LA TRAGI-COM K DIE
observerait la Constitution à laquelle il avait prêté serment. Il n’était malheureusement plus possible de s’entendre sur un candidat républicain commun. Le chancelier Brüning s’était engoué de Hindenburg jusqu’à l’aveuglement. Les discours, souvent presque serviles, qu’il tint en faveur de son élection ne le prouvèrent que trop. Brüning avait empêché le centre de s’entendre avec les démocrates et les socialistes sur le choix d’un candidat commun ; par ailleurs, comme les communistes voteraient en tout cas pour leur propre candidat, le front des défenseurs de la République était d’avance considérablement affaibli. En automne 1931, j’avais déjà insisté pour que Hindenburg ne fût pas présenté une seconde fois. Rien que son grand âge imposait la nécessité de choisir un candidat démocrate absolument sûr et plus jeune. On savait aussi que, depuis 1925, une camarilla réactionnaire tendait à exercer sur Hindenburg une influence contraire au gouvernement du Reich. Après la vague menaçante des élections du 14 septembre 1930, qui révélait le danger national-socialiste à l’opinion universelle elle-même, il était urgent que la démocratie fût défendue aussi, et d’abord, par le président de la Répunlique. Pour un tel rôle la personne de M. de Hindenburg n’entrait pas en question.
Hindenburg était aussi le candidat des cercles monarchistes. Il avait été choisi déjà par eux en 1920, avant le putsch de von Kapp, comme lieutenant du futur kaiser. Bien entendu, on ne rappela pas cela avant son élection de 1925. Au cours d’une interview que le colonel Bauer avait accordée, le 7 décembre 1919, au journaliste Karl von Wiegand, le colonel avait dit : « Notre intention est de restaurer la monarchie sur le modèle anglais. L’élection de Hindenburg à la présidence de la République nous rapprochera de ce but. » Quant aux nationaux-allemands, le pasteur Traub, parlant du maréchal le 7 mars 1920 — une semaine
avant le putsch de Kapp ! — disait : « Il nous faut un homme qui ne barre pas la voie à un futur kaiser mais, au contraire, la lui prépare. » M. de Hindenburg a-t-il justifié les espoirs qu’on mettait en lui?
La déception causée par la première élection de Hindenburg fut tempérée un peu par l’espoir que le nouveau président, se souvenant toujours du serment qu’il avait prêté à la Constitution, s’en tiendrait scrupuleusement à celle-ci. C’est, en effet, ce qui se passa, aussi longtemps que le peuple allemand vota à gauche. Mais le rocher de bronze de la Constitution, ce n’était pas Paul von Hindenburg, c’étaient le Parlement démocratique et le peuple allemand. Lorsque ce dernier pencha du côté des réactionnaires, le président n’opposa aucune résistance mais au contraire il suivit — consciemment ou non — le mouvement, en accord avec sa mentalité profonde, qui était militariste et antidémocratique. « La voix du cœur est la voix du Destin. » Depuis près de deux ans il contresigne des mesures qui n’ont plus rien de commun avec l’esprit et la lettre de la Constitution. Hindenburg a donc failli, au moment même où sa fidélité à la Constitution était vraiment mise à l’épreuve. Hindenburg est monarchiste. Il ne s’en est, d’ailleurs, jamais caché. La monarchie est son idéal. Mais le mouvement hitlérien, antisémite et bolcheviste, n’a-t-il pas mis un terme aux espérances des monarchistes allemands? Il semble que tel soit le cas.
Ma proposition tendant à présenter un candidat démocrate indépendant fut accueillie partout avec un haussement d’épaules. Où trouver ce candidat? Par ailleurs, l’attitude de Brüning excluait la possibilité d’enrôler le centre dans la coalition démocratique. Le fatalisme et le défaut d’intuition politique empêchèrent que les mesures nécessaires fussent prises, même à la douzième heure, pour le salut de la démocratie allemande. Pourtant, il n’eût pas été bien djlfi-
cile de se débarrasser de la candidature du maréchal. D’abord, lui-même ne voulait pas se présenter de nouveau. Il n’y consentit que sur l’insistance du chancelier Brüning et de son entourage, en particulier de son fils Oscar, lequel ne voulait pas retomber dans l’obscurité, qui pourtant lui convenait bien (pour ne parler point d’autres considérations plus réalistes). Le docteur Brüning voulait obtenir la réélection grâce à un vote des deux tiers du Reichstag, bien que la chose ne fût pas tout à fait constitutionnelle. Mais il apparut que cette majorité des deux tiers n’était pas réalisable... sans l’appui des nationaux-socialistes.
Brüning fut assez naïf pour faire entrer les 107 voix des députés nazis dans ses calculs. Il entama des négociations avec Hitler et celui-ci lui laissa même plus ou moins espérer le consentement de ses partisans. Que Brüning ait tenu ce consentement pour possible et qu’il ait compté dessus fut, de sa part, une faute impardonnable. C’est que lui aussi, comme tous les autres chefs de la bourgeoisie, ignorait les forces qui entrent en jeu dans des mouvements populaires tels que le national-socialisme. Même si Hitler avait consenti à laisser réélire Hindenburg par le Reichstag, il n’aurait simplement pas pu remplir sa promesse. Ses partisans avaient été excités avec une telle violence contre Hindenburg, qu’il n’aurait pu leur demander de changer d’avis sans mettre l’existence même de son mouvement et sa propre autorité en péril. M. Brüning, s’il y avait réfléchi, aurait pu le comprendre lui-même. Qu’il ne l’ait pas fait, ne plaide pas en faveur de son sens politique. C’est ainsi qu’eut lieu la réélection du maréchal, qui marque le premier acte de la tragédie de la liberté allemande, de la République allemande et du peuple allemand. Car seul Hindenburg porte la responsabilité d’avoir livré le peuple allemand à Hitler.
La responsabilité de Hindenburg est d’autant plus
grande qu’il avait parfaitement conscience de la portée réelle de son geste. On avait déjà envisagé la nomination de Hitler au poste de chancelier en août 1932. Hitler avait alors exigé — c’était le 13 août 1932 — la totalité du pouvoir pour son parti. Sur quoi Hindenburglui avait répondu, par l’entremise de son secrétaire d’État, le docteur Meissner, « que sa conscience et les devoirs qu’il assumait vis-à-vis de la patrie ne lui permettaient pas de prendre cette responsabilité. Le mouvement national-socialiste userait avec partialité du pouvoir, s’il lui était remis. » En remettant néanmoins le pouvoir à Hitler en janvier 1933, Hindenburg avait évidemment une nouvelle conception de sa « conscience et des devoirs qu’il assumait vis-à-vis de la patrie. » L’histoire se prononcera un jour sur cette lourde responsabilité du maréchal.