JUILLET
En faisant renvoyer le chancelier Brüning, et en lui donnant comme successeur Franz von Papen, la réaction remportait une grande victoire et, avec elle, les nationaux-socialistes. Le choix de Papen fut une surprise pour tout le monde. En Prusse nous avions appris à le connaître vers les années 1924-1925 ; il avait alors mené une violente opposition contre la politique d’entente avec la gauche, désirée par le centre prussien. A la suite de cet échec, Papen avait à peine reparu sur la scène politique. En 1930, il n’avait même plus été présenté comme candidat à la Diète par son organisation régionale de Westphalie.
Cependant, le « cousin Franzchen », comme on appelait M. von Papen dans son entourage, était très lié avec le général von Schleicher, et connu dans les cercles de la noblesse westphalienne et transelbienne, ainsi que parmi les officiers supérieurs de la Reichswehr. Un groupe de membres du Club des Seigneurs, sous la direction de M. von Alvensleben, un politicien intrigant, mi-national allemand et mi-national socialiste, attira l’attention de l’entourage du président sur Papen. C’est ainsi qu’il devint chancelier. Le ministère était déjà tout préparé, lorsque Brüning fut chassé. Pendant la guerre, Papen avait été attaché militaire
à l’ambassade de Washington ; il avait été expulsé des États-Unis en 1915, pour manquement grave à la courtoisie internationale. Mais ce fait ne constitua apparemment aucun obstacle à sa nomination comme chancelier.
Le cercle qui tenait Papen pour l’homme qu’il fallait au poste de chancelier était très limité et très intrigant, mais manquait cependant de sagesse politique. Grâce à Papen, on pensait attirer de nouveau le Centre dans son camp. C’était faire preuve d’un manque total de flair. Car, après le traitement infligé à son chef très respecté, Brüning, le parti du centre ne pouvait accepter de voir Papen à la chancellerie. Par ailleurs, les personnes qui connaissaient Papen de près ne comptaient pas qu’il resterait longtemps au pouvoir. A la première difficulté, il planterait tout là et s’en irait en voyage. De fait, M. von Papen ne s’est pas révélé comme un grand homme politique. Il était seulement persuadé de la mission directrice de la noblesse allemande et animé d’une haine inextinguible contre la classe ouvrière et la social-démocratie. Mais peut-être détestait-il le Centre plus violemment encore. Hitler ne pouvait envoyer à Rome, pour la conclusion d’un concordat, meilleur négociateur que Papen, qui l’avait débarrassé du centre et avait évincé en somme, le pape de la politique allemande.
Papen est un caractère sans frein ni scrupule. 11 s’appuya d’abord sur les nationaux-allemands et les nazis, qu’il croyait pouvoir utiliser pour ses plans de domination. En réalité les nazis espéraient eux aussi que Papen favoriserait leurs vues politiques. Et c’est pourquoi ils le tolérèrent au début. Au cours de la campagne pour les élections au Reichstag du 31 juillet 1932, Hitler donna comme consigne de ne pas attaquer le cabinet Papen. Celui-ci s’attaqua d’abord au ministère prussien.
Le terrain était devenu favorable à la réaction.
Lors des élections à la Diète de Prusse, le 14 avril 1932, les partis de la République de Weimar avaient subi une défaite sensible et étaient tombés au rang d’une minorité impuissante. Les socialistes, le centre et les démocrates avaient perdu près de 800 000 voix et 67 sièges. L’opposition de droite avait gagné deux millions et (rois quarts de voix et 42 mandats. Les communistes, qui avaient gagné aussi 580 000 voix, n’avaient cependant obtenu qu’un seul nouveau mandat.
Le nouveau Landtag de Prusse était violemment opposé au gouvernement Otto Braun ; sur 428 députés, 264 étaient contre lui. En fait, cette opposition qui englobait les communistes, était incapable de former un gouvernement sans le concours du centre. Mais î’ancien cabinet ne pouvait plus se maintenir au pouvoir. Il ne lui restait plus qu’à se retirer, ce qu’il fit le 18 mai 1932. Jusqu’à l’élection du nouveau ministre-préskient, il continua d’« expédier les affaires courantes ». Mais on ne réussit pas à se mettre d’accord sur cette élection. Les nationaux-allemands réclamaient la place pour eux, c’est-à-dire pour le président de leur groupe : M. von Winterfeld. Les nazis présentaient Gôring. La situation du gouvernement Braun devenait ainsi des plus difficiles et précaires. Les ministres, individuellement, pouvaient bien abandonner leurs fonctions, mais le ministre-président ne pouvait le faire avant que son successeur fût élu.
