CHAPITRE XV
J’ai toujours considéré comme mon devoir imprescriptible de conserver dans toute son intégrité l’autorité de l’État, et cela dans l’intérêt même de la communauté nationale que cet État représente. Et c’est pourquoi j’ai toujours combattu les ennemis de la Constitution de Weimar avec les moyens mis à ma disposition, sans faiblesse et, à ce que je crois, sans, non plus, de nervosité ni d’hypocrisie. J’ai toujours insisté sur la nécessité de cette lutte et d’une propagande constante en faveur du socialisme démocratique ; c’était ma conviction. Cependant je n’ai jamais pensé qu’il était possible de combattre ou même de réprimer, par des moyens uniquement policiers, un mouvement populaire même si celui-ci était dirigé contre les fondements de l’État démocratique. Comme ministre aussi bien que comme préfet de police, mon premier souci fut de maintenir la lutte des partis dans les voies légales et de' permettre à chaque citoyen le libre exercice de ses droits politiques, dans la mesure où ce citoyen ne contrevient pas lui-même aux lois en vigueur.
L’article 3 de la Constitution du Reich est ainsi conçu : « Les couleurs du Reich sont noir, rouge et or. » La lutte menée pour imposer les couleurs symboliques du nouvel État n’eut rien de glorieux pour la République et les républicains. Lorsque, le 31 juillet 1919,
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la Constitution du Reich fut votée par l’Assemblée nationale de Weimar, je demandai à Noske, alors ministre de la Reichswehr — j’étais, moi-même, soussecrétaire d’État au ministère de la Guerre prussien — que la future Reichswehr rendît hommage à la Constitution républicaine en adoptant les nouvelles couleurs nationales. Mais on s’y refusa en donnant comme raison les « traditions militaires »et aussi le fait qu’on n’avait pas assez d’étoffe pour faire les nouveaux drapeaux (!). Ma requête, qui me paraissait pourtant toute naturelle, ne trouva aucun écho favorable, même chez Ebert.
A la suite de l’activité des diverses associations militaires extrémistes, on s’était vu obligé d’interdire aux fonctionnaires le port, dans le service, d’insignes politiques. Le cabinet prussien fit comprendre dans l’interdiction les insignes noir-rouge-or! Et cela, ditil, pour des raisons d’ « impartialité » 1 Ce n’est qu’en 1927, et sur ma demande, que l’arrêté fut modifié, et que les fonctionnaires et employés purent arborer dans le service les couleurs de la République.
Le Reichstag n’a jamais pu se décider à déclarer fête nationale le 11 août, anniversaire de la proclamation de la nouvelle Constitution ; seuls les socialistes et les démocrates s’en montraient partisans ; le centre recula, ainsi qu’il le faisait chaque fois qu’il s’agissait de prendre ouvertement parti pour la République de Weimar. Les fêtes publiques célébrées ce jour-là demeurèrent des cérémonies officielles et ennuyeuses. Même la cérémonie célébrée au Reichstag ne se déroulait pas différemment. Elle apparaissait souvent scandaleuse par le fait que l’orateur du gouvernement, s’il lui arrivait de s’occuper de la Constitution, c’était pour en souligner les défauts — dont il était, la plupart du temps, le responsable.
Sur les bâtiments communaux on n’arborait les couleurs noir-rouge-or que si la municipalité était en
majorité républicaine. La présidence du Conseil de Prusse avait ordonné déjà, en 1920, que tous les bâtiments publics, y compris les bâtiments communaux, arborassent le 11 août les couleurs de la République. Mais de nombreuses municipalités s’y refusèrent. La Haute Cour administrative (1) de Prusse infirma la légalité de la décision du premier ministre : elle portait atteinte à « l’autonomie administrative des communes ». En 1927, je fis promulguer, par la commission de la Diète prévue à cet effet, un décret-loi destiné à rendre sans effet les « droits » invoqués par la Haute Cour administrative. Néanmoins, la ville de Potsdam en appela à la Cour suprême de Leipzig. Celle-ci prononça un jugement de Salomon, mais sur le fond même de l’affaire la ville de Potsdam dut se soumettre. Plus tard, une loi régulière, proposée par moi et votée par la Diète, mit un terme à cette tragicomédie.
