DEUXIEME PARTIE
BARNABE
Les mères conçoivent difficilement que ce soient leurs petits enfants qui partent d'abord... Oui,
oui. toi tu ignores cela, niais apprends-le... Vois comme elle souffre, elle ne prononce plus un»' parole, elle se lient toute seule dans un coin comme une bote tapie qui a peur dans les ténèbres.'.. Elle est Lien malheureuse, bien lamentable!... Et nous aussi nous sommés des âmes pleines d'affliction parce que rien n'est plus effroyable <iue voir pleurer !...
NATHALIE
Elle a beau se plaindre et prier, et elle peut demander sans cesse quelque aide du ciel! Elle devrait être plussage et se montrer moins dupe... Oui, elle croit pourtant moins que nous à son malheur, mais elle en souffre encore tout de même davantage, car, lorsqu'il sera arrivé, sa désolation l'emportera sur toute- les autre-, comme les ombres qui emplissent L'espace avec la nuit n'en Laissent plus apercevoir d'autres en aucun lieu... Ne penses-tu pas qu'elle a tort d'espérer comme elle h> fait?...
BAR V\ BÉ Il y a tant et tant de JOUXS que Ton attend!...
Oui est-ce qui s'imagine encore que l Ihrist viendra
chasser la mort dans les ténèbres? Et puis est il possible de croire que quelqu'un s'intéresse à nous hors de nous-mêmes?... Nous autres, nous avons reconnu que nous sommes seuls, et que nous n'avons à attendre d'aide que de nous... Nous sommes des êtres dans l'univers prédestinés à vivre sans joie et sans bonheur, contraints à subir la tempête des nuées humides, réduits à amasser du vent dans nos greniers et qui ne recueillons des biens qu'afin de les rendre à la mort avec le reste...
(Il fait le geste ironique de l'homme qui sait que tout est vain. Ici, on entend marcher dehors et on voit de nouveau passer Christ et ses compagnons sur la route devant la maison.)
NATHALIE avec vivacité.
Écoute!... des pas résonnent sur le chemin... Ha! Qui est-ce qui passe à cette heure... tandis que s'apprête l'ouragan gonflé de foudre?...
BARNABE allant voir à la fenêtre.
Ce sont encore les mêmes rôdeurs!... Oui, oui, regarde!... Je les reconnais bien... qu'est-ce qu'ils font là?. . . Ils ont l'air de guetter on ne sait quoi. . . Tiens, ils s'arrêtent... Ils inspectent maintenant le chemin comme s'ils désiraient le sonder avec un
DE1 \ii:mi: partie
but... II»»: Us se tournent vers notre maison, ils voient la lampe... il- ne se (Imitent pasqim dous somnn's à tes épierï...
NATHALIE allant voir au--i & la. fenêtre.
Ali Lien:... Bst-ce qu'ils voudraient entrer?... IN marchent vers la porte du jardin... San< dout< ils ont cherché un pîte pour s'abriter. Ils n'en ont pas troové probablement parce que les maisons
«lu village sont toute- fermé
I! A 11 N A B I. d'un air de mon
Qu'ils De cherchent pas à entrer là?... Il ne faut pas les accueillir... Non ce n'est pas le jour, ni
maintenanl ni jamais!... Des gens comme eux sont capables de piller et de voler. ..
11 y a un instant d'inquiétude pendant lequel Barnabe et Nathalie 8€ tai-ent. tout en suivant du regard le- mouvements du Chri-t et do compagnons qui se sonl rapprocfaés de la pnrt»> du jardin, de sorte quoi no les vert plus, ou devine ce qu'île peuvent l'aii-- ■ aux démonstrations l'expression ■ !.• Barnabe et do Nathalie. l'en tant ce temps, la mère s'est levée et est allée doucement du côté do la chambre du fond. Elle se tient sur Le seniJ et entrer. Elle surveille simplement l'état do la m ii.ule. Cependant, au boutde quelques minute- de ce silence attentif et anxieux il- paraissent ton rer, -an- doute
que Christ et les compagnons s'écartent et s'en vont, et Nathalie se retourne vers sa sœur comme pour lui annoncer qu'elle peut être en repos).
NATHALIE avec une expression de joie sur la figure.
Voilà qu'ils semblent se concerter... et qu'ils s'en vont!... Ils nous ont peut-être aperçus derrière la vitre... Ils ont eu peur... Pourvu qu'ils ne reviennent jamais!... Ils heurtent maintenant la route pierreuse et ils font de grands gestes de désespoir...
BARNABE montrant son fusil pendu au mur. Ils ont bien fait de s'en aller, car sans cela!...
NATHALIE tandis qu'elle quitte peu à peu la fenêtre.
Que l'ombre paraît épaisse ce soir!... Mais que la nature est tranquille! Sous ces ténèbres, d'où la pluie écumante va sourdre, d'où pendent des globes, d'où se détachent les masses des ondes agglomérées, que nous devons sembler petits, et en effet que nous som mes peu de chose en vérité ! . . .
(Elle revient vers la table autour de laquelle ils étaient tous réunis tout à l'heure, et qui les rassemble de nouveau. La Mère, Barnabe et Nathalie se retrouvent tous les trois à leur place, mais sous le coup de l'émotion qu'ils ont eue, ils se sen-
DEI M! .Mi: PARTIE 81
teDt le dé-ir de -entretenir. Le- paroles de Nathalie les rendent attentif- a ta même pensée. Il- -ardent quelque- instant -ilen^e comme s'il- -uivaient chacun danle fond de leur cœur les directions différente- que Nathalie y a ouvertes, par -es paroles, pais il- relèvent lafteet se eonsidèrent un moment avec une expression de tristesse qui semble, sur chacun d'eux, pirticulière.