Aussi, après les élections à la Diète d’avril 1932, les partis de droite* proposèrent-ils cette solution : remplacer le ministre-président par un commissaire du Reich. Elle n’eut pas l’assentiment de Brüning, bien que son ami Treviranus l’eût suggérée le premier. Mais dès que Papen arriva à la chancellerie, il s’y montra très favorable. L’ « épuration » de la Prusse était en effet une de ses « tâches ». Cependant, il fallait d’abord attendre le résul at des négociations entre le centre et les nationaux-socialistes. L’un cher-
chait à duper l’autre, personne ne songeait sérieusement à une coalition. Les nazis voulaient seulement faire sentir aux nationaux-allemands qu’ils n’avaient pas besoin d’eux ; le centre ne pouvait se lier, à cause des syndicats chrétiens qui étaient derrière lui. C’est ainsi qu’on arriva à l’élection du président du Landtag. Ce fut le nazi Kerrl qui l’emporta. La tension politique aboutit, le jour de l’ouverture de la Diète, le 25 mai 1932, à une bataille en règle, déclanchée par les députés nazis. De nombreux députés de gauche durent être emportés, gravement blessés. M. Kerrl, qui est aujourd’hui ministre de la Justice de Prusse, ne fit rien pour mettre un terme à ce honteux spectacle, bien qu’il disposât, parmi la « garde » du Landtag, d’un grand nombre d’agents vigoureux.
Cependant, la droite exigeait avec toujours plus d’insistance la nomination d’un commissaire du Reich pour la Prusse. Les nazis commencèrent à menacer de se protéger eux-mêmes contre les communistes en faisant un putsch. Le 11 juin 1932, le docteur Gœbbels écrivit dans YAngriff, que les nationaux-socialistes considéraient comme insupportable que,pendant la campagne électorale, — le Reichstag avait, entre temps, été dissous et de nouvelles élections prévues pour le 31 juillet, — le plus grand État d’Allemagne, la Prusse, fût encore gouvernée par les socialistes. Le 14 juin, il écrivit : « Il faut montrer les dents à toute cette bande; c’est, du reste, la seule chose qui lui impose. » Le 15 juin il exigeait du ministre de l’Intérieur du Reich « de faire disparaître MM. Grzesinski et Weiss ». Le 18 juillet, Kerrl, président de la Diète, proposa, dans une lettre au chancelier, d’assumer, par un décretloi, la direction de la police en Prusse. Déjà en 1932, les nazis voulaient fausser les élections en terrorisant le peuple avec l’aide de leurs S. A. et de leurs S. S. et ils voulaient ne pas en être empêchés par la police prussienne.
Le ministère Papen dépendait étroitement des nazis. La chose était toujours démentie par la chancellerie mais les nazis en parlaient ouvertement, comme s’ils se jugeaient dupés et que le gouvernement d’Empire ne prît pas suffisamment en considération leurs vœux personnels. Pourtant, ils avaient toutes les raisons d’être complètement satisfaits. Un décret-loi, du 14 juin, levait presque toutes les mesures prises contre eux par le cabinet Brüning. En particulier, l’interdiction prononcée huit semaines auparavant contre les S. A. et les S. S. tombait.
Du côté républicain, rien ne fut tenté pour s’opposer à la manœuvre des droites contre le cabinet prussien, ni dans la presse, ni autrement. On ne songea même point à se préparer à se défendre par la force contre une action illégale. Pourtant, tous les républicains étaient persuadés que la nomination d’un commissaire du Reich en Prusse ne pouvait se faire qu’en violant la Constitution. La grande presse républicaine de Berlin se borna à rapporter les bruits qui couraient et à renseigner le public sur l’attitude que comptaient prendre les gouvernements de Bavière, du Wurtemberg, de Bade, contre la mainmise du cabinet du Reich sur la Prusse. Mais Papen donna au docteur Held, premier ministre de Bavière, des « assurances » destinées à le calmer. Il agit de même avec le président Hindenburg. Une session des représentants des États allemands, convoquée en juillet à Berlin, se sépara sans qu’aucune résolution fût prise. Le conseiller d’État bavarois Schâfïer prononça des discours violents et le docteur Held menaça « d’emprisonner surle-champ, dès qu’il aurait franchi la frontière bavaroise, le commissaire du Reich, si jamais on osait en nommer un. )> Mais on n’ignorait point qu’il ne s’agissait pas, pour les Allemands du Sud, de défendre la Constitution ou l’indépendance prussienne, mais leur propre particularisme. «Je t’en supplie, cher Florian, épargne
ma maison, incendies-en d’autres. » Par ailleurs les gouvernements des États du Sud étaient violemment hostiles à la Prusse et au cabinet Braun, et cette hostilité fut une entrave de plus à des mesures que l’on eût prises en commun pour se défendre contre les projets criminels de M. von Papen.