Une des plus lourdes fautes politiques et psychologiques de la République, ce fut l'approbation que le cabinet socialiste Hermann Müller donna, le 8 août 1928, à la proposition du ministre de la Reichswehr concernant la construction du croiseur cuirassé A. Cette décision — prise à l’unanimité 1 — eut un effet politique d’autant plus désastreux que la question de la construction de nouveaux navires de guerre avait joué un rôle prépondérant dans la précédente campagne électorale. Au cours de celle-ci tous les orateurs sociaux-démocrates s’étaient résolument prononcés contre la construction du nouveau croiseur. La nouvelle attitude du chancelier socialiste, après la victoire remportée par son parti, n’en apparut que plus incompréhensible à ses électeurs. Au printemps, alors que des nationaux-allemands siégeaient encore dans le cabinet du Reich, la présidence
(1) Le Conseil d’État. (N. du Tr.)
du Conseil de Prusse avait donné l’ordre à ses représentants au Conseil des États (Reichsrat) de s’opposer à la construction du croiseur. On juge de notre stupéfaction devant la décision prise par ce nouveau cabinet orienté plus à gauche. Dans mon indignation, j’écrivis le 16 août 1928 à Otto Braun, premier ministre de Prusse : « ...Cette approbation est, à mon sens, non seulement une énorme faute politique, mais elle me prouve une fois de plus combien les principaux chefs de notre parti ont de la peine à se soustraire aux « considérations militaires ». Je regrette de devoir le dire, mais c’est là, selon moi, une preuve de manque de caractère. »
Les symboles et les institutions du Reich et des États étaient, jusqu’au milieu de 1922, aussi peu protégés contre les attentats et les calomnies que les députés. C’est seulement à la suite de l’assassinat de Walter Rathenau, le 24 juillet 1922 — une conséquence de la sauvage agitation nationaliste et antisémite — qu’on songea à établir la première loi pour la protection de la République. L’exemple de l’assassinat d’Erzberger, l’année précédente, n’avait servi de rien. Mais même cette première loi était insuffisante. Bien qu’elle fût appliquée avec résolution, notamment par les autorités policières de Prusse, elle demeura une épée sans pointe. Et pourtant, cette loi insuffisante n’obtint, le 18 juillet 1922, la majorité de deux tiers nécessaire à sa promulgation qu’après les luttes les plus ardentes. Sa durée était limitée à cinq ans. En 1927, elle ne put être prorogée pour deux ans que grâce à l’appui des conservateurs et des nationaux-allemands. En 1929, elle tomba parce qu’il ne se trouva pas de majorité pour voter le § 23 dit « paragraphe impérial » (1). Severing, alors ministre de l’Intérieur du Reich, et
(1) Ce paragraphe permettait au gouvernement d’interdire l’accès du Reich aux membres des anciennes familles régnantes séjournant à l’étranger. Il était surtout dirigé contre l’ex-kaiscr.
moi-même, nous fûmes indignés par l’attitude de la majorité du Reichstag.
En tant que ministre responsable du maintien de la tranquillité et de l’ordre en Prusse, j’éprouvai tout particulièrement les conséquences du manque de mesures efficaces pour poursuivre les crimes commis contre l’État. Lorsque la loi pour la protection de la République devint caduque, je m’employai activement avec Severing à la faire remplacer par un meilleur instrument légal. Mais les négociations traînèrent en longueur. Les partis au gouvernement — précisément ceux-là — se refusaient à prendre les mesures nécessaires. Ils n’avaient rien appris.
Au cours d’une réunion des différents groupes gouvernementaux du Reichstag, que Severing avait convoquée sur mon insistance, le représentant du parti populiste bavarois quitta la salle en signe de protestation, parce que j’avais insisté sans ménagement sur l’attitude résolue que devaient prendre les groupes pour protéger la République, et demandé que la nouvelle loi contînt l’énoncé de peines minima pour certains faits déterminés. Cette exigence était justifiée par le grand nombre de jugements prononcés jusqu’alors et qui montraient la partialité des juges à l’égard des accusés, dès que ceux-ci étaient de droite. Par exemple les promoteurs du putsch de Kapp, en 1920, avaient été acquittés. Seuls les « chefs » avaient été reconnus coupables par le tribunal mais ceux-ci étaient déjà ou morts ou "en sûreté. Des offenses aux ministres étaient « punies » — quand elles l’étaient — de quelques marks d’amende. Des injures contre les autorités bénéficiaient de l’acquittement. Un inculpé qui avait traité le drapeau noir-rouge-or de « marque infamante » fut condamné au bout d’un an, et en troisième instance, à trois cents marks d’amende. Et si l’inculpé était réellement condamné, dans les cas de crimes avérés, à la prison, il gardait l’espoir d’être
amnistié. Il y eut, ainsi, une douzaine d’amnisties — on peut dire périodiques — dont l’effet fut de saper l’autorité de la République et de ridiculiser ses institutions et ses représentants.
