LA MORT DU ROI
Toute la ville était en alarmes. Un seul homme demeurait paisible : le meurtrier, dans sa prison. Les exempts l'avaient conduit à l'hôtel de Retz, près du Louvre. Messieurs le Président Jeannin, de Loménie et de Bullion accoururent pour l'interroger. Dans l'espoir de tirer de lui plus aisément la vérité, ils essayèrent d'abord de feindre que Sa Majesté n'était pas morte ni sa blessure mortelle. Mais il ne fut pas leur dupe et dit qu'il savait bien que c'en était fait du Roi, vu le sang qu'il avait à son couteau, et qu'il avait
frappé comme dans une botte de foin.
— Si donc Sa Majesté est morte, lui demanda le Président, que pensez-vous devenir?
Il répliqua fièrement qu'il ne voulait point de pitié et que si le coup était à faire il le ferait encore.
Et comme M. de Bullion appelait le Roi « très chrétien » :
— Très chrétien ! ricana-t-il. Très chrétien ! La question est justement de savoir si le Roi était véritablement très chrétien, car s'il eût été tel il aurait fait la guerre aux sectateurs de la religion prétendue réformée, tandis qu'au contraire il les a protégés !
Interrogé si lui ou ses parents avaient jamais reçu quelque outrage du Roi, et qui l'avait poussé à entreprendre un
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acte si méchant, il repondit « que ni lui ni les siens n'avaient jamais reçu aucun outrage de Sa Majesté, qu'il n'avait jamais été mû ni induit par personne, mais seulement par les sermons auxquels il avait appris les causes pour lesquelles il est nécessaire de tuer un roi. »
Il n'en dit pas davantage. Vainement on voulut savoir qui lui avait donné le conseil de parler à Sa Majesté. Il répliqua que c'était là une chose qui passait la connaissance des juges, et qu'il n'en déclarerait la vérité qu'au prêtre en confession.
Lecture lui fut donnée de ses déclarations. Il mit au bas sa signature, une étonnante signature qui commence par de grands jambages d'orgueil, s'apaise
durant quelques lettres pour finir en
une folie de signes incompréhensibles que surmonte une croix.
On le fouilla. Il avait sur lui trois quarts d'écu d'argent, quatre ou cinq sous de monnaie, le papier qu'il avait griffonné chez Belliard, les stances à dire par un criminel que l'on mène à la mort, un autre papier sur lequel était écrit le nom de Jésus à trois endroits différents, un chapelet qu'il avait acheté sept ou huit jours auparavant rue Saint- Jacques, et le cœur de Cotton que lui avait donné, quelque dix ans plus tôt, le chanoine Guillebaud. Humbles objets, pauvre trésor, avoir mystique et baroque, muets témoins dé ses méditations solitaires ! Questionné sur ces reliques, il dit en toute vérité ce qu'elles étaient, d'où elles venaient. C'était livrer tout
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son secret. Sa vie, son âme tenaient là. xMais c'était si peu de chose, et surtout pour des robins !
Ils coururent se plaindre au Louvre qu'on n'en pouvait rien tirer.
M. de Bellihgreville leur dit :
— C'est que vous ne savez pas. Messieurs, comment il faut traiter ces genslà. Allons en8em.ble, et je saurai bien le faire parler.
Ils revinrent à l'hôtel de Retz, M. de Bellingreville prit alors deux carabines dont il enleva les silex. A leur place il introduisit les pouces du meurtrier, puis il serra les écrous. Ravaillac ne broncha pas et lui demanda insolemment s'il se croyait plus habile que ceux qui l'avaient interrogé ci-devant.
A ce moment se présentèrent les ar-
chevêques d'Aix et d'Embrun. La vue de ces prélats ne l'intimida point. Que lui faisaient des archevêques, à lui qui avait eu audience devant le tribunal de Dieu ! Il se contenta de leur dire « qu'il avait été Feuillant à Paris, et que, pour avoir composé quelques écrits sur les jugements du Très- Haut, il avait été chassé du couvent comme visionnaire et incapable de soutenir la pureté de la règle ; que néanmoins il avait continué de s'attacher à la contemplation des secrets de la Providence dont il avait eu de fréquentes révélations tant en dormant qu'en veillant, et que son dessein de tuer le Roi était dans son esprit comme une tentation déjà ancienne, à laquelle tantôt il adhérait, tantôt non ».
L'orgueil de la besogne faite, une pai-
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sible assurance et même de la bonhomie, voilà ce qu'il montra tout le jour. L'hôtel était si mal gardé que tout Paris courait l'y voir. Les Jésuites y venaient en nombre, poussés par le désir d'apprendre si dans les discours de cet homme il ne se découvrirait rien qui compromît leur Compagnie. A les voir aussi empressés, il sourit, eut une malice qui perçait leur pensée secrète :
— Vous seriez bien étonnés si je soutenais que ce fût vous qui m'avez conduit ici.
Innocente moquerie où se montre son courage, si l'on songe combien il souffrait des meurtrissures de ses pouces.
Fort inquiet de ce propos, le Père Cotton apparut. Il pensa confondre son homme en le traitant de huguenot, et oubUant son Jean Châtel il lui dit qu'un
bon catholique n'eût jamais perpétré un si méchant crime que le sien. A ces mots l'autre ricana, sans toutefois lui répéter la plaisanterie qu'il avait faite aux Jésuites de moindre importance, car on l'eût prise à bon escient.
