‹ La tragédie de RavaillacChapitre 16 sur 17 · JEAN-FRANÇOIS RAVAILLAG AUX MAINS DES JUGES ET DU BOURREAU · texte numérisé non relu

JEAN-FRANÇOIS RAVAILLAG AUX MAINS DES JUGES ET DU BOURREAU

Que Jésus en mon cœur Soit toujours le vainqueur.

Ravaillac.

Durant trois interrogatoires Ravaillac mit son cœur à nu. Il raconta devant ses juges ses visions, ses hésitations, ses doutes, ses trois voyages d'AngouIême à Paris, ses démarches pour voir le Roi, l'avertir avant de le frapper, le supplier au nom de Dieu de ne pas faire la guerre au Pape et de restituer dans sa puissance première l'Église catholique, apostolique et romaine, enfin son dernier départ, sa fuite jusqu'à Étampes, et comment sa résolution funeste lui était revenue à l'entrée de la ville, au pied de VEcce Homo.

Lui si calme, si sûr de lui, presque arrogant dans sa confiance aussitôt le coup porte, il fléchit, s'attendrit, retourne à ses scrupules, à son éternelle inquiétude. Il avoue qu'il se repent d'avoir commis son forfait, et laisse enfin échapper la grande angoisse de son cœur, à savoir que c'est peut-être le Diable qui l'a tenté. Il dit :

— J'ai agi d'un mouvement téméraire, et contre Dieu. Je n'ai pu résister. L'homme ne peut s'empêcher du mal.

Puis tout de suite, la divine espérance l'arrête au bord du désespoir :

— Dieu me pardonnera, s'écrie-t-il, et il me fera participer, moi aussi, aux communions que les religieux et religieuses et tous les bons catholiques font par toute la terre.

S'étant ainsi remis aux mains de la Miséricorde éternelle, il se désintéresse du jugement humain. C'est à peine s'il se défend contre des témoins mensongers. Le Père d'Aubigny confronté soutint qu'il ne l'avait jamais vu et que ses dires touchant un entretien qu'ils auraient eu ensemble étaient des rêveries de son esprit troublé.

— Aux enseignes, lui répondit Ravaillac, que vous me donnâtes un sou, que vous avez emprunté à un Père qui était là !

Mais l'autre se défila dextrement :

— Comment un Jésuite, dit-il, pour* rait-il donner de l'argent puisqu'il n'en porte jamais?

L'accusé n'insista pas.

Alors le Président s'avisa de lui dire

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qu'on avait dépêché un exprès à Angoulême pour ramener son père, sa mère et ses autres parents, et que, s'il refusait de révéler autre chose que ce qu'il avait déjà déclaré, la Cour était résolue à les faire périr cruellement, ainsi que l'y autorisaient les lois divines et profanes en un crime si énorme et d'aussi grande conséquence que le sien.

— Les lois divines ni les humaines n'autorisent une cruauté si grande, répliqua le malheureux.

Le Président lui opposa le texte de quelque concile. Il se tut, baissa la tête, on vit des larmes dans ses yeux.

Mais ni sa vie ni sa douleur n'intéressaient personne. Des robins, des hommes de loi ne pouvaient rien comprendre à son ingrate aventure, et le populaire

moins encore. On ne lui demandait qu'une chose, c'était le nom de ses complices et de ceux qui l'avaient poussé.

On voulait savoir si la Reine, d'Épernon, les Jésuites ou bien les Espagnols n'avaient pas armé son bras :

Il répondit :

— Si j'avais été induit par quelqu'un de France ou d'Étranger, et tant abandonné de Dieu que de vouloir mourir sans le déclarer, je ne croirais pas être sauvé ni qu'il y eût paradis pour moi, parce que ahyssus abyssum comme j'ai appris des prédicateurs de Notre-Seigneur, un abîme de péchés en attire un autre, et partant ce serait redoubler mon offense que le Roi, spécialement la Reine, et toute la maison de France, les princes, la cour, la noblesse et tout le

peuple soit porté à mon occasion offenser Dieu, leur esprit demeurant en inquiétude perpétuelle, soupçonnant injustement tantôt l'un et tantôt l'autre.

