‹ La tragédie de RavaillacChapitre 8 sur 17 · RAVAILLAC SE MET EN ROUTE POUR LA SECONDE FOIS · texte numérisé non relu

RAVAILLAC SE MET EN ROUTE POUR LA SECONDE FOIS

On était aux approches de Noël. C'est le temps de l'effroi et des longues veillées. On voit sortir le loup du bois et les nouvelles vraies ou fausses courir à travers la campagne. De paroisse en paroisse, de clocher en clocher la légende s'était répandue que le Béarnais préparait pour la Noël prochaine une Saint- Barthélémy de tous les bons catholiques. Les troupes qu'on levait partout en ce moment dans le royaume, pour soutenir en Allemagne les alhés protestants du Roi, donnaient du corps à la rumeur. Dès qu'il tomba sur Angoulême, Ravaillac

recueillit ce bruit avec l'avidité d'un homme qui cherche partout autour de lui des aliments à sa passion. Il l'a dit expressément : « Une des circonstances qui m'a induit et aidé à la tentation a été d'autant que le Roi n'avait voulu que justice fût faite de l'entreprise des Huguenots de tuer tous les catholiques le jour de Noël dernier. »

Il part, il arrive à Paris, il essaie d'entrer au Louvre. Les archers ne l'y laissent pas pénétrer. Il insiste. On le conduit à M. de Bellingreville, le prévôt de l'Hôtel, qui lui dit pour l'écarter que Sa Majesté était malade.

Sans se lasser, deux fois encore il tente d'arriver jusqu'au Roi. On le remet aux mains des gardes, qui l'amènent devant M. de Castelnau.

— Monsieur, lui dirent les archers, voici un homme qui veut entrer à toute force dans la chambre de Sa Majesté. Il prétend qu'il a des choses à dire et qu'il ne peut confier qu'à Elle-même. Nous l'avons fouillé et visité partout et ne lui avons rien trouvé.

Sur quoi M. de Castelnau alla chercher M. de La Force, son père, dans le cabinet du Roi, pour lui montrer le pers-onnage.

La Force lui trouva l'air d'un papault et d'un catholique à gros grain, et comme il n'en put rien tirer, il revint demander au Roi ce qu'il voulait qu'on en fît.

— C'est un de ces métarulatiques qui ont l'esprit troublé et s'imaginent avoir des visions, répondit Sa Majesté. Qu'on le fasse encore fouiller et, si on ne lui

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trouve rien, qu'on le chasse et qu'on lui défende sous peine des étrivières d'approcher du Louvre ni de ma personne.

— Sire, répondit La Force, Votre Majesté peut m'ordonner ce qu'elle voudra, mais sur cela je n'en ferai rien, et je crois devoir le remettre entre les mains de la justice.

Mais le Roi lui commanda si expressément de laisser aller cet homme qu'il fut contraint d'obéir.

Il retourna dans la salle des gardes, fit fouiller le prisonnier une seconde fois, et n'ayant rien trouvé sur lui il le renvoya du Louvre.

Où aller, sinon chez les prêtres?

Que faire, sinon chercher conseil auprès

d'eux? Tour à tour on le voit, le triste

J Angoumoisin, aux Feuillants, chez son

ancien Provincial, le Père Marie-Madeleine, à Saint-Séverin, chez le curé qu'il avait sans doute connu quand il habitait rue de la Harpe ; aux Jacobins, où il demande à deux Pères qu'il rencontre si un confesseur est tenu de révéler la confession de quelqu'un qui aurait déclaré avoir été tenté de tuer un roi. Les Religieux, étonnés d'une question si étrange, le renvoient au Père d'Aubigny, fameux Jésuite et fort expert en matière de conscience, qu'une fois déjà, on s'en souvient, au temps de son premier séjour, il avait essayé de voir.

Le Jésuite habitait toujours la riche maison conventuelle de la Porte Saint- Antoine. Ravaillac l'aborde au sortir de sa messe, le met au fait de ses visions, et tirant de sa poche un petit couteau

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ébréché sur lequel étaient gravés un cœur et une croix, il lui dit cette parole ambiguë : « Que le cœur du roi devait être porté à faire la guerre aux huguenots. » A quoi le Père repartit que s'il avait quelque chose à dire au Roi, il devait s'adresser à l'un de ses gentilshommes, mais qu'à en juger par sa mine il avait eu plutôt des imaginations que des visions.

— Otez tout cela de votre esprit, lui conseilla le bon Père ; dites des chapelets, mangez de bons potages et retournez en votre pays.

Et sur ces mots il lui donna un sou, qu'il emprunta d'un autre religieux.

Pendant des jours et des semaines, le malheureux obsédé cherche passionnément quelqu'un qui l'introduise au

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Louvre. Vains efforts, peine perdue ! Son air, son allure, ses paroles, tout inquiète en cet homme et partout on le repousse. Chez madame d'Angoulême on lui ferme la porte ; chez le cardinal du Perron il ne réussit à parler qu'aux aumôniers, qui réconduisent. Chez la reine Marguerite, le vieux du Terrail, écuyer, lui déclara sans ambages que pour parler au Roi il fallait être noble et honnête homme.

— Suis- je pas honnête homme? dit-il.

C'en est fait, il n'entrera pas au Louvre, il n'aura pas audience, et l'on se prend à rêver : s'il avait pu parler au Roi, s'il avait pu le voir en tête à tête un moment, peut-être eût-il été retourné, sa volonté toute changée. Le charme était si fort chez ce Prince qui possédait jusqu'au génie le don de dire

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à chacun et en toute circonstance le mot qui entraîne ou qui apaise ! Ravaillac en eut-il un obscur sentiment? On relève dans son procès cette réflexion mélancolique : « Peut-être, si j'avais parlé au Roi, j'aurais perdu ma tentation peu après. »

Enfin après tant de démarches, un jour, près de Saint- Innocent, il rencontre celui qu'il cherchait.

Sa Majesté était dans son carrosse.

— Sire, cria-t-il en s'approchant, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de la sacrée Vierge Marie, que je parle à vous !

Mais un valet de pied le repoussa de sa baguette.

A partir de ce moment il erre comme un chien perdu. Il va mendier sur la

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route de Paris à Saint- Denis, puis plus rien, on perd sa trace jusqu'au jour oii il reprend le chemin de son pays.

Sans doute ce long voyage, cette longue marche à pied de Paris à Angoulême sur les routes durcies — on était en plein hiver — apaisa sa fièvre un moment. Sitôt qu'il fut arrivé, il se rendit aux Cordeliers, alla trouver Gilles Osère, |:|

ancien gardien du couvent de Paris, et r;

lui fit part de ses visions et de ses méditations, ajoutant qu'à son avis Notre- ijl Seigneur voulait réduire à la religion jll catholique, apostolique et romaine ceux de la Religion prétendue réformée. Ledit • gardien lui répondit qu'il n'en fallait jll point douter.

Peu de jours après, le premier dimanche de Carême, il retournait aux

Cordeliers. Un religieux de l'Ordre, dont il n'a jamais dit le nom, le reçut à confesse. Il s'accusa d'avoir commis un homicide par intention. Le confesseur ne lui demanda pas qui donc il avait voulu tuer, et lui donna l'absolution.

Ravaillac entendit la messe et se réconcilia avec Dieu.

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