CHAPITRE XVI
COMMENT j’AI QUITTÉ LE MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR
(fragments d’un JOURNAL)
Janvier 1930. — En ce début de la nouvelle année j’ai été saisi d’une nostalgie de repos et du désir de « dételer ». Je sens l’approche de la grippe qui me frappe tous les ans. Peut-être pourrai-je prendre un congé de convalescence une fois que mon budget aura été discuté à la commission principale du Landtag et avant le débat en séance plénière.
4 jévrier 1930. — Je n’aurai pas mon congé et, cependant, je me sens si malade ! Au cours d’un entretien de service avec Otto Braun, celui-ci me tend une lettre qu’il a reçue le matin du docteur Grützner, président de Chambre à la Haute Cour administrative (1). Je lis la lettre lorsque je suis de retour dans
(I) Le docteur Grützner avait été conseiller municipal à Dresde, puis sous-préfet à Düsseldorf. Lors de l’occupation de la Ruhr il avait été expulsé par les Français, et Severing l’avait nommé plus tard sous-préfet à Merseburg. Une action judiciaire avait été intentée contre lui pour complicité dans une affaire d’exportation clandestine de fruits vers la Hollande. Une autre action en faux serment était restée pendante. Comme sous-préfet à Merseburg il s’était trouvé en contestations constantes avec ses supérieurs et les maires des communes de son district ; chaque fois il s’était mis dans son tort. Je l’avais fait mettre en disponibilité par le premier ministre de Prusse. D’où sa haine contre moi. Malgré cela, je l’avais laissé nommer président de chambre à la Haute Cour administrative de Berlin. Il devenait ainsi juge inamovible. Une fois en sûreté, il put entreprendre contre moi son plan de vengeance.
mon bureau. Elle traite de mes affaires purement privées et fait allusion au fait que, quoique non divorcé, je vive avec une autre femme. Pour le reste, elle se répand en calomnies contre moi.
7 février 1930. — Je suis retourné aujourd’hui chez Otto Braun. Ma réponse à la lettre du docteur Grützner, volontairement calme et objective, est déjà partie hier, avec les pièces à l’appui. Je suis allé voir Braun aujourd’hui pour mettre mon portefeuille à sa disposition, s’il juge que ma situation privée peut être la source, pour lui, de difficultés politiques. Je prévois que cette campagne de provocations et de calomnies contre ma personne ne fait que commencer. Il tient ces attaques pour puériles et sans importance et il refuse catégoriquement d’accepter ma démission. Il ne répondra pas à Grützner mais transmettra T affaire au supérieur de celui-ci, le docteur Drews, président de la Haute Cour administrative. Il lui appartiendra de statuer sur les calomnies avérées contenues dans la lettre de Grützner.
12 février 1930. — Je me suis mis au lit, pour tâcher de prévenir la grippe qui menace.
14 février 1930. — J’ai essayé, mais en vain, hier et aujourd’hui, de travailler. Hier je n’ai pu tenir qu’avec peine debout dans mon bureau, aujourd’hui j’ai du rentrer à midi chez moi et me remettre au lit. Mon médecin et ami, le docteur Fleischer, a diagnostiqué la grippe et m’a ordonné le repos au lit, que devra suivre un congé de convalescence. Cela ne fait pas du tout mon affaire, car, le 24 février, commencent à la Diète les débats sur mon budget. J’ai fait demander au président s’il ne serait pas possible de remettre la discussion ; sinon les débats devraient se poursuivre sans moi. Je serais alors représenté par mon sous-secrétaire d’État, le docteur Abegg. Je sais qu’une remise de la discussion troublerait tout l’ordre des travaux, fixé déjà depuis janvier.
