LES PROBLÈMES DE LA RÉVOLUTION DE
L’histoire de la République allemande est une partie de l’histoire de la social-démocratie allemande, de ses victoires et de ses défaites. Cela est particulièrement vrai des premiers jours de la Révolution, lorsque, à la suite de la débâcle militaire et de la fuite des anciens potentats, ainsi que la faillite de la bourgeoisie, le pouvoir tomba sans effort dans les mains de la social-démocratie. Le « Conseil des commissaires du peuple » (le gouvernement révolutionnaire) et le « Comité central des conseils des ouvriers et soldats » possédaient la totalité du pouvoir. L’Assemblée nationale de Weimar élut, en février 1919, le premier gouvernement parlementaire allemand, où les sociauxdémocrates n’étaient plus seuls, puisqu’ils formaient maintenant une coalition avec le centre (le parti catholique) et les démocrates (le parti de la bourgeoisie libérale).
A la suite de ce^premier échec électoral — et l’on ne saurait trop insister là-dessus — la social-démocratie ne se trouvait plus en état de poursuivre la réalisation intégrale de ses buts socialistes, comme elle l’aurait fait si le peuple lui avait donné une plus large majorité. Car, malgré les expériences de la guerre, le peuple allemand n’avait pas donné la majorité à la social-démocratie. Déjà les divisions politiques s’étaient mises dans les rangs de la classe ouvrière et le Conseil des
commissaires du peuple avait dû faire face, à Berlin, aux émeutes de la rue. C’est pourquoi la social-démocratie se vit contrainte de travailler, en collaboration avec les partis bourgeois qui acceptaient la démocratie, à l’édification de la république bourgeoise. De cette manière, il lui était du moins possible d’obtenir pour les ouvriers de larges droits et avantages sociaux et de poser les bases démocratiques qui lui permettraient, le moment venu, de conquérir le pouvoir et de réaliser le socialisme.
Mais, même parmi les ouvriers sociaux-démocrates, il n’existait pas de véritable désir d’une action résolument révolutionnaire. Ceux qui, autour de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg, prêchaient « la continuation de la révolution » étaient une infime minorité. Il est vrai qu’au Congrès des Conseils des ouvriers et soldats de décembre 1918 de graves divergences d’opinions apparurent entre les congressistes. Mais la très grande majorité de ceux-ci votèrent en faveur du parlementarisme démocratique. Cela était conforme, d’ailleurs, au programme social-démocrate d’Erfurt, pour lequel on combattait depuis 1871. En outre, la social-démocratie n’avait jamais soutenu qu’il fallait réaliser la nouvelle économie socialiste par la voie révolutionnaire. Elle a toujours enseigné que le socialisme se réaliserait au terme d’une évolution. C’est pourquoi, en 1918, le parlementarisme démocratique avait été considéré comme la base évidente de l’État au sein duquel le socialisme se développerait. Si je regarde aujourd’hui en arrière, je me convaincs qu’étant donnée l’éducation qui était, alors, celle des masses social-démocrates et syndicales, on ne pouvait agir d’une façon différente. La situation nous y obligeait.
La social-démocratie se trouvait en 1918 devant deux problèmes essentiels : la socialisation de la grande industrie, et l’expropriation des gros propriétaires
junkers, champions de la contre-révolution. Comment se fit-il que la social-démocratie limita consciemment ses objectifs socialistes, après la révolution, et se plaça sur le terrain de la République bourgeoise?
En ce qui concerne la socialisation de la grande industrie, la question s’imposait d’elle-même dans un pays aussi industrialisé que l’Allemagne. L’atmosphère politique y était aussi des plus favorables, à la suite de la débâcle militaire, et de la faillite des hommes précédemment au pouvoir. La question était débattue jusque dans la presse bourgeoise. La Frankfurter Zeitung , l’organe de la grande bourgeoisie, se demanda même si, par exemple, l’industrie électrique (Siemens et A. E. G.) et les industries minière et métallurgique n’étaient pas mûres pour l’étatisation. Selon le journal, cette étatisation eût certainement été possible en 1918.
