PRÉFET DE POLICE POUR LA SECONDE FOIS
Le 13 octobre 1930, à l’occasion de l’ouverture du Reichstag élu le 14 septembre, des rassemblements organisés par les nazis avaient eu lieu dans le Tiergarten et devant le palais du Parlement, malgré une loi de 1921 qui interdisait toute démonstration aux alentours des bâtiments du Reichstag et de la Diète, et dans le quartier des ministères. Il y eut des bagarres sur la Postdamer Platz et dans la Leipzigerstrasse ; les devantures de nombreux magasins juifs furent brisées. La direction de la police s’était manifestement montrée au-dessous de sa tâche — que ce fût de propos délibéré ou par négligence, cela est difficile à dire. L’opinion républicaine était scandalisée que de tels actes pussent être perpétrés en plein Berlin. Le préfet de police, Karl Zœrgiebel, avait pris ma succession en 1926, lorsque j’avais été nommé ministre de l’Intérieur. C’est moi-même qui l’avais proposé pour ce poste. Il avait été, auparavant, préfet de police de Cologne et y avait fait preuve de beaucoup d’habileté et de tact, en collaborant, notamment, avec les autorités anglaises d’occupation.
Le soir même du 13 octobre, j’écrivais au premier ministre Otto Braun :
...Le chef de la brigade de police, responsable de l’ordre dans le quartier des ministères, a commis une faute professionnelle grave. Il doit être destitué demain, si le gou-
vernement ne veut pas devenir la risée du pays. Dans des temps aussi graves il faut se montrer d’une extrême sévérité. Il se peut que le commandant de la police, Heimannsberg, revendique la responsabilité des mesures prises. Il faut alors qu’il s’en aille. Et si le camarade Zoegiebel veut couvrir ses deux subordonnés, eh bien ! qu’il s’en aille aussi. Je dis cela bien que j’aie pleine conscience de ce que signifie la révocation d’un préfet de police de Berlin. Mais il s’agit davantage ici que d’une question de personnes. Il est certain qu’on constate dans la police le manque d’une main énergique. Sans quoi, un geste tel que celui qui a été relaté par la Gazette de 8 heures du soir : un officier de police poussant des vivats en l’honneur des chefs nazis et chantant l’hymne de la croix gammée, — aurait été accueilli avec moins d’indulgence. Toute négligence est aujourd’hui un crime contre l’État.
Quelques jours après, Otto Braun me manda dans son cabinet, au Landtag. Il me dit qu’il envisageait depuis quelque temps la nécessité d’un changement, au ministère de l’Intérieur. Waentig n’était plus à la hauteur de sa tâche. Il désirait me voir le remplacer. Je ne refusai pas a priori , mais demandai qu’on prît auparavant l’avis du centre, car je devais compter avec une opposition au sein de ce parti. En revanche, j’étais tout prêt à remplacer Zoergiebel à la préfecture de police de Berlin.
C’est ce qui fut fait. Mais on poussa, en même temps, Waentig à démissionner et on le remplaça par Severing. Je repris possession de mon poste de préfet le 5 novembre 1930. Dans mon discours inaugural, je déclarai, entre autres choses :
« Ce que je suis obligé d’exiger, en tant que chef, c’est Y obéissance, car c’est à moi qu’il appartient de commander ... Je suis convaincu que nous pourrons de nouveau, comme autrefois, collaborer utilement ensemble. Dans mon bureau, tout le monde peut parler librement et exprimer toute sa pensée. Mais on me permettra de répondre avec la même liberté. »
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Je pris possession de mes services le lendemain. Mon collaborateur immédiat était le vice-préfet, le docteur Bernhard Weiss. Weiss était un fonctionnaire de carrière et un technicien de la police. Il avait dirigé jusqu’en 1924 le département de la police politique à la préfecture. Il avait été déplacé, pour des raisons de politique extérieure, à la suite d’une perquisition opérée au siège de la représentation commerciale soviétique, à Berlin. En 1925, il avait été nommé directeur de la police judiciaire. En 1927 je l’avais nommé vice-préfet (j’étais ministre de l’Intérieur). Le docteur Weiss, démocrate et républicain convaincu, était un fonctionnaire plein de mérites. Je n’ai eu qu’à me louer de sa collaboration et je l’ai beaucoup apprécié pour son caractère loyal et ses qualités personnelles. 11 était haï depuis des années par les adversaires de la République et calomnié de la façon la plus vile. Après le 30 janvier 1933, il fut menacé de mort. Aujourd’hui il doit vivre avec sa famille dans l’exil, loin de sa patrie qu’il aime tant, et qu’il a servie avec distinction comme officier pendant la guerre.