25 février. — Je suis toujours malade et au lit. Mon budget sera discuté sans moi. La commission des doyens de la Diète n’a pas vu la possibilité de remettre la discussion. A midi, le chef du groupe social-démocrate, mon ami Heilmann, est venu me voir. Il a l’air très grave et il me raconte qu’il a eu, le 22, une conférence avec les chefs du centre prussien : le docteur Hess et le ministre Hirtsiefer. Ceux-ci lui ont fait savoir qu’un membre du comité du centre les a entretenus de ma situation privée. Ils craignent que, lors de la prochaine motion de méfiance, que les nationaux-allemands ne manqueront pas de présenter contre moi à la Diète, un certain nombre de députés du centre ne votent la motion, ou tout au moins ne s’abstiennent. Eux-mêmes continuent de penser qu’un ministre doit être jugé sur ses actes politiques et non sur sa vie privée. Par ailleurs, ils n’ignorent point que s’il fallait accepter le second point de vue, ils auraient beaucoup à faire dans leur propre parti. Mais ils ne peuvent empêcher que certains de leurs collègues n’aient une opinion différente là-dessus ; il ne leur est pas possible d’invoquer la discipline du parti dans une affaire de ce genre. C’est pourquoi ils ont demandé à Heilmann de m’avertir de la situation, et de me prier de ne pas leur en vouloir s’ils ont jugé nécessaire d’agir ainsi. Quant à eux, je puis être assuré que je les aurai toujours de mon côté, ainsi que la majorité de leur groupe.
Cette communication de Heilmann ne me surprend nullement, elle ne m’attriste même pas, car je l’avais vue venir. Sans prendre le temps de réfléchir, je réponds que, dans ces conditions, il va de soi que je démissionne immédiatement. En aucun cas je n’accepterai de modifier quoi que ce soit à ma vie privée. Après que ma vie conjugale a été complètement bouleversée —et cela se passait déjà avant la guerre — j’ai vécu avec une femme que j’aime et que j’eusse depuis longtemps
épousée si ma femme légitime ne s’était opposée au divorce, bien que je lui aie proposé d’assurer fort convenablement son existence matérielle. Je ne vois aucune raison de céder à la pruderie de certains cercles bigots. Je fais au vu et au su de tous ce que des milliers d’hommes — même parmi ces bigots — font en cachette. Je pourrais écrire un livre sur ce sujet, si je voulais tirer parti des expériences que j’ai pu accumuler en tant que préfet de police. Il est vrai — et cela, Heilmann le sait — que je tiens à mes fonctions. Mais voici des années que mes adversaires se livrent à ces attaques personnelles, parce qu’ils ne peuvent rien trouver contre moi sur le terrain professionnel. Aussi, j’en ai assez.
J’ai voulu appeler immédiatement Braun au téléphone, et le prier de venir me trouver. Mais Heilmann m’en a empêché ; il m’a demandé de prendre le temps de réfléchir, peut-être changerais-je d’idée? Mais ma décision est irrévocable. J’estime aussi que je ne trouverai pas de circonstance plus favorable pour me démettre de mes fonctions. Je ne veux à aucun prix risquer d’être renversé par un vote où des membres des partis de la coalition gouvernementale se prononceraient contre moi ou s’abstiendraient. Cela pourrait entraîner la chute de tout le cabinet. Le groupe socialiste de la Diète pourrait ne pas trouver de son goût qu’on agisse ainsi à l’égard d’un de ses ministres, et il se verrait obligé d’intervenir. Personnellement, je désirerais peut-être rester, mais ce désir doit s’effacer devant les nécessités politiques. Je regrette seulement d’être obligé d’interrompre mon œuvre de ministre, qui ne pourrait être menée à terme que par moi et demeurera vraisemblablement inachevée. Je songe surtout à la réforme administrative, dont les préparatifs sont déjà si avancés et au sujet de laquelle je voulais, précisément, parler lors de la discussion du budget.
Dans la soirée je rédige le brouillon de ma lettre de démission. Je donnerai comme prétexte des raisons de santé. La maladie diplomatique !
26 février. — Otto Braun est venu me voir après déjeuner, à 3 heures. Je m’étais déjà levé. Nous avons pris le café et nous avons bavardé de mille choses. Je lui ai ensuite tendu ma lettre de démission. Il a paru tomber des nues et a catégoriquement refusé d’accepter ma démission. Il m’a fait observer, entre autres, que mon départ du ministère ne mettrait pas un terme aux attaques de mes adversaires puisque je demeurerais dans la vie politique. En quoi il a incontestablement raison. Mais l’important n’est pas là. Ce qui importe, surtout, c’est que la coalition des partis qui gouvernent en Prusse, et dont le maintien est plus que jamais nécessaire, ne risque pas de sauter à cause de moi. Il sera certainement possible de trouver un poste pour moi au ministère et peut-être y reviendrai-je avant longtemps. Entre temps je m’occuperai d’obtenir mon divorce, sans plus me laisser arrêter, comme naguère, par des considérations tirées du fait que j’étais chargé de fonctions publiques. C’est ce que Braun a bien compris aussi. J’ai daté ma lettre de démission du 28 février. C’est ce jour-là que doit être discutée la motion de méfiance présentée contre moi par les nationaux-allemands et les communistes. Ma démission sera annoncée à la Diète avant que commence le débat.
