CHAPITRE IX
LE PUTSCH DE KAPP
Il est peut-être exagéré de dire que l'Allemagne vécut, après l’armistice, une période de guerre civile « chronique ». Néanmoins les « besoins » de la jeune République en combats intérieurs sanglants furent amplement satisfaits. D’une part, les communistes voulaient à tout prix poursuivre la révolution par la force. Les bolcheviks de Moscou rêvaient encore alors de révolution mondiale et croyaient possible la bolcbevisation de toute l’Europe occidentale. Sur ce chemin, l’Allemagne était pour eux l’étape la plus importante. Cependant le communisme n’a jamais dépassé en Allemagne un certain succès purement extérieur. L’idéal communiste n’a jamais été le bien commun de larges couches de la population allemande, ni le communisme un danger pour l’Allemagne.
Les véritables dangers que courut la République allemande ne lui vinrent jamais de la gauche , mais de la droite. C’est là que s’est toujours trouvé son ennemi mortel. Les instruments du mouvement illégal de droite furent les corps francs et un grand nombre de commandements généraux, que j’ai tous dissous le 31 mars 1921. Les corps francs furent, eux aussi, dissous à plusieurs reprises, mais ils trouvèrent toujours moyen de se reformer. Ils furent dissous pour la première fois après l’échec de l’entreprise du Baltikum , c’est-à-dire la campagne entreprise dans les pays
baltes, avec les débris de l’armée de l’Est, par le général von der Goltz, et qui se termina par une défaite. Le successeur de von der Goltz, l’aventurier Awaloff- Bermondt, ne réussit pas à empêcher l’armée de se débander. Elle se fragmenta en un grand nombre de formations : la « Division de fer », la « Légion allemande », et les corps francs désignés par les noms de leurs chefs : « Plehwe », « Petersdorff », « comte Keller », « Rossbacli », etc. Ces corps tinrent encore quelque temps, puis furent démobilisés sur les grandes propriétés, en Prusse orientale, Poméranie, Mecklembourg, Sleswig-Holstein, Brandebourg et Silésie. Mais ils se reformèrent pour combattre contre les Polonais en Haute-Silésie, avec le concours du « Selbstschutz » silésien. Ces combats terminés, ils parcoururent le pays où ils entretinrent un perpétuel état d’insécurité, jusqu’à ce qu’ils fussent de nouveau dissous.
Le 12 novembre 1918, les restrictions de la liberté individuelle qui existaient avant la guerre et qui avaient été encore aggravées pendant la guerre, furent levées. Il en résulta un développement gigantesque des associations syndicales de toutes tendances. Le nombre des syndiqués passa de trois millions à plus de neuf millions en 1920. Les ouvriers agricoles, à qui la loi interdisait formellement de se syndiquer, entrèrent en foule dans les nouvelles associations. Fin 1920, le syndicat chrétien et le syndicat libre des ouvriers agricoles comptaient déjà trois quarts de million de membres.
La dépréciation de la monnaie et la hausse du coût de la vie qui en résulta déclenchèrent partout, après 1918, des mouvements en faveur de la hausse correspondante des salaires. Dans les campagnes ces luttes étaient nombreuses et acharnées, en raison de l’indignation provoquée parmi les ouvriers agricoles par les contraintes que les propriétaires avaient exercées sur eux dans le passé. La situation prit une tournure
particulièrement grave en 1919 en Poméranie. Les propriétaires poméraniens s’étaient constitués en une ligue de défense, de tendances purement monarchistes, qui travaillait activement à la restauration de l’ancien régime. Avec l’aide des corps francs et de « gardes civiques » qu’ils avaient armées sous prétexte de combattre les spartakistes, ils essayèrent de s’opposer par la force aux exigences fort modérées des ouvriers agricoles, ou bien ils n’exécutèrent pas les contrats qu’ils avaient déjà conclus avec ceux-ci. En outre, en refusant de livrer leurs produits, ils voulurent se dérober aux lois encore en vigueur, visant la fixation obligatoire des prix des denrées, lois indispensables à l’approvisionnement des villes. Les corps francs établirent leurs quartiers sur les terres des propriétaires, y furent nourris et affublés du nom de « détachements de travail ». A la suite de ces mesures, les grèves, désordres et actes de violence de toute sorte, se multiplièrent. Les autorités militaires prirent, presque sans exception, le parti des patrons. Une enquête menée par le ministère prussien de l’Intérieur établit que le commandement général de Stettin avait livré des milliers de fusils et des mitrailleuses lourdes aux « gardes civiques », et en nombre supérieur, même, à celui qui avait été exigé. Yers le milieu de 1919, les conflits en Poméranie menacèrent de devenir un danger non seulement pour l’ordre dans la province mais pour l’existence de la jeune République. Sous un prétexte futile, et contre la volonté du préfet de la province, le commandement général de Stettin proclama, le 12 juillet 1919, l’état de siège en Poméranie, réunissant ainsi l’ensemble des pouvoirs dans ses mains et évinçant les autorités civiles. Sur quoi les ouvriers avaient déclaré la grève générale.
