CHAPITRE XXIII
LES COMMUNISTES CONSTITUAIENT-ILS UN DANGER POUR LA RÉPUBLIQUE ALLEMANDE?
Pour justifier sa conduite à l’égard de la Prusse et du cabinet Otto Braun, le 20 juillet 1932, le cabinet von Papen avait, entre autres choses, prétendu que le communisme n’était pas combattu avec assez d’énergie par le gouvernement prussien. En effet, il est dit dans l’exposé officiel des motifs, justifiant les mesures prises contre la Prusse : « Le président et le gouvernement du Reich se sont convaincus qu’il fallait rendre responsable en premier lieu le parti communiste, ennemi résolu de l’État, des troubles sanglants qui se produisent en Prusse, et que le chef responsable de la politique prussienne, le premier ministre, et son ministre de l’Intérieur, responsable de la police, n’étaient plus en état de faire face à une situation aussi grave, par suite de leur mentalité trop partiale. »
Ces affirmations du gouvernement du Reich ne correspondent pas 4 la réalité. Nous étions tout aussi opposés aux communistes et à leurs buts, nous les combattions avec tout autant d’énergie que les nationaux-socialistes. Et c’est pourquoi nous étions aussi violemment combattus et calomniés par les communistes que par les nationaux-socialistes. Nous ne différions de Hindenburg, de Papen et du gouvernement, Hitler que dans l’opinion que nous avions du danger communiste. Nos méthodes pour combattre le com-
munisme étaient différentes, et, croyons-nous, meilleures que celles que le cabinet Papen tenait pour bonnes. Les précédents cabinets du Reich avaient d’ailleurs marché la main dans la main avec nous.
Selon nous, ce n’étaient pas les communistes mais les extrémistes de droite qui menaçaient la République. La suite des événements, tels qu’ils se sont déroulés en Allemagne, ne nous a malheureusement donné que trop raison. Le mot de Scheidemann, répété par le docteur Wirth devant le cercueil de Walter Rathenau : « L’ennemi est à droite 1 » était plus vrai que jamais. Le parti communiste ne pouvait prendre le pouvoir en Allemagne ni par un putsch ni par les voies légales ; il ne pouvait même prétendre à exercer une influence réelle sur le gouvernement. On n’aurait jamais vu la bourgeoisie et la paysannerie adhérer en masse au communisme, comme elle a adhéré à Hitler. De l’extrême droite jusqu’aux sociaux-démocrates — soit 80 pour 100 du peuple allemand — un front résolu se dressait contre les communistes. Bien entendu, chaque parti s’opposait au communisme pour des raisons différentes, mais dans tous les partis ces raisons étaient essentielles. Même si la socialdémocratie s’était laissé pénétrer par des éléments et des idées communistes, il n’y aurait pas eu de danger bolcheviste en Allemagne. Tout d’abord, une telle contagion était impossible. Les sociaux-démocrates qui penchaient vers le communisme demeuraient sans aucune influence au sein du parti. Dès qu’ils avaient acquis la conviction que cet état de choses ne changerait pas, malgré leurs efforts, ou bien ils passaient au communisme, ou bien ils fondaient un nouveau parti. Avec quelles chances de succès? L’exemple du parti dissident, fondé en 1931 par Eckstein et Seydewitz sous le nom de parti socialiste ouvrier, le montre : ce mouvement ne réussit jamais à acquérir quelque importance. Que des chefs socialistes ou de hauts
fonctionnaires socialistes de Prusse aient protégé des communistes était une assertion malveillante, absurde et absolument gratuite des cercles réactionnaires allemands. Il eût été parfaitement possible de s’opposer à toute tentative révolutionnaire des communistes avec les moyens légaux dont la police disposait, qu’il eût suffi, simplement, de rendre plus sévères. Mais on les aurait employés, équitablement, contre tous les fauteurs de troubles, c’est-à-dire : contre ceux de droite aussi.
Il est exact que les communistes ont constamment gagné des voix à chaque nouvelle élection au Reichstag. Aux élections de 1920, le parti communiste, qui se présentait pour la première fois sous ce nom — aux élections à l’Assemblée nationale il s’appelait encore Ligue de Spartacus — obtint 552 000 voix, soit 2,2 pour 100 du nombre de voix total. Aux élections au Reichstag du 6 novembre 1932, ils en obtenaient 5 800 000, soit 17 pour 100 du nombre total des voix. Ce nombre avait augmenté de 700 000 par rapport aux élections du 31 juillet 1932 et c’était là un effet de l’arrivée de Papen au pouvoir. La cause principale de cet accroissement constant du nombre des voix obtenues par les communistes doit être recherchée dans la persistance du chômage en Allemagne. Il est aussi incontestable qu’à la suite des fautes psychologiques répétées commises par le gouvernement républicain, des socialistes ont voté pour les communistes sans cependant donner leur agrément aux buts de ceux-ci.
