EN EXIL
« J’ai toujours ordonné aux agents chargés de la police des étrangers, soit, naguère, comme préfet de police, soit, maintenant, comme ministre de l’Intérieur, de régler immuablement leur conduite sur ce principe : Traitez les étrangers comme vous désireriez être traités vousmêmes, si vous vous trouviez dans un autre pays que le vôtre. »
A. Grzesinski, dans une conférence tenue le 12 juillet 1928 à l’École supérieure de commerce de Berlin sur « la police et la circulation des étrangers. »
Le 2 février 1929 se présenta, dans mon cabinet du ministère de l’Intérieur, Hugo Urbahns, chef communiste de la ligue Lénine ; il venait me demander dans quelles conditions le gouvernement prussien permettrait le séjour en Prusse de M. Léon Trotzki, qui avait été expulsé de Russie. Il insista, pour commencer, sur le fait qu’il n’était pas envoyé par Trotzki, mais que des personnes de l’entourage immédiat du chef bolcheviste lui avaient fait savoir que Trotzki désirait aller s’établir en Europe occidentale. Toutefois le gouvernement des Soviets n’était pas du même avis et il avait l’intent on d’accorder à Trotzki un visa pour la Turquie. Mais cette éventualité ne sourit ni à Trotzki, ni à ses amis. On songeait, donc, à
obtenir pour Trotzki l’autorisation de séjourner en Prusse. Urbahns savait que des considérations de politique intérieure et étrangère pouvaient s’opposer à ce séjour et qu’elles aboutiraient à une nouvelle expulsion de Trotzki de Prusse. Mais il ne croyait pas que celui-ci s’occuperait le moins du monde de la politique intérieure allemande, et voudrait se rendre indésirable.
Je déclarai à M. Urbahns que, par principe, le gouvernement prussien était toujours disposé à accorder le droit d’asile aux réfugiés politiques ; sauf raison de politique extérieure et pourvu que Trotzki ou ses partisans ne se livrassent à aucune activité politique en Prusse, je n’élevais personnellement aucune objection contre son séjour dans ce pays.
M. Urbahns prit congé en déclarant que, le moment venu, il reviendrait avec des propositions directes de Trotzki.
J’étais effectivement disposé à permettre à Trotzki de séjourner en Prusse, dès que lui ou un de ses mandataires me le demanderait. J’avais averti de mon intention mes subordonnés, et leur avais communiqué le sens de mon entretien avec Urbahns dans une note de service. Je croyais pouvoir venir à bout des « scrupules tirés de raisons de politique extérieure » auxquels on pouvait s’attendre. Mais je n’entendis plus jamais parler d’Urbahns.
Quelque temps après, j’appris que le gouvernement du Reich s’opposait au séjour de Trotzki en Allemagne : M. de Hindenburg pour des « considérations de principe », le ministre des Affaires étrangères pour être agréable aux Soviets, d’autres ministres du Reich — et parmi eux des sociaux-démocrates — pour je ne sais quelles raisons. Pourtant, en tant que socialistes et démocrates, ils auraient dû penser et agir différemment. Seuls deux ou trois chefs sociaux-démocrates plaidèrent en faveur du droit d’asile, même quand il
s’agissait d’en faire bénéficier un homme tel que Trotzki.
Trotzki ne vint pas en Allemagne ; je ne revis plus ses mandataires. Mais je ne pus m’empêcher de rougir pour mes amis politiques, qui avaient prêté mainforte à ceux qui voulaient lui refuser le droit d’asile.
Aujourd’hui, je vis moi-même dans l’exil, et, avec moi, quelques-uns de ceux qu-i s’étaient opposés à ce que l’Allemagne accueillît Trotzki. Je me réjouis d’avoir toujours plaidé en faveur du droit d’asile — et non seulement lorsqu’il s’agissait de Trotzki — et à une époque où je n’avais pas besoin de faire personnellement appel à ce droit.