C’est alors que le sous-secrétaire d’État, docteur Meyer, et moi-même fûmes envoyés à Stettin par le ministère de l’Intérieur prussien. Nous avions pour
mission de résoudre le conflit en Poméranie et étions munis de tous les pleins pouvoirs nécessaires. Les négociations commencèrent le 17 juillet 1919 à la préfecture, sous la présidence du préfet. Il fut établi, en présence du représentant du commandement général, que la gravité des événements qui avaient précédé la grève avait été à tout le moins exagérée et que les autorités militaires n’avaient pas eu de raison suffisante pour proclamer l’état de siège dans toute la province. On avait même promulgué, contre les ouvriers agricoles, « l’état de contrainte de travail ». L’état de siège avait eu l’effet exactement contraire de celui qu’on en avait attendu. Alors que la grève n’avait touché que quelques propriétés, elle devint générale, et s’étendit aux villes et à toute la province. Les grévistes n’exigeaient qu’une chose : la levée de l’état de siège. La bourgeoisie, dans les villes de Stettin, Stralsund et Anklam répondit par la « grève des commerçants ». Ainsi, dès 1919, les bourgeois se sont déclarés contre les ouvriers et ont pris résolument le parti des militaires. La « grève bourgeoise » était une nouveauté dans la lutte politique. Dans ces trois villes, les commerçants avaient fermé leurs boutiques. Pour prévenir une guerre civile, avec ses suites sanglantes imprévisibles, nous proclamâmes, le docteur Meyer et moi, la levée de l’état de siège le 18 juillet 1919. Le travail reprit alors immédiatement dans toute la Poméranie, et les boutiques rouvrirent.
Huit mois plus tard éclata, à Berlin, le putsch de Kapp. Bien entendu, la Reichswehr poméranienne était aussi de la partie, ainsi que celle du Mecklembourg. Le motif immédiat du putsch fut l’ordre donné par le gouvernement du Reich au corps franc du lieutenant de vaisseau Ehrhardt, cantonné sur le champ de manœuvres de Dôberitz, près de Berlin, de se dissoudre, le 12 mars 1920. Au lieu d’obéir, la troupe,
forte cle 5 000 hommes, marcha sur Berlin dans la nuit du 12 au 13 et, à une heure du matin, défila sous la porte de Brandebourg. L’événement surprit beaucoup la population berlinoise. On avait pensé qu’il y aurait lutte. Quelque temps auparavant, le gouvernement avait fait venir le général von Lüttwitz, le chef militaire du putsch de Kapp, et lui avait demandé des explications au sujet des bruits qui couraient sur son compte. Il avait nié qu’il eût aucune intention de tenter un putsch. Mais il déclara à Ebert et à Noske qu’à son avis le cabinet actuel devait être remplacé par un gouvernement de « techniciens ». Au lieu de l’envoyer immédiatement promener, Ebert et Noske permirent à ce général politicien de continuer son service. Même le 12 mars, il ne fut pas emprisonné mais mis en congé, bien qu’on n’eût plus aucun doute sur sa participation au putsch..
Le gouvernement prit des « mesures de sécurité ». Il consigna la Reichswehr et la Sipo berlinoises et fit occuper militairement le quartier des ministères. Le commandement des troupes fut confié au colonel von Thaysen. L’insurrection devait être réprimée par les armes. Mais les conseillers militaires déclarèrent à Ebert et à Noske que la Reichswehr n’était pas en état de combattre efficacement les troupes aguerries et redoutablement armées d’Ehrhardt. Le gouvernement se décida donc à négocier avec les rebelles. C’était la dernière chose à faire. Deux généraux se rendirent au camp de Dôberitz pour exhorter au calme Ehrhardt et son second, le capitaine Papst (1). Mais lorsque ceux-ci virent combien médiocre était la volonté de résistance du gouvernement ils montèrent sur leurs grands chevaux et les deux généraux revinrent bredouilles à Berlin. Une seconde tentative
(1) Papst était chef d’état-major de la division de cavalerie qui organisa, le 16 janvier 1919, l’assassinat de Liebknecht et de Rosa Luxemburg.
faite dans la nuit du 12 au 13 échoua également. Déjà la brigade Ehrhardt marchait sur Berlin.