Il manqua à la république allemande, et en particulier aux partis républicains, l’inflexible volonté de garder le pouvoir, la rigueur dont un État qui lutte encore pour son existence ne peut se passer, et qu’il se doit d’exercer contre ses ennemis. On reconnaissait les libertés démocratiques de la presse, les droits d’association, de réunion à ceux-là mêmes qui n’entendaient user de ces libertés que pour les étouffer dès qu’ils arriveraient au pouvoir. Dans un discours tenu le 8 novembre 1933, à Munich, devant les « anciens combattants » du parti nazi, par le docteur Gœbbels, celui-ci a raillé cette attitude de la République avec son cynisme habituel.
« Si nos adversaires ont mis à notre disposition des moyens parlementaires, afin que nous les renversions avec leur propre concours, c’est leur affaire. Ce n’est pas une raison pour que nous tombions dans la même erreur (1). »
Quand les nazis veulent donc justifier les mesures de répression qu’ils prennent aujourd’hui, en les donnant comme des représailles pour les « persécutions » dont ils auraient été auparavant l’objet, ils se moquent du monde. La République n’avait pas enfermé ses ennemis dans des « camps de concentration ». Ses adversaires, quand ils tombaient sous le coup des lois, elle ne les remettait jamais qu’entre les mains des autorités régulières ; elle ne les faisait pas martyriser, sous prétexte d’ « instruction préliminaire », dans les caves des S. A. Personne n’a jamais subi le moindre dommage personnel. Personne n’a souffert dans sa santé. Qu’un national-socialiste ou un communiste
(1) Frankfurter Zeitung du 10 novembre 1933.
fussent condamnés, ils étaient toujours humainement traités. Lorsque le chancelier Hitler, parlant devant ses S. A., a déclaré qu’il pouvait maintenant faire usage contre ses adversaires de la « loi pour la protection de la République », voulant prouver par là combien le nouveau Régime est plus « humain » que l’ancien, il a menti. Sans doute M. Hitler ignore-t-il tout de l’ancienne loi pour la protection de la République, ou bien espère-t-il que ses auditeurs l’ignorent.
En décembre 1928 je demandai à Severing, ministre de l’Intérieur du Reich, d’approuver la dissolution du Casque d’acier, du parti national-socialiste avec ses formations militaires : SS. et SA., et du parti communiste avec son association militaire : le Front Rouge. Le 16 avril 1928, le prédécesseur de Severing, le natio nal-allemand von Keudell, m’avait demandé d'interdire le Front Rouge, en me fondant sur la loi pour la protection de la République (cette mesure relevait de ma compétence). Pour me convaincre de la nécessité de cette dissolution, Keudell vint me voir le lendemain dans mon bureau. Je refusai d’accéder à son désir. Nous étions à cinq semaines des élections au Reichstag et à la Diète de Prusse. En interdisant le Front Rouge, on couiait le risque de donner au parti communiste un excellent prétexte pour contester la validité des élections. Par ailleurs, jè voulais, lorsque je jugerais le moment venu, dissoudre non seulement les organisations communistes mais les associations extrémistes de droite, qui faisaient courir à la République un danger tout aussi grave. Et, enfin, la décision que voulait prendre M. von Keudell ne me paraissait pas, juridiquement, assez solidement fondée ; si elle s’appuyait sur la loi pour la protection de la République, c’est la quatrième Chambre du tribunal suprême de Leipzig
qui devenait compétente. Or cette Chambre pouvait prononcer la levée de la mesure, ce qui eût porté une grave atteinte à l’autorité de l’État et renforcé le prestige des communistes. Mes craintes n’étaient nullement illusoires. En effet la quatrième Chambre avait levé, le 2 avril 1928, une interdiction analogue, prononcée par le préfet de Westphalie contre la section locale du Front Rouge de Dortmund.
