‹ La tragi-comédie de la République allemandeChapitre 13 sur 38 · I.A TRA Gï-COMÉDIE · texte numérisé non relu

I.A TRA Gï-COMÉDIE

débats, tourna au véritable scandale. Ces « petites questions » étant reproduites dans les publications de la Diète et, jouissant de l’immunité, les nazis se servaient de ce moyen détourné pour répandre délibérément dans le public les insinuations les plus fausses sur les ministres et les députés démocrates. Bien entendu, les « petites questions » étaient reproduites en bonne place dans la presse, principalement dans celle de province, et l’on se gardait de publier les rectifications du gouvernement. Tout cela n’était pas fait pour grandir le prestige du Parlement parmi le peuple — au contraire. Le peuple ne pouvait estimer une institution dont les membres, non seulement souffraient qu’on la rabaissât, mais contribuaient activement euxmêmes à cet avilissement.

A la Diète prussienne, e me consacrai presque exclusivement aux travaux des commissions. Mais, la première fois que je me produisis en séance, je fis trois « discours » à la file. Je me trouvais dans mon bureau, au ministère de la Guerre, lorsque je fus appelé par mes amis politiques et prié de venir à la Chambre. Je devais répondre à une interpellation des nationaux-allemands et à un discours de leur chef, le docteur Hergt. C’était en juin 1919. Des étudiants de l’Université de Berlin avaient brûlé, devant le musée de l’armée, les drapeaux français pris en 1870 et qui devaient être rendus à la France. Je tenais, avec mes amis politiques, ce geste pour une sottise, car ce serait encore une fois le peuple qui subirait les représailles que cet acte ne manquerait pas de provoquer, représailles contre lesquelles il se trouverait désarmé. Dans mon discours, ainsi que dans ma première et dans ma seconde réplique je fus très franc, d’autant plus qu’il me fut donné de m’expliquer sur

des questions telles que celles de la responsabilité de la guerre, de la conduite des opérations, de la responsabilité de la défaite. Mes déclarations parurent même si agressives que je fus rappelé trois fois à T ordre parle président, ce qui ne laissa pas de me vexer.

Je fus bientôt élu membre du bureau du groupe parlementaire dont je devins plus tard l’un des trois présidents. C’était encore l’époque de la « grande coalition », dans laquelle étaient entrés, outre les socialistes, les démocrates et le centre, le parti populiste allemand de Stresemann, qui avait pris la suite du parti national-libéral. La bourgeoisie s’était de nouveau tournée vers la droite. Bien que les dernières élections à la Diète prussienne eussent approuvé la politique du gouvernement de la grande coalition, aux élections au Reichstag les nationaux-allemands avaient gagné un nombre considérable de voix. Les chefs du parti populiste craignirent que si ce mouvement vers la droite s’accentuait, ils perdraient encore des voix au bénéfice des nationaux-aiiemands r le parti des junkers et des anciens conservateurs prussiens. Pour éviter ce danger, ils crurent habile de rompre la « grande coalition » en refusant de collaborer plus longtemps avec les sociaux-démocrates dans le cabinet prussien, et en créant avec les nationaux-allemands et les autres petits partis réactionnaires un grand bloc bourgeois opposé à la social-démocratie.

Mais la décision restait entre les mains du centre. Suivant qu’il irait avec le bloc de droite ou demeurerait avec les soc aux-démocrates, la réaction ou la démocratie auraient le dessus. Certains buts communs rapprochaient le centre et les socialistes ; par ailleurs la haine entre les junkers protestants et le centre catholique était encore très vive. Pour les sociauxdémocrates eux-mêmes, le centre, parti sincèrement républicain et partisan du progrès social, était même, dans cette mesure, un meilleur partenaire que les

démocrates bourgeois. Mais tout d’abord, le centre répugna à faire partie, avec les socialistes et les démocrates, d’un gouvernement où ne figureraient pas les populistes. Toutefois, au cours de la campagne électorale, qui aboutit à l’élection du président Hindenburg, il ne resta plus d’autre ressource, au centre, que de faire partie, en Prusse, avec nous et les démocrates, de la coalition dite « de Weimar ».

Au printemps de 1925 la situation politique en Allemagne était particulièrement troublée. En se retirant du cabinet prussien, les populistes avaient espéré appuyer le mouvement de droite et empêcher la réalisation de la coalition de Weimar. Ils y auraient réussi si, dans les batailles au Parlement, la droite était parvenue à mater le centre. D’autre part, les voix dont disposaient les deux adversaires : coalition de Weimar et opposition s’équilibraient à peu près, car dans cette dernière figuraient aussi les communistes qui menaient bravement avec les nationaux-allemands la lutte contre la République. Sur ce terrain la droite les considérait volontiers comme des alliés.