Mais il a beau dire et redire « que jamais, qui que ce soit ne l'a ni conseillé ni persuadé ; qu'il n'a fait la confidence de son projet à personne et qu'il ne voudrait être si abandonné de Dieu d'avoir commis son crime pour tout autre sujet que celui qu'il a cru que le Roi voulait faire la guerre au Pape » ; il a beau supplier tout le monde « de croire que tout est venu de lui et de n'en regarder ni de l'œil ni de l'âme personne de mauvaise volonté », on refuse toujours de le croire et ses juges s'entêtent à l'admonester au nom de son salut éternel de dire la vérité tout entière.

Nouvelle angoisse, nouveau scrupule pour cet esprit toujours si prompt à découvrir le péché ! Ces magistrats, et derrière eux tout ce peuple qui s'abuse en lui associant dans le crime des personnes innocentes, pèchent aujourd'hui par sa faute, et ce péché qu'ils commettent vient le charger devant Dieu d'une responsabilité nouvelle, l'accabler d'un crime nouveau ! Il se refuse à comparaître devant le Juge éternel avec ce poids sur les épaules ; il ne veut pas que ce péché tourne encore contre lui-même d'avoir laissé autour de lui tous les gens en incertitude et pouvant s'accuser injustement les uns les autres. Toute la nuit il réfléchit sur ce cas, et le lendemain il déclare avec solennité « qu'il n'y a nulle apparence qu'il ait été séduit par argent

OU suscité par des gens ambitieux de la couronne de France, car si tant est qu'il eût été porté par argent ou autrement, il ne fût pas venu trois fois exprès d'Angoulême à Paris, distant l'un de l'autre de cent lieues, pour donner conseil au Roi de ranger à l'Église catholique, apostolique et romaine, ceux de la Religion prétendue réformée. Qui a la volonté de tuer autrui par argent, et qui s'est laissé malheureusement corrompre par avarice pour assassiner son Prince, ne va pas l'avertir comme il a fait trois diverses fois, ainsi que le sieur de La Force, capitaine des gardes, l'a reconnu au procès. Aussi sent-il son âme déchargée de la faute qu'on commet erronément de penser qu'autre que lui l'ait porté à commettre l'homicide qu'il a toujours confessé ».

Ces subtilités de conscience ne firent l'effet que de nuées derrière lesquelles il abritait ses mensonges. Le Président lui remontra qu'il affichait la religion pour faire croire à quelque mission divine. On ouvrit devant lui le petit cœur de Cotton que le chanoine Guillebaud lui avait donné autrefois et qui devait contenir un morceau de la vraie Croix.

Le cœur ouvert se trouva vide.

Ce cœur qu'il portait depuis dix ans, croyant porter avec lui un débris inestimable, ce n'était qu'un morceau de cire ! A qui donc se fier désormais? Tout, dans sa funeste vie, n'était-il qu'illusion, mensonge, un rêve creux comme ce cœur 1

Les juges s'acharnaient sur lui et sur

sa fausse relique, et sur ce zèle pour la religion dont il faisait tant d'éclat et qui était aussi trompeur que le morceau de la vraie Croix qu'il disait porter à son cou. Il répondit à ces insultes que l'imposture retomberait sur ceux qui l'avaient dupé, et que si le cœur était vide, il ne fallait pas s'en prendre à lui mais à ceux qui le lui avaient donné.

Tout conspirait à sa perte, et sa délicatesse même. Le sentiment profond qui l'avait fait s'abstenir de communier le jour de Pâques et le tint debout derrière sa mère au moment de la communion, ce trait mystique éblouissant qui jette sur son visage sombre un pur rayon du ciel, devient une arme pour le tuer. Pourquoi n'a-t-il pas communié? S'il n'a pas

eu recours à l'hostie comme à l'unique moyen de changer sa funeste volonté, n'est-ce pas la preuve éclatante qu'il était bien résolu de persévérer dans sa mauvaise entreprise?