On manquait aussi d’une direction, dans cette lutte, qui commençait, pour l’existence de la Constitution de Weimar. Les chefs auraient dû se porter au secours du gouvernement prussien, le premier menacé. Or rien ne se produisit, à part un entretien de Severing avec le baron von Gayl, ministre de l’Intérieur du Reich, au cours duquel celui-ci renouvela les assurances de son chancelier que rien de contraire à la Constitution ne serait entrepris. On crut Gayl. Ni dans le public ni dans la presse on n’incita le cabinet prussien à la résistance. Lorsque, malgré ma position officielle, je conseillai en public aux républicains de s’armer pour se défendre, mon supérieur Severing, sur la pression du cabinet du Reich, m’interdit presque de prendre désormais la parole. A plusieurs reprises il déclara à des fonctionnaires du ministère qu’il voulait me révoquer, à cause de ce discours qu’il désapprouvait. Un article énergique de moi, portant comme titre : « Que fait le gouvernement prussien? », ne fut pas accepté par la presse du parti parce qu’il aurait pu nous nuire dans la prochaine bataille électorale. Cependant, tout le monde savait déjà, malgré tous les démentis, ce qui se préparait contre le cabinet de Prusse. Seules la date et la méthode de combat étaient encore ignorées. Severing aussi était renseigné, sauf sur la date. Mais il ne voulut pas croire aux nouvelles qui lui parvenaient.
Par ailleurs, M. von Papen cherchait encore l’homme qui porterait le coup de grâce à la Prusse. On avait d’abord songé au docteur Weissmann, sous-secrétaire d’État au ministère de l’Intérieur prussien. Mais Weiss-
mann avait décliné l’offre, parce qu’il se refusait à éloigner le docteur Abegg, autre sous-secrétaire d’État et moi-même, de nos postes. On s’adressa au bourgmestre d’Essen, le docteur Bracbt, un ancien député du centre, très ambitieux, et dont le mérite était très surfait, qui était acoquiné à la maison Krupp et à l’industrie lourde rhéno-westphalienne. M. Bracht voulait absolument devenir de nouveau quelque chose. Avec la crise, les responsabilités qu’il devait assumer à la tête de l’administration de la grande ville industrielle lui paraissaient trop lourdes. Comme député du centre, et seulement en cette qualité, il avait été directeur au ministère de la Prévoyance sociale en Prusse et secrétaire d’État à la chancellerie. Lorsqu’il avait vu qu’il n’y avait plus de chance, pour lui, d’être ministre, ni en Prusse, ni dans le Reich, il avait accepté le poste de bourgmestre d’Essen, que lui avaient proposé les partis de l’Hôtel de Ville, et dont le traitement était supérieur à celui d’un ministre. Depuis lors, il s’était proclamé l’adversaire du parlementarisme.
M. Bracht était le « bourreau » qu’il fallait au gouvernement « autoritaire » de Papen. Au début de juillet, le général von Schleicher, devenu ministre de la Reichswehr après avoir torpillé son protecteur et ami Grœner, envoya à Essen le général von Rundstedt, commandant de la région militaire de Berlin, pour régler avec le docteur Bracht tous les détails de la manoeuvre. L’entrevue eut lieu à l’hôbel Kaiserhof. M. von Rundstedt devait prendre la direction militaire des opérations. On me choisit un remplaçant et le choix du docteur Bracht tomba sur le docteur Melcher, préfet de police d’Essen. Son serment et son honneur de fonctionnaire ne retinrent pas cet homme de participer au complot. Bien entendu, on avait promis une récompense au docteur Bracht comme au docteur Melcher ; le premier devait devenir premier ministre de Prusse
et le second ministre de l’Intérieur. Du moins, c’est en cette qualité de ministre présomptif que Melcher se présenta le 20 juillet à la chancellerie, à l’étonnement des fonctionnaires.