Après le 20 juillet 1932, la marche des événements se précipita en Allemagne. La violente déception qu’avait causée d’abord dans les milieux républicains l’abdication sans combat du gouvernement prussien fit bientôt place à une combâttivité qui se traduisit dans les manifestations qui accompagnèrent les élections au Reichstag des 31 juillet et 6 novembre 1932. Mais la bataille pour la République allemande ne pouvait plus être gagnée par des élections seules. Les élections encore relativement libres du 5 mars 1933 scellèrent le destin de la République démocratique en Allemagne. La droite obtint 21 346 000 voix dont 17,2 millions allèrent aux nationaux-socialistes. Le total des voix obtenues par les partis démocratiques atteignit à peine 13 millions et, de leur côté, les communistes en recueillirent 4,8 millions.
Après que j’avais été éloigné par la force de mon poste, le 20 juillet 1932, je repris mon activité d’orateur et de propagandiste. Jusqu’en février 1933 je parlai dans quatre-vingts réunions et devant des centaines de milliers d’auditeurs. Depuis novembre 1932
ces réunions n’allaient pas toujours sans troubles. Après l’arrivée de Hitler au pouvoir, c’en était fait de la liberté de réunion et de parole et de la sécurité personnelle des chefs socialistes. Le 19 février je parlai encore sur la place du Marché de Stralsund, dans une tempête de neige, devant des milliers de membres du Front de Fer.
La réunion suivante, qui devait se tenir le lendemain soir à Britz, dans le sud de Berlin, ne put avoir lieu. Les nazis avaient occupé dans l’après-midi le local et maltraité de jeunes adhérents de la Bannière d’Empire, qui voulaient décorer la salle pour la soirée. Je dus à un pur hasard d’échapper alors à l’attaque que les nazis avaient préparée contre ma personne. Le 21 février — un mardi — je devais parler à Niendorf-sur-la-Weser. Le conseiller cantonal m’autorisa à tenir la réunion, mais à la condition que je n’y parlerais pas ; il avait reçu de Berlin des ordres dans ce sens. Malgré cela j’assistai à la réunion et j’y pris la parole. Une autre réunion à Pyrmont, le soir du même jour, attira une grande foule. Les républicains avaient organisé un cortège aux flambeaux avant la réunion. Ici je pus parler, de même que le 23 février à Breslau, où se tinrent sept réunions.
J’ai parlé pour la dernière fois en public, en Allemagne, le 24 février, dans la grande salle du Jardin zoologique de Leipzig. Dans toutes les réunions suivantes, qui avaient été arrangées depuis longtemps pour moi, à Dortmund, à Weilburg, à Francfortsur-le-Mein, à Hôchst, à Kiel, à Altona, il me fut interdit de parler. Le 21 février, en arrivant de Niendorf à Hanovre, pour regagner de là-bas Berlin, j’appris que les nazis avaient saboté plusieurs réunions prévues à Hanovre pour la soirée, et qu’ils avaient tué dans un guet-apens trois auditeurs républicains. A Leipzig, la réunion où je parlai le 24 février devait, elle aussi, être interrompue par les nazis. Mais ici la police veil-
lait. Cela coûta sa place au préfet de police socialiste de la ville. Il est vrai que, de toute façon, il eût été destitué par le nouveau régime.
Le 22 février je devais parler à Langenbielau, en Silésie. Je partis de Breslau en auto, sur une route couverte d’un épais verglas. Le local se trouvait sur la place du Marché et était bondé d’auditeurs. Je constatai, de la fenêtre de l’auto, qu’il s’agissait, en majorité, de nazis. J’avais à peine mis le pied sur le marchepied pour descendre de la voiture lorsque j’entendis qu’on tambourinait sur le toit de l’auto à coups de matraque ; de son côté, mon voisin de gauche put constater qu’on brisait les glaces de la voiture à coups de barres de fer. Le ligueur de la Bannière d’Empire, qui se tenait auprès du conducteur, et qui était descendu, fut accueilli par les huées des nazis. Je refermai la porte de l’auto, au même instant le chauffeur remit de lui-même en marche, par bonheur la foule s’écarta, et je fus sauvé. J’appris plus tard que notre camarade de la Bannière d’Empire avait été frappé et blessé. Des amis qui se trouvaient dans le voisinage s’étaient portés à son secours. Comme on n’apercevait aucun agent de police à proximité, je pense que je ne serais pas sorti vivant de Langenbielau. J’avais eu le pressentiment de ce qui arriverait. Avant mon départ j’avais demandé au secrétaire de notre parti, à Breslau, si l’on avait pris les mesures nécessaires pour assurer l’ordre de la réunion. Il m’avait, répondu en riant d’un air supérieur qu’une réunion pouvait être troublée partout, sauf à Langenbielau. Effectivement, Langenbielau était une des forteresses de la social-démocratie, dans la région, mais nos partisans étaient assis dans la salle, tandis que les nazis, qui avaient reçu du renfort des environs, bloquaient l’entrée, afin de me ménager la réception que l’on sait. De même, le lendemain, à Breslau, la police n’avait réussi qu’à grand’peine à
protéger notre réunion, très nombreuse, qui se tenait dans la salle de la Société de tir, contre les bandes armées de nazis qui s’apprêtaient à nous livrer un assaut en règle.