D’année en année, les actes de violence des communistes et des nazis s’étaient multipliés, soit que les deux partis se battissent entre eux, soit qu’ils s’attaquassent aux adhérents d’autres partis. L’agitation entretenue par la presse et dans les réunions publiques se traduisait par des voies de fait. On ne se contentait plus de se donner des coups, on se servait de massues, de couteaux, de barres de fer*, de revolvers ; l’assassinat était devenu un « argument politique ». Une insupportable terreur avait été instaurée dans la vie politique sans qu’aucune autorité légale eût rien tenté pour s’y opposer. Avec la complicité de leurs amis, et une habileté qui était devenue une véritable virtuosité, les coupables réussissaient toujours à échapper à la police. Dans ma recherche de moyens de répression, j’avais exhumé, en 1925 déjà, une loi datant de 1850 qui me
permettait de faire arrêter provisoirement des perturbateurs politiques, même sans mandat d’amener délivré par un juge. Mais ma mesure n’avait été nullement approuvée par la presse républicaine, et elle avait été même condamnée par quelques-uns : « Un préfet de police républicain, et social-démocrate par-dessus le marché, ne doit pas faire usage d’anciennes lois de cette espèce. » Je ne me laissai pas intimider par cette critique. Mon procédé était non seulement légal mais s’imposait dans l’intérêt de la sûreté et de l’ordre. Un exemple montrera à quel point avait atteint la brutalité des mœurs politiques en Allemagne. En octobre 1929 — j’étais alors ministre de l’Intérieur — j’apportai à la tribune de la Chambre deux grands plateaux, contenant environ cinquante armes de toute sorte : revolvers, couteaux, poignards, coups de poing américains, etc., ramassés après une bagarre qui avait eu lieu dans une réunion d’extrémistes : un grand nombre de députés accueillirent ce geste par des sarcasmes et des rires.
Une fois redevenu préfet de police je dus m’efforcer d’en finir avec cette « guerre civile latente » en me servant des moyens, pourtant insuffisants, dont je disposais. Pour cela je dus revoir de nouveau de très près le corps des officiers et la police politique. Je procédai à quelques déplacements de fonctionnaires et ouvris des instructions contre les officiers de police qui s’étaient livrés à des manifestations de sympathie en faveur des nazis. Au ministère de l’Intérieur, j’insistai pour qu’on facilitât l’avancement des fonctionnaires sur lesquels on pouvait compter.
L’activité croissante des partis extrémistes donnait à la police politique un surcroît de travail pour lequel elle n’avait pas été faite. On arrêtait tous les jours, pour activité politique illégale, de vingt à trente personnes, ce qui faisait de 600 à 1 000 arrestations par mois. Chacune nécessitait l’ouverture d’une ins-
truction, des interrogatoires nombreux. Pour tout ce travail on ne disposait que de 285 fonctionnaires, dont 100 occupés exclusivement dans les bureaux. Mes demandes concernant la création d’emplois nouveaux dans la police politique se heurtaient à l’opposition du ministre des Finances, qui réclamait des économies. Ce n’est qu’à grand’peine que je réussis à obtenir que la police politique fût renforcée par 40 nouveaux agents — chiffre, d’ailleurs, très insuffisant.