Cependant la nuit venait ; les curieux se retirèrent. 11 ne resta près de lui que les gens qui le gardaient. Ils tentèrent bien à leur tour de lui tirer quelque aveu en lui décrivant les tortures qu'on allait lui faire subir s'il s'obstinait dans son silence. Une fois de plus il répondit qu'il ne regrettait pas de mourir puisqu'il était arrivé au terme de son entreprise.
Il fallut remettre à plus tard de lui arracher son secret. Son secret ! Il n'en avait pas. C'était lui, c'était son cœur qui était tout un mystère.
Cette même nuit, par tout le Royaume et même hors des frontières, se produisirent des événements inouïs. Mais fautil s'arrêter aux contes, aux récits fabuleux que fit naître un peu partout le trépas du roi de France? Oui certes, car eux aussi portent à leur façon témoignage.
Voici donc un fait singulier qui se produisit en Béarn, la nuit même où le Roi perdit la vie. Sur les coteaux de Jurançon des centaines de vaches, quittant leurs pâturages, descendirent dans les faubourgs de Pau et s'avancèrent, mu-
gissant et beuglant, jusque sur le pont qui conduit de la ville au château. A la vue de ce lieu, berceau du Roi Henri, les bêtes recommencèrent de meugler avec plus de violence que jamais, et le plus fort taureau, que les bergers appelaient le Roi, s'avança jusqu'au château et vint briser ses cornes devant la porte où étaient suspendues les armes de Béarn qui sont, comme chacun sait, deux vaches affrontées. Après quoi cette bête se jeta dans le fossé et se creva dans sa chute.
Et cela fut attesté et consigné devant notaire.
A Douai, un prêtre séculier eut avant de mourir trois extases. Revenu de la troisième comme d'un profond ravissement, il s'écria que l'on tuait en ce mo-
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ment le plus grand monarque de la terre.
A Saint-Paul en Picardie, une religieuse malade fut visitée par son abbesse, sœur du cardinal de Sourdis, et après que ces deux dames se furent entretenues un moment de choses propres à leur condition :
— Madame, dit la religieuse alitée, faites prier Dieu pour le Roi, car on le tue.
Et peu après :
— Hélas ! il est tué !
D'Arsens, ambassadeur des États, disait qu'il pourrait produire des personnes par centaines qui assuraient que cette mort avait été publiée en Flandre avant l'arrivée des courriers.
Mais de tous ces témoignages, le plus
étonnant, à coup sûr, est celui que fournit dans ses mémoires le capitaine espagnol Alonzo Contreras.
« Je tenais, écrit-il, garnison à Cambrai avec mon régiment auquel on avait donné l'ordre de se tenir prêt pour se mettre en campagne, ce que nous, soldats, désirions autant que notre salut.
Il advint que je fus désigné de ronde sur la muraille avec un autre alferez majorquin, qui s'appelait Juan Juf.
Notre compagnie était de garde. Nous montâmes sur la muraille, où il y a maintes échauguettes, et arrivés audessus de la porte de Péronne, nous ouïmes le cornet d'un courrier dont nous eûmes plaisir.
Le courrier appela, et nous lui demandâmes :
— D'où venez-vous?
— D'Espagne.
C'était en effet le chemin.
Nous lui dîmes : "
— Avez-vous des lettres pour le gouverneur? Il dit : « Non. Dépêchez-moi promptement. »
Sur quoi nous lui demandons ;
— Quoi de nouveau?
Il répond :
— Ce soir on a tué le roi de France avec un couteau dont par deux fois on l'a poignardé.
Sur ce, on tomba d'accord de m'envoyer, moi, comme le plus leste, en donner avis au gouverneur.
J'arrive, il était au lit, et quand jo lui dis la nouvelle, il en resta tout pantois, car il savait en quelles dangereuses
conjectures nous nous trouvions. 11 me donna le bulletin, je revins à la muraille. Nous le jetâmes dans la cassette et le courrier le prit. Il avait mis pied à terre et n'avait avec lui qu'un seul cheval, et il s'en fut, le tenant par la bride, dans la direction du maître de poste qui était à une portée de mousquet de là.
Nous, nous poursuivîmes notre ronde, donnant avis de ce qui s'était passé dans les corps de garde, dont tous s'émerveillaient.
Le jour se lève, et voici que de tout le Cambrésis, où il y a quantité de villages, les paysans s'en viennent emportant leurs bardes dans des charrettes, pour les mettre en sûreté dans Cambrai. Ils disaient : « Le Roi mort, la solda-
tesque débridée va tout mettre à sac ! » Et avec tout ça, la mort du Roi se trouva être mensonge, tellement qu'on me donnait la baie.
Tout cela s'étant passé comme vous venez de l'entendre, au bout de neuf jours pleins survient, courant la poste, un domestique de Don Inigo de Cardenas, ambassadeur du Roi d'Espagne à Paris. Et voici qu'il nous conte cette mort comme je l'ai contée, sans s'en écarter en un seul point, sinon que le meurtre du Roi avait eu lieu la veille, une semaine après que nous en avions été informés.
On s'émerveilla du cas ; on fit appeler le maître de poste; on lui demanda :
« Avez-vous donné les chevaux telle nuit? » Il répondit non. Sur quoi on nous
ordonna de répéter notre histoire, telle que nous l'avions dite. Et il fallut en arriver à croire que ce fameux courrier n'avait pu être qu'un diable ou qu'un ange. »