Nous parlons ensuite v de mon successeur. Au cours de mon entretien avec Heilmann, j’avais proposé Noske ou Waentig. Nous avions aussi prononcé le nom du docteur Krüger, sous-secrétaire d’État au ministère de l’Agriculture. Il serait, sans doute, le mieux désigné pour me remplacer ; mais nous perdrions alors le poste si important qu’il occupe et qui serait, certainement, revendiqué par le centre. Ce serait une perte pour les petits paysans. Braun me dit qu’il
va y réfléchir et en conférer avec Heilmann et le docteur Hess.
Dans la soirée je reçois la visite de mon vieil ami, le docteur Hans Hirschfeld, directeur au ministère de T Intérieur. Il reste comme assommé, quand je lui annonce mon intention de démissionner.
28 février 1930. — J’ai prié mon sous-secrétaire d’État, le docteur Abegg, de venir me trouver à 11 heures du matin. Je veux m’entretenir avec lui avant que ma démission soit rendue publique. Il paraît très affecté de ma décision et, tout d’abord, déconcerté. Je le prie de convoquer les fonctionnaires et employés du ministère pour demain matin 10 heures ; je désire prendre congé d’eux. Je compte partir le 3 mars au plus tard, pour aller me reposer en Suisse ; de là j’irai ensuite encore en Angleterre.
Vers 5 heures, quelques directeurs du ministère viennent me rendre visite. Us veulent m’exprimer les regrets que leur cause ma démission. Notre collaboration avait été cordiale et fructueuse. Ils me disent que l’annonce de ma démission a fait au Landtag l’effet d’une bombe. Us m’apprennent aussi que le docteur Grützner a envoyé aux groupes parlementaires du centre et des démocrates, des copies de la lettre qu’il avait adressée le 3 février à Braun. Le président du groupe des démocrates allemands, le docteur Falk, n’a pas caché l’indignation que lui causait la vilenie de ce geste. Le docteur Hess, qui ne connaissait pas le contenu exact du factum, en a été si choqué qu’il a décidé de ne pas reparaître au Landtag pendant quelque temps.
L’annonce de ma démission s’est répandue dans Berlin comme une traînée de poudre. Les journaux du soir en étaient pleins. Les premières manifestations de sympathie arrivèrent déjà dans la soirée : des lettres, des télégrammes et beaucoup de fleurs.
Dans la soirée, j’ai aussi reçu la visite de mon ami
Hirschfeld, qui s’est occupé avec beaucoup de dévouement de mes intérêts tous ces jours. Il me raconte que le groupe social-démocrate n’a eu connaissance de ma démission et de la nomination de mon successeur Waentig que très peu de temps avant la séance de la Diète. A 4 heures, le groupe s’est réuni en séance extraordinaire pour discuter mon cas. A l’unanimité, il a voté une adresse de remerciements et de reconnaissance pour le travail accompli par moi au ministère. On a également décidé de réclamer, au bureau du parti, l’exclusion de Grützner.
1 er mars 1930. — A 9 heures et demie je suis au ministère, pour la dernière fois en tant que ministre, le docteur Abegg est venu me chercher chez moi. A 10 heures tout le personnel du ministère est assemblé dans la salle des fêtes. Le docteur Abegg prononce le discours d’adieux, et je lui réponds brièvement. Ce fut une séparation bien émouvante, qui a paru toucher tous mes collaborateurs. Puis, le docteur Abegg, les directeurs du ministère et les autres hauts fonctionnaires me rejoignirent dans mon bureau. Chacun voulait me dire encore quelques mots ; presque tous pouvaient à peine parler, tant l’émotion les étreignait. J’avais travaillé avec eux depuis au moins dix ans, avec quelques-uns, même, depuis davantage. Tous étaient persuadés que je reviendrais bientôt au ministère. Mon départ met dans une position difficile les fonctionnaires qui sont membres de mon parti. Ils craignent de n’être plus suffisamment soutenus par mon successeur.
