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bourgmestre d’Essen, se déclare, en commençant, « chargé de l’expédition des affaires courantes ». Les lettres ne portent ni date , ni signature manuscrite; seule la signature de Rundstedt est en règle. Néanmoins, je donne les documents à enregistrer à la chancellerie, et demande que les signatures qui manquent soient fournies dans l’intervalle. Je cherche avant tout à gagner du temps et à prendre contact. La situation est particulièrement obscure et défavorable pour moi. On peut s’attendre à des résistances parmi les agents de police qui ne sont pas prévenus. Gomment se présente la situation chez l’adversaire ; quelles sont les forces dont il dispose? Aussi je convoque tout d’abord mes chefs de service, et les présente au docteur Melcher. Après un rapide entretien, le docteur Melcher et sa suite se retirent. En le reconduisant je lui dis que je ne suis nullement convaincu encore de la légalité du procédé employé par Rundstedt, et que je me réserve d’examiner la situation du point de vue du droit. Il ne faut pas du tout qu’il considère notre entrevue comme une « transmission de pouvoirs ».
Entre temps, mes principaux subordonnés s’étaient réunis chez le docteur Weiss pour discuter entre eux de la situation. Ils me dirent plus tard qu’ils avaient jugé la conduite du gouvernement, tout au moins en ce qui concernait Weiss et Heimannsberg, comme illégale. Dans ces circonstances, ils tombèrent d’accord que, s’ils se soumettaient, c'était seulement sous la contrainte de la forcq A la préfecture de police règne, comme on pouvait s’y attendre, une grande agitation. Les couloirs sont pleins de monde, les reporters s’y pressent et les agents discutent de l’événement. Je veux essayer une fois encore de me mettre d’accord avec Severing et je l’appelle de nouveau au téléphone ; je le mets au courant de ce qui s’est passé. Il me dit qu’il ne transmettra pas les pouvoirs à Bracht. Mais en ce qui me concerne, la situation se présente tout dif-
féremment. Le commandant militaire détient légalement le pouvoir exécutif. En me révoquant, il n’outrepasse pas ses pouvoirs. Telle est également l’opinion générale dans son ministère. Je décide, néanmoins, d’opposer une résistance. Toutefois, une défense par la force n’entre plus en question. Je sais aussi que, depuis des années, la Reichswehr a été répartie autour de Berlin de telle sorte que plusieurs milliers de soldats de toutes armes puissent, dans l’espace d’une à deux heures, se trouver en ville ; c’est ce que le public, lui, ignorait et qui n’a jamais été révélé, que je sache, ni oralement, ni par écrit. Je dicte donc une lettre à Rundstedt et à Bracht, où je leur déclare qu’ils n’ont pas le droit de me révoquer. Je demeure au poste où j’ai été légalement placé par le ministère, car en l’abandonnant je me rendrais coupable d’un manquement à mes devoirs de fonctionnaire. A 14 heures, ma surprise est grande de voir reparaître le docteur Melcber et sa suite. Mais ils viennent seulement me rapporter les documents en règle, munis de leurs signatures. Je leur dis que je dénie à ceux qui les envoient le droit d’agir comme ils le font et leur remets mes lettres qui viennent d’être terminées. Ils les prennent et se retirent de nouveau.
A 15 heures et quart, le général von Rundstedt me confirme par téléphone qu’il a reçu ma lettre de protestation. Mais il m’a aussi appelé afin d’éviter des « ennuis » possibles et des « conséquences fâcheuses ». Privément, il désire me dire qu’il comprend parfaitement mon point de vue : mais il doit exécuter la mission dont il a été chargé. Je réponds que ce qu’il dit ne peut rien changer à mon point de vue. Il le regrette beaucoup, réplique-t-il alors, mais il sera obligé de prendre de nouvelles mesures. Comme je lui demande de quelle nature seront ces « mesures », il me répond qu’il lui faut encore y réfléchir. Je l’avertis aussitôt que si, par exemple, il avait l’intention de
me faire arrêter, il courrait au-devant d’un échec : en tant que membre de la Diète prussienne, je jouis de l’immunité parlementaire. Un état d’exception exige aussi des mesures exceptionnelles, riposte-t-il. Bien entendu, je ne m’attendais pas à une réponse différente.