A l’exemple des communistes, les nazis avaient organisé, dans les dernières années, des locaux où ils se réunissaient en permanence. Ce furent les « casernes des S. A. » qui devaient acquérir plus tard une si triste célébrité. Les attaques en troupe contre les adversaires, partaient de là. Dans ce cas aussi, la police manquait des pouvoir légaux nécessaires pour fermer ces locaux. Dans les casernes des S. A., les jeunes gens apprenaient à tirer. Lors d’une perquisition dans un local, situé dans la rue Gneisenau, à Berlin, la police découvrit deux caricatures, plus grandes que nature, de Severing et de moi, pas trop mauvaises d’ailleurs, dont les têtes portaient des traces de projectiles. Les hommes des S. A. s’étaient servis de nos images comme cibles. Telle est « l’éducation » que les chefs nazis donnaient à leurs jeunes adhérents, pour la plupart des gamins de dix-sept à vingt ans. Même ceux qu’on prenait en « flagrant délit » étaient rarement plus âgés. Souvent je me suis fait amener de ces jeunes gens, et j’étais chàque fois terrifié de découvrir jusqu’à quel fond de déchéance morale et de brutalité ils étaient descendus. Ils n’avaient plus aucun égard pour la vie de leurs semblables. Rarement ils regrettaient la mort d’un homme, même quand celui-ci était un camarade d’école ou un ancien ami : il suffisait qu’il appartînt à un parti politique adverse.
En octobre 1931, un décret-loi du cabinet du Reich donna enfin, à la police, les moyens légaux nécessaires pour fermer les nids d’assassins politiques. Mais la République aurait dû faire beaucoup plus ; elle aurait dû, en particulier, opposer sa propre propagande à celle des extrémistes, et entreprendre, parmi le peuple, un travail de mise au point indispensable. On aurait stigmatisé les mensonges de la propagande adverse, éclairé le peuple sur les véritables buts poursuivis par les extrémistes et les difficultés auxquelles se heurterait leur réalisation. Mais on aurait aussi montré tout ce que la République avait déjà réalisé de grand dans tous les domaines. Pour cela, on aurait pu utiliser le film et la radio. Mais les ministres responsables connaissaient à peine la valeur de ces moyens modernes de propagande. Plusieurs de ces messieurs étaient encore très « vieux jeu » et quelques-uns pouvaient, même, être qualifiés de « philistins ».
Il eût été, également, d’une grande importance pour la propagande républicaine de briser le monopole de fait que M. Hugenberg exerçait sur le cinéma allemand et les salies de projection, grâce à la Ufa, dont l’inüuence s’étendait aussi à l’étranger. En été 1929 une excellente occasion se présenta d’acheter les actions de la société cinématographique « Emelka », de Munich, qui se trouvait en difficulté. L’importance de cette entreprise résidait surtout dans les cent quarante-six salles de projection qu’elle possédait, réparties dans toutes les grandes villes d’Allemagne. Ces cinémas eussent constitué une excellente base pour la propagation de films de propagande républicaine. Et l’on se serait, en outre, affranchi de la tutelle de M. Hugenberg. Lorsque je parlai, en été 1929, à Severing et à d’autres personnalités, de l’affaire et des pos-
sibilités qu’elle laissait entrevoir, on ne parut pas, d’abord, très bien me comprendre. Puis le ministre des Finances du Reich fit des difficultés à cause de quelques jaillions de marks. Notez que le cabinet du Reich était composé alors exclusivement de républicains. L’affaire fut complètement gâchée. En effet, l’Emelka fut bien achetée par le Reich pour 2,6 millions de marks, mais les studios ne furent pas employés pour la production de films, ni les salles pour des projections se propagande, Plus tard le Reich revendit les actions de l’Emelka.
