‹ La tragédie de RavaillacChapitre 15 sur 17 · I LA POMPE FUNÈBRE DE TRÈS HAUT · texte numérisé non relu

I LA POMPE FUNÈBRE DE TRÈS HAUT

RÈS PUISSANT ET TRÈS EXCELLENT PRINCE HENRY LE GRAND, PAR LA GRACE DE DIEU ROY DE FRANGE ET DE NAVARRE

Pourtant le Roi n'était pas mort !

Dans le cérémonial de France, un roi ne meurt que quarante jours après sa mort véritable. Tandis que son cœur courait la poste sur les chemins de La Flèche, au Louvre il était toujours vivant. La couronne sur la tête, le collier du Saint- Esprit au cou, le sceptre dans sa droite, la main de justice dans sa gauche, son Effigie se dressait sur un châlit recouvert d'un drap d'or. Dessous, invisible à tous, on avait glissé la dépouille. Autour de l'image de cire, les officiers s'empres-

saient en manteau de gala, le chaperon sur l'épaule et le bonnet en tête, exacts à remplir leur office. Tout s'agitait dans le palais autour de cette majesté immobile ; on assistait à son lever, à son coucher ; on lui présentait la chemise ; sa table était servie et desservie tour à tour par ses maîtres d'hôtels, pannetiers, échansons, valets tranchants, officiers, aumôniers. Les mets, intacts, allaient aux pauvres.

Pendant ce temps, le corps du feu roi Henri III auquel vingt et un ans plus tôt, dans la confusion et le trouble où son trépas avait jeté le Royaume, on avait négligé de rendre les suprêmes honneurs qu'on doit aux Majestés défuntes, était ramené sans pompe ni solennité royales de Compiègne à Saint-Denis. Les moines

de l'Abbaye, alléguant je ne sais laquelle de leurs prérogatives, refusèrent d'aller prendre la dépouille au cabaret de VEspée Royale où les porteurs l'avaient laissée. Il fallut que des valets de pied allassent quérir le cadavre à l'auberge. Ils le portèrent à l'église, au milieu de laquelle ils le laissèrent tomber. Aucun Prince du sang n'assistait aux funérailles. Il y avait là seulement deux ou trois gentilshommes que le défunt monarque avait autrefois obligés. Monsieur de Joyeuse fit l'office. Il n'y eut pas d'oraison funèbre.

Ainsi se trouva vérifiée la prédiction faite au roi Henri IV, et dont souvent il avait ri, à savoir qu'il serait enterré huit ou dix jours après son cousin Henri III.

Dix jours après, en effet, le lundi,

vingt-huitième de juin, les crieurs jurés de Paris, portant les écussons et les armes du Roi, s'en allaient par tous les carrefours avec leurs clochettes sonnantes et criant à haute voix :

— « Nohles et dévotes personnes, priez Dieu pour l'âme du très haut, très puissant et très excellent Prince Henry le Grand, par la grâce de Dieu Roy de France et de Navarre, très chrétien, très auguste, très victorieux, incomparable en magnanimité et clémence, lequel est trépassé en son Palais du Louvre.

Priez Dieu qu'il en ait l'âme !

« Mardi, à deux heures après-midi, sera levé le corps de Sa Majesté, pour être porté en l'église de Paris, auquel lieu, en ce même jour, se diront vêpres et vigiles des morts, et le lendemain les

services et prières accoutumées, pour, à la fin d'icelles, être porté en l'église Saint- Denys, sépulture des Roys de France, et y être inhumé.

« Priez Dieu qu'il en ait l'âme î »

La pompe dura quatre jours.

Le mardi, jour de Saint-Pierre, sur les deux heures après-midi, les funérailles commencèrent de cheminer par la ville, où la foule accourue des faubourgs s'entre-tuait pour les voir passer.

