SUR LES GENOUX D'UN JÉSUITE
Le Roi gisait sur son lit, la face découverte, vêtu d'un pourpoint de satin blanc, avec un bonnet de velours rouge chamarré de passements d'or. La chaleur de la saison et le sang qui s'était amassé dans son ventre ne permirent pas qu'on différât plus longtemps de l'ouvrir. Dès le lendemain samedi, sur les quatre heures du soir, on lui fit son autopsie en présence des quatorze médecins et des onze chirurgiens de sa maison. Ils re- * connurent qu'il était d'une étoffe à durer longtemps encore et jugèrent que s'il
avait été diaphane aux yeux du meurm 12
trier, celui-ci ne pouvait le blesser en un endroit plus mortel.
Ses entrailles furent aussitôt expédiées à Saint-Denis, sous l'escorte de six soldats et d'un exempt des gardes.
Quant à son cœur, on le mit dans un pot. Les courtisans venaient le baicer à l'envi ; et tel, nous rapporte l'Estoile, qui en avait les moustaches saigneuses, se l'estimait à grande gloire. *
La Varenne, gouverneur d'Angers et général des postes de France, fit alors souvenir la Reine que l'intention du feu Roi avait toujours été que son cœur fût donné aux Jésuites, pour être transporté dans leur collège de La Flèche où son père, le roi de Navarre, avait déjà sa sépulture.
C'était d'ailleurs une coutume des
princes de la Maison de Bourbon et de Valois de partager leurs restes mortels entre plusieurs églises, afin de réserver à leur âme une plus large assurance de prières. Tandis que le corps était à Saint-Denis, mêlé aux corps des autres Rois, ils léguaient leur cœur à un couvent, leurs entrailles à un autre, et dans chaque endroit se faisaient représenter par leurs figures d'albâtre gisantes sur un tombeau et tenant en main le petit sac qui gardait leurs viscères.
Tout de suite, les Pères accoururent chercher leur précieux dépôt. Le Père Barthélémy Jacquinot, en surplis et en étole, reçut le cœur royal sur un coussin paré d'une gaze brochée d'or. Puis accompagné du reste de la Compagnie et suivi d'un grand nombre de gentils-
hommes, il fut reconduit aux flambeaux à la grande porte du Louvre où attendaient les voitures.
Avec quatre autres de son ordre et deux officiers qui l' éclairaient, il monta dans le carrosse où le Roi avait reçu la mort. Vingt-quatre archers de monsieur de Vitry et douze porteurs de torches l'escortèrent jusqu'à la maison professe. On y arriva sous la pluie, vers les huit heures du soir.
Trois jours durant, le cœur du Roi reposa dans la chapelle exposé à la vue du peuple. Le lundi de la Pentecôte, de grand matin, les Religieux dirent la messe. A celle du Père provincial, qui fut dite la dernière, assistaient monsieur le comte de Soissons, monsieur le duc d'Épernon, monsieur le Grand et plu-
sieurs seigneurs de marque. L'office achevé, les Religieux revêtus de surplis et tenant à la main une chandelle de cire blanche se mirent en ordre de procession, l'un portant une croix d'argent doré, d'autres des chandeliers, le reste suivant deux à deux. Derrière venait le Provincial, tenant le cœur sur un carreau de velours noir couvert d'un crêpe. Il prit place avec cinq autres au fond du car rosse du Roi, et l'on partit pour La Flèche. Mille à douze cents chevaux accompagnaient les bons Pères, et le peuple de Paris disait en les voyant passer :
— Le feu Roi leur a donné La Flèche, et pour le récompenser ils la lui ont mise dans le cœur.