Ce raisonnement le déconcerte un instant, mais il se reprend aussitôt. Il explique sa pensée secrète, l'intime raison pour laquelle il n'a pas voulu communier, réellement et de fait, au précieux corps de Notre-Seigneur, mais comment avant de partir il entendit la sainte messe, croyant que la Communion que sa mère faisait ledit jour était suffisante pour elle et pour lui.

Comment pourraient-ils s'entendre, ces robins et ce mystique ! Ces juges qui lui objectent que puisqu'il était en péché et en danger de damnation, il ne pou-

vait participer à la grâce de Dieu et à la communion des fidèles chrétiens, et lui qui leur répond humblement :

— J'ai été emporté d'un mouvement particulier contraire à la volonté de Dieu, auteur de tout bien et vérité, mais je compte sur sa miséricorde pour me pardonner mes fautes, Dieu étant plus puissant pour dissoudre le péché, moyennant la confession et l'absolution sacerdotale, que les hommes pour l'offenser.

Je prie la sacrée Vierge Marie, Messire saint Pierre, Messire saint Paul, Messire saint François, en pleurant, Messire saint Bernard et toute la cour céleste au Paradis d'être mes avocats et intercesseurs envers la Sacrée Majesté, afin qu'Elle impose sa Croix entre ma mort, '< le jugement de mon âme et l'enfer, espé-

rant de la sorte être participant des mérites de la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Et sur cette prière son interrogatoire s'acheva.

On était pressé d'en finir. Le peuple dénonçait trop de gens. Le 27 mai, la Grand' Chambre, la Tournelle et celle de l'Édit rassemblées procédèrent au jugement définitif du procès.

La Cour se demanda quelque temps si on appliquerait la question au condamné avant de le mener en Grève. La procédure accoutumée semblait y être opposée, attendu que la torture ne s'applique au criminel avant son dernier jugement, que pour tirer la preuve de son crime, ce qui dans l'occurrence semblait tout à fait superflu. Mais M. de La Guesle, procu-

reur général du Roi, opina pour la question.

Il lui était arrivé naguère une fâcheuse aventure. Revenant de sa maison des champs, il avait eu la malechance de rencontrer sur la route de Paris à Saint- Cloud un pauvre frère qui cheminait ; il l'avait pris en croupe, introduit près du Roi, et sous ses yeux le Jacobin, tirant de sa manche un couteau, avait éventré Henri III.

De cette histoire La Guesle gardait un souvenir mal fait pour l'incliner à l'indulgence. Dans les archives du Parlement il découvrit un vieil arrêt condamnant un malheureux qui avait attenté par le poison aux jours du roi Louis XI, à subir la question par trois fois différentes avant d'être mené au supplice.

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Au VU de cet arrêt, la Cour ordonna que Ravaillac y serait aussi appliqué. Et La Guesle obtint par surcroît qu'on ajouterait à son tourment les tenailles, la poix, l'huile, le plomb fondu, la résine brûlante et le soufre.

Lorsque tout le monde fut d'accord on rédigea le jugement.

C'est une pièce qu'il faut lire dans le texte original :

« Vu le procès criminel fait par les pré- « sidents et conseillers à ce commis à « rencontre de François Ravaillac, prati- « cien de la ville d'Angoulême, a déclaré « et déclare ledit Ravaillac, dûment « atteint et convaincu du crime de « lèse-majesté divine et humaine au pre- « mier chef, pour le très méchant, très a abominable et très détestable parri-

« cide commis en la personne du feu Roy « Henri IV®, de très bonne et très louable « mémoire. Pour réparation duquel l'a « condamné et condamne faire amende « honorable devant la principale porte « de l'Église de Paris, où il sera mené et « conduit dans un tombereau ; là, nu, « en chemise, tenant une torche ardente « du poids de deux livres, dire et dé- « clarer que malheureusement et pro- « ditoirement il a commis ledit très « méchant, très abominable et très détes- « table parricide, et tué ledit seigneur « Roy, de deux coups de couteau dans « le corps, dont se repent, demande parce don à Dieu, au Roy et à Justice ; de « là conduit à la place de Grève, et sur « un échafaud qui y sera dressé, tenaillé