Le cabinet tint séance à 3 heures du matin. Kapp et Lüttwitz avaient posé au gouvernement un ultimatum dont le délai expirait le 13 mars à 7 heures. On exigeait la démission du chancelier Bauer et des ministres sociaux-démocrates, ainsi que celle du ministre prussien de l’agriculture Otto Braun, le futur premier ministre de Prusse. Ils devaient être remplacés par des ministres « techniciens ». Entre temps on apprit que le mouvement insurrectionnel avait gagné la garnison de la Reichswehr berlinoise et une partie de la Sipo. Or le gouvernement avait cru jusqu’alors pouvoir compter sur ces troupes. Néanmoins, Noske persista à prêcher la résistance et la lutte. Le gouvernement se décida, sur le conseil de SeeckL et du commandant von Gilsa, chef d’étatmajor de Noske, à repousser les exigences des rebelles mais à ordonner la retraite des troupes gouvernementales, « afin d’éviter une effusion de sang ». Et c’est ainsi qu’au matin du 13 mars 1920 les soldats d’Ehrhardt purent entrer à Berlin sans rencontrer de résistance, et occuper les ministères. Ebert, Bauer et Noske avaient quitté à 5 heures du matin Berlin en auto et s’étaient d’abord rendus à Dresde. Le 14 mars, le cabinet du Reich s’était réuni à Stuttgart et l’Assemblée nationale y avait été également convo quée pour le 17.
J’étais alors commissaire à la liquidation. Mes bureaux se trouvaient dans l’ancien ministère de la Guerre, qui donne sur la Leipziger et la Wilhelmstrasse. J’avais été tenu au courant des événements sans, cependant, pouvoir agir sur eux. Lorsque, au matin du 13 mars, mon chauffeur vint me chercher chez moi, il m’annonça que sur la Potsdamer Platz la musique de la Reichswehr jouait l’hymne royal : HeilDir im Siegerkranz. Je sus tout de suite de quoi
il retournait. Néanmoins je me rendis à mon travail. Tout d’abord j’allai chez mon ami Hauschild, que j’arrachai du lit en lui criant : « Allons, debout 1 II ne s’agit pas de manquer le spectacle du retour de la monarchie ». Nous nous dirigeâmes ensemble vers le centre de la ville. Nous descendîmes à la Kemper Piatz pour faire un bout de chemin à pied. Nous nous rendîmes d’abord à la Diète. En chemin, nous rencontrâmes quelques ministres, qui étaient restés à Berlin, et des camarades du parti ; ils portaient des lunettes noires et le chapeau rabattu. A la Diète je fus accueilli par des députés nationaux-allemands dont les visages brillaient de joie à l’idée que *la contre-révolution avait déjà réussi. Ils tinrent séance pour se concerter sur l’attitude à prendre à l’égard du nouvel état de choses. Lorsque plus tard le putsch de Kapp échoua, ils déclarèrent publiquement qu’ils n’y avaient eu aucune part. De la Diète, je me mis en relation avec mes camarades du parti, pour discuter avec eux des mesures de défense et de contre-attaque à prendre. Nous envisageâmes la grève générale et Vencerclement de Berlin par des ouvriers armés . J’arrivai à mon bureau à 11 heures. J’y trouvai un certain nombre d’officiers commis à la liquidation, à qui j’avais donné rendezvous la veille. Nous délibérâmes et je leur donnai mes instructions comme si la "situation, en Allemagne, n’avait pas changé.
