‹ La tragi-comédie de la République allemandeChapitre 23 sur 38 · HINDENBURG · texte numérisé non relu

HINDENBURG

Je n’ai rencontré Hindenburg que quelques lois dans ma vie. La première fois, c’était en 1918. Le grand état-major s’était transféré, au cours de la retraite des troupes, de Spa à Homburg. Mais il était entré en conflit avec le conseil des ouvriers et soldats parce que celui-ci lui avait confisqué les cartes et les autres moyens de renseignements indispensables pour procéder à la retraite de l’armée. Dès que j’avais eu connaissance de cette mesure absurde je l’avais fait lever, en tant que président du conseil des ouvriers et soldats de l’arrondissement de Cassel. Le grand état-major décida alors de venir s’installer à Cassel. Le commandant von dem Busche, qui avait été chargé de préparer les quartiers, vint me trouver. C’était également lui qui avait été envoyé en octobre 1918 auprès du chancelier Max de Bade, pour lui communiquer de vive voix les nouvelles de la situation critique de l’armée. Il me raconta plus tard qu’il avait été très péniblement touché par l’impression que les nouvelles qu’il apportait avaient paru faire sur les ministres qui se trouvaient dans le cabinet du chancelier. Quelques-uns avaient même fondu en larmes. Je dis à von dem Busche que cette émotion des ministres ne m’étonnait pas du tout ; j’estimais, même, qu’elle leur faisait honneur. Il ne devait pas perdre de vue que, jusqu’à la fin, le grand état-major 193 13

avait laissé croire non seulement au pays mais aussi au gouvernement que l’Allemagne pourrait encore sortir victorieuse de la guerre et que, en tout cas, elle pourrait signer une paix honorable. Le commandant von dem Busche avait été longtemps, au grand quartier général, le collaborateur immédiat du général Ludendorfï dont il prisait très haut les qualités militaires. Il jugea que le gouvernement du Reich ne se décidait pas assez vite à accepter les conditions de paix. Gomme celui-ci hésitait et considérait, avec raison, que les propositions de paix que Hindenburg voulait faire à l’Entente étaient précipitées et constituaient une erreur tactique, von dem Busche avait dit à son camarade von Heften : « Si les civils hésitent encore longtemps, il faudra leur mettre la main à la gorge. » Et pourtant c’était un officier de grand mérite, un homme sensé et parfaitement estimable.

Après de brèves négociations avec le premier bourgmestre Koch, il fut convenu avec von dem Busche que Hindenburg, Grœner — Ludendorfï s’était enfui en Suède — que le grand état-major et le conseil des soldats, seraient logés au palais de Wilhelmshôhe. Wilhelmshôhe se trouve dans les environs de Gassel, au milieu de la forêt des Vautours. Le palais avait servi de résidence, de 1806 à 1814, à Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie, et de prison à Napoléon III, après Sedan. J’avais posé comme condition que le grand état-major serait nourri à Wilhelmshôhe exactement comme l’était l’ensemble de la population de Gassel. De même, seuls Hindenburg et son entourage immédiat furent exceptés de l’interdiction générale de porter des armes, prononcée par moi. Enfin je pris les mesures de sécurité nécessaires pour permettre au grand état-major de travailler en toute tranquillité.

Je n’ai parlé, alors, qu’une seule fois avec Hindenburg. Il fit sur moi l’impression d’un homme qui n’est que soldat et qui ne connaît rien d’autre en

dehors de l’armée. Il était bref et chiche dans ses explications, et sans initiative. Avec une taille de géant, une nuque de taureau, et des mouvements brusques et raides, son abord était rien moins que sympathique. Il abandonna le soin des négociations au général Grœner, qui avait succédé comme quartier-maître général à Ludendorfï. C’est Grœner qui dirigeait, en réalité, la retraite des troupes. On avait su alors beaucoup de gré à Hindenburg, jusque dans les rangs des ouvriers extrémistes, de s’être mis à la disposition du gouvernement révolutionnaire pour procéder à la retraite de l’armée. Ce sentiment se reflète encore dans la « proclamation » que je publiai dans les journaux de Cassel, pour annoncer à la population que le palais de Wilhelmshôhe avait été désigné comme résidence du grand état-major :

Hindenburg à Cassel.