Si, alors, j’intervenais moi-même auprès du ministre de l’Intérieur du Reich pour demander la dissolution des organisations extrémistes, c’est que la situation politique s’était considérablement aggravée et que la mesure que j’envisageais concernait non seulement la Prusse mais tout le Reich. En outre elle devait être motivée de telle sorte qu’elle fût juridiquement inattaquable. Cela n’était possible que si la dissolution était invoquée en vertu de la « loi du 22 mars 1921 pour l’exécution des articles 176-177 du traité de paix » (1). Les termes de cette loi m’obligeaient à obtenir l’agrément du ministre de l’Intérieur du Reich. La loi elle-même était parfaitement applicable puisque aucun doute ne pouvait subsister sur le caractère paramilitaire du Casque d’acier, des SS., des SA. et du Front Rouge. Malheureusement on ne fit pas droit à ma requête, on voulut attendre « de nouveaux manquements » de ces associations. Après les sanglants combats de rues de mai 1929, à Berlin, le Front Rouge fut dissous, car il avait été l’instigateur de ces combats.
J’avais prié Otto Braun et Severing de venir conférer avec moi sur c-ette mesure et sur toutes les autres de même nature qu’il était indispensable de prendre coïxtre les associations extrémistes. Au cours de l’entretien je leur dis qu’après des événements aussi
(1) Ces articles interdisent l’organisation d’associations paramilitaires en Allemagne.
sanglants le gouvernement devait agir à tout prix, s’il ne voulait devenir la risée du pays. Mais Severing ne voulut consentir qu’àla dissolution du Front Rouge, il me fut impossible d’obtenir de lui celle du Casque d’acier et du parti national-socialiste. Lorsque, en octobre de la même année, la police établit que le gau (1) du Casque d’acier de Rhénanie-Westphalie avait procédé à de grandes manœuvres militaires, j’obtins tout au moins la dissolution de ce gau. Elle fut prononcée en vertu de la loi du 22 mars 1921, ci-dessus mentionnée. Hindenburg, membre d’honneur du Casque d’acier, était contre la dissolution; le général Grœner, ministre de la Reichswehr, n’en était pas non plus partisan. Il me reprocha tout particulièrement de m’être appuyé sur une loi qui avait été imposée à l’Allemagne par l’Entente. En revanche, le ministère des Affaires étrangères tint la mesure pour bonne et nécessaire. Je déclarai du haut de la tribune de la Diète, ainsi que dans des réunions publiques, qu’aussi longtemps que je serais ministre de l’Intérieur, je ne renoncerais pas à obtenir l'interdiction du Casque d’acier.
Le Casque d’acier ne fut de nouveau autorisé dans la gau de Rhénanie-Westphalie qu’après mon départ, en février 1930, du ministère, par mon successeur Waentig, à la demande du cabinet du Reich. En été 1930, M. de Hindenburg avait déclaré qu’il ne se rendrait pas aux fêtes organisées pour célébrer la libération de la Rhénanie aussi longtemps que le Casque d’acier y demeurerait interdit. Le chancelier Brüning n’eut pas le courage de résister à cette pression du président. Pourtant celui-ci se mêlait, une fois de plus, d’affaires qui n’étaient pas de sa compétence. Seul le gouvernement prussien était responsable du maintien de l’ordre et de la tranquillité en Prusse.
(1) Division régionale.
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J’aurais organisé ies fêtes de la libération, à Coblence, même sans le concours de M. de Hindenburg.
D’ailleurs le Casque d’acier ne participa point aux cérémonies, bien que son membre d’honneur y fût présent ; en agissant ainsi il désavouait, en somme, le président. Le Casque d’acier ne voulait pas défiler aux côtés de la Bannière d’Empire. Il voulait organiser en Rhénanie sa propre fête de la libération : une parade militaire (!). Cette parade eut effectivement lieu et causa à l’Allemagne beaucoup de tort à l’étranger. Telle était la conception que ces gens avaient de « l’union nationale », bien qu’ils eussent tout le temps ce mot à la bouche. Cependant la République et ses représentants regardaient faire avec résignation.