« aux mamelles, bras, cuisses et gras

« des jambes, sa main dextre y tenant « le couteau duquel a commis ledit parce ricide, ars et brûlé à feu de soufre, et « sur les endroits où il sera tenaillé, « jeté du plomb fondu, de l'huile bouil- « lante, de la poix résine brûlante, de la a cire et soufre fondus ensemble. Ce « fait, son corps tiré et démembré à « quatre chevaux, ses membres et corps a consommés au feu, réduits en cendres, a jetés au vent. A déclaré et déclare tous « et chacuns ses biens acquis et confis- « qués au Roy. Ordonné que la maison a où il a été nay sera démolie, celui à a qui elle appartient préalablement ina demnisé, sans que sur le fond puisse à « l'avenir être fait autre bâtiment. Et « que dans quinzaine après publication a du présent arrêt à son de trompe et

« cri public en la ville d'Angoulême, son « père et sa mère videront le Royaume « avec défense d'y revenir jamais, à « peine d'être pendus et étranglés sans « autre forme ni figure de procès. A fait « et fait défenses à ses frères, sœurs, « oncles et autres de porter ci-après le a nom de Ravaillac, leur enjoint le « changer en autre sous les mêmes « peines. Et avant l'exécution dudit « Ravaillac, ordonne qu'il sera appliqué « à la question pour la révélation de « ses complices. »

Un détail restait encore à fixer.

Le Parlement délibéra s'il ne convenait pas d'employer, pour la question, des procédés extraordinaires et même de recourir à ceux des pays voisins et, par exemple, à la baratte, fort en usage à

Genève. Là dedans le corps s'affaissait, coulait en bas de son propre poids, se pressait à mesure que la machine devenait plus étroite, de telle sorte que les épaules rejoignaient les talons avec des douleurs lentes et cruelles, sans que le corps perdît rien de ses forces, car en moins de quatre heures il pouvait être refait pour supporter le même tourment.

On s'accorda pour reconnaître que la baratte offrait de grands avantages, mais elle était d'invention huguenote, et pour cela fut écartée.

Un certain Balbani, fameux pour avoir inventé des citernes nouvelles, avait forgé lui aussi un artifice en forme de beurrière ou d'obélisque renversé, qui ne laissait quasi rien à envier en perfection cruelle à la machine de Genève.

La Reine recommanda vivement ce Balbani aux commissaires. Elle leur fit savoir également qu'un boucher se présentait pour écorcher le meurtrier tout vif et promettait de le laisser vivre longtemps encore après qu'il serait* dépouillé. Mais tout en louant l'affection d'une princesse si pénétrée de douleur, la Cour déclina ces propositions et résolut de s'en tenir aux moyens accoutumés, sans mendier à personne ce dont, grâce à Dieu, nous étions suffisamment pourvus.

Ce détail ainsi réglé, les juges levèrent la séance pour laisser la place au bourreau.

Le Régicide fut mandé dans la Chambre de la Buvette, devant messieurs les Présidents et plusieurs des Conseillers. Le greffier lui lut son arrêt et l'exhorta, pour éviter le tourment de la question, à confesser qui l'avait induit, persuadé et fortifié dans son crime. Une fois encore il répondit que a par la damnation de son âme, il n'y avait eu homme ni femme, ni autre que lui qui l'ait su »,

Il fut donc mis à la question.

Le bourreau et ses aides retendirent sur des sangles et on lui appliqua les brodequins. C'étaient deux planchettes gar-

nies de petits matelas, entre lesquelles on emprisonnait les jambes et que l'on serrait avec des cordes. Après quoi on enfonçait, à hauteur des genoux et des chevilles, des coins que l'on chassait à grands coups de maillet, comme si l'on eût fendu du bois.

Le bourreau enfonça le premier coin.

L'infortune s'écria :

— Que Dieu ait pitié de mon âme, lui fasse pardon de ma faute et non pas d'avoir recelé personne !

On lui glissa le deuxième coin. Il poussa de grandes plaintes, au milieu desquelles il disait :

— Je suis pécheur et ne sais autre chose.