Entre temps, l’histoire de la lettre de Grützner a été connue dans la presse, mais aucun journal, même parmi ceux des partis adverses, n’a voulu imprimer la lettre elle-même, obéissant sans doute à un sentiment de pudeur. Les feuilles républicaines parlent d’un « front des honnêtes gens », qui devrait se dresser contre l’emploi de pareils procédés dans la lutte poli-
tique. Je ne puis que sourire amèrement. Il y a longtemps que la « presse honnête » aurait dû s’élever contre les méthodes d’excitation et les attaques personnelles qui sont devenues la règle, en Allemagne, à l’égard des représentants de la République. Peutêtre que les mœurs politiques n’eussent pas pris ce caractère si brutal.
Le 12 mai 1930. — Ce matin mon divorce d’avec Dorothea a été enfin prononcé par la troisième Chambre du tribunal de première instance de Berlin. Si Dorothea m’avait déjà donné son consentement en 1926, comme je l’en avais priée, beaucoup d’événements auraient sans doute pris un autre cours. Je sais que sa décision lui a coûté, même aujourd’hui, car elle tient à moi. Mais nous n’habitons plus depuis des années ensemble et tous rapports avaient cessé entre nous depuis plus longtemps encore. Par bonheur notre divorce n’a rien modifié à mes bonnes relations avec les enfants.
Le 31 mai 1930. — Ce matin a été célébré devant l’officier de l’état civil mon mariage avec Daisy Torrens. Ainsi a été légalisée une situation qui existait depuis l’automne de 1926 et dont nous n’avions jamais fait mystère à personne.
Le 31 août 1932. — J’ai déjeuné aujourd’hui avec un ancien collaborateur de Severing. Nous avons parlé de ma démission de ministre de l’Intérieur et nous nous sommes demandé s’il n’eût pas mieux valu, alors, laisser les événements suivre leur cours. J’ai maintenu mon point de vue ; au contraire, mon compagnon a été d’avis que si j’étais demeuré à mon poste les événements n’auraient pas pris cette évolution catastrophique qui aboutit au coup d’État de Papen, du 20 juillet 1932.
Au cours de la conversation il m’a raconté que le soir du jour où ma démission avait été annoncée il s’était rendu chez Severing pour s’entretenir avec lui de cet événement, qui lui paraissait de la plus haute
importance politique. (Severing était alors ministre de l’Intérieur du Reich.) Il l’avait trouvé encore dans son bureau, bien qu’il fût très tard. Il avait été stupéfait du calme absolu et presque de l’indifférence de Severing. Il n’avait pu s’empêcher de lui en exprimer son étonnement : ma retraite était pourtant des plus fâcheuses, puisque j’avais tenu un des principaux leviers de commande du pouvoir. Mais Severing n’avait rien répondu. Il avait ensuite ajouté que, selon lui, j’étais responsable de ce qui m’arrivait, je n’avais pas observé, dans ma vie privée, la réserve qui s’imposait. Mon compagnon s’était montré très étonné de cette objection, venant d’un social-démocrate ; sur quoi Severing lui avait répliqué que la situation n’était pas telle qu’il la croyait et qu’il la lui expliquerait à l’occasion. Puis Severing avait parlé de ma politique, qu’il réprouvait, et en particulier des efforts tendant à remplacer, dans l’administration, les éléments de droite par des éléments de gauche. Cette politique avait failli briser la coalition de Weimar et, plus d’une fois, Severing avait été tenté de résigner ses fonctions de ministre du Reich, pour revenir au ministère de l’intérieur de Prusse. Il avait ajouté qu’il s’était prononcé contre ma nomination.
Mon commensal ne m’a rien appris de nouveau. Je suppose que les démocrates, qui étaient contre ma politique de renouvellement du personnel administratif, en ont rebattu les oreilles de Severing. Mais celuici se faisait illusion s’ih croyait qu’il aurait pu quitter le cabinet du Reich pour revenir à l’Intérieur, en Prusse. Sans doute ce désir lui était-il venu du fait que son activité de ministre, au sein du cabinet du Reich, avait été une déception pour tout le monde et peut-être aussi pour lui-même. Mais Otto Braun ne l’aurait certainement jamais nommé ; il ne s’y serait pas laissé contraindre parle groupe parlementaire, et le groupe lui-même n’aurait jamais pris une telle décision.