Citoyens et soldats,

Aujourd’hui arrive à Cassel le général feld-maréchal von Hindenburg, accompagné d’officiers et de soldats du grand quartier général, pour diriger de Wilhelmshôhe la démobilisation de nos troupes.

Hindenburg appartient au peuple allemand et à l’armée allemande. Il a conduit son armée à de brillantes victoires et n’abandonne pas son peuple aux heures graves. Jamais, en remplissant ses hauts devoirs, Hindenburg n’a été plus près de nous qu’aujourd’hui.

Sa personne est sous notre protection !

Nous savons que les bourgeois et les soldats de Cassel ne lui manifesteront que des sentiments d’adoration et de respect et qu’il est à l’abri de toute molestation.

La général feld-maréchal porte des armes, ainsi que sa suite d’officiers et de soldats du grand quartier général.

Pour le Conseil des ouvriers et soldats, Grzesinski.

Le bourgmestre : Koch.

Cette proclamation joua un rôle lors de la campagne électorale de 1925. On s’en servit pour montrer que les sociaux-démocrates eux-mêmes avaient reconnu la valeur de Hindenburg.

Hindenburg n’a jamais défendu en personne les vues qu’il exprimait dans ses lettres aux commissaires du peuple et au gouvernement du Reich sur des questions militaires importantes ; il envoyait toujours un délégué et, le plus souvent, c’était le général Grœner. Aussitôt après la révolution, Hindenburg a défendu des points de vue personnels, très arrêtés et absolument réactionnaires, dans les questions militaires.

Une fois la retraite des troupes réalisée, le grand état-major quitta Cassel pour Kolberg, en Poméranie. Nous pensions que la tâche de Hindenburg était désormais terminée, et que le vieux maréchal prendrait sa retraite, comme l’avaient fait tous ses autres collègues. Mais il était manifeste que Hindenburg se tenait encore, avec son grand état-major, pour indispensable. On fut donc obligé d’exercer une pression qui n’était plus très douce, et d’user d’allusions à peine déguisées pour lui faire comprendre que la guerre était réellement terminée et, avec celle-ci, les travaux du grand état-major. C’est alors que le général feld-maréchal von Hindenburg consentit à prendre sa retraite. Il alla résider à Hanovre, jusqu’au moment où il fut élu président du Reich et où il rentra dans la vie publique.

Dans la campagne électorale de 1925 les sociauxdémocrates avaient été les adversaires les plus résolus de la candidature Hindenburg. Tandis qu’on était encore sous l’impression causée par la violence de la lutte électorale, je fus nommé, en avril 1925, préfet de police de Berlin. Normalement, j’aurais dû prendre mes fonctions avant l’arrivée de Hindenburg, au palais présidentiel, et organiser son entrée à Berlin.

Mais la chose ne me souriait pas du tout. Je m’arrangeai donc pour n’occuper mon nouveau poste qu’après l’entrée de Hindenburg à Berlin. Les mesures de police furent prises par le vice-préfet, le docteur Friedensburg. Mais j’avais le devoir, après mon entrée en fonctions, de me présenter au président du Reich en tant que nouveau préfet de police de Berlin. C’est à cette occasion que je vis Hindenburg pour la deuxième fois. L’entrevue m’enchanta aussi peu que la première, qui avait eu lieu en 1918. Il m’interrogea à peu près comme le capitaine qui passe la revue des recrues, me questionnant sur mes états de service dans l’armée, sur ma parenté, etc. Il avait eu, à Magdebourg, un vétérinaire divisionnaire dont le nom se rapprochait du mien. Était-ce un de mes parents? Je dus, hélas, déclarer que non ! Puis il parla des mérites de ce vétérinaire. Il ne se rappela qu’avec peine notre première rencontre à Cassel. Pour terminer, il m’exhorta à maintenir l’ordre et la tranquillité dans Berlin et la « présentation » prit fin. L’impression que me laissa cette entrevue fut des plus déprimantes.

Après cela je n’avais plus grand désir de « m’entretenir )> de nouveau avec le président du Reich. L’antipathie paraissait d’ailleurs être réciproque. C’est pourquoi je n’ai plus approché le maréchal même quand je devins ministre de l’Intérieur de Prusse. Sauf ma visite d’installation, qui eut lieu le 11 octobre 1926, et fut toute pareille à celle d’avril 1925, je ne vis plus Hindenburg qu’au cours de soirées ou de cérémonies officielles. Chaque fois j’éprouvais un sentiment de honte en pensant que le peuple allemand n’avait pas trouvé un autre homme pour en faire le président du Reich.