Ainsi, il ne nous reste plus qu’à attendre les événements. Je ne me fais aucun souci et suis absolument calme, je ne suis pas agité le moins du monde, et nullement nerveux. D’ailleurs, pourquoi? Je m’étais déjà détaché depuis quelque temps de ma charge ; le travail qui, jusqu’alors, m’avait toujours été si cher, n’avait plus rien d’agréable, dans les derniers temps. D’autre part, je n’ai jamais été de ceux qui se « cramponnent » à leur poste ; seules les réactions politiques et psychologiques m’intéressent sérieusement. Mais le cours des événements ne peut plus être ni retenu ni modifié. Peut-être aurais-je dû, il y a quelques semaines, obéissant à un instinct, démissionner volontairement, pour pouvoir me consacrer librement à la lutte politique. Mais on n’y peut plus rien changer. Je m’aperçois que je suis encore en jaquette. Bien entendu, je n’ai pas été aux funérailles de mon collègue. Mais mon habit me gêne maintenant, et je donnerais beaucoup pour pouvoir en changer. Par malheur, mes vêtements sont à la maison, et je ne veux y envoyer personne. Daisy (ma femme), qu’on avait avertie, est venue à midi. Je l’ai mise rapidement au courant de la situation, elle s’est alors rendue au secrétariat de sa Société féminine de secours. Elle était, comme moi, calme et résignée. Il y a longtemps qu’elle maudissait mes fonctions de préfet. Cependant, elle s’était peut-être représenté autrement mon départ.
J’ai, l’après-midi, commandé deux inspecteurs de la police judiciaire, de service dans mon antichambre. A 5 heures on m’annonce que des soldats de la Reichswehr, armés de grenades à main, sont arrivés à la
préfecture et que d’autres troupes approchent, sous la conduite de leurs officiers. Peu après, un certain capitaine Hauffe se fait annoncer. Il apporte une autre lettre de M. de Rundstedt. Celle-ci est, cette fois, parfaitement en règle, et porte date et signature ; le texte même du décret-loi s’y trouve aussi. Pas tout à fait intégralement, cependant : les prescriptions pénales manquent. Il doit régner là-bas une extrême confusion. On m’interdit maintenant jusqu’à l’expédition des affaires courantes. Rundstedt en a incontestablement le droit. Enfin, on a compris. Cependant, je ne veux pas abandonner volontairement mon poste. Weiss et Heimannsberg se joignent à moi. J’en avertis Hauffe ; il me répond que, conformément aux ordres reçus, il se voit contraint de m’arrêter. Comme j’excipe de mon immunité parlementaire il me dit que la chose a été examinée au commandement militaire et qu’on y est arrivé à la conclusion qu’on pouvait procéder à une arrestation préventive. Bien entendu, c’est absolument faux; les juristes de l’armée ont dû aboutir à une conclusion exactement contraire, mais sans doute que le commandant a passé outre. Weiss, Heimannsberg et moi protestons alors par écrit contre notre arrestation, et Hauffe en avertit le général von Rundstedt par téléphone. Mais Rundstedt répond qu’il a des instructions expresses du général von Scbleicher !
A 5 heures et demie, il est procédé à l’arrestation du docteur Weiss, de Heimannsberg et de moi-même. Les gens se pressent aux portes et aux fenêtres. Ils nous appellent et nous font des signes. Nous entendons : « Liberté ! » « Vive la République ! » et « Vive nos chefs l » Nous répondons aux saluts. Je marche vite, pour mettre plus tôt un terme à cette scène pénible. Je connais mes subordonnés. En bas, les schupos nous saluent. Je monte avec le capitaine Hauffe dans une limousine de la Reichswehr ; Weiss
Weiss et Heimannsberg suivent dans d’autres autos. Heimannsberg se trouve dans sa propre voiture : sur le moment on n’en avait pas trouvé d’autre de disponible. Tout d’abord, le voyage se poursuit en silence. Je réfléchis toujours. Il est certain que je ne reviendrai plus à la préfecture de police. Un grave coup a été porté aujourd’hui, dans des circonstances tragiques, à la démocratie, coup dont l’Allemagne ne se remettra pas de sitôt. Personnellement, je suis à peine touché par l’événement. La préfecture de police est déjà à mille lieues de ma pensée. A peine me retournerais-je, si je revenais à passer devant. Je demande où nous nous rendons : à Moabit, au home de la Reichswehr, dans la Seydlitzstrasse. On avait d’abord songé à un autre lieu de détention, mais on a changé d’avis. A-t-on craint une évasion? Peut-être ! Mais ils peuvent dormir tranquilles.