L’un des meilleurs films des dernières années, surtout au point de vue politique, a été celui qu’on a tourné en Amérique d’après le livre de Remarque : A VOuest, rien de nouveau . Ce film fut présenté à Berlin au cinéma Mozart, place Nollendorf. Il eut un succès monstre. Après la deuxième représentation, le 10 décembre 1930, les nationaux-allemands et les nazis se livrèrent à des manifestations dans la salle. Sur quoi la presse de droite exigea que j’interdisse le film, en tant que préfet de police, parce que, prétendait-on, il outrageait le peuple allemand. De son côté, la Reichswehr avait pris ombrage du personnage si remarquablement dessiné du sous-officier Himmelstoss. (Combien d’Himmelstoss gouvernent aujourd’hui en Allemagne !) Au besoin, il fallait m'obliger à prononcer l’interdiction. Bien entendu, je refusai. Le film avait régulièrement passé par la censure, qui lui avait accordé son visa. Je ne pouvais l’interdire qu’en appliquant une loi de 1794, et il eût fallu, pour cela, que le film constituât un danger pour la tranquillité, la sécurité et l’ordre publics. Or, c’est en laissant les terroristes de droite imposer leur volonté que j’eusse fait courir à l’ordre et à la tranquillité publics un danger réel. Le tenancier de la salle m’avait fait demander s’il devait continuer la projection du film ; je lui répondis : « Bien entendu. » J’envoyai des forces policières suffisantes
pour protéger la salle. J’interdis les rassemblements sur la place Nollendorf. Ainsi, les représentations du film purent continuer dans le calme malgré le tapage de plus en plus furieux de la presse de droite.
Si la chose n’avait dépendu que de moi seul, le film aurait poursuivi encore une longue carrière. Mais le cabinet Brüning se laissa démonter et intimider par l’agitation extrémiste. Une grande démonstration des nazis dans le voisinage de la place Nollendorf, au cours de laquelle Gœbbels s’était particulièrement démené, donna au cabinet du Reich le prétexte qu’il cherchait pour tourner casaque. J’avais envisagé pour le lendemain une interdiction générale de toutes démonstrations. Mais, entre temps, on décida au ministère de l’Intérieur du Reich qu’un film, qui avait pourtant été accepté par la censure en première instance — acceptation qui, légalement, était sans appel, — pouvait cependant être porté devant une seconde instance : l’office supérieur d’examen des films. Ainsi fut fait. Au cours du second examen le film fut interdit, grâce aux voix du ministre de la Reichswehr, du ministre de l’Intérieur du Reich et du ministre des Affaires étrangères. Les nationaux - allemands et les nazis triomphèrent — et avec raison. Mais la République avait éprouvé de nouveau une cuisante défaite. Les républicains, eux, pestèrent contre la police et aussi, bien entendu, contre moi. Ils ne s’embarrassaient pas de chercher où étaient les vrais responsables.
Un chapitre spécial, voire grotesque, de l’histoire de ces années-là devrait relater les prétendus efforts faits par le gouvernement pour se servir de la radio. Impressionné par le tapage et les insultes de l’opposition extrémiste, le cabinet du Reich n’a pas osé se servir de ce moyen moderne de diffusion de nouvelles, moyen
qui était alors entièrement en son pouvoir. Il ne comprit pas l’occasion qu’il avait là de combattre la presse de province, très répandue dans les campagnes et, le plus souvent, antirépublicaine, en même temps qu’il s’affranchissait de la grande presse quotidienne. Les quelques rares discours que des ministres et des chefs politiques tinrent à la radio, ne servirent qu’à rendre plus sensible l’incapacité et le manque de courage du gouvernement.
En mars 1932 la police prussienne réussit à découvrir, au cours d’une perquisition faite dans une permanence des S. A. de Poméranie, une quantité de documents qui établissaient que les nazis se rendaient coupables, par leur activité, de haute trahison. Ces documents démontraient d’une manière indubitable le caractère militaire des SS. et des S. A., mais ils contenaient aussi la preuve que les nazis préparaient un putsch. La date choisie était le 13 mars, jour de l’élection du président du Reich. Le mot de passe des conjurés était : « Grand’mère est morte » (1). La découverte faite par la police étouffa, naturellement, la conjuration dans l’œuf. Les nazis comptaient sur une victoire de Hitler, victoire qui provoquerait vraisemblablement une contre-attaque des républicains (un putsch communiste) ; ce serait l’occasion cherchée par les S. A. pour intervenir. La veille des élections, Hitler avait déjà exposé à un journaliste étranger tout ce qu’il ferait quand il serait président de la République.