En tête marchaient les capitaines, lieutenants et enseignes de la Maison de ville, avec leurs grandes robes, le capuchon et les cornettes ; puis les archers et arbalétriers, vêtus de leurs casaques de couleur en broderie, le capuchon de deuil par-dessus, au nombre de cent soixante-douze, s'en allant deux

à deux, les mèches allumées, l'arquebuse penchée contre terre. Derrière, les gens d'Éghse, le clergé de Paris et les Congrégations précédées de leurs croix ; puis cinq cents pauvres habillés de robes de drap noir, en chausses et en souliers, une torche à la main, et une foule de soldats estropiés, eux aussi vêtus de noir. Suivaient les crieurs de Paris agitant leurs clochettes, les compagnies souveraines, la justice ordinaire, les Facultés de l'Université, les vingt-six chevaucheurs de l'écurie du Roi, les officiers de ladite écurie, les pages, les trompettes et les cavalcadours. Ensuite s'avançaient monsieur le Grand, le prévôt de l'hôtel, sur un cheval splendide, tout habillé de noir, laissant traîner derrière lui un long manteau à queue que soutenaient ses officiers ;

le capitaine de Ja porte de la maison du Roi, escorté de ses portiers ; les cent Suisses du corps, l'enseigne mi-ployée ; les deux cents gentilshommes d'honneur ; les cent soixante officiers du commun, écharsons, panetiers, fruitiers, fourriers et autres ; les officiers de bouche, tant en cuisinée qu'en gobelet ; les médecins, chirurgiens, valets de garde-robe et de chambre du feu Roi ; les huissiers de la salle, les gentilshommes servants et les généraux des monnaies, des aides et chambres des comptes.

Huit trompettes en deuil précédaient monsieur de Rhodes, le maître des cérémonies, qui portait le fanion du Roi. Et derrière venait le chariot d'armes où était posé le cercueil. Six coursiers le tiraient, couverts de velours noir traînant jusques

à terre, avec une croix de satin blanc au milieu, et conduits par des charretiers de noir vêtus, la tête nue et le chaperon rabattu. Messieurs de Vitry et de Praslin faisaient l'escorte, suivis eux-mêmes de douze grands chevaux housses de velours noir et montés chacun par un page. Un écuyer portait le heaume timbré à la Royale, un autre les éperons dorés, un autre les gantelets, un quatrième la cotte d'armes. A la suite se pressait la troupe des prédicateurs, aumôniers et confesseurs de la Cour, dix-sept évêques et archevêques coiffés de mitres blanches, avec des chapes de velours noir ; messieurs les ambassadeurs de Savoie, de Venise et d'Espagne, à cheval, habillés de grand deuil, à longue traîne portée par six officiers, et précédés chacun d'un archevêque

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monté sur sa mule ; messieurs les deux nonces du Pape, ordinaire et extraordinaire, flanqués des archevêques d'Aix et d'Embrun sur leurs mules, et Messeigneurs les cardinaux de Joyeuse et de Sourdis, en chape violette et chapeau rouge.

Tenu en main par deux valets, entouré de dix hérauts d'armes, le cheval d'honneur marchait au pas, couvert d'une housse de velours violet azuré, semée de fleurs de lis d'or et bordée d'une frange d'or qui ne laissait voir que les yeux, avec une selle et des étriers dorés. Monsieur le Grand Ëcuyer venait derrière sur un coursier housse, portant l'épée royale en écharpe dans une gaine de velours violet semée de fleurs de lis d'or. Enfin apparaissait l'EfTigie, telle

qu'on l'avait vue sur le lit de parade dans la grande salle du Louvre, le sceptre dans la main droite, et dans la gauche la main de justice. Les porteurs de sel de Paris la portaient sur leurs épaules, et les quatre premiers Présidents tenaient un coin du drap d'or, vêtus de leur robe écarlate sans aucun insigne de deuil, indiquant de la sorte que même le Roi mort la justice restait vivante. Messieurs l'Évêque de Paris et l'Ëvêque d'Angers, en surplis et en chape, marchaient de l'un et l'autre côté ; le Prévôt des Échevins et les Échevins de la ville soutenaient le dais à fond de drap d'or brodé de fleurs de lis. Les Écossais du Roi formaient la garde d'honneur.

Après venait le deuil : les Princes

et Ducs à cheval, les Chevaliers de l'Ordre à pied, leurs queues portées par des pages, et un nombre infini de noblesse avançant deux à deux.

