ACTE I
Qu'elle vous fist après vostre douce semonce De vous donner son cœur?
Martian.
0 souvenir amer, Et qui ne fait sinon ma douleur renflamer! Voicy ces propres mots : « Retire îoy, poussière , Retire toy de moy; va, retourne en arrière , Et ne viens m' affliger de ton fascheux devis , Car un autre amoureux tous mes sens a ravis , Je porte ces faveurs de fine orphevrerie , Et nul autre que luy n'aura la seigneurie De mes affections tandis que je vivray En ces terrestres lieux : car, pour dire le vray, Il est si grand seigneur que nul ne le surpasse. Soit en biens de fortune ou biens de bonne grâce; Bref, il est du bon heur si bien accompagné , Que s'il estoit de moy tant soit peu dédaigné , Pour vous mettre en son lieu, chacun me pourrait dire Avoir quitté le bon pour m'attacher au pire. » Voila, mon cher aniy, comme ceste beauté Par ses rudes propos me monstra sa fierté , Qui me sceut tellement de toutes parts atteindre, Que depuis je n'ay fait que soupirer et plaindre, M' estant pour ce sujet en ce lieu retiré , Qui semble estre basty pour un cœur martyre D'ennuis et de malheurs.
l6 SAINTE AGNÈS.
Censorin,
Amy, la solitude Ne nous délivre pas de cestc servitude Qui vous tient arrcsté , plustost elle nous perd, Et croyez-moy qui suis en ces choses expert, Car maintes fois j\iy fait certaine expérience Que les lieux reculez et sacrez au silence Ont une grande force à nous faire imprimer L'objet que Cupidon tasche à nous faire aimer; D^autant que nostre esprit de nature divine. N'ayant d'autre action, sans cesse s'imagine En cent mille façons cet agréable objet. Duquel le dieu d'amour le veut rendre sujet ; Et se l'imaginant sans que rien s'y oppose. De l'objet et de luy ce n'est plus qu'une chose ; Si bien qu'à l'advenir il est fort mal aisé Que l'un se voye plus de Vautre divisé.
Martian.
Ce que vous avez dit, cher amy, je ne nie. Mais qui peut résister contre ceste manie ?
Censorin.
Sans doute que chacun s'y trouve bien confus, Mais escoutez, amy, pour un petit refus D'une jeune fdlette il ne faut tout sur l'heure Désespérer d'avoir la fortune meilleure.