Il va de soi que nous n’ignorions pas non plus que le mouvement communiste était un ennemi de l’État. Nous savions aussi qu’il y avait dans les rangs de ce parti des éléments qui voulaient arriver à leurs fins par des moyens violents, ou même terroristes. Mais tous ces desseins échouèrent misérablement. En 1921, l’insurrection de Max Holz, en Allemagne centrale,
fut facilement réprimée. Le parti communiste fut alors interdit par Severing. Le putsch de 1923, à Hambourg, demeura une affaire locale, bien qu’il eût été conçu sur des plans beaucoup plus vastes. La vague de terreur, qui se traduisit à Berlin par des attaques de jeunes gens contre des crémeries et des charcuteries, resta limitée à la capitale et ne réussit même pas à émouvoir sérieusement les commerçants qui en étaient les victimes. Les groupes terroristes plus dangereux étaient ceux qui, soit isolés, soit en liaison avec les cortèges de leur parti, cherchaient à tuer des agents de police. Chacun de ces groupes était constitué par quatre conjurés qui « travaillaient » toujours dans des quartiers où leur qualité de communiste était ignorée du reste de la population. Mais leur nombre a dépassé vingt à peine. Malgré la très haute récompense : 20 000 marks, que j’avais promise, la police n’est jamais parvenue à découvrir aucun des membres de ce groupe. On ne réussit à arrêter que des personnes isolées.
Plusieurs agents de police ont été tués par ces groupes terroristes en 1930 et 1931. L’affaire qui suscita, en son temps, la plus vive sensation, ce fut l’assassinat des deux officiers de police Anlauf et Lenk, le 9 août 1931, sur la place Bülow, non loin de la «maison de Liebknecht », siège du parti communiste. Cet assassinat eut lieu le jour même de la consultation populaire, organisée à la demande des nationauxallemands et des nazis, et qui devait décider s’il fallait dissoudre le Landtag. Les communistes avaient, dans cette occas on, voté avec la droite. Je pris aussitôt contre les communistes les mesures qu’exigeait la situation. Je proclamai l’état d’exception sur la place Bülow ; la maison de Liebknecht fut fermée et fouillée de la cave jusqu’au toit. Une récompense de 3 000 marks fut promise à ceux qui aideraient à l’arrestation des assassins. Mais on ne les découvrit jamais. Et je ne crois
pas que la police berlinoise actuelle ait été plus heureuse, bien que la presse nazie l’ait triomphalement annoncé.
Lorsque le préfet de police nazi von Levetzow a déclaré, après l’incendie du Reichstag, qu’on avait découvert dans la maison de Liebknecht des documents compromettants et tout un agencement compliqué de couloirs souterrains dont l’existence avait échappé jusqu’alors à la police, cela ne correspond pas à la réalité des faits. Depuis août 1931 il n’y avait pas un coin, dans la maison de Liebknecht et les bâtiments environnants, qui ne fût connu de la police. Gomme je l’ai déjà dit, la maison fut fermée pendant dix jours et fouillée par mes agents de la cave au grenier. Les histoires de couloirs souterrains et de catacombes sont une invention. Il s’agit de caves ordinaires, comme il en existe dans tous les immeubles de Berlin. Quant aux « caveaux », ce sont des caves à bière, car il y avait auparavant dans la maison un restaurant.
Tous les documents qui pouvaient charger le parti communiste, comme poursuivant une activité illégale, ont été, en leur temps, confisqués par mes agents, soigneusement examinés et tout ce qui en pouvait servir communiqué aux tribunaux. Ce que les nazis déclarent avoir trouvé était connu depuis longtemps de la police. Après les journées d’août 1931, la police est revenue plusieurs fois dans la maison de Liebknecht. Mon successeur, Melcher, y procéda, lui aussi, à de nombreuses perquisitions. Dans ces conditions il apparaît peu vraisemblable que la direction du parti communiste ait accumulé de nouveau, à son siège central, des documents compromettants. D’ailleurs, Gôring n’eût pas hésité à publier ceux-ci, s’il était vrai que les agents de Levetzow les eussent découverts. Or, il s’est bien gardé de le faire.