Par le Pont-Neuf, le quai des Augustins et le Pont Saint-Michel, le cortège atteignit Notre-Dame. C'était déjà la nuit. On chanta vêpres et vigile, et chacun se retira.

Le lendemain, à dix heures du matin, eut lieu le service funèbre. L'Évêque de Paris dit la messe ; monsieur d'Hyères fit l'oraison. La cérémonie ne prit fin qu'à deux heures de l'après-midi. Puis le cortège se reforma pour se rendre de Notre- Dame à Saint-Denys en France. Mais la belle ordonnance qu'on avait vue jusqu'ici fut troublée. Une dispute s'éleva entre les Parlementaires et les Évêques

de Paris et d'Angers au sujet de la place que les uns et les autres prétendaient occuper dans l'ordre des funérailles.

Tous, abandonnant la dépouille que traînait le chariot d'armes, voulaient escorter la litière où se dressait l'Effigie, symbole de la royauté vivante. Les Parlementaires observaient que la charge des Evêques était de rendre les derniers devoirs aux restes mortels du Roi et qu'eux seuls devaient se tenir près de l'image de cire qui figure la royauté dans ce qu'elle a d'immuable et de continu.

Une bagarre s'ensuivit ; on faillit en venir aux coups. Les Évêques l'emportèrent enfin, mais les huissiers du Parlement les pressaient si fort par derrière qu'ils leur faisaient perdre leur place, ce dont le peuple s'amusait.

Les prélats s'étant obstinés à rester près de l'Effigie, il ne s'en trouva aucun pour livrer la dépouille aux Religieux de Saint- Denys qui étaient venus la chercher au carrefour de la Croix-qui-penche. Ce fut monsieur de Vitry qui leur fit la remise du cadavre. Mais le bruit courait parmi eux que le corps de Sa Majesté avait été mal embaumé et que les grandes chaleurs n'ayant pas permis de le garder dans sa chambre, on l'avait depuis longtemps enterré. Monsieur de Vitry les rassura, leur disant que s'ils s'approchaient, ils reconnaîtraient à l'odeur qu'il n'y avait point de feinte et que les plus grands Rois n'étaient pas d'autre étoffe que les moindres hommes de la terre.

Après cette longue journée on se sépara de nouveau, pour revenir le len-

demain rendre les derniers devoirs.

Le lendemain, le corps fut descendu dans le caveau. Le cardinal de Joyeuse vint lui jeter de la terre et la dernière eau bénite. Puis il s'assit d'un côté de la fosse, le maître des cérémonies de l'autre. Entre eux se tenait un héraut d'armes, qui appela l'un après l'autre tous ceux des gentilshommes qui portaient les pièces d'honneur. Tour à tour ils vinrent déposer sur le cercueil, dans la fosse, les éperons dorés, les gantelets, l'écu, la cotte d'armes, le heaume, le fanion, l'épée et la bannière, la main de justice, le sceptre et la couronne close à l'impériale. Cela fait, monsieur le grand Maître frappa la terre de son bâton et dit à voix basse : « Le Roi est mort. » Puis le roi d'armes, faisant trois pas jusqu'au

milieu du chœur, reprit la même parole et dit à haute voix : « Le Roi est mort ! Le Roi est mort ! Le Roi est mort ! Priez tous Dieu pour son âme ! » Chacun se mit à genoux, le temps de trois patenôtres ; après quoi, le grand Maître reprit son bâton et dit : « Vive le Roi ! » Et le héraut reprenant la parole cria encore par trois fois : « Vive le Roi ! Vive le Roi ! Vive le Roi Louis treizième de ce nom, Roi de France et de Navarre, très chrétien, notre très souverain Seigneur et bon maître, auquel Dieu donne tiès heureuse et très longue vie ! »

Les tambours, les trompettes, les hautbois, les flûtes et les fifres commencèrent de sonner. Les gentilshommes reprirent les pièces qu'ils venaient de

déposer, et tout le inonde se rendit dans la grande salle où trois longues tables étaient dressées pour le festin funèbre.

Cette fois, le Roi était bien mort.

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