On enfonça le coin davantage :

— Mon Dieu ! se prit-il à gémir accep-

tez cette pénitence pour les grandes fautes que j'ai faites en ce monde ; recevez cette peine pour la satisfaction de mes péchés. Par la foi que je dois à Dieu, je ne sais autre chose. Ne me faites pas désespérer de mon âme.

Au troisième coin, il demeura comme pâmé. On lui porta du vin à la bouche : ses dents étaient si serrées qu'il ne put le recevoir. On relâcha les brodequins, on jeta sur lui de l'eau, on lui fit prendre du vin, on l'étendit sur un matelas où il demeura jusqu'à midi.

Quand la force l'eut un peu repris, l'exécuteur le conduisit à la Sainte-Chapelle. Il y fut lié à un pilier, puis on lui porta son dîner, et tandis qu'il se réconfortait d'un peu de viande et de pain, le greffier l'admonestait encore, au nom

de son salut éternel, de révéler qui l'avait poussé.

A ce moment, les docteurs en Sorbonne commandés pour l'assister, MM. Gamache et de Filsac, arrivèrent.

Eux aussi le tourmentèrent pour lui faire avouer ses complices.

Il leur réitéra ce qu'il avait toujours dit, qu'il avait été seul à faire son dessein et à le parfaire, et demanda que le greffier prît par écrit sa confession.

Il paraissait se repentir, avoir laissé là tout orgueil. Mais dans ce cœur plein de ténèbres, la confiance en sa mission n'était pas encore éteinte ! On le vit bien, lorsqu'un instant plus tard, sur les trois heures après-midi, on le tira de la Sainte-Chapelle pour le conduire au supplice. Ordre fut donné aux archers d'em-

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pêcher qu'il ne fût offensé dans la rue par la populace. Il répondit avec hauteur qu'on n'aurait garde de le toucher. Dernier ressaut de sa folie ! En dépit de ses regrets, l'infortuné croyait encore que le peuple lui savait gré du coup qu'il avait porté.

Son illusion dura peu. Dès qu'il parut dans la cour, les prisonniers qui étaient là se mirent à vomir contre lui des imprécations et des blasphèmes, et ils l'auraient étranglé si le guet n'y avait mis bon ordre. A la porte où l'attendait la charrette qui devait le mener en Grève — un tombereau à porter la boue — une furieuse clameur l'accueillit. « Paix, là ! » criaient les archers. Et, par trois fois, ils proclamèrent : « Or, écoutez, de par le Roi ! » ce qui calma un peu l'efferves-

cence du populaire qui se tut pour écouter l'arrêt. Mais quand le greffier vint à ces mots : « ...tué le Roi par deux coups de couteau... » les injures et les cris recommencèrent.

Le tombereau se mit en marche au milieu de la foule hurlante qui voulait le prendre d'assaut. Ah ! que dut-il penser, le pauvre visionnaire, lentement promené dans cette populace ! Comme il s'était trompé ! Le peuple n'était pas avec lui !

Sous le porche de Notre-Dame, il descendit pour l'amende honorable. A genoux, une torche en main, il écouta pour la seconde fois le minutieux programme du supplice qu'il allait subir. Puis il baisa le bout de la torche en signe de repentance, et de là fut conduit à la place

de Grève, où toute la ville se pressait pour assister au spectacle.

A ce moment il glisse au plus profond abîme. Tout orgueil humain l'a quitté.

Debout dans son tombereau, il adjure le Roi, la Reine, Monsieur le Dauphin, la Cour et tout le monde qui peut en avoir reçu préjudice de lui pardonner sa grande faute. Il n'a plus d'espoir qu'en Dieu. Il demande qu'on prie pour lui.

Alors il quitta la charrette pour monter sur l'échafaud.

Sa main droite tenait le couteau dont il avait frappé le Roi.

Cette main parricide fût brûlée à feu de soufre. Une étincelle échappée du foyer s'envola dans sa barbe fauve. Il la chassa de sa main gauche. Et c'est, diton, depuis ce geste, que le bourreau a

l'habitude de couper la barbe aux patients.