Bien entendu, la direction du parti nationalsocialiste nia que celui-ci eût l’intention de tenter un putsch. Mais la Màrkische Volkszeitung , un organe du centre très répandu à Berlin et dans la province de Brandebourg, pouvait écrire avec raison le 20 mars 1932 : « On ne peut plus contester aujourd’hui que les S. A. étaient équipées en vue d’une grande action guerrière, qu’on avait déjà pensé aux médecins, aux infirmiers, qu’on avait armé les troupes non seulement en vue de
leur défense personnelle mais avec des mitrailleuses, etc... »
Mais le procureur général Werner (1) jugea que les documents trouvés par la police ne suffisaient pas pour permettre l’ouverture d’une procédure de haute trahison. Dans son ordonnance de non-lieu, le procureur général établit qu’en prévoyant certaines mesures, qui constituaient cependant un sabotage des mesures de défense, prises par le gouvernement, dans l’éventualité d’une attaque des frontières nationales, par des puissances étrangères, les S. A. et le parti nationalsocialiste ne se rendaient pas coupables de haute trahison!... En effet les documents trouvés par la police avaient indiscutablement prouvé que les S. A. étaient prêtes à marcher contre le gouvernement allemand dans le cas d’une attaque venant de l’Est.
Cependant, les preuves de l’illégalité du parti nazi étaient si manifestes que le cabinet du Reich ne put faire autrement que d’interdire, par un décret-loi spécial, les S. A. et les S. S. Ce décret fut signé, très à contre-cœur, par le président Hindenburg, le 13 avril 1932. (En décembre 1931 on avait déjà interdit le port de l’uniforme à toutes les associations politiques, interdiction qui frappait également les républicains.) Le 14 juin 1932, exactement deux mois plus tard, le même Hindenburg devait lever l’interdiction bien que l’authenticité des documents découverts en mars par la police n’eût pas été infirmée, ni que l’attitude fondamentale du parti nazi se fût modifiée. Le 19 mars 1932 le Vorwàrts avait écrit, sous le titre : « Severing attend son heure, » que le ministre de l’Intérieur de Prusse était en possession de documents si graves, qu’il accueillait avec calme les mensonges
(1) C’est ce même Werner qui, sur la proposition d’un ministre républicain, a été nommé par le président Hindenburg avocat général au Tribunal suprême de Leipzig et qui a requis dans le procès des incendiaires du Reichstag.
et les ruses des fauteurs de guerre civile pris sur le fait ; lorsque le moment serait venu, il parlerait et dévoilerait les préparatifs criminels de l’armée privée de M. Hitler. Je ne pouvais malheureusement partager cette confiance de la rédaction du Vorwàrts. Jamais on n’a pu se décider, au ministère de l’Intérieur, ne fût-ce qu’à « dévoiler » les manœuvres des nazis.
Une série de crimes politiques avait commencé à Berlin depuis mai 1930 ; la première victime avait été le communiste Heimburger. Le soir du 16 mai, trois membres du Schutzbund communiste avaient été assaillis par une troupe de nazis, et Heimburger était tombé, percé de plusieurs coups de couteau. Cet assassinat fut suivi, à intervalles rapprochés, de plusieurs autres : on en compta 29, seulement à Berlin, jusqu’en novembre 1931. Parmi les morts, 12 étaient des communistes, 6 des nazis, un appartenait au Casque d’acier, 2 étaient des sociaux-démocrates, 4 n’appartenaient à aucun parti et 4 étaient des agents de police. Dans 13 cas, les assassins étaient des communistes ; dans 9, des nazis ; dans un cas l’assassin était demeuré inconnu, et 4 morts avaient été causées par des agents, agissant en état de légitime défense.
