà rencontré le Roi.

Pour alléger la voiture les valets sautèrent à bas, et coupant par le charnier ils coururent au bout de la rue attendre l'équipage. Des deux laquais qui seuls étaient demeurés près du Roi, l'un s'avança pour dégager les charrettes, l'autre se baissa pour rattacher sa jarretière. Sa Majesté penchée sur M. d'Épernon lui lisait un billet qu'elle avait à la main droite, et pour lire plus commodément elle tenait son bras levé.

Ravaillac fut prompt. Un pied sur la roue du carrosse, l'autre sur une borne qui servait de montoir aux cavaliers du Cœur couronné, il frappe le Roi de son couteau, un peu au-dessus du cœur.

Le Roi s'écrie : « Je suis blessé ! »

Aussitôt un second coup lui perçait la veine aorte et tranchait la veine cave.

Le Roi dit alors : « Ce n'est rien. »

Un flot de sang sortit de sa bouche.

— Ah ! Sire, fit M. de La Force en lui portant sa médaille aux lèvres, souvenezvous de Dieu !

Mais il était déjà mort.

Tout cela fut si rapide et suivi d'une telle confusion que personne n'eût reconnu le meurtrier s'il avait lâché prise. Mais il restait là, immobile, sans songer à prendre la fuite, et le couteau à la main.

Un écuyer le désarma ; un autre, Saint-Michel, avait déjà tiré l'épée pour le tuer, lorsque d'Ëpernon lui cria :

— r Ne le tuez pas ! Il y va de votre tête!

En même temps on dit au peuple que le Roi n'était que blessé et qu'on apportât

du vin. Puis, tandis que tout le monde s'empressait d'en aller chercher, on abaissa les mantelets, on fouetta les chevaux, et le carrosse partit grand train, emportant le Roi au Louvre.

Messieurs de Guise et d'Épernon montèrent aussitôt à cheval pour répandre partout le bruit que la blessure n'était de rien. Ils pensaient apaiser ainsi toute émotion populaire, mais la rumeur courait déjà qu'eux-mêmes et leurs amis les Jésuites préparaient une Saint-Barthélémy, et que le Roi était leur première victime. Ils avaient beau hâter leurs bêtes, ce bruit allait plus vite qu'eux, gagnait les quartiers comme une flamme.

Il arrêta Sully en chemin.

Celui-ci s'était mis en route avec cinquante ou cent chevaux, dès qu'il avait

8u la nouvelle. Rue de la Pourpointerie, un cavalier jeta dans sa petite troupe un billet avec ces mots : « Où allez-vous, Monsieur? C'en est fait. Si vous entrez dans le Louvre, vous n'en réchapperez pas. » A la fontaine des Innocents, à la Croix du Trahoir, on lui jette des billets pareils. Au carrefour des Quatre-Coins, monsieur de Vitry vient lui dire :

— C'est fait de la France, il faut mourir ! Mais où allez-vous avec ce monde? On ne vous laissera entrer au Louvre qu'avec deux ou trois de vos gens, et je ne vous le conseille point.

Là-dessus le ministre tourna bride, et après avoir raflé tout le pain qu'il put trouver aux Halles et chez les boulangers, il s'enferma dans sa Bastille.

Pendant ce temps, le chancelier Sil-

lery se rendait auprès de la Reine, qu'il trouva sur un lit d'été, dans son petit cabinet, en toilette de repos.

— Hélas ! dit-elle, le Roi est mort ! Et elle se mit à faire des cris.

Mais lui, habitué par métier à ne point perdre l'esprit dans les circonstances où il en faut, lui repartit tout d'un trait :

— Votre Majesté m'excusera. Les Rois ne meurent point en France.

Et écartant son manteau qui tenait caché le Dauphin :

— Voici le Roi vivant. Madame.

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