Hindenburg était extrêmement rancunier et je crois que son entourage le fortifiait dans ce sentiment. Après son élection à la présidence, en 1925, le vice-préfet de police de Berlin, le docteur Friedensburg, écrivit un violent article contre lui dans la Berliner Zeitimg am

Mittag; il y exprimait en termes excellents son regret que le peuple allemand eût élu comme président de la République démocratique l’ancien maréchal du kaiser. Hindenburg ne pardonna jamais cet article à Friedensburg. Quelques mois après son installation il exigea de Severing que le vice-préfet fût éloigné de Berlin. Je m’y opposai énergiquement et fus assez heureux pour avoir gain de cause auprès de Severing. Plus tard je nommai Friedensburg sous-préfet de Cassel.

Pour tous les républicains sincères, l’élection de Hindenburg à la présidence du Reich, en 1925, marque déjà le tournant au delà duquel la démocratie allemande s’engagea sur la pente qui, lentement tout d’abord, puis de plus en plus vite, la ferait glisser jusqu’au fascisme réactionnaire d’aujourd’hui. La conviction que l’élection du feld-maréchal constituait une défaite pour la République, régnait en Allemagne et dans le monde, avant déjà que le télégraphe en eût propagé la nouvelle, dans la nuit du 26 au 27 avril 1925. Le candidat du bloc réactionnaire n’avait pas obtenu, avec 14,6 millions de voix, la majorité absolue, mais il arrivait en tête, contre ses deux rivaux, pour le second tour. Le monde était effrayé que, moins de sept ans après la catastrophe militaire de la Grande Guerre, les Allemands choisissent comme président de la République, le maréchal de l’empereur en fuite. Ce furent le parti populiste bavarois et les communistes qui décidèrent de l’élection de Hindenburg. Bien que le candidat des gauches, Wilhelm Marx, fût plein de mérites et appartint au centre, les catholiques bavarois donnèrent comme mot d’ordre de voter pour le maréchal. Mais ce sont surtout les 1,9 millions de voix obtenues par le candidat communiste Thâlmann qui furent fatales au chancelier Marx. Ainsi, une fois de plus, les

communistes poussèrent la République vers F abîme.

L’élection de Hindenburg avait une grande importance à cause des pouvoirs que la Constitution allemande confère au président de Reich. Il est élu pour sept ans et représente le peuple allemand aux yeux de l’étranger; il conclut les alliances et les traités, il nomme et congédie les fonctionnaires du Reich et les officiers. Il est le chef suprême de l’armée et exerce le droit de grâce dans le cadre de la juridiction du Reich. Il nomme et congédie le chancelier et, sur la proposition de celui-ci, les ministres du Reich. La Constitution lui donne le pouvoir de sévir, au besoin par les armes, contre un État allemand, qui ne remplirait pas les devoirs que lui assignent la Constitution ou les lois du Reich. Il peut suspendre provisoirement les libertés essentielles du citoyen allemand, s’il juge ces mesures nécessaires à la défense de l’ordre public. On comprend donc que, dans la situation précaire où l’Allemagne s’est presque constamment trouvée depuis 1918, il était de la plus grande importance que le siège du président du Reich fût occupé par un républicain et un démocrate convaincu, tel que Ebert ou Marx, et non par un vieux militaire comme Hindenburg, monarchiste dans l’âme. Que celui-ci ait pu être élu, prouve à quel point le peuple allemand obéit au sentiment et non au sens politique. Un peuple politiquement éduqué n’aurait, jamais élu comme chef de sa démocratie un monarchiste, et qui n’avait jamais été que soldat.

La suite des événements devait, hélas ! donner raison à ceux qui voyaient dans l’élection de Hindenburg un grave danger pour la République. Si, cependant, les mêmes partis qui avaient été les adversaires du maréchal en 1925 contribuèrent, par environ 20 millions de voix, à sa réélection en 1932, c’est qu’il s’agissait surtout d’empêcher Hitler d’arriver à la présidence ; et l’on espérait que, quoi qu’il arrivât, Hindenburg

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