De bon matin un tract avait été imprimé et distribué qui appelait les ouvriers à la grève générale. Il était signé des ministres socialistes du cabinet et du directeur du parti socialiste Otto Wels. Le mot d’ordre de grève fut suivi par tous, sauf par les communistes. La « Centrale du parti communiste » avait fait distribuer dans les rues de Berlin, le même matin, un tract intitulé : « Dictature militaire ou dictature du prolétariat? » L’appel était rempli des provocations les plus violentes contre le gouvernement et le parti
social-démocrate : « Le prolétariat révolutionnaire ne remuera pas le petit doigt en faveur de la République démocratique, qui n’est que le masque à peine trompeur de la dictature de la bourgeoisie. » « La classe ouvrière n’est pas, pour le moment, capable d’agir... Il est de notre devoir de le déclarer. » Une telle proclamation aurait pu être rédigée par les putschistes eux-mêmes. Mais elle n’eut aucune influence sur les ouvriers berlinois ; elle ne réussit qu’à les indigner.
La grève fut générale ; ce n’était point là le plus grand souci de MM. Kapp et von Lüttwitz. L’économie allemande se trouvait, de toute façon, dans le plus complet marasme. La grève pouvait à peine entraîner une aggravation sensible de la crise. Par ailleurs, des hommes du parti de Kapp étaient assez inconscients pour.se soucier fort peu de la misère du peuple. La vérité, c’est qu’ils ne trouvèrent de soutien actif nulle part, pas plus parmi les chefs politiques de la bourgeoisie que parmi les hauts fonctionnaires du Reich et de la Prusse, siégeant à Berlin. Ce qui ne veut pas dire que ces cercles fussent pour le gouvernement « Ebert-Bauer-Noske » ; au contraire. Le moment avait été choisi par les rebelles aussi mal que possible ; les buts tout personnels qu’ils poursuivaient n’étaient que trop apparents. Non seulement le ministère de la Reichswehr mais tous les sous-secrétariats d’État refusèrent d’obéir aux ordres du gouvernement Kapp. Celui-ci avait même essayé d’entrer en relation avec les syndicats ; il avait été reçu comme il le méritait.
Ainsi, après quelques jours, le putsch de Kapp était brisé. La suite des événements est connue. Kapp et Lüttwitz s’enfuirent, leurs troupes se retirèrent de Berlin qui fut occupé par des éléments fidèles au gouvernement. Après de laborieuses négociations au sein des partis républicains, et avec les
représentants des syndicats conduits par Karl Legien (mort en 1921), les syndicats acceptèrent de cesser la grève générale, mais sous certaines conditions. Celles-ci, comme tant d’autres, devaient par la suite rester malheureusement lettre morte.
La véritable guerre civile éclata après le putsch. Elle fut, en partie, la conséquence d’un enchaînement fatal de circonstances. Le 18 mars 1920, le gouvernement du Reich, siégeant à Stuttgart, avait nommé le général von Seeckt commandant en chef de la Reichswehr et moi-même son représentant auprès de celui-ci. Je n’appris ma nomination que le 19. J’emménageai aussitôt à la Hendlerstrasse, siège du ministère de la Reichswehr. On avait débarrassé une chambre pour moi. Débarrassé est le mot : je n’y trouvai ni écritoire, ni papier, et le téléphone lui-même ne fonctionnait pas. J’avais l’impression que ma venue n’était pas très bien vue dans cette maison ; cela ne m’étonnait point ; mais cela ne me gênait pas le moins du monde.
Avant mon entrée en fonctions le général von Seeckt avait adressé à la Reichswehr la proclamation suivante :
Berlin, le 18 mars 1920.
Ministère de la Reichswehr.
A la Reichswehr I
Encouragé par les événements des derniers jours, Spartacus croit pouvoir de nouveau s’emparer du pouvoir en Allemagne pour donner à notre peuple le coup de grâce.
Mais ce plan doit échouer grâce au front inébranlable que sauront constituer tous ceux qui ont à cœur l’ordre et l’unité dans le pays. Gomme dans le passé, la Reichswehr se trouvera en première ligne pour briser toute tentative d’instaurer chez nous le bolchevisme.
En cette heure grave, je demande à la Reichswehr
de rester unie et de faire passer le salut de la patrie avant toute autre considération.
Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour donner aux troupes toute l’aide dont elles auront besoin.
Pour le ministre de la Reichswehr , Signé : von Seeckt.