Sans cesse, j’opérais des perquisitions à Berlin, à la recherche d’armes, et je faisais barrer des « blocs » entiers de maisons par la police. En 1931, dans l’espace de onze mois, la police découvrit chez des communistes et des nazis 618 armes à feu, 1 380 couteaux, matraques et autres v armes dangereuses et plus de 12 000 cartouches. En présence de cet inquiétant état de choses je décidai, au début de février 1931, de m’adresser directement à l’opinion publique, et je le fis sous la forme d’un « Entretien avec le préfet de police », qui fut publié par l’agence Wolff. Dans cet entretien, après un exposé détaillé des motifs, j’exigeai des gouvernements du Reich et de Prusse, les moyens de mettre un terme à cette insupportable guerre de
rues. En mars 1931 la police obtint enfin le décret-loi si longtemps attendu, qui lui permettait de prendre également quelques mesures de protection préventives.
Ces mesures préventives ne pouvaient d’ailleurs être prises que de temps en temps et sans méthode. Déjà les antagonismes entre les partis politiques s’étaient trop aggravés. En outre, le décret-loi était perpétuellement modifié. En juin 1932 il fut même abrogé, dans ses modalités essentielles, par le cabinet Papen. Le résultat de cette incertitude de la législation fut un accroissement considérable du nombre des attentats politiques. Du 1 er juin au 20 juillet 1932, il n’y eut pas moins de 461 rencontres entre adversaires politiques dans toute la Prusse, lesquelles coûtèrent 82 morts et 400 blessés graves. A Berlin, seulement, il y eut 139 attentats et 10 morts — chiffre comparativement faible.
Entre temps, les étudiants nazis de l’Université de Berlin s’étaient joints aux fauteurs de troubles. Ils se mirent à organiser des démonstrations, à l’intérieur et au dehors de l’Université, contre le gouvernement et leurs camarades socialistes et juifs. Comme ils en vinrent à des voies de fait, qu’ils assommèrent des étudiants socialistes et juifs et même des étudiantes , la police se vit obligée d’intervenir. Mais on lui en contesta le droit : les bâtiments de l’Université jouissaient du bénéfice de l’exterritorialité, il appartenait au recteur seul d’y veiller au maintien de l’ordre ! Cette conception juridique était fausse et ne constituait qu’un prétexte pour tenir la police à l’écart. Je l’avais déjà prouvé auparavant, alors que j’étais ministre de l’Intérieur, dans une réponse à une « petite question » qui m’avait été adressée par les nationauxallemands et les nazis au Landtag.
Mais la liaison entre l’Université et la police n’était pas encore parfaite. Une bagarre d’étudiants particulièrement grave ayant eu lieu en mai 1932, je me mis
en relation avec le ministre prussien des Cultes. Comme suite à cet entretien, je plaçai deux agents en civil dans les bâtiments de F Université, et la loge du portier fut reliée directement par téléphone avec la police ; celle-ci pouvait être ainsi prévenue dès que des menaces de troubles s’annonçaient. La mesure s’avéra, en effet, utile. Il faut relever l’attitude étrange, pour ne pas dire lâche, des recteurs qui, plus d’une fois, déclarèrent publiquement n’avoir pas appelé la police, ce qui était faux.
La victoire électorale du 14 septembre 1930 avait tourné la tête aux nationaux-socialistes et particulièrement à Hitler. Il se mit à répliquer aux discours du docteur Brüning par l’intermédiaire de la presse étrangère et à publier, dans celle-ci, des interviews. Il envoya son collaborateur Alfred Rosenberg, qui se présenta partout comme le futur « ministre des Affaires étrangères du Troisième Reich », à Londres et à Paris, pour y sonder le terrain en sa faveur. La presse étrangère fit d’ailleurs tout ce qu’il fallait pour augmenter le prestige de Hitler. Le Führer descendit à Berlin à l’hôtel Kaiserhof, y loua une suite de chambres et convoqua les journalistes. Ces audiences tournaient au scandale. Mais le docteur Brüning ne sentait évidemment pas dans quelle position peu digne se mettait le gouvernement du Reich, en permettant à l’étranger Hitler de s’immiscer dans ses affaires, et cela devant l’étranger même. J’étais outré par ce manque de dignité des hommes responsables, et je réfléchis à la façon dont je pourrais agir, dans les limites de ma compétence.
