‹ La tragédie de sainte AgnèsChapitre 6 sur 65 · ACTE I. II · texte numérisé non relu

ACTE I. II

De sçavoir le sujet pour lequel il soupire.

Vingt jours sont jà passez cjuHl n'a point de repos,

Ne cessant d'invoquer la cruelle Atropos ;

Mais il cache son mal, car, si tost qu'il m'avise ,

D'un air calme et serain son visage il déguise.

Il me le faut surprendre et le supplier tant ,

Que son dueil si couvert il m'aille racontant ,

Sans en retenir rien au fond de son courage ;

Aussi pour ce sujet j'entreprens ce voyage.

Vous n'aurez rien gaigné de vous estre caché.

Car je vous tiens après vous avoir bien cerché.

Pourquoy, mon cher amy, si vostre ame est malade ,

Pourquoy le celez à moy votre Pylade?

Hé! que vous ai-je fait? vous ai-je esté trompeur?

Suis-je un amy du temps, charlatan et mocqueur?

En ce siècle pervers , où presque chacun use

De manquement de foy, de finesse et de ruse,

Avez-vous pas cogneu ma grand' fidélité,

Et comme à vostre bien je suis du tout porté?

Martian.

Certes je l'ay cogneu, j'en ay du tesmoignage En mille bons effets , et non en vain langage, Qui ne sert qu'à piper les esprits plus loyaux, Ainsi comme au sifflet on pipe les oyseaux.

Censorin.

Puis donc qu'il est ainsi , hastez-vous de me dire L'ennuy pour qui je voy que vostre cœur soupire ,

Qu'est-ce que vous pensez.^ Faites le moy sçavoir, Car de retarder plus je n'ay pas le pouvoir, Joint que l\jffectiou que vous m avez promise Vous oblige à n'user envers moy de remise.

Martian.

Plustost que d'y manquer j'endurerois la mort. Doncqucs je vous diray que l'amoureux effort Que m'ontfaitdeuxheauxyeuxest l'ennuy qui m'outragâ Et qui fait que je hante en ce rocher sauvage, N'ayant pour compagnie autre que mon penser, Qui fait devant mon ame à tous coups repasser Ces doux flambeaux d'amour tout de la mesme sorte Qii'une-fois je les veis en sortant de ma porte.

Censorin.

Ayant bien entendu vosîre plaintif discours, Je reconnois assez que le dieu des amours Vous a blessé le cœur, pour quelque beauté rare, Qu'à la douce Venus peuî-estre l'on compare: Car autrement je croy que vous ne seriez pris Dans les filets d'Amour, sinon d'une Cypris ; Ce qui me le fait dire est que j'ay cognoissance Que nulle cy devant n'avoit eu la puissance D'assujettir à soy vostre rebelle cœur, Qui contre ces plaisirs estoit tousjours vainqueur.

Martian.

Ce que vous avez dit n'est que trop véritable.

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