Ce fut une bataille parlementaire très passionnante, qui dura de janvier à juin 1925, et se termina par la victoire des partis républicains. Je présidais alors le groupe social-démocrate de la Diète prussienne. Le combat décisif devait se livrer autour de l’élection du premier ministre de Prusse. Ce poste avait été occupé, depuis le 5 novembre 1921, par Otto Braun. Lorsque, en janvier 1925, les ministres populistes se retirèrent, et que Braun resta à la tête du cabinet, leur parti essaya, de concert avec les nationaux-allemands, de renverser, par un vote de méfiance émis le 22 janvier, le gouvernement. Mais ils y échouèrent faute d’un nombre suffisant de voix. Néanmoins, Braun se retira spontanément le 23. Après des négociations compliquées, Braun fut réélu. Il ne réussit pas, toutefois, à constituer un cabinet, car les popu-

listes persistèrent à ne pas vouloir lui prêter leur concours, et il dut se retirer. A sa place fut élu, le 10 février, le chef du centre Wilhelm Marx, qui avait été chancelier de novembre 1923 à janvier 1925. Il essaya de faire un cabinet « d’union nationale », allant des sociaux-démocrates aux nationaux-allemands. Bien entendu, les négociations échouèrent, les populistes et les nationaux-allemands ayant déclaré n’accepter, en aucun cas, de faire partie d’un cabinet où figureraient les socialistes. Les députés du centre Lœnartz et von Papen intriguèrent activement contre leur propre chef de parti pour faire échouer son projet d’union nationale. Mais ces intrigues se brisèrent contre la tactique extrêmement habile d’un autre député du centre, le docteur Hess, mort malheureusement trop tôt en 1931. J’ai, pendant des années, collaboré loyalement avec le docteur Hess, pour rapprocher, dans Faction politique, nos deux partis. Dans chacun de nos partis respectifs on nous reprochait, à tous deux, cette collaboration. Mais néanmoins nos groupes nous suivaient.

Le docteur Marx ayant échoué lui aussi dans sa mission, il se retira. Il fut cependant réélu le 5 mars. Entre temps, la situation politique s’était complètement modifiée. Le président Ebert était mort subitement, le 25 février 1925,-au cours d’une opération. On s’occupa d’élire son successeur.

Chaque parti était allé à la bataille avec son propre candidat. Celui des nationaux-allemands et des populistes, le docteur Jarres, obtint 10,6 millions de voix; celui des sociaux-démocrates, Otto Braun, 7,8 millions. Le centre avait présenté le docteur Marx; il obtint 3,9 millions de voix. L’autre parti catholique, le parti populiste bavarois, n’avait pas accepté cette candidature et il avait présenté son propre candidat, le docteur Held, qui obtint un million de voix Le candidat des démocrates, le docteur Helpach, en

recueillit 1,6 million. Thâlmann, candidat des communistes, n’eut que 1,9 million de voix. En outre le général Ludendorff en recueillit 286 000. Aucun candidat n’ayant obtenu la majorité absolue, il y avait ballottage. Il s’agissait de trouver un candidat qui rassemblerait sur son nom toutes les voix républicaines et obtiendrait la majorité relative, seule désormais nécessaire.

Le candidat qui avait le plus de chances de réaliser cette unanimité devait être, de toute évidence, un député bourgeois et non un socialiste. Le choix ne pouvait se porter que sur l’ex-chancelier Marx. Gela signifiait que les sociaux-démocrates devaient retirer la cand dature d’Otto Braun, bien que celui-ci eût obtenu le plus grand nombre de voix, parmi les candidats républicains. Je prenais part aux négociations, comme représentant du groupe parlementaire de la Diète. Je déclarai que le désistement d’Otto Braun n’était possible que si le centre et les démocrates s’engageaient à porter celui-ci à la présidence du cabinet prussien, cabinet qui serait consti tué avec des ministres appartenant exclusivement aux partis de la coalition de Weimar. Si ce cabinet était renversé à son tour, il faudrait procéder en Prusse à de nouvelles élections.

Les négociations ne furent pas faciles, car si le centre faisait contre mauvaise fortune bon cœur, les démocrates, eux, ne l’entendaient pas de même ; en effet, après l’échec de Marx, c’est un des leurs, M. Hopker- Aschoff, qui avait été élu premier ministre de Prusse. Gomment demander à celui-ci de démissionner, pour céder la place à Otto Braun? Mais je répondais à mes amis : « Quand on veut, on peut. Par ailleurs, nous nous trouvons devant une nécessité. » Seule cette solution était en effet possible ; sinon personne ne comprendrait que les socialistes se fussent désistés en faveur du candidat du eentre. Seule cette compen-

sation pouvait rendre le désistement supportable au parti.

Mon action fut récompensée. Le premier ministre démocrate se retira et le 3 avril 1925, Otto Braun fut élu à sa place par 220 voix sur 430 votants. Le 26 avril eut lieu réfection de ballottage à la présidence du Reich. Marx, qui avait été choisi comme candidat unique par les républicains, obtint malheureusement 900 000 voix de moins que Hindenburg, qui en recueillit 14,6 millions. Mais sans le « coup » politique réussi en Prusse il n’eût pas été possible de faire voter en masse les socialistes pour Marx. Si le parti populiste bavarois avait, même partiellement, voté pour le centriste Marx, au lieu de voter pour le maréchal, le candidat des républicains eût été élu, malgré les voix communistes qui étaient allées à Thâlmann. La situation politique eût peut-être évolué tout autrement en Allemagne. Mais sans notre manœuvre le cabinet de la coalition de Weimar ne fût pas arrivé au pouvoir, ce cabinet qui devait gouverner en Prusse pendant sept ans sans interruption.

Grâce à ma tactique, il fut possible d’éviter de nouvelles élections, d’établir en Prusse un cabinet stable et homogène de démocrates républicains et de mener une politique continue et cohérente dans le plus grand des États allemands. Aux-élections du 20 mai 1928 le pays approuva cette politique, en accordant la majorité aux partis de la coalition de Weimar. Un renversement du cabinet n’était plus possible. Cette situation se maintint jusqu’au 24 avril 1932.

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