Dans la matinée du 11 décembre 1931, j’appris que Hitler était revenu la veille au soir de Munich pour répondre, par l’intermédiaire de la presse américaine, à un vigoureux discours que le chancelier Brü-
ning avait prononcé à la radio. Il était accompagné de Rohm, de son chef de la presse le docteur Dietrich, de son secrétaire Hess, du docteur Hanfstaengel et de son valet de chambre Schaub. Il avait conféré de 9 heures à 11 heures du soir avec Fritz Thyssen. Je résolus d’essayer d’empêcher l’interview, qui devait avoir lieu dans la journée du 11. A la vérité, c’est Brüning lui-même qui aurait dû me charger de cette mission, mais il ne fallait pas attendre cela de lui. J’entrepris donc les démarches préliminaires et m’entretins avec Severing. J’exposai à celui-ci que la rencontre avec les journalistes américains était une réunion politique dont on devait avertir préalablement la police et qu’elle pouvait, par conséquent, être interdite. On me répondit qu’une mesure de cette nature risquait de passer pour une vexation inutile. Je décidai donc de sévir en me fondant sur une loi d’administration policière et d’expulser Hitler du territoire prussien. Je rédigeai l’ordre suivant :
Berlin, le 11 décembre 1931.
Le préjet de police à monsieur Adolf Hitler , de Munich , de passage à Berlin.
Il est arrivé à ma connaissance que vous comptez recevoir de nouveau des représentants de la presse étrangère, et leur faire des déclarations qui constituent un grave danger pour l’ordre et la sécurité publics. En vertu du paragraphe 14 de la loi d’administration policière du 1 er juillet 1931, je vous interdis de tenir cette conférence et j’exécuterai, s’il le faut, cette interdiction par une contrainte de corps.
En outre, étant donné que votre attitude porte atteinte à la tranquillité publique et met en danger l’existence de l’État, j’ordonne votre expulsion du territoire prussien en tant qu’étranger indésirable.
L’ordre d’expulsion sera exécuté au besoin par la force.
Gb.
Comme il était 11 heures moins le quart, il était encore temps d’exécuter la mesure et d’obliger Hitler à prendre le train de midi et quart pour Munich. Je donnai l’ordre à quelques policiers de se tenir prêts sans, bien entendu, leur dire de quoi il s’agissait. Puis je m’occupai d’obtenir l’approbation des gouvernements de Prusse et du Reich. Je n’y réussis point. Le docteur Brüning et le général Grœner, malades, gardaient le lit. Mais surtout je constatai que M. de Hindenburg était contre l’expulsion. Le « vieux monsieur » s’était déjà montré furieux des attaques contre Hitler que contenait le discours énergique de Brüning. C’est la réponse de Hitler à ce discours que je voulais empêcher. Je me rendis compte que le président du Reich annulerait l’ordre d’expulsion, ce qui donnerait à Hitler l’occasion de rentrer triomphalement à Berlin. Bien entendu je ne pouvais envisager pareille éventualité. C’est ainsi que ma décision demeura à l’état de projet et que Hitler ne fut pas expulsé.
Mais sans doute M. Hitler eut-il vent de mes intentions. Il rentra le soir même à Munich et fit savoir qu’il ne recevrait pas les journalistes étrangers. Il rédigea par écrit sa réponse au discours du chancelier et la communiqua de Munich à la presse.
L’indignation que j’avais ressentie devant les menées de Hitler à l’étranger contre le chancelier, et la faiblesse du gouvernement à son endroit, ne s’étaient naturellement pas calmées. Elles m’amenèrent à faire mon discours « de la cravache », le 7 février 1932, à Leipzig.