En décembre 1931, une déclaration officielle du comité central du parti communiste condamnait réso-
lument et explicitement les actes de violence individuels, et la terreur. Il est certain qu’en prenant cette résolution, la majorité des membres du comité étaient sincères. Cette attitude correspondait d’ailleurs aux intérêts véritables du parti communiste. La grande majorité des membres ouvriers du parti avaient déjà condamné, auparavant, la terreur ; elle ne pouvait servir qu’à discréditer le mouvement.
Mais les menées communistes avaient suscité dans les rangs de la bourgeoisie allemande une extrême agitation. Elle se manifesta en de violents articles d’injures contre moi, articles publiés par la presse de droite. On me demanderait d’interdire, sans autre forme de procès, les organisations communistes. Pourtant, les grandes démonstrations des communistes avaient à peine provoqué quelques rencontres avec la police et, sous ma direction, celle-ci était toujours restée maîtresse de la situation. Et, bien entendu, quand il s’agissait de démonstrations de nazis, la presse de droite ne parlait plus du tout d’interdiction. Au contraire, on m’injuriait lorsque je devais m’opposer à l’une de ces réunions, parce que son caractère de provocation était nettement établi.
Aussi longtemps que la social-démocratie conserva une influence politique dans le Reich et garda le pouvoir en Prusse, le parti communiste ne constitua pas un danger. Après l’effondrement militaire de l’Allemagne, en 1918, les sociaux-démocrates ont préservé celle-ci et, avec elle, toute l’Europe occidentale, du chaos bolcheviste. Dans les années qui suivirent, elle continua de se montrer suffisamment forte et habile pour maîtriser le mouvement communiste et elle en serait arrivée assez aisément à bout. Elle agissait ainsi, non point pour l’amour de la bourgeoisie, comme les communistes ne cessaient de le répéter à leurs partisans, mais dans l’intérêt même de la socialdémocratie et conformément à ses principes essentiels.
Tout comme les nazis, les communistes ont toujours été considérés par les sociaux-démocrates comme les ennemis de la république démocratique allemande et, par conséquent, de leur propre mouvement. Aucun pont ni chemin ne pouvait conduire de chez nous à aucun de ces deux partis. C’est ce que les nationaux allemands et les nazis savaient eux-mêmes fort bien, et c’est ce que n’ignorait pas non plus Papen en juillet 1932. La prétendue impuissance du gouvernement prussien à combattre le communisme n’était qu’un mauvais prétexte pour écarter les socialistes de l’administration du plus grand État allemand. En réalité M. von Papen a agi exactement comme devaient procéder plus tard les nationaux-socialistes, en attribuant l’incendie du Reichstag aux communistes, et en prétendant, avec la même mauvaise foi, qu’ils avaient la preuve de l’existence d’un complot entre communistes et socialistes. Effectivement, les bourgeois et les paysans, mais aussi des millions d’ouvriers et d’employés, effrayés par le prétendu danger communiste, et intimidés par la terreur exercée par les S. A., passèrent le 5 mars 1933 à Hitler. Les communistes et les socialistes furent privés de toute liberté de réunion, de presse et même d’affichage ; il leur était impossible d’éclairer l’opinion sur l’identité des véritables incendiaires du Reichstag. Des millions d’Allemands ont cru sincèrement que Hitler sauverait l’Allemagne du bolchevisme.
La bourgeoisie v allemande, qui a toujours manqué de sens politique, a misé le 5 mars 1933, une fois de plus, sur le faux numéro. Aujourd’hui, le communisme est réellement devenu un danger, ce qu’il n’était pas avant le 20 juillet 1932. Dans les dernières années, les anciens membres du Front rouge sont passés en foule aux S. A. Plusieurs des chefs nazis actuels sont d’anciens communistes. A Berlin, selon des renseignements de police établis par moi, les sections d’assaut nazistes
comprenaient jusqu’à 50 pour 100 d’anciens communistes. Et c’est pourquoi les nazis agissaient, dans leurs coups de main, suivant les mêmes méthodes que les communistes. Les nazis absorbèrent également les groupes terroristes. Les S. A. ont depuis longtemps, au fond, des buts bolchevistes. Dans cette mesure, elles ne sont plus tout à fait dans la main des chefs que l’économie privée a placés à leur tête. C’est ce que prouve la pression constante à laquelle ces « chefs » sont soumis et qui les a souvent contraints à prendre les mesures les plus absurdes. Enfin, les buts ultimes .et les méthodes des communistes et des nazis ne sont pas si différents.