PREMIÈRE PARTIE
guère, et. pour nous, laissez-nous dans le repos. Que vous importe que nous soyons ceci ou bien cela?... Vous êtes un malheureux et moi aussi... Si je cherchais à vous révéler tout entière- les choses réelles, et votre ennui, et vos mélancolies, et les désirs dont vous ne vous rendez pas compte, vous me haïriez trop bientôt, ou bien vous frémiriez, et tout à coup, vous ne voudriez plus m'abandonner!... Mais restons chacun dans la p;iix et continuons à nous ignorer complètement comme autrefois. Tout à l'heure nous repartirons, et vous, avec des cris violents, vous me poursuivrez de ce lieu sur le chemin... Oui, pourquoi vous dirais- je ce que nous sommes? Si je vous donnais sur nous-mêmes quelques notions, quelle sorte d'usage en feriez-vous? Comment vous en serviriez-vous? A quel emploi les destiner h-/. vous? Je vous le demande?... Nous sommes des gens qui allons d'un bout de la terre à l'autre bout... Et afin de vous renseigner, que pourrais-je ajouter de plus? Rien, rien du tout...
LA POUILLE déjà émue.
Oh! je comprends maintenant ce qu'il veul dire... Vous êtes probablement des chemineaux?
El vuiis vous louez pour une semaine OU DOUT un
mois, à des fermiers qui ont du travail dans les
champs ou bien à dos entrepreneurs, ou bien à d'autres... Vous menez une vie de hasard, selon les temps... Tantôt au nord, tantôt au sud, vous changez de pays avec les jours... N'est-ce pas là votre occupation, avouez-le moi?...
LE CHRIST
Elle dit vrai. Oui, c'est bien celte chose que nous faisons... Nous sommes les ouvriers bons à toutes les tâches, et non pas seulement à celles-ci, mais à beaucoup d'autres encore... Et en effet, au hasard de la vie et de l'époque, nous cheminons vers telle ou telle latitude. . . Nous ne nous appartenons pas, entendez-vous !... Il n'est personne qui ne puisse nous utiliser pour quelque ouvrage... Et ainsi nous aidons les hommes dans les pays...
LA POUILLE avec une pitié attendrie.
Est-ce depuis une longue période d'ans que vous menez cette existence humble et errante?... et que vous n'avez pas de domicile? même pas une grange avec une botte de paille aiguë?... et que vous avez tout quitté et tout laissé?... et que vous êtes des étrangers là et ailleurs?... et que vous n'êtes nulle part chez vous, allant d'une partie de la terre à celle qui en est le plus éloignée?... et que vous n'avez plus d'amis, plus de
PRKMIKUi: PARTIE Si
patrie, plus de parenla, plus rien au monde?...
F : 1 1 e B'arrêtfl dans un état d'émotion intense. Elle considère le <;hiist el SM compagnons avec une tri>te--e pleine de compassion. Tous wml émas, Bauf les buveurdu fond, qui ricanent.
LE CHIUST
En effet, voilà l)icn longtemps que nous allons... Et nous en avons vu des terres dans lesquelles, malgré toute leur étendue, nous n'avons pas trouvé un gîte pour nous... E1 il en est passé beaucoup d'hommes près de nous, dont pas un seul ne nous a secourus, parmi lesquels il ne s'en esl pas tevé un avec un air de bienveillance et d'amitié... El voilà des temps et des temps que nous marchons...
Là POUILLB
Oh! comme je vous plains, malheureux!... El moi qui me croyais si misérable !... Mais vous, que vous êtes dans la peine el la douleur!... D'ail Feurs, rien qu'à voir votre aspect, il faul bien toui de
suite comprendre voire affliction... Voiei. qu'à
ni. je me trouve comblée de joies !... Quoi !
vous êtes démunis de tout au monde?...
LE CHRIST dan- HO grand élan fraternel.
Je vais te dire, Marie, écoute-moi bien : non-
o2 LA TRAGÉDIE DU NOUVEAU CHRIST
ne sommes pas si pauvres que nous le paraissons. Car, en somme, nous avons assez pour subsister, et, puisque cela peut suffire, soyons contents... Mais, en outre, nous sommes possesseurs de biens précieux...
LA POUILLE étonnée.
Je vous écoute,... mais je ne comprends pas ce vous dites...
LE CHRIST souriant.
N'est-ce pas une possession d'un prix inestimable que celle d'une sagesse suffisante pour vivre en paix?.,. Beaucoup qui ont acquis des terres d'un vaste espace ne régnent pourtant pas sur leur corps dont l'étendue est néanmoins^ si limitée !... Et dans ce cas combien ils sont moins riches que nous!... Yoilà ce qui fait notre joie, entendez- VOUS?... (Il se tourne ici vers Marie, avec une passion subite.) 0 Marie ! ô chère et sainte femme ! ô mon amie ! Je me découvre à vous sans restriction ; et je me laisse aller à vous parler; et vous êtes savante à présent parce que je me suis révélé en votre présence!...
EUSÈBE aux autres buveurs.
Eh bien, voyons ! est-ce que vous saisissez, vous autres?...