‹ La tragi-comédie de la République allemandeChapitre 25 sur 38 · VERS LE TROISIÈME REICH LA CHUTE DU CHANCELIER BRÜNING · texte numérisé non relu

VERS LE TROISIÈME REICH LA CHUTE DU CHANCELIER BRÜNING

Le docteur Brüning fut nommé chancelier le 1 er avril 1930. En politique intérieure, il était sans expérience. A l’égard du mouvement nazi et de la camarilla qui entourait Hindenburg, qu’il se flatta d’abord de maîtriser en les manœuvrant et en pactisant avec eux, il se montra un naïf. C’est seulement beaucoup plus tard qu’il reconnut la gravité de la situation intérieure. Tout d’abord il crut pouvoir gouverner sans le concours des puissantes forces populaires que représentait la social-démocratie. Il était, du reste, arrivé au pouvoir en s’opposant à celle-ci et à la suite d’intrigues contre le cabinet Hermann Müller. Il avait si bien fait la leçon à son groupe du Reichstag que ces intrigues avaient aussi retourné l’opinion du parti du centre. Néanmoins, Brüning dut s’appuyer plus tard sur les socialistes, notamment pour défendre sa politique étrangère. Il faut aussi reconnaître que le jour où il s’aperçut enfin du danger que représentait le mouvement nazi, il ne cacha pas qu’il devenait urgent de le combattre. Il sut donner à la police et aux autres organes de l’exécutif, au moyen de décrets-lois, les pouvoirs nécessaires au maintien de l’ordre. C’est au sujet de l’application de ces pouvoirs que les différends ressurgirent, notamment en ce qui concernait mon activité à Berlin.

Le premier ministre de l’Intérieur du cabinet JBrüning fut le docteur Wirth ; le général Grœner lui succéda en novembre 1931. M. Wirth était un républicain loyal et convaincu, qui avait la République dans le sang, étant d’origine badoise. Pendant son passage à la chancellerie (mai 1921-novembre 1922), il avait pratiqué une politique résolument républicaine ; comme ministre des Finances il avait été moins en vedette. C’était une nature un peu bohème, trop faible pour les rudes nécessités de l’époque, et qui ne sut pas s’opposer aux empiétements continuels de Hindenburg sur les prérogatives du gouvernement. En cette dernière matière le docteur Brüning ne lui était non plus d’aucun secours. Devant les attaques de plus en plus insolentes de la droite, que lui valaient ses convictions résolument démocratiques, Wirth dut se retirer. Hindenburg ne l’aimait pas et de son côté, Wirth n’affectionnait pas non plus celui-ci.

Le successeur de Wirth, le ministre de la Reichswehr Grœner, fut nommé à l’instigation du général von Schleicher. Grâce à cela, Schleicher put exercer également son influence sur la politique intérieure. Les deux ministères étaient administrés nominalement par Grœner, mais c’est Schleicher qui en était le véritable ministre. Au ministère de la Guerre, il était, en tant que directeur, le représentant permanent de son chef ; au ministère de l’Intérieur, il écarta complètement du pouvoir le sous-secrétaire d’État Zweigert, qui avait été, lui aussi, jusqu’alors, le représentant permanent de son ministre. Désormais le pouvoir militaire et le pouvoir civil furent tous deux exercés de la Bendlerstrasse, siège du ministère de la Guerre. C’était ce qui convenait le mieux à Schleicher. Il pouvait ainsi gouverner sans assumer de responsabilités. Si les choses allaient mal, la faute en était à son ministre ; si l’affaire réussissait, le mérite lui en revenait.

Le général Grœner était un noble caractère et,

certainement, un militaire peu ordinaire. Il avait, pendant la guerre, excellemment organisé le service des chemins de fer. Après la fuite de Ludendorfî en Suède il avait pris sa succession comme quartiermaître général et, sous le commandement de Hindenburg, avait ramené l’armée allemande dans ses foyers. Il était peu au courant de la politique intérieure, et avait eu trop de confiance, au début, à dans la droite et le mouvement nazi. C’est pourquoi il avait toléré d’abord l’existence de l’armée brune. Son indignation et sa colère furent d’autant plus vives lors qu’il put se convaincre de la véritable nature des nationaux-socialistes. Il n’hésita pas alors à interdire les S. A. et les S. S. Par contre le général vonSchleicher déclara partout qu’il était opposé à l’interdiction. Celle-ci causa la chute de Grœner.

Le 31 mai 1932 le chancelier Brüning fut congédié à son tour sans autre forme de procès. Lui aussi s’était aliéné Hindenburg, pour avoir consenti à l’interdiction des S. A. et des S. S. Aucun chancelier ne fut jamais renvoyé aussi ignominieusement. Jamais lettre de congé signée du président n’avait été aussi vide que celle qu’il envoya à Brüning. La « gratitude de la maison de Hindenburg », se montrait ici digne de la « gratitude de la maison de Habsbourg ». Or, c’était là une marque de l’ingratitude la plus grossière car c’est, en premier lieu, à Brüning que le maréchal devait sa réélection. Telle ne paraissait pas être, cependant, l’opinion de M. de Hindenburg. Selon lui, on devait lui être reconnaissant qu’il eût bien voulu consentir à se présenter une seconde fois.