Nous voici arrivés. On me donne une chambre à l’entresol, le numéro 4. Peu après, Weiss et Heimannsberg, qui ont fait un détour, arrivent aussi. Chacun reçoit une chambre individuelle. Il nous est défendu de communiquer entre nous. Je demande 1 les journaux ; je voudrais bien savoir comment les gazettes s’y sont prises pour annoncer les événements. On me répond qu’on ne peut me donner les journaux, je dois noter par écrit ce dont j’ai besoin. Toutefois, si je veux lire, on met à ma disposition la bibliothèque du foyer du soldat. J’inspecte les lieux. Ma chambre donne sur la cour et le jardin du « home ». Si je sautais? Cela serait possible, mais derrière un bosquet surgit un piquet de gardes, l’arme à l’épaule. Je suis donc réellement prisonnier de guerre. J’éclate de rire. La chambre a douze mètres carrés. Elle contient un lit de camp, une armoire, une table, deux chaises, une glace, deux chromos et une table de toilette.
Il est 7 heures et demie. Je me prépare justement à écrire — on m’avait apporté du papier — lorsqu’on
m’annonce la visite du conseiller Kleikamp, du ministère de l’Intérieur. Il est envoyé par le docteur Bracht et le docteur Klausener, qui se sont concertés avec Rundstedt en vue de ma remise en liberté. Étant donné qu’on a réussi à m’éloigner de mon poste, on ne voit plus aucun intérêt à prolonger mon arrestation ainsi que celle de mes deux collègues. Si je veux bien signer une certaine déclaration, on me remettra en liberté aussitôt. La proposition d’abord me surprend, car il y a une heure et demie à peine que je suis emprisonné. Les gens, là-bas, se sont-ils rendu compte, entre temps, de tout le côté pénible de la situation. Vu leur mentalité, je puis à peine le croire. J’examine le contenu du projet de déclaration qu’on m’a remis. Il ne me paraît contenir rien de suspect. Mais je veux d’abord me concerter avec mes deux camarades de captivité. Nous nous réunissons d’abord seuls dans notre chambre. L’un de nous se demande si, en signant la déclaration, il ne renonce pas à se défendre par les moyens de droit. Après qu’il s’est convaincu que tel n’est pas le cas, nous signons chacun une déclaration individuelle : « Nous nous abstiendrons de prendre toute mesure de service, après que nous avons été éloignés de notre poste par la force. » Je n’ai pas très bien compris l’utilité de cette disposition. Croyait-on que je me rendrais de nouveau demain matin à l 'Alex (la préfecture de police, sur l’Alexanderplatz) pour y reprendre mon service? Je n’en avais nulle envie. Je ne voulais pas, non plus, rester plus longtemps en prison, car tout cela ne me paraissait plus qu’une comédie. Vers 8 heures nous fûmes remis en liberté. L’avocat Alsberg vint nous chercher. Nous nous rendîmes d’abord chez lui, pour nous concerter sur ce qu’on pouvait encore faire. Pour moi, la question ne se posait pas, car je ne désirais aucunement m’embarquer à mes frais dans un procès. Peu après 9 heures, je suis de retour chez moi. Tout le monde se réjouit, bien
entendu ; quelques amis sont déjà là. Puis le téléphone se met à sonner, jusque tard dans la nuit. Des visiteurs arrivent, et des représentants de la presse amie et étrangère, à qui je donne volontiers les interviews qu’ils désirent.