Quel voyage, celui de ce cœur ! 11 faisait un temps affreux. Les routes étaient défoncées, changées en torrent par les pluies. Mais en dépit de la saison, gentilshommes et paysans se pressaient sur les chemins pour baiser la triste relique. Les prêtres venaient avec la croix, suivis de tous leurs paroissiens portant des torches allumées. Aux carrefours des grandes routes, des échafauds étaient dressés. Le cortège s'y arrêtait un instant pour recevoir les salutations des gens ou entendre l'oraison de quelque capucin. Le soir on faisait halte, le temps
de laisser souffler les bêtes, de chanter vêpres et vigiles et de se reposer un moment. Au hasard de l'étape, le cœur était posé dans une cathédrale ou dans quelque humble église toute ardente de vœux et de feux. Dès l'aube les voitures étaient de nouveau attelées, chacune avec ses six chevaux. On repartait sous l'averse. Et toujours sur le bord des routes la même affluence de peuple priant et gémissant, et de prêtres avec la croix au milieu de leurs paroissiens, dont les flambeaux et les torches s'éteignaient dans ce déluge.
Quatre jours durant, les carrosses cahotant dans les ornières roulèrent au milieu d'un peuple en larmes et de la piété villageoise. Enfin le vendredi on atteignit La Flèche. La population tout
entière s'était réunie dans un grand pré hors des murs. Les Jésuites mirent pied à terre, et la procession se forma.
En tête s'avançait le prévôt entouré de ses archers ; puis venaient les écoliers, les ecclésiastiques, les paroisses, les Pères du Collège Royal, les séculiers, la noblesse de la ville, Messieurs de la justice et autres officiers, les bourgeois et tout le reste du peuple, chacun portant des torches blanches allumées, enfin le Père • Ignace, précédé de douze archers avec le pistolet en main et flanqué de deux exempts qui soutenaient ses bras lassés d'avoir porté, pendant quatre jours, ce cœur.
Ce fut là le véritable enterrement d'Henri le Grand, la vraie cérémonie funèbre. Le cœur parti, que restait-il !
La pompe magnifique qui va se dérouler lorsque l'on conduira la royale dépouille du Louvre à Notre-Dame et de Notre- Dame à Saint- Denis, semble bien compassée, bien froide, à côté de la cliavauchée de ce cœur amoureux courant ainsi la poste vers sa dernière demeure, à travers cinquante lieues de France, dans la pluie, sur les genoux d'un Jésuite, au milieu d'un peuple en larmes. Suprême randonnée de ce roi cavalier, toujours prêt à sauter en selle pour conquérir son royaume, ou bien Gabrielle ou Charlotte ! L'imagination s'attarde à ce fantastique voyagCj et dans ce ciel lourd de nuées emportées par la rafale, au-dessus des Pères Jésuites et du peuple agenouillé, derrière ce carrosse doré transformé en char funèbre, on devine un autre cor-
tège, le cortège des Amours. Elles sont là, toutes les ombres des femmes que ce cœur a aimées, grandes dames ou paysannes, religieuses ou bourgeoises, passions ou plaisirs d'une heure. L'héroïque Corisande tient la main de Gabrielle, et Picotin Pancoussaire donne la main à Fleurette ; la boulangère de Saint- Jean entraîne la grosse d'Entragues ; la nourrice de Casteljaloux mène la pauvre Maroquin. Et l'on voit encore passer La Glandée et Bretoline, la comtesse de Limoux et la dame de Moret, et la Xaintes, et la Baveresse, et les deux sœurs de l'Espée, et Fanuche, et la Babon, et l'abbesse de Maubuisson avec celle de Montmartre, et tant d'autres, noms oubliés, feuilles emportées par le vent, qui se perdent dans la nue...
Mais la plus aimée, la Princesse? Làbas, dans son château des Flandres, comment reçut-elle la nouvelle que son vieux galant était mort? Une larme vintelle à ses yeux? Fut-elle seulement affligée? Aucune trace n'est restée de son chagrin, si tant est qu'elle en eut. Et c'est dans ce silence, plus émouvant qu'un regret, que s'achèvent les romanesques amours du héros vieillissant d'Arqués, d' Ivry, de Fontaine-Française, et de cette beauté d'aurore qui demain donnera le jour au vainqueur de Rocroy.