Comme il ne m’était plus possible de parler directement à la foule, je saisis volontiers l’occasion qui m’était proposée de m’adresser à elle par l’entremise du disque. L’enregistrement eut lieu dans l’aprèsmidi du 26 février. Le soir la matrice originale était prête, les copies d’ébonite devaient être expédiées le lundi de bonne heure. Mais je ne crois pas qu’on ait procédé à l’expédition ; déjà les mesures d’oppression, prises par le cabinet Hitler contre l’opposition socialiste, se succédaient coup sur coup. Le soir de ce lundi 27 février, le Reichstag brûlait. Je n’étais pas à la maison et j’ignorais encore tout de l’événement lorsque ma femme, qui l’avait appris par la radio,, me l’annonça au téléphone. Je ne voulus d’abord pas le croire, jusqu’au moment où l’on me confirma la nouvelle au Vorwàrts .
En lisant les journaux du lendemain, je ne doutai plus que les terribles persécutions qui se préparaient seraient également dirigées contre les sociaux-démocrates. Des amis me pressèrent de quitter tout au moins Berlin ; ma femme aussi me pria instamment de le faire. Telle que la situation se présentait désormais, il ne m’était plus possible, pour l’instant, de continuer mon activité politique dans la ville. Je ne perdais donc rien à me rendre d’abord à Munich, qui passait alors pour le paradis de la liberté politique, pour attendre là-bas la suite des événements et les résultats des élections du 5 mars. Je ne doutais plus que, se déroulant dans cette atmosphère de terreur, elles ne pouvaient que consacrer la victoire de Hitler.
Je remplis mon devoir électoral à la gare de Munich, le matin du 5 mars ; puis je partis pour Zurich, où
j’arrivai le lundi soir. Je descendis chez un vieil ami, qui fut heureux de me savoir en sûreté chez lui. Ma femme vint me rejoindre le 12 mars. Elle inspirait beaucoup de considération et d'affection aux agents de la police berlinoise. Elle avait été, jusqu’en 1932, présidente de 1’ « Association féminine de secours de la police de Berlin ». Pendant près de deux ans elle avait, grâce à son talent d’organisatrice, dirigé l’association d’une façon exemplaire ; elle s’était gagné l’attachement de beaucoup de familles d’agents, en particulier des enfants, et s’était toujours montrée prête à venir en aide à quiconque. Elle possédait des preuves nombreuses et touchantes de la reconnaissance de ces enfants et de leurs parents. Et maintenant, nous étions tous les deux des réfugiés politiques. Elle n’eût jamais imaginé que pareille chose fût possible. Ni moi non plus, d’ailleurs.
Les premiers temps, je me suis souvent demandé si j’avais bien agi en quittant l’Allemagne. Malheureusement la suite des événements ne m’a donné que trop raison. Si je n’étais pas parti, je ne compterais pas aujourd’hui parmi les vivants. Sacrifier ma vie pour assouvir la vengeance d’êtres inférieurs cela me paraissait vraiment inutile. Cela n’aurait servi à personne. C’est pourquoi, en attendant, je suis allé vivre loin de ma patrie.
