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LA SOCIAL-DÉMOCRATIE EST-ELLE DEMEURÉE PASSIVE

L’étonnement causé par l’attitude de la socialdémocratie allemande, le 20 juillet 1932, est compréhensible et justifié. Mais si l’on demande pourquoi les socialistes ne se sont pas défendus, on est, hélas ! obligé de répondre qu’une défense active n’aurait plus trouvé aucun écho dans la nation. Si étonnant que cela puisse paraître, il n’y avait, non plus, aucun but à défendre. L’issue de la campagne menée contre le gouvernement prussien et le préfet de police de Berlin par Papen avait été déjà décidée d’avance, au désavantage de la république de Weimar, par les élections à la Diète de Prusse du 24 avril 1932. Le plus important bastion de la démocratie allemande avait été, ce jour-là, emporté par la réaction ayant à sa tête les nationauxsocialistes, et se servant de « moyens démocratiques ». L’attaque du 20 juillet n’était plus qu’une utilisation, par les nationaux-allemands, de la victoire électorale remportée par les nazis. La forme sous laquelle la manœuvre avait été exécutée correspondait bien aux méthodes des junkers prussiens.

On nous demandera pourquoi nous n’avons pas agi de même en temps voulu. Nous n’avons pu employer ces moyens en 1918 et n’avions pas, d’ailleurs, besoin de les employer, car il n’y avait pas alors de résistances

individuelles à vaincre. Mais, aussi, nous nous séparions résolument des « exécuteurs » du 20 juillet. Nous étions des démocrates et nous nous considérions comme des « hommes ». M. von Oldenburg-Januschau, l’ami de Hindenburg, a dû sans doute se réjouir de l’événement. S’en réjouit-il toujours? En tout cas, le 20 juillet, on a suivi le conseil qu’il donnait avant la guerre, lorsqu’il déclarait qu’il fallait faire disperser le Reichstag par « un sous-lieutenant et dix hommes ».

Les conséquences anti-démocratiques des élections prussiennes n’auraient pu être évitées que si le président du Reich, le gouvernement du Reich et le cabinet prussien encore chargé de l’expédition des affaires courantes avaient été de même opinion politique ou d’opinion voisine. Il eût fallu aussi que tous fussent décidés à s’en tenir, quoi qu’il arrivât, à la Constitution. Cette homogénéité politique n’existait plus, malheureusement, depuis longtemps. Déjà, sous Brüning, s’étaient manifestées de sérieuses oppositions, dans les occasions les plus diverses, entre la Prusse et le Reich. Toutefois, avec Brüning, un certain contact personnel avait été niaintenu. Ce contact disparut avec l’avènement du cabinet Papen. Déjà, sous Brüning, de violentes divergences d’opinions s’étaient élevées au sujet de l’interdiction de journaux radicaux de droite par la police prussienne, tandis que le Reich demandait l’interdiction de journaux républicains ; au sujet de l’exercice du droit d’association et de réunion par l’administration prussienne et particulièrement par moi, à Berlin ; au sujet de la police des théâtres et des étrangers, et à l’occasion de mille autres circonstances qui se présentaient quotidiennement. Mais avec l’arrivée au pouvoir du chancelier Papen ces incidents se multiplièrent et s’aggravèrent tous les jours. Un compromis n’intervenait que dans des cas très rares. Les gouvernements de Prusse et du Reich s’affrontaient, par suite

de leurs positions politiques essentiellement différentes, presque comme des puissances ennemies. Les nationaux-allemands et le président du Reich avaient depuis longtemps succombé à la psychose nazie, qui sévissait depuis le 14 septembre 1930. La bourgeoisie n’y glissait pas moins vite. Le gouvernement Braun- Hirtsiefer-Severing se trouvait isolé en Prusse. La partie républicaine du peuple prussien ne pouvait, en juillet 1932, compter en Allemagne que sur elle seule. Les Allemands du Sud se préoccupaient seulement de leur propre autonomie. Personne n’eût songé, à Munich, à Stuttgart ou à Karlsruhe, à combattre pour la Prusse. Le peuple allemand se trouvait déjà dans l’état d’un lapin soumis à la vivisection, qui ressent encore tout ce qui lui arrive, mais est impuissant à se défendre.

Mais, demandera-t-on, le gouvernement prussien était-il, le 20 juillet 1932, complètement sans défense? Il avait pourtant en main l’administration et la police, les ouvriers socialistes et républicains se tenaient derrière lui ! Pourquoi n’a-t-on pas accepté la bataille? Parce que, le 20 juillet, il était, simplement, déjà trop tard. On avait omis de mobiliser à temps les forces qui eussent pu servir à la défense, et de prendre des mesures grâce auxquelles nous aurions gardé aussi la police en main. Avec la proclamation de l’état d’exception, le 20 juillet au matin, le pouvoir exécutif dans Berlin et la province de Brandebourg passait aux mains du commandement militaire. Les schupos passaient immédiatement sous ses ordres. La police ne devait plus suivre mes ordres ou ceux de Severing. Officiers et agents se fussent rendus coupables de haute trahison. Par ailleurs, en cas de lutte, on ne pouvait compter à ce moment-là, à Berlin, que sur 4 000 hommes environ, agents de la Scbupo qui se trouvaient dans les casernes et constitués en formations encadrées. Sous le rapport de l’armement, la Schupo était de

beaucoup inférieure à la Reichswehr. Toutefois, presque tous les agents de police étaient de cœur fidèles à la Constitution et au gouvernement prussien.

lien allait tout autrement chez la majorité des officiers. Cependant, si dans cette lutte pour le salut de la République, la Reichswehr n’avait pas été contre nous, les sympathies réactionnaires des officiers de la police n’auraient pas eu une grande importance. Dans une conférence que j’avais eue avec les chefs de la police berlinoise j’avais dit à ces messieurs que si, dans le cas d’un putsch de la droite, l’un d’entre eux voulait essayer de passer à l’ennemi et d’y entraîner ses troupes, on lui tirerait dans le dos. Mais le 20 juillet, en cas de lutte, la Reichswehr eût résolument marché avec le gouvernement du Reich contre la police.

Certes, il eût été possible d’entraîner dans la grève générale les ouvriers des syndicats et les socialistes. Mais il est douteux qu’on serait parvenu à réaliser un front commun. Les ouvriers des syndicats catholiques n’auraient certainement pas obéi à l’ordre de grève, non plus que les communistes. Les députés communistes du Landtag s'étaient , en juin , joints aux nazis pour présenter une motion qui exigeait mon renvoi. Et les ouvriers communistes auraient maintenant fait grève pour que je jusse réintégré dans mon poste? Par ailleurs l’existence de six millions de chômeurs ne constituait pas un médiocre obstacle à une grève politique.

Accepter le combat, le 20 juillet 1932, c’eût été courir à une défaite certaine et sans espoir. Les nazis se fussent réjouis les premiers de l’événement. Dans une grande réunion tenue à Hambourg, le soir du 20 juillet, Hitler parla des événements de Berlin. Il comptait sur une grève générale et il laissa prévoir que les S. A. et les S. S. marcheraient avec le Stahlhelm et la Reichswehr pour la briser. Effectivement, c’est ce qui serait

arrivé. La Reichswehr aurait armé les formations militaires des nazis et du Stahlhelm. Il en serait certainement résulté une épouvantable hécatombe parmi les ouvriers. Les chefs du socialisme allemand n’ont pas voulu prendre la responsabilité d’une telle décision. Ils ne s’étaient d’ailleurs pas du tout préparés à une pareille éventualité.

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