Quelle fut la cause de la chute de Brüning? Le docteur Brüning constituait un sérieux obstacle aux yeux de ceux-là qui, autour de Hindenburg, croyaient le moment venu de préparer sérieusement la restauration monarchique. Bien qu’il ait gouverné presque constamment à l’aide de décrets-lois, le chancelier s’était

toujours efforcé de rester dans le cadre de la Constitution. Il n’aurait jamais consenti à un coup d’État. Par ailleurs, on ne pouvait nullement le taxer de radicalisme. Il n’avait montré aucune volonté résolue de résoudre les problèmes sociaux et économiques qui se posaient à lui. Il ne se décida à prendre les mesures qu’exigeait la situation politique qu’après de longues hésitations. Lors de la crise bancaire, en été 1931, il ne prit que des demi-mesures pour sauvegarder l’influence du Reich, qui déboursait l’argent nécessaire au renflouement des banques, et il prit ces mesures trop tard. Le gouvernement se borna à nommer un commissaire aux banques. On s’abstint de réorganiser de fond en comble l’appareil bureaucratique des grands établissements financiers.

La « Osthilfe », ou «Secours de l’Est », faisait aussi partie du programme du cabinet Brüning. Ce secours avait déjà été activement entrepris par le gouvernement Hermann Müller, en collaboration avec le cabinet prussien d’Otto Braun. Mais Brüning dut faire face à une situation toute particulière ; soutenus par Hindenburg, les gros propriétaires junkers, menacés de faire faillite, exigèrent qu’on leur vînt en aide.

En mettant, à la demande de Hindenburg, la « Osthilfe » en premier lieu au service des gros propriétaires, Brüning jeta les paysans besogneux et affamés de terres dans les bras de Hitler. Ignorant de l’administration prussienne, et obéissant à l’aversion de Hindenburg contre celle-ci, il organisa dans l’Est une nouvelle administration, dépendant du Reich, qui engloutit des millions. Il est remarquable que cette administration se heurta plus tard dans l’Est même à l’hostilité publique, par suite de sa lenteur et de ses méthodes bureaucratiques. C’est en partie pourquoi, à l’automne de 1931, le commissaire pour P Est Treviranus, auparavant persona grata auprès de Hindenburg, fut déplacé. Brüning ne s’y était résigné qu’à

contre-cœur mais l’échec complet de la nouvelle administration l’y contraignit. Le successeur de Treviranus fut le junker Schlange-Schôningen un homme d’une vaste culture générale, excellent agriculteur, qui avait des idées larges et, à cause de cela même, était détesté dans le camp de droite. Son évolution ne laisse pas d’être intéressante. Il avait commencé par être un adversaire acharné de la jeune République et de la social-démocratie. Mais, avec le temps, il était arrivé à la conviction que l’on ne pouvait plus gouverner sans s’appuyer sur les larges couches du peuple. Gros propriétaire lui-même, il connaissait bien la Prusse orientale et la situation des paysans là-bas et il était de plus en plus convaincu de la nécessité qu’il y avait de prendre de grandes mesures de colonisation intérieure, et de liquider toutes les grosses propriétés non viables. Il avait quitté depuis longtemps le parti nationai-allemand, par suite de ses divergences de vues avec Hugenberg.

Schlange-Schôningen prit possession de son poste, avec la ferme volonté de faire droit aux revendications justifiées des paysans et de ne venir en aide qu’aux grandes propriétés dignes d’être sauvées et vraiment susceptibles de prospérer. Par ailleurs, il était résolu à organiser une vaste colonisation des territoires de l’Est. Quelques semaines après son arrivée au pouvoir, il publia un programme où il exposait ces idées. Brüning l’approuva.

Il était, en effet, trop évident que l’expropriation partielle des grandes propriétés non viables s’imposait pour des raisons non seulement économiques, mais nationales. Seule cette mesure pouvait satisfaire aux besoins justifiés de colonisation du peuple allemand. En outre, le repeuplement des latifundia constituait une mesure de protection de la frontière orientale. Mais les junkers prussiens n’entraient pas dans ces considérations, elles étaient leur dernier

souci. C’est leur politique agraire même qui avait entraîné le dépeuplement de l’Est. Aujourd’hui, comme toujours, leur but était de faire assainir leurs domaines aux frais des contribuables. L’État était là pour quelque chose. Il avait, depuis des siècles, satisfait aux exigences des junkers. Pourquoi avait-on fait don au président du Reich du domaine de Neudeck, en Prusse orientale, sinon pour qu’il éprouvât personnellement, la « misère » des junkers. Et voici que ce docteur Brüning, — un catholique, par-dessus le marché — voulait les chasser du sol qu’ils possédaient depuis des siècles ! Il fallait se débarrasser vivement de ce chancelier qui les avait si profondément déçus, et du « renégat » Schlange-Schôningen.

M. d’Oldenbourg-Januschau et d’autres junkers firent comprendre au président du Reich que Schlange- Schôningen faisait, avec la nouvelle loi qu’il projetait, du bolchevisme. Impossible de faire abroger le décret par le Reichstag, car même les communistes y voteraient en sa faveur. Hindenburg reprocha à Schlange les tendances socialisantes de son projet. Schlange maintint son point de vue et donna sa démission. Le chancelier ne pouvait pas faire autrement que se solidariser avec son collaborateur. Il fut accusé lui aussi de professer des opinions communistes ! Il ne lui servit de rien de revenir sur ses premières intentions. Hindenburg était déjà résolu à se débarrasser de son fidèle compagnon Brüning. Aux yeux de la camarilla, le chancelier avait depuis longtemps dépassé la mesure. On avait seulement voulu attendre jusqu’après la réélection du maréchal. Sans celle-ci, Brüning eût été déjà congédié en janvier 1932. Les Mackensen, les Oldenburg-J anuschau et les Eulenburg jugèrent le moment venu de réaliser enfin les vues qu’ils méditaient en portant, en 1925, Hindenburg à la présidence de la République. Quelques semaines après la réélection de celui-ci, le 30 mai 1932, Brüning fut renvoyé.

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