La façon dont cette proclamation était rédigée me donnait toutefois à réfléchir, et j’attirai l’attention de qui de droit là-dessus. Étant donnée ma connaissance de la mentalité militaire je craignais que sous la dénomination de « Spartacus » on n’entendît aussi les ouvriers sociaux-démocrates, qui s’étaient armés pour lutter contre les rebelles de Kapp. Malheureusement, mes craintes se sont trouvées fondées. Il est vrai que les communistes avaient tiré parti de la situation et constitué, notamment dans le bassin industriel de Rhénanie-Westphalie, une « armée rouge ». Mais les colonnes d’ouvriers armés qui s’étaient concentrées autour de Berlin étaient composées pour la plupart de sociaux-démocrates. Elles se dressaient contre tous ceux qui avaient participé au putsch et, bien entendu, contre les éléments de la Reichswehr qui s’étaient joints à Kapp. Que toute la Reichswehr fût, maintenant, du côté du gouvernement régulier, voilà qui augmentait, avec raison, la méfiance de la classe ouvrière.
Une telle situation menaçait d’entraîner une effusion de sang, bien qu’à ce moment-là le putsch de Kapp fût déjà brisé. J’obtins du général von Oldershausen, qui dirigeait les opérations militaires au ministère, que la marche en avant des troupes contre les ouvriers berlinois fût suspendue. Mais à Henningsdorf, Adlershof et Kôpenick le sang avait déjà coulé ; il y eut des morts des deux côtés. Je ne pus que faire remettre en liberté les socialistes et les chefs de syndicats arrêtés par les troupes comme « spartakistes »
et- à les sauver ainsi de la cour martiale et du poteau d’exécution.
Néanmoins il m’apparut qu’à la longue il me serait impossible de collaborer avec le générai von Seeckt. Lorsque je vis que celui-ci laissait partir le capitaine Papst et le lieutenant de vaisseau Ehrhardt mais entendait poursuivre les opérations contre les ouvriers, je remis ma démission au gouvernement, et cela dès le 20 mars. Ma dernière entrevue avec le général eut lieu ce jour-là, à midi et demi, dans son bureau. Je lui demandai défaire arrêter Papst et Ehrhardt — Kapp et Lüttwitz étaient déjà en fuite — et de désarmer leurs troupes. Il s’y reïusa catégoriquement, déclarant que les forces dont il disposait restaient encore inférieures à celles d’Ehrhardt. Mais ce fut le comble, lorsqu’il me dit qu’Ehrhardt lui avait donné sa parole d’honneur qu’il n’entreprendrait plus rien contre le cabinet du Reich. Je ne pus que lui exprimer mon étonnement qu’après tout ce qui s’était passé il eût encore confiance dans la parole d’Ehrhardt. Je ne partageais point, quant à moi, cette confiance et je pensai qu’il devait être seul à accorder la sienne à Ehrhardt. Celui-ci et Papst étaient indiscutablement coupables de haute trahison ; ils devaient être mis dans l’impossibilité de nuire et emprisonnés dans le plus bref délai.
Tel était, alors, le devoir du général von Seeckt. Il ne tenta même pas de le remplir.
Ma méfiance à l’égard d’Ehrhardt ne se trouva, malheureusement, que trop justifiée. Quelques heures après mon entretien avec Seeckt, dans l’après-midi de ce même 20 mars, des détachements de la « brigade » qui évacuaient Berlin tirèrent sans motif, en plein Unter den Linden, dans la foule, et tuèrent ou blessèrent un grand nombre de passants. La raison donnée plus tard par ces troupes, et selon laquelle on avait d’abord tiré sur elles, était un mensonge avéré.
La brigade Ehrhàrdt fut internée au camp de Münster où elle se rendit de son plein gré. Ehrhàrdt s’évada d’ailleurs bientôt du camp, manquant ainsi à la parole donnée. Mais auparavant il avait eu le temps d’accorder une interview à une correspondante du Daily News; il déclara, entre autres choses :
...L’armée doit maintenir l’ordre et empêcher le pillage ; de son côté, le gouvernement doit avoir assez de sangfroid pour laisser, une bonne fois, mourir de faim dix mille personnes dans le nord de Berlin ; on peut alors être sûr que le peuple n’entreprendra plus, avant longtemps, une grève générale.
Le 22 mars, je reçus de Stuttgart le télégramme suivant :
Le gouvernement du Reich vous nomme commissaire du Reich auprès de la division de la Reichswehr relevant de la région militaire de Gassel. — Ebert, Noske.