C’était un splendide dimanche ensoleillé de l’avantprintemps ; sur l’invitation du Front de fer (1),
(1) Le Front de fer comprenait le parti social-démocrate, les syndicats, la Bannière d’Smpire et les associations sportives ouvrières.
trente mille hommes s’étaient rassemblés dans le jardin de la Maison du peuple et dans les rues avoisinantes, pour protester contre « la peste du fascisme » et en faveur du « maintien delà démocratie en Allemagne ». Mes amis de Leipzig m’avaient prié de me charger du rapport général.
« Les partis réactionnaires veulent arriver au pouvoir par des moyens démocratiques, afin d’anéantir la démocratie, » commençai-je. « Nous n’avons pas l’intention, au cours de notre lutte, de priver un adversaire politique des moyens réguliers qu’il a de présenter ses exigences. Et si l’adversaire pensait comme nous, on pourrait lui dire : montrez donc ce que vous savez faire. Il s’agit aujourd’hui d’obliger l’adversaire à rester dans la véritable légalité.
« ...Qu’il est triste, pour notre peuple, que des millions d’Allemands courent après un étranger. Qu’il est triste que cet étranger, Hitler, non seulement conduise des négociations sur la politique étrangère avec le gouvernement, mais puisse faire des déclarations, devant des représentants de la presse étrangère, sur l’avenir de l’Allemagne et les intérêts allemands, sans qu'il se trouve quelqu'un pour le chasser d'ici à coups de cravache. »
Ni la presse de droite, ni la presse nazie n’ont jamais rapporté exactement mes paroles, qu’ils auraient pu citer d’après la Leipziger Volkszeitung. Ma pensée fut dénaturée. Une furieuse tempête de récriminations s’éleva contre moi. J’avais, moi, un préfet de police, réclamé l’emploi de la violence contre Hitler et les nationaux-socialistes, etc. La presse républicaine, comme d’habitude, ne dit rien pour ma défense bien que, ainsi que l’avenir l’a démontré, il n’y eût pas un mot de trop dans ma déclaration et que celle-ci fût inattaquable. Mais les journaux démocratiques et centristes n’aimaient déjà plus les paroles énergiques. Seuls mes amis m’approuvèrent.
Quant au gouvernement du Reich, ce fut finalement contre moi qu’il se tourna. En somme, c’était compréhensible, car mes déclarations visaient en premier lieu le docteur Brüning. Donc, je méritais un « savon ». Déjà la Deutsche Zeitung , malignement, faisait part à ses lecteurs du « blâme » que le ministère m’infligerait. Mais on s’était pressé de se réjouir! Je fis savoir au ministère de l’Intérieur qu-e j’étais en mesure de soutenir ce que j’avais dit, et que je répéterais ces mêmes paroles à la prochaine occasion. Si l’on voulait m’adresser des reproches à cause de cela, il pourrait bien arriver que je les retournasse à ceux qui me les envoyaient.
C’est pourquoi les mesures que l’on comptait prendre contre moi, et que le président du Reich avait luimême exigées, ne furent pas exécutées. Bien entendu, la presse nazie continua son tapage et réclama l’intervention de la justice. Pour faire plaisir à M. Hitler il fallait qu’on intentât contre moi une action judiciaire, bien que je ne fusse coupable d’aucun acte répréhensible. Naturellement, le désir des nazis ne put être satisfait. En revanche, les attaques de leur presse contre ma personne redoublèrent de violence. Le Vôlkische Beobachter du 19-20 février 1933 publiait encore, à la veille de la dernière bataille électorale, une caricature de moi avec cette légende : « N’oublions jamais ! ». Sous l’image il y avait une cravache. Lors de l’ouverture de la Diète prussienne, le 22 mars 1933, les nazis posèrent une cravache sur mon banc. Faisant allusion à ce geste, un chef nationalsocialiste déclarait plus tard dans un cercle de familiers : « Grzesinski n’aurait pas quitté vivant la Diète. »
Je n’avais jamais douté de ces nobles intentions des nazis, et c’est aussi pourquoi ma place demeura vide le 22 mars 1933.