Je passai d’abord quelques mois avec ma femme au Tessin, pour nous remettre tous deux de la profonde dépression que nous avaient causée les événements des derniers mois et une lutte de plusieurs années. Ma femme et moi nous souviendrons toujours de notre séjour chez de chers amis, l’oncle Walter et la tante Bertha. Ces êtres excellents, ainsi que Putti-Putt notre petit griffon qui repose, hélas, aujourd’hui dans le « cimetière pour chiens » des bords de la Seine, m’aidèrent à passer les six semaines pendant lesquelles ma vaillante femme retourna en Allemagne afin
d’essayer de sauver de la ruine ce qui pouvait encore en être sauvé. Comme j’avais quitté l’Allemagne absolument sans argent — de fortune proprement dite, je n’en ai d’ailleurs jamais possédé — ce furent les syndicats suisses, à Berne, qui voulurent bien me venir matériellement en aide, dans les premiers temps. Je me fais un devoir et un plaisir de les en remercier
Le 18 avril 1933, nous reçûmes, ma femme et moi, de Bellinzona, une signification d’interdiction de séjour, motivée en ces termes : « Un séjour prolongé des sus-nommés en Suisse ne se justifie point, car le pays ne doit pas être exposé à une invasion d’éléments étrangers. Ce motif a pour le canton du Tessin une particulière importance. » On nous donnait jusqu’au 20 mai 1933 pour quitter le canton. Je m’adressai alors au gouvernement cantonal. Mon appel, soutenu par des personnalités amies, eut pour résultat de nous permettre de prolonger notre séjour jusqu’au 30 septembre 1933. Mais déjà je m’étais décidé à quitter la Suisse. Je n’avais plus aucune envie de faire antichambre auprès des autorités suisses. Le 14 juillet, le jour de la Fête nationale, j’arrivai à Paris, sans savoir tout d’abord où et comment j’y vivrais, ni comment je subviendrais aux besoins de ma femme et de ma belle-mère, qui devaient venir me rejoindre. Mais de sincères et généreux amis — ce ne sont pas des Allemands — nous ont permis, pour le moment, de vivre à Paris. Ma femme et moi leur en serons éternellement reconnaissants.
En avril, j’avais appris qu’une ordonnance signée du sous-secrétaire d’Etat von Bismarck — qui depuis a « reçu son congé » à son tour — suspendait provisoirement à partir du 1 er avril, le payement de ma pension d’ancien préfet de police.
Le 24 juillet 1933 je fus rayé des cadres de l’administration, d’après le paragraphe 2 de la « loi du
7 avril 1933 pour la reconstitution du corps des fonctionnaires. » Ce paragraphe est ainsi conçu :
« Les fonctionnaires qui sont entrés dans l’administration depuis le 9 novembre 1918, sans avoir reçu au préalable la formation prescrite ou usuelle, ou qui ne possèdent point les qualités requises pour l’exercice de leur charge, devront être congédiés. »
Le Journal officiel du Reich et de la Prusse a publié, le 25 août 1933, un décret selon lequel la nationalité allemande était retirée à trente-trois citoyens allemands, dont moi-même, et selon lequel leur fortune devait être saisie. Les raisons données pour motiver cette mesure étaient des plus invraisemblables, ce qui est du reste dans les habitudes du gouvernement qui la prenait. Personne ne croira « que j’aie nui par ma conduite, contraire à la fidélité que l’on doit au Reich et au peuple, aux intérêts allemands ». Chacun sait que je me suis toujours déclaré l’ennemi mortel du régime de violence, et sans culture, qui gouverne actuellement l’Allemagne.
J’ai accepté avec la même sérénité ce nouveau déni de justice et je continuerai à supporter dignement mon exil comme citoyen sans nationalité. Je ne m’étonnerai pas que M. Hitler, qui n’est citoyen allemand que depuis quelques années, et seulement parce qu’un ministre nazi de l’État de Brunswick l’a nommé fonctionnaire, prive de sa nationalité un homme qui est de pure origine allemande, du côté paternel comme du côté maternel'. Ma carrière, dont je suis fier et dont je crois avoir le droit d’être fier, se trouve, maintenant, presque tout entière derrière moi. Elle a été consacrée au peuple allemand, et en particulier à la classe ouvrière allemande dont je suis issu. On n’a pas réussi à me faire courber la tête. Je continuerai la tête haute, sans me laisser détourner de mon chemin, avec la conscience de n’avo^r jamais commis, volontairement, une injustice.