Bien entendu, la question de la socialisation occupait une place prépondérante dans les discussions des sociaux-démocrates. Le Conseil des commissaires du peuple, le Conseil central et le cabinet Scheidemann s’en occupèrent sérieusement à plusieurs reprises. Mais la « Commission de socialisation », spécialement instituée à cet effet, n’aboutit à aucun résultat pratique. Par ailleurs, les hommes éminents du parti étaient trop occupés de tâches pratiques quotidiennes, immédiates et urgentes, pour avoir le temps de s’atteler à des tâches nouvelles et révolutionnaires : armistice, traité de paix, alimentation de la population, travail à donner aux dix millions de soldats revenus du front, complications aux frontières du Reich, guerre civile — il y avait là de quoi occuper les énergies les plus infatigables. La froide réflexion interdisait aussi les expériences. Les industries, qui avaient été peut-être mûres naguère pour la socialisation, se trouvaient si bas à la suite de la guerre, que leur socialisation n’eût été, sans doute, qu’une « socialisation des faillites ».
Il eût fallu des investissements gigantesques de capitaux pour maintenir l’activité normale des usines et adapter leur production à l’économie de l’état de paix.
Des scrupules analogues s’opposaient à l’expropriation des gros propriétaires de l’Est. Sans doute, si on y avait procédé, on eût définitivement brisé la puissance sociale et politique des junkers. Et à ces intérêts de la jeune République s’ajoutaient des intérêts purement nationaux. L’expropriation eût aussi résolu la question de la colonisation intérieure en donnant des terres aux paysans et aux ouvriers agricoles et en peuplant ces régions frontières que la politique agraire des junkers avait eu pour conséquence de dépeupler. Ainsi des raisons à la fois nationales, politiques et économiques plaidaient en faveur de l’expropriation. Mais dans cette question aussi, des considérations pratiques s’opposaient aux vues des révolutionnaires. Déjà avant la guerre, l’Allemagne, dont 75 pour 100 delà population vivaient de l’industrie et du commerce, était fortement tributaire de l’étranger pour son alimentation malgré le haut rendement de son agriculture. Le blocus des puissances de l’Entente, qui avait duré pendant toute la guerre et n’était pas encore levé en 1919, avait presque totalement épuisé l’Allemagne en produits alimentaires. Après la guerre les hommes au pouvoir devaient, s’ils avaient le sens de leurs responsabilités — et ils ne l’avaient souvent que trop — s’occuper avant tout de nourrir le peuple. Ainsi, lorsque le ministre de l’économie du Reich, Robert Schmidt, avait eu à s’occuper de l’emploi des devises pour les achats à l’étranger, il avait fait passer, avec raison, l’achat de produits alimentaires avant celui de matières premières. Dans ces conditions, les chefs de la Révolution de novembre ne pouvaient se résoudre à tenter des expériences qui auraient dangereusement aggravé, au début, la situation du marché
alimentaire intérieur. En effet il est probable que la fragmentation des latifundia en petites propriétés aurait, tout au moins au début, diminué le rendement des terres cultivées.
Et c’est ainsi que les junkers transelbiens furent épargnés par la Révolution. Si l’on nous oppose les exemples de la Pologne et de la Lithuanie, nous dirons que dans ces pays les gros propriétaires furent expropriés moins pour des raisons sociales que politiques et nationales. Ces propriétaires étaient pour la plupart des Allemands, détestés, et qui, à la suite des traités de paix, étaient devenus des étrangers. C’est pourquoi les sociaux-démocrates se contentèrent, en Allemagne, de briser la puissance politique des junkers par le moyen d’une nouvelle législation politique et sociale.
Quand on regarde en arrière, on se dit qu’il eût mieux valu passer sur les scrupules énoncés plus haut, si fondés qu’ils fussent. L’expropriation des grands propriétaires et la socialisation des industries auraient certainement provoqué en Allemagne de nouvelles et graves difficultés. La résistance de la classe féodale, de la bourgeoisie et des éléments militaires de droite aurait été si violente qu’elle eût conduit à une guerre civile générale. La position du Conseil des commissaires du peuple n’était pas du tout aussi forte qu’on le croit aujourd’hui ou que certains voulaient se le persuader alors. Déjà pour briser, en décembre 1918 et en janvier 1919, le putsch des spartakistes et la révolte des matelots, on avait dû faire appel aux officiers réactionnaires et à leurs troupes non encore démobilisées. Après plus de quatre années de guerre, la masse du peuple en avait assez. Une grève générale des ouvriers révolutionnaires fût demeurée sans résultat. L’économie du pays ne s’étant pas encorere mise en train, une pression politique eût été sans effet.
Tout cela est vrai. Mais peut-être aussi que toute
la classe ouvrière se fût trouvée unie de nouveau, comme avant la guerre, en face des grands buts à atteindre, et qu’elle aurait eu quand même le dessus. De toute façon, les jours difficiles n’ont pas été épargnés au peuple allemand, et les résistances n’ont pas manqué, même sur la voie de la reconstruction pacifique...