Plus tard, les événements ne prirent pas du tout le cours que ces politiciens naïfs et ces hommes sans foi avaient imaginé. Le docteur Bracht a été rendu au néant. Il peut s’estimer heureux de n’avoir pas été, comme plusieurs bourgmestres de ses collègues, inculpé de corruption par le gouvernement nazi ou les S. A. Il n’a échappé au camp de concentration que parce que, dans l’intervalle, il est mort. Gomme ministre il a montré ses capacités particulières par une ordonnance sur les caleçons de bains qui l’a rendu immortel. M. von Schleicher se trouve placé sous la surveillance des S. A. ; sans permission, il ne peut sortir de son domicile. Le docteur Melcher a dû céder la place à l’amiral von Lewetzow. Tout d’abord, il fut envoyé comme préfet à Magdebourg. Aujourd’hui il a abandonné aussi ce poste, « pour raisons de santé » a dit l’information officielle.
Les événements se précipitèrent après la rencontre du 17 juillet, entre communistes et nazis, à Altona, au cours de laquelle on compta 19 morts et 60 blessés. Le cabinet d’Empire tomba d’accord sur les moyens de destituer le gouvernement prussien et le préfet de police Grzesinski : proclamation de «l’état d’exception» tout d’abord à Berlin et dans la province de Brandebourg et éventuellement ensuite dans toute la Prusse et le Reich. Pour éviter que les ministres destitués ne pussent fuir et, par exemple, transportassent le gouvernement à Nuremberg ou à Munich, les départs furent interdits des aéorodromes de Berlin le 20 juillet, dès 7 heures du matin. La Reichswehr fut alertée. Par suite de la proclamation de l’état d’exception, le pouvoir exécutif passait aux mains du ministre de la Reichswehr, le général von Schleicher.
Ici les républicains expièrent durement leur négligence : après treize ans de pouvoir, ils n’avaient pas été capables de faire voter le règlement d’administration publique, prévu par la Constitution, et destiné à régler les modalités d’exécution de l’article 48. Un tel règlement aurait tout au moins assuré l’indépendance du pouvoir civil. Lorsque Severing, peu après son arrivée au ministère de l’Intérieur, en 1928, prépara un projet de loi dans ce sens, il reçut une verte réponse du président du Reich, où celui-ci lui déclarait qu’il ne permettrait pas que le pouvoir discrétionnaire, que lui accordait l’article 48, lui fût limité, et qu’il ne donnerait jamais son assentiment à un pareil projet. Severing y renonça. Pourtant, sous l’impression produite par le grand succès électoral des gauches du 20 mai 1928, il aurait été possible de faire voter le règlement.
La presse de droite avait été avertie des intentions du cabinet d’Empire et de la date fixée pour leur exécution. Le 13 juillet 1932, Severing fut prévenu, de source absolument sûre, de ce qui l’attendait pour le lendemain. Pourtant, il ne voulut pas y croire et se borna à se plaindre auprès de la direction du parti socialiste que, depuis quelque temps, il se heurtât dans la section politique de son ministère à une sourde résistance. Il évita de s’entretenir avec moi de ce qu’il avait appris, ou des mesures de défense qu’on aurait pu prendre. Il savait bien que j’aurais insisté pour que ces ^mesures fussent prises aussitôt et que l’état d’exception fût proclamé dans toute la Prusse ; cela était possible en vertu de l’article 48 de la Constitution. Un tel geste eût alerté les républicains, et contraint les réactionnaires à une attitude défensive. Je ne saurais, pourtant, nier que M. von Papen ne se soit montré à l’égard des ministres prussiens infiniment perfide. En tout cas, jamais on n’a agi officiellement avec plus de « fausseté » qu’alors entre le
Reich et la Prusse. Le président du Reich, lui aussi, n’a pas demandé, avant de promulguer son décret, qu’on discutât avec les ministres ou le Premier prussien, des mesures susceptibles de remédier à la situation. Volontairement, Papen a bercé ses « victimes » de l’illusion qu’ils jouissaient d’une certaine sécurité. Le 20 juillet, il convoqua pour 17 heures le cabinet prussien à la chancellerie, avec l’ordre du jour suivant : « Situation politique, » et « Remaniement ministériel. » Cette invitation était déjà inattendue dans sa forme, car c’est le premier ministre ou son représentant qui convoque le conseil de cabinet prussien, ce n’est pas le chancelier, et les séances ne se tiennent pas à la chancellerie. Mais il avait même, auparavant, c’està-dire à 10 heures du matin, le 20 juillet, fait venir auprès de lui les ministres prussiens Severing, Klepper et Hirtsiefer — Braun était malade — et, très agité, il leur avait annoncé leur destitution, contre laquelle les ministres n’avaient pu tout d’abord que protester.