Quand sa main ne fut qu'un charbon, on le tenailla au fer rouge, et, comme l'avait demandé le Procureur La Guesle, les valets du bourreau répandirent sur ses plaies, le plomb, l'huile et la poix bouillante, en l'exhortant à confesser la vérité toute nue.

— Jésus Maria ! Jésus Maria ! soupira le malheureux.

Là-dessus, quatre chevaux s'avancèrent pour l'écarteler.

— Hélas ! dit-il à leur vue, on m'a bien trompé quand on m'a voulu persuader que le coup que je ferais serait bien reçu du peuple, puisqu'il fournit lui-même les chevaux pour me déchirer.

Suprême souvenir sans doute des ser-

mons meurtriers entendus à Angoulême.

Et se tournant vers le bourreau, il le pria une fois encore de demander à la foule de chanter le Saline Regina.

Toute la Grève répondit d'une voix qu'il était damné comme Judas et qu'il fallait le faire languir.

Repoussé, rejeté des hommes, il eut recours au confesseur, il implora l'absolution. Le prêtre aussi se déroba. M. de Filsac lui répondit qu'il était en péché mortel et qu'il ne pourrait la lui donner que s'il livrait ses complices.

— Donnez-la-moi au moins à condition, s'écria l'infortuné, au cas que ce que je dis soit vrai. C'est une chose que ni vous ni personne de votre profession ne peut me refuser.

— J'y consens, répondit l'autre, mais

à cette condition qu'au cas qu'il n'en serait pas ainsi, votre âme, au sortir de cette vie que vous allez perdre, s'en aille tout droit en enfer et à tous les diables. Ce que je vous dénonce de la part de Dieu comme certain et infaillible.

— Je l'accepte et la reçois, dit-il, à cette condition.

Les docteurs se découvrirent et lui donnèrent la communion avec les prières accoutumées. Puis ils entonnèrent le salut. Mais la foule se mit à crier qu'il ne fallait pas de prières pour un pareil misérable et les docteurs l'abandonnèrent.

Le greffier encore une fois lui demanda s'il était bien vrai que personne n'eût pris de part à son horrible forfait, et le pressa de décharger sa conscience en dénonçant ceux qui l'avaient poussé,

alléguant que l'indignation du peuple, si grande contre lui, montrait bien ce qu'on pensait de son crime.

— J'en suis bien marri, dit-il, mais que veut-il que j'y fasse? Que me demandez-vous aussi tant? Je vous l'ai déjà dit et vous le dis encore : il n'y a que moi qui l'ai fait.

Alors, dit le procès-verbal, le supplice commença.

Il fut couché sur une claie, le corps solidement attaché à deux piquets plantés au milieu de l'échafaud. Pendant une demi-heure environ, l'exécuteur fit tirer les bêtes sans parvenir à disjoindre ces membres puissamment assemblés. A chaque tirade des chevaux, les flancs du misérable donnaient rudement contre les pieux ; à chaque coup, une côte se rompait.

Une des bêtes étant fourbue, un gentilhomme offrit sa monture. La bête était vigoureuse, elle emporta une cuisse.

A la troisième reprise, Ravaillac rendit l'esprit.

Le bourreau acheva de le démembrer avec sa hache pour en jeter les quartiers au feu. Mais le peuple se rua dessus. Les laquais passant les barrières lui donnèrent cent coups d'épée. On vit une femme planter ses ongles et puis ses dents dans cette chair. II n'y eut fils de bonne mère qui n'en voulût avoir sa part. On le coupa en autant de morceaux qu'il y a de rues à Paris. Les Suisses en brûlèrent une pièce devant le Louvre, sous les yeux de la Reine. Les enfants eux-mêmes en firent des feux de joie ; et quelques paysans des alentours de Paris,

ayant trouvé moyen d'avoir quelque lopin de ses entrailles, les traînèrent, pour les y brûler, jusque dans leurs villages.

II ne resta plus sur la Grève que la chemise à jeter au feu.

Telle fut la fin de ce supplice, durant lequel, dit un témoin, il n'y eut de pause que pour donner le temps au bourreau de respirer, au patient de se sentir mourir, et aux théologiens de l'exhorter à dire la vérité.

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