Si les hommes de 1918 ne purent se résoudre à employer la violence pour réaliser les grandes réformes socialistes, cela tenait aussi à leur mentalité profonde, à leur conviction qu’il fallait laisser le peuple décider lui-même de son sort, de sa vie politique et économique. Mais la majorité du peuple allemand ne voulait pas faire les actes de justice les plus simples. Le meilleur exemple est celui de la question des biens des anciennes familles régnantes. En 1918 ces biens n’avaient pas été confisqués mais seulement saisis. Pour mettre un terme à cette situation paradoxale et même dangereuse, le parti social-démocrate prit l’initiative d’un plébiscite qui devait décider l’expropriation sans indemnité de tous les anciens princes régnants. Ce plébiscite échoua. Il se trouva à peine onze millions d’Allemands pour voter en faveur de la confiscation.
Un autre problème essentiel se posait en 1918 : fallait-il maintenir les droits des anciens fonctionnaires du Reich et des États, ainsi que l’inamovibilité des juges? Il n’est pas douteux que l’ensemble des fonctionnaires, y compris les juges, étaient, étant donné leur origine et leurs traditions, monarchistes et antirévolutionnaires. Un gouvernement révolutionnaire aurait dû, de toute évidence, ne pas continuer d’assurer aux fonctionnaires des droits acquis sous la monarchie, et surtout il aurait dû supprimer l’inamovibilité des juges. Mais les hommes de 1918 se montrèrent loyaux. Par un décret du 12 novembre 1918 ils reconnurent expressément aux fonctionnaires le maintien de tous leurs droits. Ils devaient expier durement,
plus tard, cette loyauté, qui, à l’égard des juges, leur fut même fatale.
Pendant les premiers mois de la Révolution, tout le corps des fonctionnaires se mit, du moins, « à la disposition » du nouveau gouvernement. Le Conseil des commissaires du peuple laissa libres de prendre leur retraite — payée — les fonctionnaires qui ne croyaient pas, en toute conscience, pouvoir continuer de servir la République. Très peu de fonctionnaires crurent devoir faire usage de cette facilité. En Prusse, le président du Conseil s’était, par un décret du 26 février 1919, assuré le droit de congédier les fonctionnaires politiques, sans être obligé de donner les motifs du congédiement. Sur la base de ce décret, plusieurs centaines de hauts fonctionnaires furent ainsi destitués et remplacés par des républicains. Ces mesures n’eurent pas un grand retentissement dans le monde politique parce qu’elles se répartirent sur un grand nombre d’années. Mais le fait que les juges furent épargnés réduisit sensiblement l’influence heureuse qu’aurait pu avoir ce renouvellement du personnel administratif.
Pourquoi le gouvernement révolutionnaire a-t-il agi d’une façon aussi peu révolutionnaire? Ici encore cela tient avant tout à la mentalité « légale » des hommes de 1918. En outre, il faut dire qu’au début les fonctionnaires collaborèrent de bonne volonté avec le nouveau régime, tandis que les juges n’avaient pas encore eu l’occasion de prononcer des jugements antidémocratiques et contre-révolutionnaires. Les procès politiques ne commencèrent que quelques années plus tard. Ils devaient ensuite tourner au scandale et agiter violemment l’opinion républicaine.
Une autre raison, qui explique l’indulgence de la Révolution à l’égard des fonctionnaires de la monarchie, c’est que la classe ouvrière ne possédait pas des éléments ayant eu une formation administrative
suffisante, d’autant plus que les tâches à résoudre étaient d’une extrême difficulté. Il est vrai qu’on aurait pu, comme je l’ai constamment demandé, former de nouveaux fonctionnaires avec des éléments pris aux conseils des ouvriers et soldats. Mais je prêchais des sourds. Les ministres des Finances — y compris les ministres socialistes — suspendirent simplement les versements nécessaires au payement des conseils et lorsque les gouvernements parlementaires furent constitués dans le Reich et dans les États, les Conseils des ouvriers et soldats furent dissous, sans autre forme de procès.
Plus tard, il n’était plus possible de toucher aux droits des fonctionnaires et à l’inamovibilité des juges. La loi n’eût jamais été votée par le Reichstag. Par contre, le vote aurait pu encore être obtenu au printemps de 1919 de l’Assemblée nationale qui sanctionna plusieurs centaines de décrets pris en 1918 par le Conseil des commissaires du peuple.