La répression du putsch de Kapp avait coûté, à Cassel aussi, de lourdes pertes en vies humaines. Au cours d’un rassemblement, le 18 mars, devant les bureaux de la division de la Reichswehr, la troupe, qui craignait qu’on donnât l’assaut au bâtiment, avait tiré sur la foule. Il y avait eu vingt-sept morts et soixante blessés graves. Le commandement du corps d’armée siégeant à Gassel — mais non pas la division elle-même — avait adopté, lorsque le putsch avait éclaté, une attitude très ambiguë. Le fait avait été connu et provoqué l’indignation de la population, indignation attisée par des éléments irresponsables. Je fis lever immédiatement l’état de siège qui avait été proclamé à la suite de cette bagarre, car il commençait à agir au détriment de la population républicaine. Puis j’ordonnai qu’on libérât tous ceux qui avaient été mis en prison préventive, et de ne garder que ceux contre qui étaient engagées des poursuites judiciaires.
Après enquête, je demandai à Ebert de révoquer le général Lossberg, commandant du corps d’armée de Cassel, et son chef d’état-major, le général Schœler, en raison de leur attitude équivoque à l’égard du gouvernement. Ma demande n’eut pas de succès immédiat. Elle conduisit même à un conflit qui, contre ma volonté, trouva un écho dans la presse. Une nouvelle enquête fut ordonnée qui eut pour conséquence la démission de Schœler ; quant à Lossberg, son déplacement fut décidé.
L’apaisement des troubles consécutifs au putsch de Kapp fut long et difficile. De nouveaux conflits éclatèrent notamment en Poméranie et en Westphalie ; dans cette dernière province ils aboutirent à une guerre en règle. D’autres rencontres entre la Reichswehr et les ouvriers eurent lieu dans l’Allemagne centrale, au Sleswig-Holstein et en Saxe.
Mais je n’eus à m’occuper personnellement que des événements de Poméranie. Ils s’étaient développés de telle sorte que, le 18 mars, on craignit qu’ils n’aboutissent à une véritable guerre civile. A Stettin, les autorités militaires, déçues par l’échec du putsch de Kapp, qu’elles avaient ouvertement favorisé, parurent vouloir se venger sur les ouvriers sociauxdémocrates. Ceux-ci s’étaient retranchés, du 13 au 17 mars, dans les chantiers Vulkan de Stettin A s’y éta ent armés et avaient même construit deux autos blindées. Bien entendu, ils refusèrent de se laisser désarmer par la Reichswehr qui, hier encore, était du côté de Kapp. Le commandement général de Stettin proclama, alors, l’état de siège dans toute la province de Poméranie. Le commandant, général von Bernuth, avait envoyé aux ouvriers un ultimatum leur enjoignant de livrer les armes et d’évacuer les chantiers Vulkan. Faute de quoi il emploierait le canon. Les pièces étaient déjà mises en batterie, lorsque les représentants ouvriers adjurèrent le ministère prussien
de m’envoyer à Stettin pour apaiser le conflit.
Le gouvernement prussien ne s’était pas enfui devant Kapp mais était resté à Berlin. Il accéda au désir des ouvriers et m’accorda par écrit, le 18 mars, les pleins pouvoirs nécessaires. Mais, étant donnée la situation à Berlin, je ne pouvais quitter aussitôt la capitale ; les trains ne circulaient pas. Il fut décidé que je prendrais un avion de la Reichswehr; mais l’appareil n’était pas tout de suite disponible. Néanmoins j’avais déjà, de Berlin, fait suspendre l’ultimatum adressé aux ouvriers, et exigé et obtenu la révocation du général de Bernuth. Grâce à ces mesures, le danger le plus pressant était écarté. Mon départ en avion pour Stettin fut encore retardé d’un jour. Ce fut ma chance : l’appareil avec lequel je devais m’envoler fit une chute. J’arrivai à Stettin — en avion tout de même — le 22 mars, et j’eus le bonheur de résoudre rapidement le conflit : l’état de siège fut levé et la cessation de la grève générale déclarée : le désarmement des ouvriers put alors se faire sans difficulté, ceux-ci ayant rendu de plein gré leurs armes.
Le préjudice causé par le putsch de Kapp à l’économie allemande fut considérable. Et il coûta aussi beaucoup de sang. On eut à déplorer trois cent cinquante et un morts et plusieurs milliers de blessés. On déclara qu’on prendrait contre les rebelles les mesures de répression les plus sévères, qui pourraient aller — selon les propres paroles d’Ebert — jusqu’à la confiscation des biens. En réalité, on ne leur fit aucun mal. Le lieutenant de vaisseau Ehrhardt obtint même plus tard, du ministère de la Reichswehr, sa pension de retraite.