B A R N N A I'» É d'un ton de profonde émotion.
Oui. c'est ainsi — il ^' passe des choses tumultueuses dans une maison... Et qui est-ce qui -'•'n doute, mon Dieu! mon Dieu!... C'est que nous sommes des Êtres aussi infiniment- petit-
que les atomes et considérées d'une certaine
élévation toutes les tragédies intérieures qui nous ébranlent ne sont pas beaucoup plus visibles que les drames, peut-être effrayants, dont l'esprit d'un animalcule es! le théâtre... Voilà ce qu'il faudrait se dire dans les moments comme celui-ci, quand nous nous croyons accablés de maux énormes, et lorsque nous sommes prêts à croire que les astres couverts de glaciers, les m < »mlf< épars dans l'étendue, les éléments doivenl être attentifs à nos larmes et à nos cii^ !.. .
La Mère avee la violence d'une âme en révolte.
T'imagines-tu que tous le- raisonnements du
monde fassent de l'effet, dans la minute où la pensée est affligée? où les entrailles se serrent péniblement? où le cœur est lourd d'amertume et de douleur?... Pour toi, qui n'éprouves à présent qu'une peine sans force, il n'est pas difficile de penser que sur terre nous sommes des espèces d'êtres formés d'un grain de sable, et que par conséquent nos tristesses sont minimes, et qu'ainsi il est inutile de tant gémir, et qu'enfin les étoiles ni la lune de l'éther ne peuvent s'intéresser aux maux qui nous passionnent... Mais à moi que me font toutes ces démonstrations? Quel effet produisent-elles sur mon esprit? Vraiment, qu'est-ce que cela me fait que mon être ne soit pas visible dans l'infini?... Si mon affliction peut l'emplir, vais-je me dire que mon corps n'en occupe rien qu'un point?... Et si peu de chose que je sois, j'ai la faculté d'éprouver un nombre considérable de sentiments réels... Et parmi le petit espace où je me meus, je puis ressentir des passions pour ]es créatures que mon œil y aperçoit, m'attacher à leur existence, souffrir de leur séparation... Hélas! hélas!... 0 mon Dieu! je vous en conjure, soutenez-moi !
Elle se met à trembler de tout son être, et cache son visage agité de convulsions entre ses mains. Tous restent pendant un moment sans rien dire et n'osant pas
Ui:i XIEME PARTIE
parler. Tout à coup on entend dan- la chambre d'à cot»'- la malade pous-er un long cri dangoisse.)
LA MA LA 1)1
Ma mère!... oh! que je souffre! oh! que je souffre!...
LA HÈB E en sursaut.
Qu'ya-t-il?... Ha!...
(Elle sélance ver- la chambre du fond.
On l'aperçoit qui -e penche ver- sa fille qui geint. Elle l'entend lui parler d'une voix douce et brisée. La jeune fille lui répond de temps ;i autre. Barnabe et Nathalie se sont levé-, un in-tant il- se rasseoient et tendent leur- visages douloureux comme poux écouter ce quî disent à coté la malade et sa mère.
LA If ÈRE précipitamment et tendrement.
Quoi donc! Qu'est-ce que tu as. ma bienaimée?... Regarde-moi, vois, je suis ta mère, ne gémis plus... Est-ce <[ue tu as beaucoup de mal.' où souffres-tu?... Voyons, tu vas guérir bientôt... Tu ne crois pas .'. . . < > ma chère tête, penses-tu que je te sourirais comme je te lais si je n'avais pas dans le ciel une grande confiance?... Q toi <| u^ j'ai nourrie avec mou lait, ô ma douce petite créature, considère-moi!... Veux-tu, nous allons apaiser cette grande douleur? Jeté reverrai de nouveau
comme autrefois, allant d'une belle démarche dansante parmi les roses, avec ton air d'enfant joyeux qui aime la vie!...
LA MALADE d'une voix navrée, lamentable.
0 ma mère! ô ma mère! je suis malade!... je ne me sens pas bien, pas bien du tout!... Ne crois-tu pas que c'est fini ! ... je suis si faible ! ... Ne penses-tu pas que je ne me relèverai plus?...
LA MÈRE
Qu'est-ce que tu dis?... Oh! oh! ne parle plus comme cela!... Tais-toi, mon Dieu!... D'où te viennent des idées semblables? Toi!... ô mon âme!... 11 n'y a rien au monde que j'aime autant que toi!... Tu as la fièvre, oui, c'est cela, tu ne comprends plus bien ce que tu dis... Tu recommences à être toute sèche... C'est l'excitation de la nuit qui trouble ta tête... Tu devrais dormir, si tu peux... Essaie, veux-tu?... Je resterai là, je te considérerai avec amour. Je te bercerai si tu as des songes douloureux, ô toi, mon cœur!... Calme-toi un peu, la nuit est grande autour de nous... Oublie les choses... (La jeune fille s'endort petit à petit, elle, ne bouge plus. La mère se tait un instant et la considère. Puis on l'entend se lamenter à voix presque basse.)
O mon tendre et charmant visage, ô corps dans